Madeleine Pelletier

La question du vote des femmes

La Revue socialiste,  Septembre 1908. p. 193 à 206, Octobre 1908. p. 329 à 341

date de rédaction : 30/11/-1
mise en ligne : 03/06/2011
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I.

C’est sous la grande révolution que s’est affirmée pour la première fois la revendication des femmes à l’existence politique. Certes, si l’on compulse les écrits laissés par les femmes distinguées, on trouvera que, bien avant cette époque, l’élite du sexe féminin protestait contre l’injustice de la situation qui lui était faite ; mais ces protestations, pour être fréquentes, n’en restaient pas moins individuelles et isolées, aussi est-ce, nous le répétons, à la grande révolution qu’il faut arriver pour trouver, selon l’expression en usage aujourd’hui, un véritable mouvement féministe.

A vrai dire, dans la grande masse des femmes qui fréquentaient alors les clubs et les émeutes, l’idée féministe, c’est-à-dire la revendication de l’assimilation politique et sociale de leur sexe au sexe masculin était assez peu claire.

Ce qu’elles étaient avant tout, c’était des révolutionnaires ; les évènements qui entrainaient tout le monde les entraînaient aussi. Le peuple affamé pensait qu’en ramenant de Versailles le boulanger, la boulangère et le petit mitron, il ferait cesser la famine ; elles allèrent donc les chercher en pensant qu’elles faisaient partie du peuple et que, remédier à la disette générale était leur affaire tout autant que l’affaire des hommes.

Mais déjà, dans une couche sociale plus éclairée, des revendications particulièrement féministes se faisaient jour. Par toute la France, il s’était formé des sociétés qui avouaient comme but l’éducation civique des femmes et qui, dans leurs ordres du jour, réclamaient le droit pour les femmes d’être élues représentants du peuple.

Malheureusement, ce mouvement ne dura pas longtemps et les hommes, en s’en emparant, le détruisirent.

En même temps que les sociétés féminines, il s’était fondé un peu partout des sociétés pour l’instruction du peuple qui tenaient le milieu entre nos universités populaires et nos groupes politiques aujourd’hui. Les hommes qui fréquentaient ces sociétés persuadèrent les femmes des sociétés féminines qu’elles n’avaient aucune raison de se réunir à part. 1 Les deux sexes étaient faits pour marcher unis et non séparés ; les hommes ne demandaient d’ailleurs qu’à accepter les femmes dans leurs organisations. Séduits par ces invites, les groupes féminins acceptèrent de fusionner avec les groupes masculins et, au bout d’un temps très court, les associations mixtes qui résultèrent de la fusion perdirent tout caractère féministe ; les hommes accaparèrent pour eux seuls la direction, les femmes leur furent subordonnées et on ne s’occupa plus que de la politique courante.

Mais si les femmes dans leur masse n’avaient qu’un caractère effacé, certaines d’entre elles, supérieures à leur entourage des deux sexes, jouissaient d’une certaine considération et n’étaient pas sans influence. Elles discutaient avec les chefs, étaient envoyées en délégation auprès des organisations plus importantes. Enfin, quelques-unes, supérieures, celles-là, entre toutes, se placèrent au premier plan des évènements, telle Théroigne de Méricourt et, telle, surtout, Madame Roland.

Madame Roland, par une aberration peu compréhensible mais fréquente cependant chez les femmes distinguées, n’était pas féministe. Elle craignait, en revendiquant pour son sexe en général, de diminuer sa valeur personnelle. Elle voulait rester femme afin de pouvoir se détacher seule, tel un merveilleux jeu de la nature, du reste de toutes et tous. Nul n’ignorait la part qu’elle prenait aux affaires de la Gironde, et on le lui a bien prouvé en la tuant ; mais elle tenait pour les apparences à n’être qu’une épouse de bon conseil. La lecture de ses mémoires est pénible, tant l’auteur y manque à toutes les pages de la plus élémentaire dignité. Elle s’y vante de n’avoir jamais, au cours des réunions de députés et de ministres qui avaient lieu chez son mari, oublié la modestie convenable à son sexe en y donnant un avis. Lorsque les sociétés féminines vinrent lui demander son patronage, elle les repoussa avec le dédain de la femme de la haute bourgeoisie pour les femmes du peuple. Mieux inspirée, elle aurait pu prendre la tête du mouvement et se servir par ailleurs de son influence pour obtenir de la Révolution l’égalité des sexes. Le succès lui eût valu dans la société de son temps et dans l’histoire une situation hors de pair. Le travail qu’elle accomplissait dans l’ombre du cabinet et sous le nom d’un autre, elle l’eût fait au jour éclatant de la Convention, pour l’admiration de la terre entière. En cas d’échec, elle fût restée la personnalité qu’elle était, sans diminution.

