Comtesse Andréina

Le Prostitué1

La Fronde
14/06/1901

date de publication : 14/06/1901
mise en ligne : 03/09/2006
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Le mot ne s’emploie guère au masculin - je le sais. Il sert d’habitude à désigner la malheureuse femme qui fait commerce de son corps en l’abandonnant pour une somme variant de vingt sous à vingt mille francs à l’homme que cette marchandise humaine tente.

Et il faut l’entendre sur les lèvres de l’acheteur, ce mot qui marque la femme comme d’un fer rouge, chez nous qui nous targuons de civilisation, tout comme chez les marchands de bétail humain dans les pays où se commerce de pratique encore ouvertement ! L’égoïsme féroce, la brutalité des appétits mâles, joints à l’hypocrisie de nos mœurs ont créé cette situation inhumaine à la femme sans fortune : mourir de faim ou de vendre.

L’instinct de conservation, le plus puissant de tous les instincts la pousse naturellement vers ce dernier refuge, si honteux soit-il, qui lui masque la mort. Et l’homme l’ayant acculée à cette misère, s’instituant son juge, la flagellant de son mépris. Allons donc ! quelle dérision.

On ne saurait être juge et complice en même temps ! Et jusqu’à ce que l’homme se soit décidé à devenir monogame, à s’unir, tout jeune, à une jeune fille qu’il aimera et qu’il ne délaissera pas par conséquent après un laps de temps plus ou moins court, il restera l’instigateur et le seul coupable de la prostitution féminine.

Mais parlons un peu de l’autre - de la prostitution de l’homme qui est sans excuse celle-là, parce que rien ne l’y pousse.

Vingt métiers s’offrent au jeune homme : il n’a que l’embarras du choix ! L’Etat le protège, la société lui prépare de faciles victoires, la Femme s’offre à lui sous son aspect le plus séduisant et le plus pur sous les traits de quelque jeune fille charmante et chaste qui croit en lui et qui l’aime.

Neuf fois sur dix, n’écoutant que ses bas instincts de jouisseur, sacrifiant la jeune fille qui l’aime et dont il partage l’affection mais qui maque de la grosse dot pour lui procurer le home confortable et luxueux dont il rêve, « il se prostitue », en épousant sans amour, quelque héritière laide, ou même avec tache 2!

Cette forme de la prostitution masculine, la plus répandue de toutes, n’en exclut pas d’autres, variées et méprisables à souhait !

Le jeune poète, fraîchement débarqué de province, timide Chérubin égaré dans la grande capitale, ne tardera pas à trouver une Muse, extra - mûre, qui, en échange de ses juvéniles caresses, lui procurera le pain quotidien, et quelquefois, les brioches de la gloire, par-dessus le marché.

Et l’homme qui se prostitue ainsi arrive quand même aux sommets de la considération civique ; reçu dans les salons où sa Muse l’aura introduit, il est choyé, adulé ; l’austère Académie, elle-même, n’hésitera pas à le recevoir dans son sein ; il est vrai qu’une vieille Dame, un peu branlante, pour une autre…

Qui donc oserait lui jeter au visage le mot de prostitué à notre « éminent confrère » comme l’appellent d’illustres personnages ?

Et cet autre, entré tout jeune dans un établissement financier de premier ordre, y faisant preuve de capacités hors lignes qui, avec un peu de patience, l’eussent sûrement conduits à la fortune, la voulant plus rapide, se laisse marier par son chef avec la maîtresse de celui-ci, vieillie et qui a cessé de plaire, et devenant, par ce fait, du jour au lendemain, l’associé de la maison.
Qu’est ce donc que tout ça, sinon de la prostitution ?

On pourrait les varier à l’infini, les exemples de prostitution mâle ; en citant, au hasard, des artistes de tout genre, esprits indépendants et de haute volée, s’il en fut - selon les imaginations bourgeoises - qui ont mis leur talent et le reste à la solde de quelque « puissante et honneste dame » qui, faisant représenter leurs opéras, achetant leurs toiles, etc., etc., leur fabriquant, en somme, une gloire toute faite, les dispensant de l’acquérir péniblement, par un long et patient labeur.

Et ce que je trouve de révoltant, dans le cas de ces messieurs, ce n’est point de vendre leurs corps, s’ils trouvent acquéreurs - chacun pouvant en disposer librement - c’est que, la complicité de la société aidant, ils ne soient pas stigmatisés par le mépris public qui retombe en entier sur la femme ne faisant que, forcée, étranglée par leurs égoïstes lois, ce qu’ils font, eux, sans nécessité aucune, dans la liberté illimitée dans laquelle ils évoluent à travers la vie.

Ceci est d’une injustice si criante qu’un esprit équitable ne le saurait concevoir, à quelque sexe qu’il appartienne. La petite paysanne qui a « fauté » et qui quitte son village pour échapper à la honte de se voir montrer du doigt comme la grande courtisane qui, malgré la richesse de ses bijoux et son loyer de 25.000 francs, se sent méprisée par sa concierge - et elles savent toutes les deux, et elles en souffrent assez - être les parias de cette même société qui accueille les prostitués hommes.

Marie-Madelaine, séchant de ses cheveux d’or les pieds du Seigneur, doit être pardonnée, son humilité provoque la pitié divine et terrestre, tandis que l’arrogance et le cynisme du mâle ont créé le plus abject et le plus implacablement condamnable des êtres humains, celui qui ne devrait trouver que blâme et rigueurs : le Prostitué.

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Notes de bas de page
1 Ce texte avait été publié dans « Cette violence dont nous ne voulons plus ». N° spécial : «Prostitution ». N° 11-12. Mars 1991. P. 72-73
2 Note de l’Editrice : cette formulation signifiait que la femme n’était plus vierge.  

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