Andrée Téry

Deux bagnes

La Fronde
20/07/1902

date de publication : 20/07/1902
mise en ligne : 03/09/2006
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Certes, il est heureux que, cent ans après l’abolition définitive de la traite des noirs dans les pays civilisés, ces mêmes pays veuillent bien se préoccuper d’abolir la traite des blanches. Et nous avons lieu, somme toute, d’être fiers que la France ait pris l’initiative de réunir des délégués de toutes les nations pour étudier et résoudre ce douloureux problème.

Il est inadmissible, en effet, qu’au vingtième siècle, dans chaque ville d’Europe et chaque jour, des jeunes filles, des enfants, puissent être enlevées, achetées, vendues, troquées, importées et exportées comme la plus vile des marchandises.
Il est également inadmissible qu’une bande internationale, admirablement organisée et fonctionnant presque ouvertement puisse se livrer à ce fructueux commerce sous le regard impuissant et parfois complice des « autorités» .

C’est donc à cette œuvre de haute et tardive justice que travaille la conférence du quai d’Orsay. De ses délibérations sortira sans doute une législation internationale nouvelle tendant à poursuivre les ignobles trafiquants de chair blanche et d’autre part, à protéger et secourir leurs victimes.  
C’est beaucoup ; mais est-ce tout ?

Si l’on s’en tient là, ces mesures demeureront presque inutiles ou tout au moins, elles ne seront qu’un palliatif. Elles atténueront un instant le mal ; elles ne le guériront pas, car elles n’en atteindront pas les causes profondes.

Parmi ces causes, il y a d’abord l’exploitation de la femme et de l’ouvrière. Ce sont les salaires de famine qui font d’elle une proie facile et résignée.

Il y a surtout l’abominable système de la réglementation. La traite des blanches n’en est-elle pas la conséquence directe, fatale ?

N’y a-il pas dans toutes les villes du monde des maisons spéciales où des milliers de malheureuses sont séquestrées avec la permission du gouvernement - bien plus, sous son contrôle et sa garantie ?

L’Etat qui, en touchant les patentes de ces geôles, participe aux gains réalisés sur ces pauvres créatures, ne peut ignorer la façon dont on les traite et les exploite. Il sait que souvent on les retient contre leur gré, qu’elles sont enchaînées par une dette sans cesse croissante. Il sait, qu’affaiblies et abruties par l’alcool obligatoire, elles se laissent ensuite vendre, acheter et échanger sans résistance. Il sait enfin que lorsqu’elles sont vieillies, usées, marchandise humaine qui a perdu sa valeur, on les jette à l’égout ; que les prisons et les hôpitaux les recueillent et, que, d’ordinaire, elles finissent par échouer sur la table de dissection.
Il le sait. Seulement, il estime cet esclavage nécessaire à la santé et à la morale publique.
Alors ?

N’est-il pas prouvé que, dans les pays où l’esclavage existe encore légalement, il est impossible d’empêcher la traite des noirs ? N’en sera-il pas de même pour la traite des blanches ? Comment l’Etat qui tolère, surveille et protège ces magasins de chair humaine pourrait-il en châtier les pourvoyeurs ?

Puisqu’il reconnaît la légitimité et la nécessité de ce commerce, puisqu’il en profite, de quel droit poursuivrait-il ces commerçants ?

Donc, tant qu’on n’a pas aboli la police des mœurs et détruit toutes les bastilles de la prostitution, les vœux de la conférence internationale resteront stériles. Moins ouvertement, peut être, mais aussi effectivement, la traite des blanches continuera d’exister et de prospérer.

Au reste, il reste encore d’autres bastilles à détruire ; celles, où sous couleur de charité, on se livre hypocritement à cette même exploitation de la chair féminine.
Je veux parler des orphelinats, ouvroirs et autres Bons -pasteurs qui sont indirectement les pourvoyeurs de maisons closes.

La plupart des ouvrières, en effet, se spécialisent de très bonne heure ; l’une fait le petit pli, l’autre le feston, la troisième la broderie, le point d saxe ou les entre-deux. De sorte qu’en sortant d’un apprentissage si pénible, la plupart ne savent même pas le métier qui pourrait les faire vivre.

Où aller ? Que faire ? Abruties, déprimées par ces quinze ou vingt ans de bagne, sans initiative et sans volonté, ignorantes de la vie, incapables mêmes de tenir un ménage, à quoi sont-elles bonnes, en vérité ?

À quoi ? C’est le dernier rapport de L’Oeuvre libératrice (Œuvre qui se propose, on le sait, de recueillir et de relever les malheureuses sortant de Saint-Lazare) qui nous donne la réponse. Je cite :

«  Une de ces jeunes filles, élève du Bon Pasteur, abandonnée par une froide nuit de décembre, dans une salle des Pas perdus de la gare Saint Lazare par ceux qui auraient du être ses protecteurs, était tombée entre les mains d’un proxénète… »
« Une autre, âgée de dix-huit ans, élève également du Bon Pasteur, était tombée dans la prostitution parce qu’elle ne pouvait trouver de l’ouvrage, ne connaissant pas suffisamment son métier de lingère (elle ne savait faire que des surjets). »
« Une troisième était une orpheline placée par des religieuses dans un café à l’âge de douze ans… »

Je sais par contre que lorsqu’elles ont besoin d’accroître leur contingent d’ouvrières gratuites, ces dames du Bon pasteur s’embusquent à la porte de Saint Lazare, parmi les proxénètes, les entremetteurs et les souteneurs.

Les infortunées qui sortent de l’infâme prison ont donc le choix entre le couvent et la maison close ; souvent, elles passent de l’un à l’autre. Dans les deux cas, c’est le bagne.

Qui donc nous débarrassera des matrones et des nonnes, tenancières de ces bagnes. ?



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