Madame Avril de Sainte-Croix

L’esclave blanche

Discours présenté lors d’une rencontre organisée par l’Alliance Nouvelle 1
01/01/1913

date de rédaction : 01/01/1970
date de publication : 01/01/1913
mise en ligne : 01/01/1970
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Mesdames, Messieurs

Lorsque les délégués des différentes associations qui ont organisé cette conférence sont venus me demander de venir exposer ici, devant la jeunesse des Ecoles, les principes abolitionnistes et défendre la cause des plus pauvres, des plus misérables des femmes, j’ai un moment hésité avant d’accepter, tant je sentais toute la responsabilité qui m’incombe, tant je craignais de ne pas trouver les paroles nécessaires pour vous intéresser, pour vous convaincre.

Si, malgré ces scrupules, j’ai accepté, c’est que je compte sur votre sympathie pour me soutenir, et votre cœur pour comprendre tout ce que je n’aurai pas pu dire.

Le sujet que j’ai à traiter ce soir est en effet un des plus pénibles à aborder. Toutes les périphrases n’arriveraient pas à en cacher les laideurs. Il ne peut être traité que simplement, franchement.

Je vais essayer de le faire et mon excuse à vos yeux sera, si par hasard au cours de ma causerie, quelque détail un peu brutal choque votre sensibilité, qu’à dire ces choses, j’aurai, moi, infiniment plus souffert que vous de les entendre.

***

Il y a quelque cinquante ans, une femme jeune, riche, belle, fêtée pour son intelligence, sa grâce, rentrait chez elle, dans son vieux manoir d’Ecosse, après un séjour sur le continent. Sa venue était attendue avec joie par les siens, elle-même était joyeuse de les retrouver. Heureuse de ce retour dans la maison familiale, elle pénètre dans le hall garni de fleurs les plus rares pour fêter son arrivée ; elle sent son cœur s’épanouir, c’est la joie du revoir, quand tout à coup, sur les dalles du vestibule, quelque chose en haut de la cage d’escalier, vient s’abattre à ses pieds. Elle regarde, reste muette d’horreur ; ce paquet informe, cette chose méconnaissable, c’est sa fillette, l’enfant que, depuis des heures, elle se réjouit d’embrasser. Elle reste pétrifiée d’horreur.
En même temps que la vie de l’enfant s’en va, il lui semble que la raison lui échappe. On l’éloigne de cet affreux spectacle et, pendant des mois, elle reste sous le coup du malheur qui l’a frappée, sans pouvoir se ressaisir.  
Dans la ville où on l’a emmenée afin de l’éloigner du théâtre de la catastrophe, elle continue à revivre les heures tragiques. En vain, veut-on chercher un dérivatif à sa peine, elle fuit le monde, elle ne recherche que la solitude.

Souvent, pour s’isoler des siens, elle s’en va, erre seule dans les rues, ne voyant, n’entendant rien de ce qui se passe autour d’elle. Un soir, pourtant, son attention est attirée par deux jeunes filles, des enfants presque, qui, devant elle, discrètement d’abord, puis de plus en plus hardiment, racolent les passants.

Un sentiment étrange l’envahit, sentiment à la fois d’amour, de révolte, où vient se mêler le souvenir de la chère disparue. La douleur profonde qu’elle ressent à voir ces misérables petites, si semblables, par instants, à celle qui n’est plus, à la tant aimée, à la si pure, fait qu’elle s’approche d’elles, les interroge. Elle est surprise de rencontrer chez ces filles déchues des sentiments bons encore, de surprendre dans leurs voix des intonations parfois si enfantines. Sans se demander ce qu’elle en fera, elle les emmène, les garde près d’elle ; elle apprend, par elles, à connaître les pires hontes, les pires déchéances.
Son cœur se révolte.

Comment tant de misères, tant de hontes, peuvent-elles exister sans que le monde s’en émeuve ? Sa décision est bien vite arrêtée. Elle va, elle, la femme très pure, elle pour qui la vie fut longtemps joie et sourires, se consacrer au relèvement des malheureuses que la misère, l’abandon, ont jetées au trottoir.

Elle ouvre un asile, recueille toutes celles qui veulent accepter son aide, met toute son éloquence, son amour à les tirer de la fange où elles sont tombées.

