Madame Avril de Sainte-Croix  *

La Serve

La Fronde 21, 22 , 23 Janvier 1898

date de publication : 21/01/1898
mise en ligne : 03/09/2006
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L’ignorance des monstrueux détails de la prostitution officielle et de ses conséquences sociales, seule, en maintient l’existence. Quand les femmes, les plus intéressées à cette question, comme mères et comme épouses, auront senti l’influence qu’elle exerce… elles auront conscience qu’en défendant la liberté, le respect des plus pauvres, des plus abandonnées, des plus déprimées, c’est le respect même de la femme que nous défendons contre la brutalité barbare que l’homme, sous des apparences de galanterie plus ou moins raffinée, apporte encore dans ses rapports avec elle.
Yves Guyot.

I.

Paraphrasant la lettre que l’Ancien petit Employé1 adressait à Mme Joséphine Butler, la grande apôtre de l’abolitionnisme, c’est encore aux femmes que je m’adresse, en venant ici, dans cette Fronde, appelée à être lue en majorité par elles, réclamer leur aide, leur appui moral, pour faire tomber les chaînes honteuses, les dernières officielles, des plus pitoyables de toutes les esclaves, c’est-à-dire des malheureuses que, sous prétexte de morale ou d’hygiène, la société abandonne à l’arbitraire des employés de la Préfecture de police, au cynisme de ses agents ; qu’elle embastille, met à jamais hors de l’humanité.
Et si l’Antiquité eut ses esclaves, le Moyen Age, ses serfs, notre époque a les femmes en carte.

Ainsi qu’à Lacédémone, on pouvait voir l’ilote ivre, amené sur la place publique pour servir de risée aux Spartiates ; ainsi, de nos jours, toutes les villes de France peuvent offrir à qui les visites, le spectacle de leurs prostituées officielles, embrigadées sept fois sur dix de force, en tout temps, prêtes à servir de jouet à l’animal humain descendu pour une heure, au-dessous de la brute. 

Oh ! je la connais, pour l’avoir trop entendue, l’éternelle réponse donnée à ceux qui, comme moi, cherchent à sortir ces femmes de leur torpeur, à les intéresser au sort de ces sœurs déchues.

On dira qu’avant de s’occuper de la fille, on préfère aider l’ouvrière sans travail ; qu’avant de songer à la prostituée enfermée derrière ses volets cadenassés, on veut secourir l’enfance abandonnée, et, avec une moue de dédain, de dégoût presque, on s’éloignera, abandonnera un sujet de souci si peu relevé ; sans, du reste, faire davantage pour soulager les misères au nom des quelles on s’est reconnu le droit d’ignorer les tributaires de Saint-Lazare.

Habituées à ne jamais penser par elles-mêmes, à répéter simplement, sans parfois les comprendre, les aphorismes émis par l’égoïsme masculin, les femmes ont pu, jusqu’à ce jour, entendre des moralistes tels que M. Leky, dans ses Europeans Morals, proférer le blasphème suivant, sans protester, ni se révolter : « La prostituée, dit-il, type suprême du vice, est en même temps, la gardienne la plus efficace de la vertu. Sans elle, la pureté inattaquée d’innombrables foyers serait souillée….C’est sur cette créature dégradée et ignoble que s’assouvissent les passions qui eussent peut-être rempli le monde d’ignominie. Tandis que les croyances et les civilisations naissent, passent et disparaissent, elle, demeure, prêtresse éternelle de l’humanité, flétrie pour les péchés du peuple ».

Pauvre prêtresse qu’engendre la misère, que guette l’hospice et qu’exploite l’hypocrisie sociale ! Car, existe-t-il hypocrisie plus grande, injustice plus révoltante, que cette réglementation de la prostitution, legs d’une civilisation de castes, transformé par le Moyen Age et aggravé par le Directoire, dans un moment de vertu au moins comique ?   

Il est injuste de dire, comme on le fait généralement, que cette reconnaissance, ce patronat officiel de la prostitution par l’Etat soit une trouvaille, une innovation française. Son origine, heureusement pour l’honneur de notre pays, est plus lointaine, plus noble. La Grèce fit son berceau.

