Marguerite Durand

La police des mœurs

La Fronde
12 mai 1903

date de rédaction : 12/05/1903
date de publication : 12 mai 1903
mise en ligne : 03/06/2011
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Monsieur le Préfet de police, dans un note officielle communiquée hier à la presse, dit que, quelque pénible que soit pour lui ce aveu, il doit reconnaître publiquement qu’il a été trompé par ses agents, que Mlles Maugars et Forissier ont bien été arrêtées arbitrairement et que l’histoire des deux prostituées auxquelles l’imagination fertile de notre confrère Forissier aurait soit disant substitué se fiancée et sa sœur, est une fable inventée de toute pièce pour les besoins d’une mauvaise cause.

Les deux agents coupables ont été révoqués.

Nous comprenons à merveille qu’un pareil aveu soit pénible pour un préfet de police, et tous les regrets que doit éprouver ce haut fonctionnaire obligé de se séparer aussi bruyamment de deux de ses meilleurs agents. Il paraît en effet que les auteurs de cette fâcheuse comédie sont plusieurs fois médaillés et que le police des mœurs les comptait parmi ses plus fins limiers. Cette constatation jette un jour bien flatteur sur toute l’Institution !

Pour nous, la révocation des deux personnages en question est, en l’espèce, insuffisante.

Nous attendons qu’une mesure de même ordre frappe et frappe immédiatement le fonctionnaire infime ou haut placé qui a mené l’enquête ordonnée par le préfet de police, enquête ayant abouti au rapport abracadabrant que l’on sait et dont le premier résultat était de représenter M. Forissier comme un fou, un ivrogne ou un halluciné, sa sœur et sa fiancée comme des aventurières s’étant prêtées à une comédie au sujet de laquelle toutes les suppositions étaient permises.

On a pu remarquer que la Fronde dont le but, la raison d’être sont de défendre les femmes contre tous les abus dont elles peuvent être les victimes et qui n’a cessé de combattre la réglementation de la prostitution et le police des mœurs qui en découle, s’est bornée, en la circonstance présente, à relater les faits, ses confrères de la Presse s’étant unanimement chargés, cette fois, de faire la besogne dont nous sommes ici coutumières.

On a touché à la sœur, à la fiancée de l’un d’eux, tous se sont émus et solidarisés justement.

Presque journellement, des faits aussi révoltants se produisent qui passent inaperçus parce que la police se hâte de les voiler et que les victimes habilement terrorisées préfèrent au scandale le silence ou quelques compensations et indemnités octroyées à propos.

L’omnipotence de la police des mœurs est un danger pour toutes les femmes et on s’en aperçoit enfin.

De malheureuses ouvrières de Rennes soumises en bloc et par la seule volonté d’une brute policière au supplice de la « visite » réservées aux seules prostituées, pendant qu’à Paris, deux jeunes filles honorables subissaient les outrages et les brutalités des deux « meilleurs agents de la brigade des mœurs ». Voilà de quoi justement émouvoir l’opinion publique. Nous enregistrons donc ces choses avec joie.

La femme sur laquelle elle a une fois mis la main, la créature malheureuse qu’un instant de misère a pu conduire au ruisseau et qu’une lueur de réflexion, de dégoût détournerait peut être d’un métier dégradant, ne se dégagera jamais de sa déshonorante étreinte.

Au point de vue sanitaire, la police des mœurs est impuissante, qu’on la supprime donc, que tous les êtres humains rentrent dans le droit commun et que les mêmes lois pour la tranquillité, la propreté, la moralité des rues régissent enfin tous les citoyens sans distinction de sexe.


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