Nelly Roussel

Discours

Meeting de protestation contre les procès intentés aux Néo-malthusiens par la Ligue contre la licence des Rues1

date de rédaction : 31/05/1910
date de publication : 01 / 01/ 1919
mise en ligne : 03/09/2006
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Citoyens, Citoyennes, Chers camarades,

A l’heure où quelques-uns de nos concitoyens semblent oublier que nous sommes en République, que nous avons fait une révolution pour établir les « Droits de l’homme » et que le mot « Liberté »  s’étale sur tous nos murs, nous sommes quelques-uns qui avons jugés nécessaire – et c’est là surtout et avant tout le but de cette réunion – de protester au nom de l’Art, de la Science et de la Pensée, au nom des plus nobles attributs de la créature humaine, contre la chaîne et le carcan sont les menacent, une fois encore, comme aux plus noirs époques de barbarie et d’ignorance, la Préjugé stupide et le Dogme féroce.

Et nous croyons impossible, que, en dehors et au-dessus des partis et des doctrines, tout ce qui, dans le monde, possède un cerveau et une conscience, ne soit pas avec nous contre les barbares, contre les jésuites, contre les tyrans.

Car on ne saurait trop le répéter, ce n’est point seulement une idée, notre idée, que nous défendons aujourd’hui, c’est l’Idée même, l’Idée dans le sens le plus large, le plus élevé du mot, l’Idée, mère du Progrès et Mère de la Beauté, dont nous ne voulons pas qu’on brise le front divin.

Les époques de barbarie auxquelles je viens de faire allusion et dont nous avons coutume de parler avec tant de mépris avaient cependant sur la nôtre un incontestable avantage, elles avaient un mérite que nous en saurions méconnaître : le mérite de la franchise. Il n’était  pas besoin alors de ruse, ni de fourberie pour atteindre les théories considérées  comme subversives, c’est-à-dire gênantes pour les puissants du jour et comme favorables aux faibles, aux malheureux, aux opprimés. On interdisait sans détour d’aborder tel ou tel sujet, et l’on punissait sans feinte ceux qui enfreignaient la consigne, pour le délit très net qu’ils avaient commis.

Mais aujourd’hui, on nous affirme qu’il n’y a plus de « délit d’opinion ». La pensée, la parole, la plume sont libres. Chacun de nous a le droit de tout dire. Pourtant – ô subtile, jésuitique, et précieuse restriction – un délit a été prévu : le délit d’ « outrage aux bonnes mœurs », et « d’atteinte à la morale ». Et, comme il n’y a rien au monde de plus vague et de plus variable que « les bonnes mœurs » et « la morale », une porte reste entr’ouverte à des abus d’autant plus révoltants qu’ils s’abritent derrière un mensonge et se réclament de la vertu.
Le délit d’immoralité est une arme de combat traîtreusement laissée entre les mains des éternels adversaires du Progrès et de la Beauté.
Et, la fonction créant l’organe, nous avons vu éclore une race nouvelle, qui bientôt, si nous la laissons pulluler, deviendra une plaie sociale, la race des «  moralistes ».

Éplucher, avec une patience et une minutie de singe tous les écrits qui contiennent autre chose que des lieux communs ; examiner à la loupe toutes les œuvres d’art insuffisamment solennelles dans le but secret et inavoué d’y découvrir une parole ou un détail pouvant être, à la rigueur, considéré comme « immoral » et susceptible d’attirer sur la tête de son auteur toutes les foudres de la loi, telle est la besogne familière et assez peu séduisante de ces étranges spécialistes.