Ce fut Solon qui, le premier, songea à acheter des femmes, à les grouper en des lieux distincts, à les éduquer, tant au point de vue des rapports sexuels que des satisfactions érotiques du mâle : « afin, comme le dit le poète Philémon, que les jeunes gens d’un tempérament bouillant ne soient pas obligés de se porter à des excès intolérables ! »

À Rome, un système analogue à celui d’Athènes fut institué. La prostitution clandestine y fut interdite. Les femmes pauvres, de conduite irrégulière, furent astreintes, comme plus tard chez nous, à se faire inscrire sur les registres des villes qu’elles habitaient ; et comme chez nous, l’Etat bénéficie de la dégradation morale des filles publiques en vendant patente à leurs proxénètes, de même l’Empire romain et la République tirèrent des profits de la déchéance des prostituées en les taxant au prorata de leurs tarifs.

Alors, comme aujourd’hui, les monarques, les chefs les plus immoraux se montrèrent les plus sévères : Tibère et Caligula furent des répresseurs, des réglementateurs féroces.  
À Byzance, Théodora, la fille du belluaire2 qui, avant de devenir la femme de Justinien, avait pendant des années, joué des rôles bouffes dans lesquels elle se montrait toute nue avant de se livrer aux matelots du port pour quelques deniers, fut la plus impitoyable.
Devenue impératrice, elle fit ramasser cinq cents prostituées, ses anciennes compagnes, et les enferma dans un palais abandonné sur les rives du Bosphore. La plupart de ces malheureuses se noyèrent en cherchant à s’évader.

En France, ces règlements firent leur entrée lors des Capitulaires de Charlemagne. La prostitution y suivit au Moyen Age et sous l’ancien régime toutes les transformations des différents corps de métier. Elle eut ses statuts, ses juges propres, sa patronne. La Sainte Madeleine fut jour férié pour les filles folles qui organisèrent en son honneur des processions dans leurs quartiers.

Au XIII ème siècle, Louis XI s’étant aperçu qu’il ne pouvait supprimer la « débauche féminine » essaya de la réglementer. Dès lors, la prostitution devint une institution royale.

Plus tard, au XIV ème siècle, Charles VI donna aux filles de joie la liberté de porter des robes et des garnitures de soie, ne maintenant pour les distinguer que l’obligation du brassard indicateur : mais, en même temps, en monarque pratique, il organisait la prostitution au point de vue fiscal et ordonnait aux villes de fournir aux filles de joie des locaux convenables, sur lesquels les municipalités furent autorisées à prélever une taxe.

Dans le plupart des pays d’Europe, une organisation à peu près identique fut admise. À Rome, tout à côté du palais des Papes, une maison de débauche fut établie, sur laquelle le maréchal de la cour prélevait un tribut.

Au commencement du XVII ème siècle, on traqua les prostituées, on les emprisonna par un délit, on leur ordonna sous peine de fouet, de quitter les villes dans les vingt-quatre heures ou d’y chercher une autre condition. Celles qui n’obtempèrent pas furent rasées et bannies à perpétuité. Ce fut alors que l’on s’aperçut de la nécessité de prisons pour les femmes. La Salpetrière, première maison de ce genre, date de cette époque. À Strasbourg, les lansquenets qui revenaient d’Italie ayant apporté la syphilis, les femmes contaminées par eux furent punies avec la plus extrême rigueur. Une ordonnance prescrivit de les fustiger ou de leur couper le nez à volonté.  

À Paris, vers le milieu du XVII ème siècle, malgré un arrêt du Parlement prescrivant de remettre en liberté toute prisonnière arrêtée pour fait de débauche, sans décret préalable, des rafles de libertines furent faites, et on les envoya de force coloniser en Amérique pour donner plus de crédit aux actions du Mississipi.3  

Toujours les mêmes abus, les mêmes injustices ont lieu ; toujours on frappe la prostituée, oubliant le prostituant.

Chaque  année, quelques victimes expiatoires sont choisies : on les déshabille, on les fustige, on les marque au fer rouge, ensuite, on les condamne, suivant le bon plaisir du juge au carcan, au bannissement ou aux galères.