Mais à côté de brillantes qualités intellectuelles, Madame Roland gardait la mentalité édifiée en elle par les cuisinières et les ravaudeuses ; elle pensait que la femme n’avait pas droit à la vie extérieure et que son intelligence, si grande fût-elle, ne pouvait aspirer à mieux qu’à illuminer un cercle étroit d’amis entre les murs d’un salon. Elle ne demanda donc rien qui fût en contradiction avec les mœurs de son temps et se résigna à n’être que la femme très remarquable d’un assez peu remarquable mari.

Tout en restant perdu dans la tourmente qui emportait les institutions et les hommes, le féminisme n’en continuait pas moins de vivre ; Rose Lacombe, Olympe de Gouges, Aspasie Carlemigelli revendiquaient dans leurs écrits et dans leurs discours le droit pour les femmes de défendre au Parlement des opinions dont on tenait assez compte pour les leur faire expier sous le couperet de la guillotine.

Des clubs féminins s’ouvrirent où les femmes venaient discuter des évènements du jour. Naturellement, les opinions différaient ; à côté des clubs révolutionnaires, se formaient des clubs de femmes royalistes ; d’autres encore qui arboraient une tendance modérée ; enfin, les organisations féminines reproduisaient les divisions des hommes et les poissardes des halles en vinrent à échanger des horions au nom de ces divisions.

L’orgueil masculin s’émut ; une grande discussion s’éleva tant à la Convention qu’à la Commune sur le féminisme, et la conclusion, résumée par Chaumette, fut que le rôle de la citoyenne devait se borner à repriser les chaussettes des patriotes. Un décret ferma tous les clubs féminins.

Les femmes tentèrent de résister, mais faiblement. Que pouvaient quelques années demi-émancipation contre des siècles de servitude ? Sous le talon brutal de l’égoïsme masculin, le féminisme naissant devait périr et il périt.

Les révolutions de 1848 et de 1870 réveillèrent de nouveau les femmes. On en vit, mêlées aux foules insurrectionnelles, armées tant bien que mal de fusils, de sabres, de poignards ; des clubs féminins se formèrent et on y formula les mêmes revendications à l’égalité politique. Mais, chaque fois, le féminisme ne fut qu’un épisode effacé, et seules les luttes des hommes pour leurs propres libertés accaparèrent le premier plan de l’attention publique.

C’est que la servitude morale du sexe féminin est plus profonde encore que celle des classes inférieures. Le serf, une fois sa besogne accomplie, vivait en dehors de son seigneur, l’ouvrier vit en dehors du patron.

Certes, à passer leur existence à part des classes supérieures, les classes subordonnées ne font pas que gagner. Ignorant le détail des privilèges dont jouissent leurs oppresseurs, les opprimés ne sentent pas en leur cœur toute la haine qui pourrait y trouver place ; leur intelligence, en outre, fermée à une vie plus large, reste frustre. Mais, à vivre entre eux, ils prennent conscience des liens qui les unissent ; ils se sentent pareils, alors que les autres, les plus beaux, les plus forts, les plus instruits, leur apparaissent différents : c’est comme un instinct de race qui s’éveille en eux, gros de haine contre l’autre race.

Entre la femme et l’homme, rien de pareil. L’institution de la famille rend leur vie commune : le maître cloître l’esclave dans sa maison. Certes, au milieu de ses amies où elle se sent libre, la femme se plaint bien de la tyrannie du mâle : elle noue avec elles une manière de franc-maçonnerie tacite, où l’on échange des idées et des sentiments communs que les hommes ignorent ; on y vante les vertus du sexe féminin qui sont des vertus de faibles : la prudence, l’économie, la patience, le bon sens et on les oppose à l’insouciance ruineuse et aux rodomontades masculines. Mais le lien de solidarité y est faible, les femmes s’épanchent mutuellement de leurs chagrins beaucoup plus qu’elles ne se soutiennent. Ignorant tout des puissances que donne l’association, chacune ne s’intéresse guère qu’à elle même. Elle se distrait avec les femmes ; mais pour son soutien matériel, elle se tourne vers l’homme et met toute sa vie à le chercher, à la conserver et à en tirer le plus possible.