Derrière la honte, l’inconduite de ces pauvres filles, elle découvre bientôt une chose plus abominable encore : la sanction de leur déchéance par l’Etat qui la légitime en la réglementant. Alors, la colère la soulève ; elle retrouve ses forces perdues depuis des mois.
Joséphine Butler est sauvée, elle va commencer sa grande croisade.

***

Bientôt, autour d’elle, se groupent des hommes, des femmes, qui depuis longtemps avaient en puissance en eux la révolte qui galvanisa Madame Butler. Ce furent d’abord en Angleterre, MM. Stanfield, James Stuart,Henri Wilson, etc. Puis, au même  moment, en d’autres pays, des hommes qui s’ignoraient la veille se découvrent soldats de la même cause. On dirait qu’un vent, venu du large, a apporté à travers toute l’Europe, la même semence, le même désir de justice, pour celles dont partout on a fait les esclaves de la débauche. 

En France, ce sont MM. Schoelcher, Yves Guyot, Tony Fallot, Jules Simon, le sénateur  Ph . de Préssensé, Victor Hugo, le Dr Fiaux, et bien d’autres.
En Italie, c’est Mazini, Madame de Verdure, etc.
En Suisse, le Colonel Humbert ; Mme Emilie de Morsier, Ch. Secrétan.
En Belgique, MM de Laveleye, Bernaert.
En Hollande, ce sont : M. Pierson, la comtesse de Hogendorp, qui, tous se dressent en même temps et demandent, au nom de la pitié, au nom de la justice, au nom de la dignité, au nom du respect dû à leur pays, la suppression de la réglementation par l’Etat.

Ils apprennent à se connaître, ils sentent que, contre tant de mauvais instincts, de bas intérêts coalisés, de tares secrètes, ils ont besoin de se soutenir mutuellement ; et de leur désir commun de vaincre naît la Fédération  Abolitionniste Internationale.

D’abord, on sourit de leurs protestations. Mais bientôt, comprenant que ce ne sont pas là des gens venant chercher une vaine popularité – car il faut bien le dire, la cause n’est pas sympathique, à la défendre on récolte plus de horions que d’honneurs – on [ ? ] , on s’efforce d’arrêter leur action.

Madame Butler est insultée en Angleterre ; elle n’évite parfois que par la fuite les fureurs de la populace, excitée par les agents. En Belgique, William Staed est traduit devant les tribunaux pour rendre compte de prétendus actes licencieux. En France, M. Guyot est condamné à six mois de prison pour avoir osé s’attaquer la toute puissance police des mœurs.

Mais rien n’arrête les abolitionnistes. Ils savent qu’il sont du côté de la vérité, de la justice, et ils poursuivent leur campagne malgré les obstacles dressés sur leur chemin.

Bientôt, les évènements leur donnent raison, ils remportent une première victoire. Un vote du Parlement anglais supprime le bill qui autorisait la réglementation ; peu après, quelques cantons suisses suivent cet exemple. Puis, c’est la Norvège qui repousse une institution qu’elle envisage comme une honte. Ensuite, c’est le Danemark qui ferme ses maisons closes et supprime ses registres des mœurs. Plus près de nous, c’est la Hollande qui se débarrasse, elle aussi, de cette honteuse institution ; enfin, aujourd’hui, c’est aujourd’hui la Suède, sur le point de s’en affranchir, elle aussi.
Et c’est partout, en France comme en Italie, en Allemagne comme en Autriche, en Russie comme en Espagne, un grand mouvement qui se dessine en faveur de l’Abolitionnisme, des grandes batailles qui se préparent d’où la justice sortira victorieuse.

***

Chez nous, depuis plus d’un siècle où cette institution a été introduite, la question se pose chaque jour avec plus d’acuité.

La réglementation de la prostitution par l’Etat, instituée sous le triple prétexte d’ordre, de morale et d’hygiène, est, on peut le dire avec certitude, l’institution qui a le plus complètement failli à ses promesses et aidé considérablement à la démoralisation de la jeunesse, tant masculine que féminine.

Inique dans son principe, ce système l’est encore bien davantage dans son application. « La réglementation de la prostitution, dit le Docteur Louis Fiaux dans son très intéressant volume : « Le Nouveau Régime des Mœurs » est, sans amplification maladroite à employer, le régime des bastilles, des lettres de cachet d’avant 1789, avec cette différence qu’unilatéral, il ne s’applique jamais qu’aux femmes » et aux plus misérables, ajouterons-nous, celles que dans son rapport au Conseil Municipal de Paris, M. Henri Turot a appelé « les parias de l’amour ».