Vous voudrez bien, je l’espère, me faire l’honneur de me compter parmi ceux que révolte et dégoûte  profondément ce qu’on appelle la « pornographie », - c’est-à-dire la sottise unie à la grossièreté. Nul, pas même M. Béranger en personne, ne peut se vanter d’être plus que moi blessé au plus délicat de sa dignité humaine par l’aberration du jugement et de la dépravation du goût dont font preuve, dans le choix de leurs lectures et de leurs plaisirs, une grande partie de nos contemporains.
Et, s’il s’agissait réellement de réagir contre de telles tendances, de préserver des contagions mauvaises les jeunes esprits et les esprits faibles, d’élever, par l’affinement du goût et l’épuration des mœurs, le niveau intellectuel de l’humanité, s’il s’agissait de cela, est-il nécessaire de vous dire que je serais de tout cœur avec les moralistes, sinon quant à la tactique, du moins quant au principe.

Mais lorsque je sais, comme nous le savons tous, que s’endorment paisiblement, après avoir empoché leurs recettes, les éditeurs et les marchands des plus ignobles publications illustrées, les organisateurs des plus répugnants spectacles, de tout ce qui souille et profane l’amour en le caricaturant, les directeurs aussi de ces grands quotidiens dont le dernière page étale cyniquement  tant de suggestives annonces et d’équivoques réclames, pendant que vont s’asseoir au banc des accusés des propagandistes, des artistes, des savants, coupables d’avoir peut être un peu trop crûment exposé leur idéal, mais que nul ne peut soupçonner d’intention sale ou malsaine ; …je me dis que nos prétendus moralistes pourraient bien n’être que des farceurs, à moins qu’ils ne soient que des tartufes ; et que nous devons les combattre comme des êtres malfaisants, hurlant aux chausses de tout ce qui est neuf, de tout ce qui est clair, de tout ce qui est libre !

Bien entendu, les néo-malthusiens, apportant au monde la doctrine la plus véritablement révolutionnaire, en même temps que la plus profondément humanitaire qui ait jamais été prêchée, une doctrine qui dit aux misérables, aux souffrants, aux affamés : « Vous avez le droit de ne point augmenter votre misère, votre souffrance, votre faim et vous avez le devoir de ne point les faire partager à d’autres êtres issus de votre imprévoyance. Soyez moins nombreux, vous serez plus heureux, vous serez meilleurs aussi. N’abandonnez point au hasard le plus grave des actes humains ; ne prenez point à la légère la responsabilité terrible de créer  !… » , les néo-malthusiens, dis-je, devaient être les premiers désignés aux crocs perfides de ces chiens hargneux du pouvoir.
Et il n’a pas été bien difficile, dans l’œuvre d’hommes qui se sont adonnés à l’étude délicate et ardue des questions sexuelles, de trouver le prétexte haineusement cherché, pour intenter à quelques-uns d’entre eux, des poursuites de nature à leur porter un grave préjudice moral qui rejaillirait sur l’idée.

Et qu’on ne m’accuse pas, lorsque je dis « prétexte » d’injustice, de parti-pris ou de fausse interprétation. Tant que les conseils d’ordre intime, les explications physiologiques, reprochés comme des crimes à ceux qui disent : « Faites peu d’enfants », seront permis, au contraire, à ceux qui disent : « Faites-en beaucoup » ; tant que l’exposé des remèdes contre la stérilité ne semblera pas à nos « moralistes » aussi inconvenant que l’exposé des remèdes contre la fécondité trop grande ; tant que les repopulateurs et les néo-malthusiens ne seront pas placés, en leur qualité commune de spécialistes de questions sexuelles, exactement sur le même pied, nous aurons le droit d’appeler comédie – ou si vous préférez tactique – la pudeur indignée de ces messieurs, et nous permettrons de ne croire ni à l’existence de leur « pudeur », ni à la sincérité de leur indignation.
Ne soyons pas dupes de ces gens.
Les faits précis qui leur ont permis de mettre en branle tout l’appareil légal – faits que je ne veux, d’ailleurs, ni discuter, ni juger -  ne leur ont jamais apparu autrement que comme des « prétextes », qu’ils ont été bien heureux de trouver pour atteindre, à travers des hommes, une idée qui leur déplait.