Les mauvais traitements et les humiliations lui apparaissent comme le côté désagréable d’une situation qui lui est naturelle. Malheureuse en ménage, opprimée d’une manière excessive, la femme va bien confier à ses sœurs la révolte de son cœur ; mais, dès que l’orage est passé, elle retourne à l’homme qu’elle admire au fond à l’égal d’un être supérieur.

Aussi bien, lorsque les assises sociales s’ébranlent, ce n’est pas d’abord par féminisme que la femme du peuple, tricoteuse ou communarde, descend dans la rue ; c’est uniquement pour accompagner son homme. Certes, elle est douée de courage, car il ne faut pas oublier que les femmes révolutionnaires n’ont jamais constitué que des élites restreintes ; mais ce qui lui manque surtout, c’est le sentiment de sa propre valeur. Elle s’insurge parce qu’on s’insurge autour d’elle et, surtout, parce qu’elle est la femme d’un insurgé. Tant par amitié que par la notion qu’elle se fait de son devoir d’épouse, elle pense ce que pense son mari, se passionne de ce qui le passionne et, lorsqu’il fait la révolution, elle l’aide à la faire, parce que, comme elle le dit : « bien qu’elle ne soit qu’une femme », elle n’a pas peur.

Mais les révolutions sont de puissants stimulants des intelligences et des caractères ; l’ouvrier, le commerçant, l’intellectuel même, qui, en temps ordinaire, lisent à peine un journal et qu’il est si difficile d’intéresser aux questions politiques se passionnent alors pour elles. Comme l’homme, la femme bénéficie de l’excitation générale. Dans la paix, ne voyant rien changer, l’idée ne lui vient pas de changer la situation de son sexe. Dans la révolution où l’on transforme tout, elle en vient vite à se dire que, puisqu’on réclame la liberté et l’égalité pour tout le monde, elle peut bien le réclamer pour elle.

Malheureusement, les révolutions du XIX ème siècle ont peu duré et le féminisme n’a eu que juste le temps d’y éclore ; à peine né, la réaction est arrivée qui a tout balayé, lui compris.

Mais fort heureusement pour les revendications féminines, il s’est fait, à partir de la seconde moitié du XIX ème siècle, une évolution ininterrompue et générale qui, à plus ou moins longue échéance, mènera le féminisme à la victoire complète.

Dans toutes les classes éclairées, non seulement dans la bourgeoisie riche, mais dans la classe moyenne, l’idée du droit pour la femme à l’indépendance complète se répand partout.

Au théâtre, le rôle de la femme n’est plus compris comme on le comprenait il y a cinquante ans. Presque toujours, il est vrai, la femme n’y montre de volonté que pour prendre, malgré la loi de l’homme, l’homme qu’elle aime ; mais les héroïnes des pièces d’aujourd’hui, n’en sont pas moins supérieures à celles d’autrefois, qui, capables de ruser pour satisfaire leur amour, n’eussent même pas songé qu’une femme puisse revendiquer contre sa famille et la société, le droit à l’amour.

«  Chacun sa vie » proclame le théâtre d’aujourd’hui ; la femme est un individu comme l’homme et, par suite, elle a le droit de se choisir l’existence qui lui convient. Si l’homme auquel elle s’est unie, de par la loi ou sans la loi, ne lui donne pas le bonheur espéré, il est juste qu’elle en prenne un autre.

Nos grands pères pensaient que la femme est une chose que le père avait le droit de donner à qui lui plaisait. Nous pensons qu’elle est une personne ; on ne la donne pas, elle ne se donne même pas. L’acte sexuel ne confère à l’homme avec lequel elle l’a accompli aucun droit sur elle. Individu libre, elle s’associe pour le bonheur, et si l’association ne lui donne pas ce qu’elle a promis, elle a tous les droits de la rompre.

Mais pour que le « chacun sa vie » soit possible, il faut ouvrir aux femmes toutes les carrières ; car, si, au théâtre, les dramaturges ont coutume de nous montrer des gens qui ont des rentes, dans la vie, il y en a d’autres ; et, entre un homme qui entretient et une femme qui est entretenue, l’égalité ne saurait être qu’une chimère.