Enfin, la Déclaration des Droits de l’Homme a lieu ! On annonça que la femme, elle aussi, va être affranchie. On se trompe. Au moment où la fameuse déclaration est prononcée, le tribunal du XII ème arrondissement de Paris condamne la fille Bertaut à être promenée à travers la ville sur un âne, la tête tournée vers la queue, à être fustigée par l’exécuteur des hautes œuvres, à être flétrie d’un fer chaud en forme de lys, puis conduite à la maison de force à la Salpetrière pour y être enfermée pendant trois ans.

Plus tard, lors qu’arrive la Révolution, elle ignore systématiquement les bagnes de la prostitution, laisse subsister les décrets arbitraires des gouvernements du bon plaisir et, le douze Messidor de l’an VIII, elle crée la Préfecture de Paris actuelle avec ses bureaux des Mœurs.  
Ce ne sera plus désormais au nom du Roi, de la religion ou de la morale, que les actes les plus révoltants, les arrestations les plus illégales auront lieu. Ce sera au nom de la santé publique.
Et, parlant de l’hygiène, ceux qui élaboreront les décrets successifs qui, depuis l’an 1800 jusqu’à nos jours, ont soumis à l’arbitraire le plus odieux des malheureuses, victimes de la misère, mentiront, comme jadis mentirent ceux qui parlèrent de religion ou de morale.
La santé publique, pas plus que les mœurs ne bénéficieront de cet ordre de choses monstrueux.
Cela aura servi, simplement, à constater, une fois de plus la dualité de cette même morale d’Etat qui réprime sévèrement chez la femme ce qu’elle tolère, protège chez l’homme.

II.

Aujourd’hui, pour ne pas subir la marque infamante du fer rouge, pour ne plus être condamnée à se promener grotesquement affublée à travers les rues de Paris, pour ne plus être fustigée par l’exécuteur des hautes œuvres, la fille publique n’en reste pas moins la serve, l’esclave, celle sur laquelle la police a, à toute heure et sans mandat, le droit d’abattre sa main, celle qu’elle escorte, embastille, condamne à rester jusqu’à la fin, la misérable pâture jetée aux appétits sexuels du mâle.

L’Etat, en réglementant la prostitution, est triplement coupable. En encartant la fille, il porte une atteinte grave à la liberté ; en la punissant pour ce qu’il considère comme un délit excusable chez son complice, il détruit le principe d’égalité et, en l’autorisant, grâce à l’inscription, à faire commerce de son corps, il blesse la morale et crée le proxénétisme.

Non seulement la police des mœurs ne réfrène pas la prostitution, mais elle y convie, y contraint même souvent les malheureuses que le hasard a mises à sa merci. Tandis qu’elle pourchasse, arrête de misérables femmes trop pauvres pour posséder le logement bourgeois qui les mettrait à l’abri des agents, elle assiste impassible, paternelle même, aux scandales qui, sous ses yeux, se passent dans les maisons publiques, où, pour satisfaire une clientèle difficile, sont enfermées des mineures, des enfants presque.

Autrefois, pour maintenir le bon ordre, disait-on, mais en réalité, pour entretenir simplement et augmenter le nombre de filles soumises, des rafles étaient périodiquement organisées sur la voie publique.
On pouvait alors assister à des scènes comiques parfois, poignantes souvent. À la vue des agents barrant la chaussée, les malheureuses s’appelaient, se prévenaient, fuyaient éperdues, l’une cherchant dans la foule le souteneur qui devait la protéger, l’autre, s’accrochant, suppliante, au bras du premier venu, lui demandant de la sauver de Saint-Lazare en déclarant qu’elle était sa compagne. Quelques fois, l’homme, apitoyé, la gardait, la conduisait jusqu’à la rue voisine, hors de la portée des policiers : d’autres fois, amusés par cette chasse à la femme, il la repoussait, la rejetait dans le tas et, l’œil émoustillé, la bouche gouailleuse, assistait à l’arrestation en bloc de ces malheureuses.

Ces rafles odieuses ramassant dans le même coup de filet des filles, des petites ouvrières venues à la sortie de l’atelier contempler les vitrines des magasins, de braves femmes se rendant paisiblement chez elles, ont été, du moins sur les grands boulevards et dans les principales artères, supprimées depuis quelques années. Leur application avait soulevé trop d’indignation, de protestations.