Il faut, pour savoir ce que l’institution présente d’infamie, avoir assisté à l’arrivage au Dépôt des malheureuses arrêtées dans les rafles ; il faut avoir vu le désespoir morne des unes, les larmes des autres, avoir entendu le rire cynique et les paroles obscènes de quelques-unes pour savoir quelle géhenne représente la prison de Saint-Lazare, synthèse du système actuel.

Ce système a permis d’arrêter à Paris, d’après les chiffres fournis par M. Lépine lui-même, 732.000 femmes de 1871 à 1902, majeures ou mineures et appartenant toutes au prolétariat.

Car, remarquez-le bien, la cliente de la police des mœurs est toujours une pauvre fille. Jamais la main brutale de l’agent ne s’est appesantie sur la prostituée qui a des amants riches ; jamais on ne s’est préoccupé du désordre que celle-là peut causer, ni de son état de santé.  
On a fait pire. Alors que l’agent des mœurs poursuivait et traquait, à quelques centaines de mètres de là, la malheureuse descendue sur le trottoir chercher de quoi calmer sa faim ou apaiser son logeur, on a vu un service d’ordre, établi près de l’hôtel d’une riche courtisane, faciliter l’arrivée des voitures, un soir de fête, on peut bien dire, un soir d’orgie.
La femme qui se vend n’est dangereuse, paraît-il que si elle est pauvre ; elle, seule, est une prostituée.

***

Mais, d’abord et avant tout, que signifie ce mot de prostituée ? On a cru le définir facilement, lorsqu’on a voulu légiférer à ce sujet, en disant : « La prostituée est une femme qui fait commerce de son corps ».
Il nous semble, si nous regardons autour de nous, que cette définition n’est pas exacte. À côté de la malheureuse demandant à la prostitution ses moyens d’existence, et souvent, comme le disait lui-même le Préfet de police que Sénat, le 30 août 1905, « le pain pour nourrir un enfant ou de vieux parents infirmes », n’y a t-il pas toute une catégorie de femmes, les moins excusables selon nous, qui font argent de leurs corps ? Non parce qu’elles ont faim celles-là, non parce que la vie fut, pour elles, dure ou cruelle, mais simplement pour augmenter leur bien-être, pour se payer un luxe au-dessus de leur situation, parfois même très enviable, et auxquelles, bien que peu se trompent, personne n’applique le mot de prostituée. Nul agent ne les poursuit celles-là ; personne ne les astreint à des visites dégradantes, leur situation sociale ou celle de leur mari est suffisante pour les faire bénéficier de toutes les indulgences. Le monde qui sait, sourit et pardonne, réservant toute sa sévérité pour la pauvre fille que rien n’a protégé contre la tentation et, qu’une fois tombée, tout accable. Celle-là seule est prostituée, celle-là seule est dangereuse.
Et ceci est tellement vrai qu’à la Commission extra-parlementaire du régime des mœurs, le Préfet de police affirmait, voulant démontrer le libéralisme de l’institution, que jamais les règlements de police ne s’étendaient aux femmes exigeant de leurs amants de passage plus du louis habituel.

Et pourtant, si, de ces deux catégories de femmes, une a droit, dans sa déchéance, à toute notre pitié, n’est-ce pas celle où se trouvent des femmes, des jeunes filles, des enfants de dix et douze ans parfois, que la misère, les mauvaises fréquentations, l’abandon ont jetées au ruisseau ?

Oh, j’entends l’objection. Je sais bien que toutes celles qui se vendent ne descendirent pas au trottoir simplement poussées par la faim ; que nombre d’entre elles ont déserté l’atelier pour la prostitution. Et pourtant, si l’on y regarde de très près, quoi qu’en disent ceux qui n’accusent que le vice, on s’aperçoit que, là aussi, la misère fut à la base de cette déchéance : misère ambiante, misère parentale, misère héréditaire.
Petites filles, elles ont erré à l’aventure, pendant que le père et la mère, loin du logis familial, demandaient au travail le moyen d’élever leurs enfants. Elles ont, les pauvres petites, connu dans leur prime jeunesse, les voisinages louches, les dangers de la rue, et parfois, tristes enfants desquelles nul n’a le droit de réclamer de la moralité, elles ont été déflorées avant d’être pubères. Comment demander à celles-là le courage sans cesse renouvelé dont fait preuve l’ouvrière ?