À l’entrée des carrières se dresse devant les femmes l’égoïsme masculin, plus ou moins masqué de prétextes hypocrites. S’agit-il des carrières scientifiques, le cerveau de la femme est trop petit, elle ne pourra pas comprendre les lois de la science ; s’agit-il, plus modestement, de conduire un fiacre à travers Paris, la femme n’est ni assez musclée, ni assez agile ; elle conduira mal, il lui arrivera des accidents.

Heureusement les intérêts particuliers ouvrent la brèche. Le petit, le moyen fonctionnaire, antiféministe pour les autres femmes, est féministe pour sa fille. Certes, il voudrait bien la marier, mais il ne peut lui ménager la dot suffisante ; alors il la fait étudier et, les diplômes obtenus, remue ciel et terre pour qu’elle ait une place. Le cocher, paraphrasant sans le savoir Chaumette, enverrait bien toutes les femmes à la cuisine et aux chaussettes ; mais sur le siège d’un fiacre, la sienne lui apportera le triple de ce qu’elle aurait économisé en restant à la maison. Il se fait donc le champion du droit au travail pour les femmes et défend sa cochère contre les invectives et les poings des concurrents masculins.

Toutes ces filles, toutes ces femmes, forcées au travail par les circonstances, deviennent les agents inconscients de la marche en avant des idées vers le féminisme. La femme médecin traitant ses malades, la dactylographe transcrivant ses papiers commerciaux, l’interprète, l’employée, la fonctionnaire recevant son public derrière un guichet en arrivent à faire pâlir de plus en plus dans les esprits l’image de la mère et de la courtisane. Elles sont femmes, elles sont mères, mais seulement pour quelques heures du soir et de la nuit, et, d’un bout de la journée à l’autre, elles ne sont que travailleuses.

Certes, sous la fonctionnaire, la courtisane réapparaît souvent. Pour avancer, telle se dit qu’un joli minois et des complaisances feront plus auprès des chefs que le travail consciencieux et le succès lui donne raison. Mais, dans un service important, ces faits regrettables ne peuvent être qu’une exception ; ils ajoutent peu à la part inévitable d’injustice, autrement, le travail ne s’effectuerait pas.

Malgré tout, c’est donc la travailleuse qui a le pas sur la femelle ; elle la supplante dans les esprits. Au jouet qu’on aime mais qu’on méprise, se substitue la personne digne et honorable à laquelle il apparaît comme de l’élémentaire justice de donner les droits qu’elle réclame.

Il ne faudrait cependant pas conclure des lignes précédentes que, pour les femmes, l’émancipation économique soit tout et que leur affranchissement intellectuel, moral et surtout politique ne soient d’aucune importance. Nous avons voulu montrer que la situation économique de la femme subit une évolution indiscutable et que cette évolution sera facteur de son émancipation intégrale. Mais ce facteur n’est pas le seul et si la propagande de l’égalité des sexes, l’excitation à plus de dignité et de conscience de soi et surtout le droit de vote n’interviennent pas, l’affranchissement féminin se fera beaucoup moins vite.

Les adversaires de l’émancipation politique des femmes citent souvent le cas de l’épouse qui, par le moyen de sa riche dot, ravale dans une situation humiliante son mari sans fortune ; mais combien de fois, au contraire, le mari pauvre se montre-t-il le tyran de sa femme riche, faisant passer, au moyen de procurations obtenues de sa faiblesse, tout l’argent entre ses mains. Dans les classes moyennes, nombre de femmes qui gagnent plus que leur mari n’en restent pas moins soumises à sa volonté. Même sans argent, avec son esprit de domination et la loi, l’homme a facilement raison de l’énergie féminine.

II.

C’est l’Amérique qui, la première, a accordé le vote aux femmes ; les femmes, en effet, y jouissent de leurs droits politiques depuis 1865. Les Etats dans lesquels elles le possèdent sont le Wyoming, le Colorado, l’Utah et l’Idaho.

