Andrée Téry

La défense de l’institutrice

La Fronde
13/10/1902

date de publication : 13/10/1902
mise en ligne : 03/09/2006
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Se peut-il rien de plus douloureux, de plus effroyable que le martyre enduré par le malheureux Gobillot, l’instituteur des Paroches ? Accusé, sans l’ombre d’un indice ni d’une preuve, de cinq meurtres successifs, enserré dans un filet de calomnies immondes que ne put rompre l’arrestation du véritable assassin, harcelé, exaspéré, affolé, il perd son gagne-pain, la raison, la vie : ce n’est que par le suicide qu’il échappe enfin à ses ennemis, aussi tenaces qu’insaisissables.

Et le cas, par malheur, n’est pas unique. Un autre instituteur, Bluet, fut, lui aussi en butte à d’abominables accusations : traduit en cour d’assises, prévenu d’attentats aux mœurs, accablé sous le poids des faux témoignages, deux fois condamné, il traîne quelque part une vie misérable, s’épuisant en vains efforts pour faire éclater son innocence.

La cause de ces haines ? Pour Gobillot, comme pour Bleuet, ce furent leurs opinions républicaines, courageusement affirmées, qui déchaînèrent contre eux les persécutions féroces des Tartuffe et des Basile de village.

Abandonnés ou mal protégés par ceux qui auraient dû les défendre, tous deux succombèrent. Et je songe à ceux dont le martyr est moins notoire et qui souffrent humblement, obscurément dans des coins ignorés.
Et ma pensée va surtout à toutes les petites institutrices qui, par tant de larmes secrètes, expient le crime de lèse - majesté anti-cléricale, la loi sur les congrégations.

Car les femmes, plus encore que les hommes, sont la proie facile et désarmée des tyranneaux réactionnaires. Quel romancier nous contera les souffrances menues et intolérables dont est faite trop souvent la vie de l’institutrice de village ? Son sort n’est-il pas plus pitoyable encore que celui de son camarade Jean Coste ?

Ce n’est pas seulement de sa condition matérielle dont je veux parler. Certes, elle n’a rien de brillant. Stagiaire, l’institutrice reçoit bien, il est vrai, le même salaire de famine que l’instituteur : soixante et onze francs, vingt-cinq centimes par mois, quarante-sept sous par jour ! Mais, à partir de la troisième classe, l’égalité des traitements cesse et, pour des raisons obscures, budgétaires ou électorales, l’institutrice devient tout à coup inférieure à son collègue masculin. 

Non seulement, on lui accorde un salaire plus modique, sous cet admirable prétexte qu’elle a moins de besoins que l’homme, non seulement on lui inflige une amende pour la punir d’être adroite, économe et sobre, mais encore, on se permet d’intervenir dans sa vie privée : l’institutrice prétend-elle épouser un instituteur ? Elle n’a plus le droit à l’indemnité de logement qui lui est accordée lorsqu’elle épouse un fonctionnaire quelconque. N’est-ce pas là une vexation inutile et mesquine ?

Si, de par leur mariage, certaines institutrices perdent leur indemnité de logement, les adjointes qui, d’ordinaire, ne sont pas mariées, n’ont droit, elles, à aucun logis.
Elles campent où elles peuvent, comme elles peuvent. Parfois, on leur offre dans la maison de l’école un coin de grenier ouvert à tous les vents ou quelques soupente obscure. Ailleurs, elles doivent partager leur chambre avec une collègue, avec les enfants ou les pensionnaires de la directrice. Souvent, enfin, elles vont demeurer à l’auberge, si toutefois le curé juge à propos qu’on les y accueille, et, lorsqu’elles rentrent chez elles, il leur faut coudoyer les ivrognes et les Don Juan du village, vivre dans une promiscuité dégradante ou inquiétante, s’exposer à tous les dégoûts et à toutes les calomnies.

La calomnie, voilà surtout le danger inévitable. Sans soutien, sans expérience, comment la jeune institutrice y échapperait-elle ? Quand elle sort de l’école normale, c’est encore une enfant. Elle vient de quitter ses parents, ses professeurs, ses amis, le milieu où elle s’est formée. On l’envoie très loin, dans un bourg perdu dont elle ne sait rien. La voici, dépaysée, désorientée, effraye, attristée par la solitude. Pourtant, elle est pleine de zèle, d’enthousiasme, consciente de la beauté, de la grandeur de son rôle, toute fière à  l’idée de représenter la pensée libre et de lutter contre l’ « obscurantisme ».

Pauvre petite ! Elle tombe neuf fois sur dix dans un milieu défiant et sournois. Elle se sent entourée d’ennemis, à la fois abandonnée et étroitement surveillée, toute seule et toujours épiée. ...

Sa moindre démarche prête aux plus malveillants commentaires.
Veut-elle, après la classe, aller rafraîchir son front sur les grandes routes ? Elle court à un rendez-vous…
S’enferme t-elle dans sa chambre pour y pleurer ? C’est une hypocrite qui cache son jeu, ses amours.
Se laisse-t-elle aller à l’expansion confiante de son âge ? Pare t-elle sa jeunesse d’une fleur ou d’un ruban ? C’est une coquette, une dévergondée.
Demeure t-elle prudente et réservée ? C’est une mijaurée qui méprise ceux qui valent mieux qu’elle…
Trop heureuse si, quelque jour, l’insistance des calomnies ne provoque pas le scandale, le déplacement d’office, l’exil…

Comment ne pas s’étonner si, après quelques années de ces tortures sans gloire, l’institutrice perd sa flamme d’apostolat ? Comment s’indigner si ce qu’elle considérait comme la plus noble des vocations devient un métier vulgaire, un gagne-pain pénible. Et quels reproches lui adresser si, de guerre lasse, elle se réfugie à l’église où du moins, elle trouve un abri et des défenseurs ?

Des défenseurs ? Pourquoi n’en aurait-elle pas, tout comme les nonnes ? Pourquoi ne pas organiser dans chaque hameau, ainsi que le propose la Revue de l’Enseignement primaire, des groupes d’amis de l’école laïque. En Bretagne notamment, pourquoi ne se formerait-il pas autour des écoles fraîchement laïcisées une garde d’honneur républicaine ?
Qu’instituteurs et institutrices se savent attendus, aimés, soutenus, ils auraient plus de cœur et plus de vaillance à la bonne besogne.

On envoie des troupes pour protéger la marche des explorateurs, des pionniers de la civilisation. Pourquoi les pionniers de la pensée libre n’auraient-ils pas, eux aussi, pour les défendre, une pacifique escorte ?


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