***

Il faut, et c’est ce qu’on ne saurait trop répéter, il faut à la fille du peuple, dans la société actuelle, dans nos grandes villes tentaculaires, un héroïsme, dont on ne se rend pas assez compte, pour rester honnête au milieu du luxe qui l’entoure, des tentations qui l’assaillent, du plaisir trompeur offert et dont elle ne mesure pas assez le danger.

Il faut avoir vu, comme nous l’avons vu nous-même, l’ouvrière, victime du sweating system, ne plus pouvoir subvenir à ses besoins avec un salaire de famine.
Il faut avoir vu la jeune fille de la bourgeoisie, intellectuelle déclassée, à laquelle ses brevets confèrent presque une infériorité, chercher en vain l’occupation qui lui permettra de vivre ; il faut avoir vu la petite bonne, venue de son pays, ignorante des dangers de la ville, jetée hors du droit chemin par des promiscuités dangereuses autant que par la dureté de ceux qu’elle sert et qui ne veulent l’envisager que comme une machine de travail. Il faut les avoir vues tous ces pauvres enfants, allant, faute d’appui, faute de travail, faute d’éducation première, sombrer au ruisseau, pour savoir qu’elle part ont dans la chute la situation économique qui nous régit et la morale qui nous domine.

Actuellement, chez nous, par exemple, d’après les chiffres officiels fournis par le Ministère du Commerce, depuis l’industrialisation du travail féminin, 60 % des femmes sont obligées de subvenir à leur existence par le travail. De celles-ci, 35 % à peine parviennent à gagner suffisamment pour vivre d’une vie, simple il est vrai, mais sans privations. Les autres, si elles veulent rester honnêtes, doivent compter sur leur famille, si elles en ont, ou, si elles sont seules, mener une existence d’abnégation et de privations presque surhumaines. À peine nourries, misérablement logées, vêtues proprement par un miracle d’économie sans cesse renouvelé, la jeune ouvrière chiffonne pour d’autres les étoffes soyeuses qu’elle ne revêtira jamais, passe l’estomac creux devant les grands restaurants, s’en va, pendant que d’autres courent au plaisir qui les sollicite, plaisir dont elle aussi a parfois le désir, finir sa journée dans une chambre glacée en hiver, étouffante en été, sans rien qui vienne la distraire ou la réconforter.

En ce tableau qui vous paraîtra chargé peut être dans sa sombre réalité, reste, malgré sa tristesse, pour beaucoup d’entre elles, une chance relative. C’est encore l’existence digne assurée, c’est la vie acceptée en souriant, tant la jeunesse a de trésors d’espérance et de joie. Mais que vienne l’heure du chômage, que vienne l’heure de la maladie, alors il ne reste guère de choix à la jeune fille pauvre.

Oh ! ce n’est pas, de suite, la chute irrémédiable.
C’est d’abord un ami qui vous aide ; un ami auquel on a payé du don de soi-même, du don de son jeune corps, la sympathie qu’il vous montrait au milieu de l’indifférence générale ; l’ami qui vous abandonne bientôt aussi misérable qu’avant, plus souvent, car neuf fois sur dix, c’est l’annonce d’une maternité prochaine qui l’a fait fuir.

Un écrivain, Maxime du Camp a dit : « La prostituée est une terre stérile qui n’a jamais produit et ne produira jamais rien ». En parlant ainsi, cet homme, pourtant si avisé par ailleurs, montrait une méconnaissance totale des causes  de la chute. Avant d’être la jeune fille qui se vend, la malheureuse a été la jeune fille qui se donne, et la moitié des  prostituées ont passé par la maternité avant d’aller au trottoir. Dernièrement, alors que, dans un hôpital spécial, je faisais une causerie  aux malades de l’endroit, je pus, une fois de plus, constater combien ces malheureuses avaient inauguré leur vie de débauche par une maternité clandestine.