Les effets du vote des femmes ont été de rendre la politique moins turbulente. Les Américaines attachent peu d’importance à l’étiquette des candidats ; leur choix porte uniquement sur la moralité. Aussi, dans les Etats où les femmes votent, la politique a beaucoup gagné sous le rapport de l’honnêteté ; il est impossible à quiconque n’a pas un passé irréprochable d’y réussir. En France, on le sait, les qualités qui font le succès de l’homme politique sont des défauts selon la morale : la sincérité, la franchise, la dignité, la délicatesse conduisent celui qui en est affligé à une défaite certaine ; au contraire, l’habileté qui est de la duplicité, l’insensibilité aux injures, le pouvoir de flatter les forts, l’absence de convictions et de scrupules mènent au succès. Le grand art de qui veut « arriver » en politique est de sauver les apparences ; mais, sous les apparences, la réalité peut être ce qu’elle veut et il est même préférable qu’elle soit mauvaise.

A priori, on pourrait reprocher aux électrices américaines de voter sans idéal ; mais à la réflexion, ce sont elles qui ont raison : car les étiquettes politiques ne sont, le plus souvent, que des attrape-niais ; et l’on est plus sûr de travailler au bien général en votant pour celui que l’on sait depuis des années animé de bonnes attentions vis-à-vis du pays, qu’en donnant sa voix à un parti dont le but véritable est la conquête des avantages matériels que confère le pouvoir.

L’alcoolisme et la prostitution ont, de plus, grandement diminué dans les pays où les femmes votent. Cela se comprend aisément, car ce sont les femmes qui ont le plus à souffrir de ces deux fléaux sociaux. La réglementation de la prostitution, l’emprisonnement arbitraire de femmes qui n’ont commis aucun délit, et ne font que transmettre aux hommes une maladie que les hommes leur ont donnée, sont des monstruosités dans des pays civilisés. Et il n’est pas douteux qu’en France, dès que les femmes seront électeurs, cette coutume d’égoïsme masculin sera abrogée.

Dans les classes ouvrières, de plus, l’alcoolisme est le martyre des femmes. Il frappe, il est vrai, plus durement les hommes, puisque ce sont souvent eux seuls qui s’y livrent ; mais leur énergie s’y émoussant, ils se laissent aller à la douce quiétude du poison. La femme, elle, garde sa conscience et elle se voit forcée de cohabiter dans une chambre étroite avec une brute ignoble qui hoquette, vomit sur le plancher et sur les meubles, frappe les enfants, elle-même et la condamne, elle et ses petits, à une misère atroce ; quand encore, il ne la tue pas dans un accès de delirium tremens. Aussi bien, n’est-il pas douteux également que, en France comme aux Etats-Unis, un des premiers avantages du vote des femmes ne soit d’enrayer l’alcoolisme.

Le vote des femmes, depuis qu’il existe en Australie et en Nouvelle-Zélande, a donné les mêmes résultats qu’aux Etats-Unis : diminution de l’alcoolisme, épuration des mœurs. En outre, la loi sur les retraites ouvrières est en vigueur dans ces pays et elle est postérieure à l’entrée du sexe féminin dans le corps électoral.

On a souvent prétendu dans le camp antiféministe que les femmes se désintéressaient du suffrage universel et ne s’en serviraient pas au cas où on le leur accorderait. Pour la Nouvelle-Zélande, tout au moins, l’assertion peut être contredite ; les femmes y votent presque autant que les hommes. Dans la proportion de 95 pour 100, M. Broda qui a habité le pays quelques années, déclare qu’elles accomplissent leur devoir civique très sérieusement, « à la façon dont elles pratiquent leur religion ». Cela nous change des beuveries électorales si communes en France.

En Suède et en Norvège, les femmes jouissent depuis longtemps du droit de vote pour les élections municipales ; elles viennent d’obtenir depuis quelques mois l’éligibilité aux conseils municipaux. En ce moment, les Suédoises font une vive agitation pour obtenir l’électorat et l’éligibilité législatifs. De vastes associations ayant leur centre dans la capitale et des sections un peu partout se sont organisées. D’après ce que j’ai pu appendre par les quelques leaders qui sont venues à Paris, les hommes ne paraissent pas faire une vive opposition au féminisme : la Suède aura le vote des femmes dans un temps très rapproché.