Cependant, il ne faudrait pas croire que la machine broyeuse de femmes soit supprimée pour cela ; non, elle fonctionne toujours, aussi cruelle, aussi inique que par le passé ; mais d’une façon moins ostensible, moins brutale, laissant plus de place encore à l’arbitraire.

Des agents habillés en bourgeois sont disséminés dans les rues les plus fréquentées, aux abords des gares, autour des garnis ; ils surveillent les agissements des femmes, les voient accoster le client, entrer avec lui dans un hôtel ou, plus rarement, chez elles ; alors, sûrs du fait, ils attendent et lorsque l’homme, après avoir satisfait ses instincts, s’en va, assez éloigné pour ne pas être ennuyé par l’intervention de l’autorité, le policier s’avance, arrête la fille et la conduit au commissariat.

Il est facile de deviner à quels chantages, à quels marchandages honteux, certains agents des mœurs, que le métier n’a pas complètement démoralisés, se livrent envers ces femmes qu’ils envisagent comme leurs vassales, taillables et corvéables à merci. Rien ne les arrête, ne réfrène leur soif de délation ou de vengeance ; ils savant qu’ils seront toujours écoutés, toujours crus, même si la femme qu’ils arrêtent est innocente, si elle est victime de leur cupidité ou de leur lubricité non satisfaite.

Une fois la fille amenée au poste, elle subit un premier interrogatoire et procès-verbal lui est dressé. Ensuite, on l’enferme au violon où elle attend l’arrivée du panier à salade. Huit heures, dix heures quelques fois, se passent avant que la voiture cellulaire ne la conduise à la Permanence.

Là, à son arrivée, on vérifie son identité, on prend connaissance de son procès -verbal, puis, après l’avoir fait passer à la visite, on l’emmène au Dépôt, où, dans de grandes salles, en compagnie de toutes les femmes ramassées dans le jour oui dans la nuit, elle attend jusqu’à vingt-quatre heures et plus, que se fasse le tri, que son sort se décide.

Vouloir décrire l’aspect de ces salles pendant ces heures d’attente, donner une idée de la pestilence qui y règne, est chose impossible. Les femmes y sont empilées, couchées côte à côte ; elles n’ont ni eau, ni serviettes ; les soins de propreté les plus élémentaires leurs sont interdits ; pour pouvoir se laver, elles sont obligées d’avoir recours au robinet d’eau des latrines.

Enfin, elles comparaissent devant un employé de la deuxième division, qui, sous la direction de son chef, s’arroge, en dehors de toute légalité, le droit de prononcer à huis clos, sans débat contradictoire, et sur le rapport seul de l’agent, que la femme soit majeure ou mineure, soit son inscription dans la prostitution officielle avec Saint-Lazare comme préface, soit son emprisonnement, d’un laps de temps variable, selon le caprice, le tempérament, la mauvaise humeur ou l’humanisme occasionnel du fonctionnaire.

Il faut assister à l’arrivée des voitures cellulaires pour se faire une idée de l’état d’âme, de l’accablement, du désespoir de la plupart de ses malheureuses à leur arrivée à la Préfecture de Police.

Pour quelques-unes, les chevronnées de la prostitution, pour lesquelles le Dépôt n’a plus de secret et qui envisagent un internement à Saint-Lazare comme une villégiature désagréable mais nécessaire pour se refaire des fatigues du métier : pour quelques filles soumises que leur inscription volontaire rend chères aux employés de mœurs, il y a des centaines d’insoumises que chaque arrestation trouve plus réfractaires, plus révoltées ; il y a de pauvres filles, amenées là, sans raison plausible par un agent désireux de montrer du zèle, de faire nombre et qui, tels de malheureux animaux pris au piège, crient, se débattent, pleurent, supplient, n’ont qu’un désir : fuir le sort qui les attend, s’évader, serait-ce dans la mort, de la prostitution réglementée.