Sceptiques pour la plupart, car la vie ne les a pas inclinées vers l’optimisme, elles restèrent gouailleuses tant que je ne leur parlais que de retour en arrière, de travail, de vie honnête ; mais dès que je leur rappelais que, certainement, pour beaucoup d’entre elles, le passé comportait des devoirs, que peut-être, au loin, un pauvre enfant abandonné grandissait sans connaître sa mère, ou que, la connaissant, il devrait en rougir un jour, je vis des bouches crispées se détendre, la plupart des yeux se mouiller, et que, du fond de ces pauvres êtres maltraités par la vie, dégradés par la prostitution, le sentiment maternel se réveillait, éclairant leur visage, faisant reculer devant lui les mauvais instincts qui, quelque instant s plus tôt, se reflétaient dans leur regard.

Je vous assure qu’en les voyant si troublées, si profondément émues au souvenir du passé, si remuées à la pensée du devoir maternel non accompli, je me disais que les véritables coupables, ce n’étaient pas ces pauvres filles, que les véritables coupables, c’était nous ; nous qui avions laissé leur enfance sans soins, leur jeunesse sans appui, et qui, par notre acception de la dualité de la morale intersexuelle, avions libéré l’homme de tous les devoirs, laissant à la femme seule la charge et la honte d’un acte commis à deux.

***

Pour avoir le droit de juger la prostituée aussi sévèrement qu’on le fait, il faudrait avoir accompli notre devoir envers l’enfant, envers la jeune fille.

Jusqu’ici, presque rien n’a été fait.

Oh ! Ce n’est pas qu’officiellement, on se soit désintéressé de la jeunesse. - Non -. On a voté des lois, décrété des règlements, puis, satisfait, on s’est arrêté ; et on a assisté impassible à la non exécution de la loi, à l’infraction journalière de règlements sans sanctions, et, à côté de ces lois et règlements sans effet, l’enfant a continué à venir au monde dans des logements infects, à grandir dans des taudis où il a été initié, dès son âge le plus tendre, à des choses pour lesquelles son esprit n’était pas préparé, dont il n’a compris que le côté brutal, qui ont démoralisé le garçon, détruit le sentiment de la pudeur chez la jeune fille, et les ont laissé désarmés l’un et l’autre contre toutes les tentations du dehors, contre tous les bas instincts du dedans, sans base morale, sans éducation réelle, et sans le frein qu’eut été, autrefois, pour eux, la croyance religieuse.

Car, il faut bien l’avouer, on ne s’est pas suffisamment préoccupé de remplacer dans notre programme d’éducation l’état religieux par l’état moral, plus nécessaire dans une société laïque que dans toute autre.

La séduction n’a pas été punie, la recherche de paternité n’a pas été permise jusqu’en ces derniers temps, et Dieu sait dans quelles conditions elle a été votée, la petite minorité a été ramenée, pour certains crimes commis contre l’enfance, jusqu’à l’âge de treize ans. Aussi, personne ne s’est gêné; l’ouvrier, comme le patron, l’homme du peuple comme l’homme du monde, tous ont profité de l’immunité qui leur était laissée. Cette immunité se greffant sur la conception néfaste de la dualité de la morale, du droit de l’homme d’agir dans ce domaine sans assumer jamais la responsabilité de ses actes, de démoraliser sans encourir le blême ou le déshonneur, alors que la victime est au ban de la société, nous a amenés où nous sommes.

***

Instituée sur le prétexte triplement mensonger d’ordre public, de morale et d’hygiène, la réglementation de la prostitution est, comme je vous le disais déjà, l’institution de démoralisation par excellence.

Par ses registres des mœurs, par ses maisons closes, par ses cartes qui sont de véritables permis de chasses, elle légalise la débauche, crée la prostitution officielle, et fausse à sa base même toute conception du rôle éducatif de l’Etat.

Aussi nuisible, au point de vue moral, pour la jeune fille sage que pour celle déjà tombée, puisqu'elle semble autoriser et favoriser la prostitution en la réglementant, la prostitution est également destructive de tout sentiment moral pour la jeunesse masculine chez qui elle crée et développe l’idée, si nuisible au point de vue de la famille et de la race, du vice nécessaire. Elle lui enseigne, par une déplorable leçon de choses, qu’il existe une justice double et différente pour les deux sexes, sévère et coercitive lorsqu’il s’agit de la femme, indulgente et odieusement précautionneuse lorsqu’il s’agit de l’homme.