En Finlande, l’égalité politique des deux sexes est réalisée ; les femmes sont électeurs, éligibles et élues. Depuis longtemps, l’évolution des mœurs avait préparé la loi. Dans les villes universitaires, les étudiantes circulaient dans les rues en cheveux courts et en casquette ; la question de l’égalité intellectuelle et morale des sexes ne se posait plus. Aussi, dès que la Finlande a eu son Parlement, s’est-elle empressés d’en ouvrir les portes aux femmes ; quinze d’entre elles furent élues députées.

Bien que restreinte d’abord aux classes cultivées, l’idée féministe a maintenant gagné toutes les classes ; parmi les femmes qui ont triomphé aux dernières élections législatives se trouvent en effet plusieurs ouvrières de fabrique et des domestiques.

En Angleterre, la question du droit électoral pour les femmes a été posée, il y a plus d’un demi-siècle, par John Stuart Mill, alors député à la Chambre des Communes. Dès sa prime jeunesse, Stuart Mill s’était déclaré partisan de l’émancipation des femmes et il disait qu’une société dans laquelle les femmes n’avaient pas part au gouvernement était entachée d’injustice. Contrairement à la plupart de nos partisans masculins qui n’apportent à la cause qu’une sympathie des plus tièdes, Stuart Mill fut assez féministe pour se brouiller sur la seule question des droits des femmes avec Auguste Comte.

Auguste Comte, bien qu’il eût aimé la femme au point de dresser, au sens propre, des autels à son amoureuse Clotilde de Vaux, n’était pas féministe. Son idéal pour la femme était une manière de patriarcat où elle eût trouvé, avec une vie matérielle assurée, une certaine considération comme épouse et comme mère mais où elle n’eût aucune part à la vie sociale. C’était un peu le féminisme de certains socialistes. Il l’exposa à Stuart Mill 2 dans plusieurs lettres et le résultat fut que le philosophe anglais cessa complètement d’avoir pour Comte l’attirance qu’il avait auparavant ; bientôt, leur correspondance cessa.

Stuart Mill résuma ses idées sur le féminisme dans un livre admirable qui, encore aujourd’hui, pourrait être le bréviaire de nos militants : « L’Assujettissement des Femmes ». Élu député, il fit pour le vote politique des femmes un projet de loi qui réunit les deux-cinquième des voix.

Depuis longtemps, la collaboration des femmes à l’agitation électorale est dans les mœurs en Angleterre, tout au moins parmi l’aristocratie, comme cela a lieu en France. Les femmes de candidats ne se contentent pas de seconder leur mari en faisant dîner ses amis ; elles mènent campagne pour lui dans les réunions publiques, et, au besoin, elles n’ont pas peur de donner et de recevoir des horions. On cite une jeune fille qui, montée sur une automobile, criait à la foule : «  Votez pour petit papa ». Il paraît que le petit papa fut élu.

Certes, ce n’est pas de cette façon que nous voudrions voir les femmes entrer dans la politique ; mais, enfin, dans l’état actuel de mépris où le sexe féminin est tenu, il résulte de cette coutume que l’Angleterre a, sur nous, l’avantage que, depuis longtemps, le public y est habitué à voir les femmes mêlées à l’action électorale.

C’est en Angleterre, pour l’instant du moins, que le féminisme est le plus actif. Non seulement, les femmes y font, pour soutenir leur cause, des réunions et des associations, mais elles manifestent dans la rue et ont, à plusieurs reprises, tenté d’envahir le Parlement. Le parti féministe anglais est, on peut le dire, entre tous les partis similaires des autres pays de l’Europe, le plus puissant et il laisse bien loin derrière lui, le féminisme français. Ses dehors nous sembleraient à nous un peu ridicules et nous aurions de la peine à acclimater en France les générales aux épaulettes et au baudrier d’or, à la casquette galonnée, les colonelles, les capitaines, les chefs, sous-chefs de groupe ; les speakers en titre portant sur la poitrine l’insigne de leur grade.

Mais les Françaises seraient mal venues à les critiquer, attendu que, pour la cohésion comme pour le nombre, elles n’ont rien d ‘équivalent.