Et tandis que nous élevons ici, en faveur de leurs victimes, nos protestations vengeresses, ma pensée, franchissant les monts et les vallées, évoque les rives d’un grand lac bleu, où, parmi la beauté des choses qui peut être le console de la vilenie des hommes, un vieillard convalescent, posant dans ses mains affaiblies son front vénérable et lourd, songe à l’Avenir et au Passé. Elle évoque l’image de ce grand Paul Robin, que seul son état de santé tient momentanément éloigné de la bataille, de cet admirable savant doublé d’un admirable apôtre, dont les générations futures salueront le nom parmi les plus vénérés du siècle, mais qui, hélas, de son vivant, n’aura connu, comme couronnement à toute une existence de labeur acharné, de luttes incessantes, d’inépuisable générosité et d’extraordinaire désintéressement, qu’une comparution en police correctionnelle pour outrages aux bonnes mœurs et immoralité !

Ô, étrange ironie des mots ! Ô, singulier renversement des choses ! Que penseront les hommes vraiment humains des civilisations postérieures, des civilisations véritables, que penseront-ils d’une époque où tout est si véritablement à l’envers, que la moralité d’un individu se mesure à son inconscience, à sa sottise, à sa brutalité, à son ignorance des lois naturelles et sociales qui régissent l’humanité ?

Que penseront-ils d’une époque où, tandis que de tous côtés les nations craquent sous le poids de leurs populations incessamment accrues et incapables de contenir, de nourrir, ces foules toujours grossissantes, les jettent les unes contre les autres en de formidables tueries ; tandis que partout, le pain manque, et que la lutte pour la vie fait de l’homme une bête sauvage ; tandis que les bouges innombrables, les mansardes sombres et puantes, s’emplissent d’un grouillement d’enfants déguenillés qui grandissent en s’étiolant, en se corrompant aussi, parmi les cris et les larmes, les injures et les coups ; tandis que défilent les petits cercueil, remportant vers le néant ceux qui en sortent à peine et qui n’ont pas trouvé leur couvert mis au maigre banquet familial ; tandis que s’enfle, chaque jour, l’armée du vice et du crime ; que les dégénérés, mués en assassins, terrorisent les villes ; tandis que, partout, la douleur et la misère sont reines ; tandis que, inlassablement, massacres, épidémies, famines, viennent, par une inéluctable et lugubre nécessité, éclaircir les futaies de la forêt humaine et faucher le trop plein aveuglement créé ;…des hommes, parmi ceux qu’on écoute, qu’on vénère et qu’on décore, vont, criant à tous les échos : «  Nous ne sommes pas encore assez ! » et où ceux qui, plus clairvoyants, apercevant le mal et cherchant à le vaincre, osent crier à leur tour : « Nous sommes trop ! », comme des blasphémateurs, sont cloués au pilori !

Que penseront-ils, les hommes des temps futurs, les citoyens de la cité équitable et harmonieuse, que penseront-ils de ces fous criminels dont ils remueront les cendres ?

Et la femme, alors, la femme parachevée, créatrice de lumière, de tendresse et de beauté, la génération consciente, fière de sa mission sacrée, de son sacerdoce librement rempli dans la joie, la quiétude et l’universel respect, de quelle indignation et de quelle pitié ne frémira t-elle point en retrouvant dans les livres jaunis, parmi la poussière du passé, la douloureuse histoire de ses aïeules, des mères tragiques d’aujourd’hui !… l’histoire de celles qu’écrase le fardeau de l’enfantement sans relâche, sans consentement, et souvent sans amour, pauvres créatures passives qu’un soir de ribote, une brute féconde inconsciemment ; qui, jusqu’à la dernière minute, traînent leur ventre endolori et lourd dans les ateliers infernaux et qui, rentrant au logis, exténuées, doivent encore « trimer » pour toute la famille, servant l’homme, soignant les marmots ; l’histoire de  celles qui subissent sur le grabat de leur taudis, sans air l’été, sans feu l’hiver, l’épreuve suppliciante, l’indicible torture, et qui, au bout de trois ou quatre jours, reprennent toutes meurtries et pantelantes, leurs besognes de bête de sommes, attendant avec angoisse la prochaine grossesse, qui ne tardera pas ; l’histoire aussi de ces filles-mères, des mères réprouvées, des mères maudites, de ces victimes entre les victimes, victimes de la lâcheté de l’homme et de l’ignominie sociale, qui souffrent dans leur chair, leur cœur et leur esprit, tout ce que les lois, les mœurs, les institutions et les préjugés peuvent ajouter de raffinements de cruautés de la Nature ; de celles que le fruit de leur amour trompé a menées au vice ou au crime, au ruisseau ou à la prison ; l’histoire de toutes les mères, enfin, riches ou pauvres, « honnêtes » ou « avilies », qui laissent leur beauté, leur santé, leur vie même, sur le champ de bataille de la maternité, de toutes les mères que leur travail sublime, qui les auraient faites reines chez les abeilles, a fait esclaves chez les humains !