Déplorable même pour le personnel chargé de l’appliquer, la réglementation corrompt tout ce qu’elle touche. L’agent des mœurs peut entrer honnête dans ce service, il a tôt fait d’y perdre, par les promiscuités auxquelles il est astreint à toutes les minutes, par les marchandages auxquels il assiste autrement que pour les réprimer, par les complaisances qui lui sont imposées, il a tôt  fait de perdre tout sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Au bout de quelque temps ; il ne voit plus en la fille inscrite qu’un être hors la loi ; hors la justice, à laquelle il fera payer d’une façon ou d’une autre, les instants de répit qu’il lui laissera.

Du reste, voici comment M. Clemenceau, Ministre de l’Intérieur, jugeait lui-même le système au moment de son arrivée au pouvoir : « Hélas ! je viens de me heurter à la pire déchéance humaine, au plus abominable problème devant lequel les théoriciens socialistes reculent eux-mêmes épouvantés, je veux parler de la prostitution. Le ministre de l’intérieur est chargé d’assurer l’implacable, l’immorale réglementation d’un état de choses inavouable. Pour les vices de l’homme, c’est la femme qui expie. Ah ! si vous pouviez voir défiler devant ce qu’on appelle le tribunal administratif de la préfecture de police, l’effroyable procession de ces créatures dégradées, de quinze à soixante ans et plus, qui résument en elles tout l ‘excès du malheur humain, peut être penseriez-vous avec moi que ce n’est pas assez faire pour la morale publique de les tenir emprisonnées pour l’inobservation de règlements qu’on n’ a pas le droit d’édicter et de cultiver, au petit bonheur, leur avilissement de chaque jour. On me charge théoriquement de veiller à la santé publique menacée par cette légion redoutable. Je dois dire que cette office, mon administration s’en acquitte avec une parfaite inefficacité, et cela au moyen de pratiques contraires à la loi, contraires mêmes au principe de tout gouvernement humain. Je suis bien loin de nier que ce mal soit tempéré par l’humanité des fonctionnaires, mais, là encore, il y a de grandes réparations, de grandes organisations, de relèvement à préparer ».

Je sais bien que, depuis, il n’a rien fait pour essayer de supprimer une institution qu’il jugeait si néfaste. Mais, Mesdames, Messieurs, ce sont là les surprises que, grâce à la politique, nous réservent ceux que nous avons cru les meilleurs.

Au point de vue de l’éducation de la jeunesse, qui devrait tenir tant de place dans nos préoccupations et qui peut avoir une si grande influence contre la prostitution juvénile, quelle influence néfaste la réglementation, avec son encartage, ses maisons closes, ses quartiers réservés, ses femmes parquées comme du bétail pour attendre sous l’œil du proxénète officiel, l’homme en quête de luxures, quelle influence cette réglementation ne doit-elle pas avoir ?

Il faut avoir vu, à la sortie des lycées, les jeunes collégiens de 14, 15 et 16 ans, se promener en face de la maison close ; il faut les avoir observés regardant d’un œil de convoitise ces volets cadenassés derrière lesquels leur jeune imagination leur montre les tableaux les plus suggestifs ; il faut les avoir entendus appeler de leurs vœux l’heure où, la bourse bien garnie, ils pourront, eux aussi, franchir le seuil de cette maison, pour savoir combien aux yeux de cette jeunesse, que nous voulons conserver saine et pure, la maison de tolérance, avec sa perpétuelle excitation à la débauche, est plus dangereuse que les livres ou les dessins un peu lestes que l’on dénonce chaque jour.

Si, du domaine de la morale, on passe à celui de l’ordre public, c’est pis encore. Il me souvient avoir entendu le préfet de police de Paris avouer à la commission extra-parlementaire du régime des mœurs dont j’avais l’honneur de faire partie, que le scandale sur la voie publique était surtout le fait des 6.000 femmes inscrites sur les registres des mœurs; c’est-à-dire des 6.000 filles soumises contre les 30.000 insoumises, chiffre reconnu également par le préfet de police.
Et cela est naturel. Comment en effet lutter avec un mal avec lequel on pactise, comment réprimer un scandale pour lequel on a accordé une licence ?

