Aline Valette

L’hygiène dans l’atelier

La Fronde
29/03/1898

date de publication : 29/03/1898
mise en ligne : 03/09/2006
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Un de nos philosophes, fin d’Empire, a écrit : « Le travail de la femme est la promiscuité absolue dans l’isolement absolu ». Cette lamentable  constatation n’était pur troppo 1que l’absolue vérité. En témoignent les travaux des économistes et des savants de cette époque, parmi lesquels Jules Simon, L. Reybaud, A.L. Fontenet, etc., etc. Mais on était alors sous le second Empire où l’exemple de mœurs dissolues, partant de haut, était d’autant plus puissant. Or, voici que sous la troisième République, parangon de vertu - du moins elle vise à l’être  - le même état de choses s’affirme, avec cette différence toutefois que nous avons quelques raisons de le croire démesurément amplifié.
Entre mille, une preuve, gémie d’hier par une de celles qui en furent les victimes.

Dans le quartier Gaillon, existe une maison de couture, dirigée par un homme et occupant de 30 à 40 ouvrières. Eh bien ! de 9 heures du matin, heure d’entrée à l’atelier, à 11 heures du soir, et, le plus souvent, à 2 et 3 heures de la nuit - car on sort à toute heure de cette maison, pourvu que ce ne soit pas avant 11 heures du soir, la quart d’heure d’usage pour ce que les ouvrières appellent le goûter n’étant pas payé - ces ouvrières, jeunes filles et femmes, subissent, avec le contact des deux êtres immondes - leurs patrons – qui, au su de toutes, ont leurs « soyeux », comme un de nos rois fainéants avait ses «  mignons », les propos les plus orduriers.

«  On recule de dire ces choses, fait avec véhémence l’ouvrière qui, à juste titre, a cru utile de venir me les confier. On m’aurait offert dix francs par jour que je ne serais pas restée dans ce maudit atelier. Insolences, obscénités…C’est à outrance. De nos compagnes ont même été battues et la police a dû intervenir ». Et, rougissante, secouée au seul souvenir des scènes dont elle a été le témoin, elle me parle d’un certain joujou mimique que les patrons font circuler de main en main dans l’atelier.

Le patronat-homme de la grande couture, si nous en croyons la trop véridique et scandaleuse chronique, n’a pas attendu le couple du quartier Gaillon pour pénétrer dans le secret de certaines mœurs et chacun a sur les lèvres encore le nom d’un couturier que ses soyeux exploits, non moins que son habileté, dans l’art du chiffonnage, ont rendu doublement célèbre. Mais lui, paraît-il, sauvegardait l’honneur de ses ateliers, se contentant d’exhaler sa bile anti-féminine sous les formes des plus grossières injures lorsque parfois il lui arrivait de coudoyer les ouvrières à la sortie : « Allez donc ! tas d’huîtres ! Allez vous faire ouv… » était l’une de ses coutumières aménités...
On m’affirme, d’ailleurs, que nombre de nos grands ateliers parisiens sont dirigés par des gentilshommes de cet acabit.

Pourtant, depuis l’Empire, nous dira t-on, il y a eu la loi de 1874, il y a eu la loi du 2 novembre 1892 qui, précisément au point de vue de l’hygiène morale, comme au point de vue de l’hygiène physique, ont eu pour objet, la garantie légale de la jeune fille, voire même de la femme isolée, ainsi que disait notre philosophe, jusque dans la promiscuité de l’atelier.

C’est vrai, nous avons actuellement une loi où figure en vedette le mot hygiène, avec, sous ce mot, une série d’articles visant ; celui-ci « les différents genres de travail présentant des causes de danger ou excédant les forces ou dangereux pour la moralité » ;  celui-là, « les établissements insalubres où l’ouvrière est exposée à des manipulations où à des émanations préjudiciables à sa santé » ; cet autre, « la propreté, l’éclairage, la ventilation » de susdits ateliers ; un autre encore, « les accidents ayant occasionné contusions ou blessures ».

Mais, aucun de ces articles ne répond au cas qui nous occupe et la question de l’hygiène morale ne semble pas avoir beaucoup préoccupé nos législateurs.
Qu’elles les aient beaucoup préoccupés,   nous n’en répondrions pas.

Cependant un petit article 16 clôt la section hygiène qui tendrait à nous donner satisfaction : « Les patrons ou chefs d’établissements doivent en outre veiller au maintien des bonnes mœurs et à l’observation  de la décence publique », si le service d’inspection était organisé su d’autres bases.

À la vérité, l’atelier dont nous parlons, comme beaucoup d’autres, est visité une fois par an, à la même époque. Les patrons le savent et attendent, tranquilles, oh, combien tranquilles, cette visite.

Quant à être vendus par leurs ouvrières, ils savent très bien qu’ils ne le seront pas. Ne faut-il pas qu’elles mangent ? Seules, quelques braves risque-tout, le fond resté honnête en dépit des quotidiennes salissures, n’hésitent pas, et, un jour, prises de nausées, au risque de n’avoir, durant des jours et des jours, rien à se mettre sous la dent, lâchent la maison de perdition dont finalement elles dévoilent les putrides arcanes.

Et alors, aux aveux, succèdent les aveux.
C’est ainsi que nous avons appris que, dans ce même quartier Gaillon, existe une autre maison de couture où il est contrevenu, en dépit de l’inspection, aux prescriptions d’hygiène physique, comme dans la maison dont nous parlons plus haut, il est contrevenu aux prescriptions d’hygiène morale.
Outre que les ateliers sont éclairés au gaz toute la journée, ils contiennent beaucoup plus de personnel que ne le comporte leur dimension. On juge de l’air que respirent les ouvrières employées dans cette maison et déjà anémiées par ce surmenage.  L’usage de ne rentrer à l’atelier qu’à 1 heure du matin, les lendemains d’une nuit de travail - et elles se renouvellent souvent - n’étant pas observé et les jeunes filles étant tenues de se présenter à l’heure habituelle, 7 h. du matin, pas plus qu’il n’est accordé le quart d’heure du goûter, en cas de veillée. Reconnaissons, en honnête critique, qu’on le pointe en plus des heures de travail de la journée. C’est fort heureux.

Et maintenant, nous ne cesserons, aujourd’hui comme hier, de vous inciter, vous les travailleuses, toutes les travailleuses, à crier haut vos plaintes et vos souffrances. Aujourd’hui, sacrifiées, exploitées, vous n’en êtes pas moins, dans notre société décadente, l’énergie, la force vive dont sortira, demain, la génération saine qui constituera la société nouvelle.

Cessez de vous résigner. 
Parlez.

Nous tenons à la disposition de qui de droit les noms et les adresses des maisons signalées.  


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Notes de bas de page
1 Note de l’Editrice : « malheureusement ».

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