Et peut être, devant ces révélations atroces, devant ces tableaux de cauchemar, peut-être la femme des temps futurs se sentira t-elle moins de compassion pour tant d’injustices que de mépris pour tant d’absurde et coupable résignation.

Car nous sommes coupables, nous, femmes, nous sommes coupables de perpétuer un mal que nous pourrions détruire. C’est de notre passivité, de notre inertie, de notre mollesse, de notre impuissance à vouloir et à imposer notre volonté, de notre lâche acceptation de la douleur et de l’esclavage que sont nés tous les esclavages et toutes les douleurs du monde.

Nous pourrions le sauver, le monde ! et nous ne le faisons pas ! Nous n’avons pas le courage de faire le geste de révolte qui libère et qui relève – et les quelques-unes qui l’osent sont vaincues, étant isolées. C’est la révolte collective et consciente qu’il faudrait, la révolte de tout ce qui frémit en nous de fierté féminine et de vraie maternité – car la maternité de hasard, la maternité animale, ce n’est pas la maternité.

Ce qu’il faudrait, c’est le refus tranquille et formel de fournir aux monstres sociaux, à la misère, à la maladie, à la guerre, au travail qu’on exploite, à la prostitution, leurs rations toujours insuffisantes, leurs proies toujours dévorées ; c’est l’inébranlable résolution de ne prêter nos flancs sacrés qu’à des maternités réfléchies et heureuses, à d’utiles et pures créations ; et c’est, Mesdames, à l’heure présente, dans les circonstances actuelles, la hardiesse d’opposer nos protestations véhémentes aux manœuvres perfides de ceux qui voudraient entraver l’effort des défenseurs de note cause.

Que ces moralistes tartuffes, ces champions d’une fausse pudeur et d’une hypocrite vertu, nous trouvent devant eux, debout et frémissantes, et leur criant : A bas, votre morale ! Nous n’en voulons plus, nous, les femmes, nous les mères, d’une morale basée sur nos souffrances et nos humiliations, d’une morale qui fait de nous des instruments passifs et veules, des machines dont un maître peut disposer à son gré ; d’une morale qui foule au pied notre dignité humaine, avec le bonheur de notre famille et l’avenir de notre race. À bas votre morale ! Nous en avons une autre, une morale plus noble et plus haute, qui n’est autre chose que la mise en pratique, que l’application à nos actes de tout ce que l’humanité a, peu à peu, au cours des siècles, dans sa lente évolution l’élevant au-dessus de la brute primitive, acquis de connaissance et de compréhension, de sentiment de la justice et de conscience de sa responsabilité.

C’est de cette morale-là que nous ferons surgir, nous les créatrices, un monde nouveau, un monde meilleur, un monde immense et splendide, d’intelligence, de force et de beauté !

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Notes de bas de page
1 In : Nelly Roussel, Paroles de Combat et d’espoir. Discours choisis.  Préface de Madeleine Vernet. Éditions de l’Avenir Social. Epône. ( S.-et-O.) 1919. Prix : O Fr. 75. 65p. p. 43 à 50.

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