Pour expliquer leur attitude, les partisans de la réglementation, qui osent et veulent simplement  s’appuyer sur la nécessité de donner satisfaction à la débauche masculine, nous disent : « Il faut bien que jeunesse se passe ; c’est pour lui éviter d’autres dangers, plus grands encore, que nous demandons le maintien de cette institution qui nous répugne autant qu’à vous mais que nous croyons utile. »

C’est là la théorie du mal nécessaire, fausse cette fois-ci comme toutes les autres.
L’enquête faite dans différents pays, en Hollande notamment, prouve l’inanité de ces dires. La maison close, véritable sentine du vice, est surtout le rendez-vous d’hommes faits, d’hommes mûrs, désirant se livrer à la débauche sans danger ni compromission.

D’autres, moins cyniques d’apparence, mais peut-être plus hypocrites disent : « En sacrifiant la prostituée, nous voulons préserver la femme honnête, sauver l’ouvrière. C’est la part du feu. » À ces paroles sacrilèges, les femmes au nom desquelles on exigeait ces effroyables hécatombes, ont répondu depuis longtemps.

Au nom des ouvrières, les syndicats féminins de la Bourse du Travail de Paris, par une lettre éloquente adressée au président de la commission extra-parlementaire du régime des mœurs, ont protesté contre une telle affirmation et repoussé une sécurité acquise par la démoralisation de leurs filles et la déchéance des plus pauvres, des plus misérables d’entre elles. Les ouvrières d’Angleterre les avaient précédées dans cette voie, celles d’Allemagne les suivirent. Quant aux autres, aux femmes de la bourgeoisie qu’on a voulu gagner avec cet argument, celles-là aussi, au moins celles qui réfléchirent à l’abominable marché qu’on leur proposait, protestèrent  de toute leur force, ne voulant pas d’une protection qui s’achetait d’un tel prix, ne croyant pas à une vertu que l’on ne saurait sauvegarder par de tels sacrifices.

***

Et si, du domaine de l’ordre public et du droit, on passe à celui de l’hygiène, la réglementation de la prostitution ne se défend pas davantage.

Condamnée, dès 1899 au Congrès international de la Société de prophylaxie tenu à Bruxelles, comme illusoire, dangereuse même au point de vue de la sécurité mensongère qu’elle crée, elle s’est vue condamnée depuis par une grande partie du corps médical.

Si quelques médecins, comme les professeurs Neisser et Blachko en Allemagne, la défendent encore dans son principe comme la défend ici même, M. le professeur Fournier, ils ne peuvent cependant pas s’abstenir de la réprouver dans son application actuelle. Au deuxième congrès de la société de prophylaxie, ses défenseurs eux-mêmes n’eurent pas de paroles assez dures pour qualifier la police des mœurs et ses agissements.

En Italie, le Docteur Santo Luiguido, directeur de l’Hygiène au ministère de l’Intérieur, nommé dernièrement président de la commission internationale d’hygiène, la dénonce comme illusoire, plus même, comme une entrave au bon fonctionnement des services publics.

Enfin, en 1907, elle est condamnée, après quatre années d’études, de façon formelle à la commission extra-parlementaire du régime des moeurs par les docteurs Landouzy, Brissaud, Gaucher, membres de l’Académie de médecine, par le professeur Augagneur, chargé de rédiger le rapport médical par le Bureau, par le docteur Langlet, médecin des hôpitaux qui reprend la théorie émise depuis longtemps par le docteur Fiaux. Et le docteur Queyrat, médecin chef de l’hôpital Ricord, c’est-à-dire un spécialiste en la matière, écrit une brochure sensationnelle dans laquelle il stigmatise à tous points de vue le système actuel.

La réglementation, dit-il, est une erreur au point de vue de la santé publique, comme elle est un crime au point de vue du droit et de la morale.

Parmi les arguments que l’on nous oppose, c’est surtout celui dit : l’argument du bon sens qui revient le plus souvent. « Si vous  retirez de la circulation une femme malade ; celle-là au moins ne contaminera personne. » Cet argument  vaudrait peut-être, si en retirant cette femme de la circulation, on enfermait également l’homme qui l’a contaminée. Mais tel n’est pas le cas.