Et pendant ce, pendant que la femme agonise, livrée aux plaisanteries grossières des agents, l’homme, son complice, vaque librement, gaiement à ses affaires.  Lui, le prostituant qui peut payer, ne sera pas poursuivi ; son acte ne sera ni répréhensible, ni immoral ; il pourra tout à loisir continuer sa vie de plaisir, et son action, si elle est connue, ne sera envisagée que comme une aimable escapade.
Elle seulement, que la misère a contraint à se vendre, elle seulement, est coupable.

Aussi, est-ce avec joie que nous saluons la reconstitution, grâce au dévouement de M.A de Morsier, le fils de la vaillante femme qui, si longtemps, lutta seule contre ce système odieux, d’une branche française de la Fédération abolitionniste contre la réglementation de la prostitution.

Que ce soit au nom de la liberté individuelle, que ce soit au nom de la morale une, peu importe, il faut que tous les gens de cœur s’associent à cette œuvre, que les femmes surtout y prêtent leur concours.

Qu’elles songent parfois, lors qu’au milieu des leurs, entourées du respect de tous, elles jouissent du confort, du luxe, de l’ambiance affectueuse que crée autour d’elle, plus encore que la famille, la sécurité matérielle du lendemain, qu’elles songent à la malheureuse qui, dehors, sous la pluie et le vent, insultée par le mâle, traquée par l’agent, est obligée, puisque l’y condamne un décret infâme, à demander, entre deux stations à Saint-Lazare, son pain à la prostitution.

Qu’elles se rappellent parfois, celles pour lesquelles la vertu fût souriante et facile, qu’il existe, tout à côté d’elles, honteux vestige d’un passé barbare, des marchés officiels, ouverts à tous, de femmes attendant, de l’aube au couchant, et du couchant à l’aube, l’homme en mal de luxure, esclaves silencieuses « dont les plus éhontés industriels peuvent, avec la protection de l’Etat, tirer le maximum de gain ». 4

Que si, dans leur indifférence, elles les ont jusqu’ici ignorées, oubliées, ces victimes d’un état social produit de l’égoïsme des uns et de la seule résignation des autres, qu’elles y songent aujourd’hui. Si ce n’est par bonté, par solidarité humaine, que ce soit au moins par intérêt bien compris, puisqu’en acceptant, pour ces femmes, la tare ignominieuse de l’inscription, sans protester, elles accréditent et fortifient à leur détriment la conception de la femme inférieure et des droits différents pour les deux sexes.

III.

Élaborés au nom de la morale, de l’hygiène et de l’intérêt général, les décrets de réglementation de la prostitution eurent, partout où ils furent appliqués, des effets absolument contraires aux résultats prévus.

Partout où des maisons s’ouvrirent, on put constater, sitôt après la mise en vigueur des règlements de police, une débauche plus grande, une diminution des mariages, un affaiblissement sensible de la natalité. Les résultats de la prostitution officielle, tant au point de vue de l’intérêt du pays que du relèvement des mœurs, furent déplorables.

Pour savoir l’influence qu’elle eut au nom de la santé publique, il suffit de regarder les tableaux dressés à ce sujet par le Docteur Mauriac, médecin de l’hôpital du Midi et défenseur quand même du système de la réglementation. Ils montrent que sur mille insoumises, c’est-à-dire prostituées ayant échappé au contrôle obligatoire de la préfecture, cent trente-quatre seulement avaient occasionné des maladies vénériennes, tandis que mille filles en carte en avaient communiqué cent soixante-dix et que mille filles de maisons étaient arrivées au chiffre éloquent de deux cent cinquante et un.

Voilà ce me semble un argument irréfutable, faisant plus que tout ce que l’on pourrait dire pour convertir à la cause de l’abolitionnisme ceux qu’un sentiment de justice ne suffirait pas à rendre hostile à l’état de chose actuel.

Du reste, les défenseurs de ce système, reconnu par l’Europe entière inefficace et inhumain, nous fournissent eux-mêmes les armes pour détruire la forteresse qu’ils défendent.
Ici, c’est le docteur Mauriac écrivant : « Dans la prophylaxie sociale, il y a aujourd’hui encore autre chose que la médecine et l’hygiène. Assurément, il vaudrait mieux qu’il n’en soit pas ainsi. De nombreuses protestations se sont élevées, et s’élèvent tous les jours de plus en plus contre les mesures coercitives qui attentent à la liberté individuelle. Nul doute que l’avenir n’en délivre les sociétés futures. Ici, comme en beaucoup d’autres choses, la force a primé le droit. Avec une iniquité révoltante, un égoïsme féroce, l’homme a condamné la femme. Il a fait peser sur elle toute la responsabilité des maux qu’entraîne la contagion.
Si, à défaut du sentiment de justice qui s’oblitère si aisément quand on ne fait pas abnégation de son sentiment personnel, ceux qui ont entrepris la sauvegarde sociale avaient cherché dans leur cœur quelques sentiments de pitié, de commisération, de générosité, auraient-ils crié anathème contre la femme seule, au sujet de la prostitution… Je trouve monstrueux qu’on dise que toute femme qui fait commerce de son corps doive être soumises à certaines servitudes, à certaines mesures permettant de contrôler la qualité de la marchandise et de protéger le consommateur, alors que le consommateur n’est astreint à aucune servitude, à aucune mesure propre à garantir la marchandise ».

Plus loin, c’est M. Henri Monod, que sa situation de directeur de l’Assistance publique aurait pourtant dû renseigner assez sur la cause première et initiale de la prostitution pour en faire un des nôtres, et non un défenseur de l’ordre actuel qui avoue que « les filles de maison, les filles soumises et les filles insoumises sont toutes hors la loi, qu’il n’y a pour elles ni liberté individuelle, ni juges », ce qui ne l’empêche pas d’arriver à cette déclaration stupéfiante : « Ce n’est pas mon affaire d’examiner si une société doit ou ne doit pas tolérer les maisons de filles ».

Ailleurs, c’est le professeur J.-L Chaufleury von Iyssenlstein qui, dans la Revue de morale progressive du mois d’août 1889, écrit : « Une visite médicale, si minutieuse soit-elle, n’offre aucune garantie sérieuse contre la contagion. Une prostituée sûre n’existe pas. Toute contagion qui a lieu dans les maisons contrôlées par les autorités est une preuve de l’inefficacité du système de la visite sanitaire ; elle engage de la manière la plus grave la responsabilité de ceux qui ont ordonné la visite et de ceux qui l’ont faite ».

En Angleterre, le régime de la police des mœurs, reconnu nul au point de vue de l’hygiène, immoral et attentatoire à la liberté individuelle, a été supprimé par le Parlement en 1886.
En Norvège, toutes les maisons de tolérance ont été fermées.
Au Danemark, la réglementation a disparu des villes de province et, dans la capitale, elle est fortement ébranlée.
En Hollande, le système ne subsiste que dans quelques villes et la visite forcée a été condamnée par un arrêté royal.
En Belgique, une commission officielle étudie la question.
En Italie, la suppression de l’inscription et de la visite obligatoire a été votée en 1888.
En Suisse, le régime de la réglementation a disparu. Seule la ville de Genève conserve jalousement cette institution toute d’arbitraire et d’hypocrisie morale.
En Russie, en face de l’inefficacité de ces mesures soi-disant prophylactiques, un grand mouvement d’idées se fait actuellement ; ce sont des médecins qui l’ont provoqué. Les travaux du docteur Sperck, traduits dernièrement en français, ont apporté sur la question des aperçus nouveaux et décisifs et les appréciations du docteur Stoukowenkoff, de l’Université de Kiew, ont détruit les derniers arguments derrière lesquels se retranchaient les partisans du système.
Aux Etats-Unis, les réglementaristes ont inutilement tenté d’introduire le régime des Mœurs. Ils n’ont réussi qu’à soulever contre eux l’opinion publique.

Il n’y a guère qu’en France, chez nous, les descendants de ceux qui proclamèrent les Droits de l’homme et s’enorgueillissent de la Révolution libératrice, que ces règlements odieux trouvent encore des partisans assez chauds, des administrateurs assez nombreux pour que jamais un représentant du peuple n’ait osé à la Chambre se lever pour en demander l’abolition.

Seul le Conseil municipal de Paris a voté à plusieurs reprises la suppression de la réglementation, sans arriver toutefois à changer d’un iota la situation des malheureuses prises dans les filets de la police des mœurs.