Et puis, prenant la question par son côté le plus odieux, que signifie par ailleurs cet argument du bon sens  au point de vue de la diminution de la contagion. Ne savons-nous pas que, par son mode d’évolution, la syphilis, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est extrêmement difficile à découvrir chez la femme à son début. Pendant la période d’incubation – parfois soixante jours – rien ne révèle la présence du virus. Et pourtant la femme est contagieuse, lorsqu’elle est enfermée dans la maison de tolérance, où le tenancier l’exploite et lui peut rendre le plus de bénéfice possible, lorsqu’il la livre, comme à Salins, jusqu’à trente fois par jour à un nouveau client, ou jusqu’à cent fois (ainsi qu’il nous fut révélé à la Commission extra-parlementaire du régime des mœurs), alors qu’une fête, une foire, une vogue fait affluer la population masculine. Ces femmes, libres, ne se seraient certainement astreintes au supplice de ces contacts  multiples et par cela même eussent été infiniment moins nocives, si par hasard, elles avaient été contaminées. Du reste, même pour la fille soumise libre, la visite médicale, telle qu’elle se pratique au dispensaire du Dépôt, n’a aucune valeur.

***

Mais à quoi bon nous appesantir. La question est aujourd’hui jugée : elle ne peut être résolue que  par la négative.

Il n’y a pas d’ordre dans le désordre, il n’y a pas de justice dans l’arbitraire ; on ne fait pas de la morale en organisant le désordre ; il n’y a pas de remède à la maladie autrement que par des soins donnés librement à tous, et gratuitement, si cela est nécessaire.

Il ne doit exister aucune réglementation.

Les bastilles à gros numéros doivent être fermées comme doivent être détruits les hopitaux-prisons. Toutes les maladies doivent être soignées comme des maladies et non envisagées comme des tares.

Que l’on ouvre, puisque malheureusement, dans l’état actuel de la société, la prostitution ne peut être supprimée, des dispensaires gratuits et accessibles à tous, où, chaque jour, les filles pourraient venir, si bon leur semble, demander au médecin, un bulletin de santé. Que l’on soigne les malades aux frais de l’Etat, comme en Italie, à domicile, s’il le faut, le budget de la police des mœurs y suffira amplement, mais que l’on cesse de rendre les femmes seules responsables de maladies dont elles sont les premières victimes.

Le rôle de la police est d’empêcher le scandale sur la voie publique, en allant plus loin, elle outrepasse ses droits.

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Aujourd’hui, un élément nouveau, un élément puissant apporte son concours à la lutte abolitionniste. Les femmes, conscientes de l’outrage fait à leur sexe tout entier par le maintien de la réglementation, les femmes réclament, demandent justice, même pour celles d’entre elles tombées le plus bas.
C’est à elles de lutter.

Il faut qu’elles songent, lorsqu’elles jouissent du confort, de l’ambiance paisible que créa autour d’elles, plus encore que la famille, la sécurité matérielle du lendemain, il faut qu’elles songent à la malheureuse qui, dehors, sous la pluie et le vent, insultée par l’homme, traquée par l’agent, est obligée pour ne pas mourir de faim, de venir entre deux stations à la prison de Saint Lazare demander son pain à la prostitution.

Qu’elles se souviennent parfois, celles surtout pour lesquelles la vertu fut souriante et facile, qu’il existe encore, de par notre complicité, des esclaves du vice plus misérables que les anciens esclaves.  

Lorsque toutes auront compris cela, le régime actuel aura vécu et l’odieuse traite des blanches aura perdu ses meilleurs débouchés.

Mais ce qui fait aussi que nous sommes pleins de confiance en l’avenir pour réparer les erreurs du passé, c’est qu’aujourd’hui, ce sont non seulement les femmes qui s’insurgent, mais c’est aussi la jeunesse masculine, celle des Ecoles comme celle des  ateliers.

Elle ne veut plus, cette jeunesse, de prérogatives qui la déshonorent.

Ce que nous n’avons pas pu faire, elle le réalisera, et grâce à elle, la réglementation de la prostitution par l’Etat, ce dernier anneau de l’esclavage ancien disparaîtra.

Pour cet espoir qui nous sourit et au nom des abolitionnistes reconnaissants, je remercie cette jeunesse qui vient si généreusement nous apporter son bel enthousiasme et son dévouement.

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Notes de bas de page
1 Imprimerie Constant. 46 p.

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