Maintenant, après avoir essayé de démontrer que, ni au point de vue moral, ni au point de vue de la santé publique, la réglementation de la prostitution ne répond à son but, je tiens à dire que, si je l’ai fait, ce n’est pas que je crois à la nécessité de ces arguments pour en prouver l’injustice, en demander la suppression.

La réglementation serait-elle utile au point de vue de la morale, avantageuse au point de vue de l’hygiène, qu’il faudrait encore la combattre ; car elle resterait avant et par-dessus tout inique au point de vue de la liberté individuelle.

À aucun prix, sous aucun prétexte, on n’a le droit de mettre des femmes hors la loi, d’en faire des esclaves, astreintes pour assurer la sécurité de quiconque s’en sert, à des mesures dégradantes, de les mettre à merci, sans recours aucun, de tenanciers, proxénètes ignobles, patentés par le gouvernement.
Il ne doit exister aucune réglementation ; les bastilles à gros numéros doivent être fermées, comme doivent être détruits tous les hôpitaux-prisons.
Toutes les maladies doivent être soignées comme des maladies et non envisagées comme des tares.

Que l’on ouvre, puisque malheureusement la prostitution ne peut être supprimée, des dispensaires gratuits et accessibles à tous, où chaque jour, les filles pourront venir, si bon leur semble, demander au médecin, un bulletin de santé ; qu’on soigne aux frais de l’Etat, à domicile s’il le faut, le budget de la police des mœurs sera là pour ça, mais que l’on cesse de rendre les femmes seules responsables de maladie dont elles sont les premières victimes.

Que l’homme, s’il craint la contagion, s’informe, avant de conclure le marché honteux, demande le certificat du médecin ; c’est affaire entre la femme et lui : l’Etat n’a pas à intervenir.

Comme le dit justement le Dr Fiaux dans sa réponse à M. le Dr Bon qui, au lieu de la réglementation, demandait d’autres mesures coercitives, pour remplacer l’édifice monstrueux qu’avec nous, il voulait abolir : « En dehors de l’arbitraire, il n’y a de place que pour la liberté et en dehors de l’arbitraire, il n’y a de place que pour l’arbitraire ». Le rôle de la police doit se borner à supprimer le scandale dans la rue ; plus loin, elle outrepasse ses droits.

Aussi, revenant à l’appel que je faisais aux femmes en commençant cet article, je voudrais qu’elles entendissent, qu’elles comprissent ce que j’ai tâché de leur expliquer, qu’elles imitassent les femmes anglaises qui, dernièrement, alors que Lady Sommerset et quelques autres dames de la cour, réclamaient, à l’instigation de Lord Hamilton, le rétablissement de la réglementation de la prostitution aux Indes, poussèrent une clameur d’indignation et s’unirent pour empêcher cette restauration odieuse.

Que nulle d’entre elles, désormais, ne s’enfermant dans la tour d’ivoire de sa vertu ne se croit le droit d’ignorer le calvaire de la prostituée, qu’elles y songent au contraire ; qu’elles se disent que ce sont elles qui, par leur indifférence, rivent les chaînes de ces malheureuses, empêchent leur relèvement.

Qu’elles leur tendent une main secourable, qu’elles protestent avec nous et qu’elles se rappellent, en songeant aux sourires dont la vie fût prodigue pour elles dès leur berceau : qu’il ne sera beaucoup demandé qu’à quiconque a beaucoup reçu.

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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : Yves Guyot, auteur notamment de La prostitution, écrivit à la Lanterne sous la signature : Un vieux petit employé.
2 Ibid. Belluaire : Gladiateur combattant des bêtes féroces. Esclave attaché aux services des animaux du cirque.
3 Ibid. : A la mort de Louis XIV, pour tenter de résoudre la crise financière, la dette publique fut convertie en actions de la Compagnie du Mississippi. En janvier 1720, l'économie française connut ainsi un boom exceptionnel, les actions de la Compagnie du Mississippi passant de 160 à 10 000 livres. Mais, en décembre, l'ensemble du système s'effondra.

4 Dr Fiaux, Les maisons de tolérance.

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