Alors qu’en France, les sociétés se combattent entre elles, alors que dans une même société, le chef est haï et jalousé de la plupart des adhérentes qui font tout pour la desservir, chez les Anglaises, tout au moins, les rivalités ne se voient pas. Il y a bien, il est vrai, deux grandes associations : « Womens’s Franchise » et « Votes for women » mais à l’intérieur de chacune, tout le monde est discipliné, sinon peut être de cœur, du moins, de fait. Certes, parmi les moyens des « Suffragettes », il en est de puérils ; telle leur affectation de conserver « la féminité », en mettant des galons militaires sur une robe de première communiante. À les voir, la veille de leur première manifestation du 21 juin dernier, dévalant les escaliers de leur siège social avec des chansons, des rires jeunes, on pensait plutôt à un pensionnat de demoiselles préparant une distribution des prix, qu’à un grand parti d’opposition ne se proposant rien de moins que de forcer la main au pouvoir.

Mais, dans tout cela, il y avait de l’entente, de la conviction, du dévouement, et c’est énorme. Le plus ordinaire labeur de la plus humble militante est remarqué et loué en public par les chefs. Est-elle allée en prison, on la fête à sa libération et on lui remet, dans un beau cadre, un diplôme enluminé attestant son dévouement à la cause.  S’est-elle bornée à arborer sur son corsage la broche « Votes for women », on la félicite de son courage à affronter les réflexions hostiles des passants mal élevés.

Femmes encore et timorées, leurs héroïsmes sont souvent de bien petite envergure, mais enfin, elles apportent à la cause, l’énergie qu’elles peuvent. Combien peu de militants des partis masculins pourraient avec justice en dire autant.

Sans aucun doute, il est permis d’affirmer que l’état d’esprit qui règne en ce moment parmi les « Suffragettes » est inconnu en France, non seulement dans les organisations féministes, mais dans les plus grands partis politiques masculins. Dès son entrée dans nos partis français, le néophyte voit son ardeur glacée par les égoïsmes qu’il y constate. Au lieu d’être accueilli, il se sent repoussé de chacun comme un concurrent gênant.

Est-il dévoué et actif, loin de le récompenser et de l’encourager, on l’entrave, car on le considère comme un rival dangereux et il a vite des ennemis qui, le calomniant autant qu’ils peuvent, transforment en bas arrivisme l’activité la moins désintéressée. Le résultat, on le comprend, c’est le piétinement sur place ; les groupes politiques augmentent peu en nombre, parce qu’ils se renouvellent sans cesse. La masse des adhérents sans ambition, comme sans possibilité de les réaliser, s’en va vite, désenchantée et sceptique. L’élite, elle, persiste : l’ambitieux, l’actif pour qui la politique est un besoin jouent des coudes et réussissent. Mais on comprend qu’à passer par de telles épreuves, les meilleurs ont compris depuis longtemps la vanité de tout dévouement.  Sans parler de ceux qui n’ont jamais eu l’idée de se dévouer à autre chose qu’à leurs intérêts personnels.

Sous le rapport de la cohésion, on peut dire que les ordres religieux sont très supérieurs aux partis politiques ; de là, d’ailleurs, la durée si longue de l’édifice religieux, en dépit de dogmes absurdes. Le parti féministe anglais a emprunté un peu aux religions leurs moyens de persuasion et de discipline ; de là, la force relative dont il dispose.

Bien que peu avancée encore sous certains rapports, l’Espagne est entrée, elle aussi, dans la voie du féminisme. Tout récemment, un projet de loi sur le vote des femmes a été présenté au Parlement espagnol, et il a réuni le tiers des voix. Les considérants même de ceux qui ont voté contre font constater d’une manière indiscutable le progrès fait par la question dans les esprits. Ils n’ont pas, en effet, soutenu l’absurdité en principe de la réforme ; ils sont simplement allégué que, pour l’instant, les femmes n’y étaient pas suffisamment préparées. L’argument est mauvais, car la meilleure façon, la seule façon même de préparer les femmes à voter, c’est de leur donner le droit de vote ; mais le Parlement espagnol contemporain n’en est pas moins très en progrès sur la Convention de la Révolution française.

En Allemagne, la question du vote des femmes est également en progrès. Il existe un parti suffragiste composé de femmes appartenant à l’aristocratie allemande, et, d’autre part, les femmes sont nombreuses dans le Parti Socialiste.

Les socialistes allemands sont partisans du vote des femmes beaucoup plus sérieusement, ce semble, que les socialistes français, qui sont, en réalité, des anti-féministes honteux. Cependant, il serait désirable que les femmes socialistes allemandes soient, en tant que féministes, un peu plus indépendantes de leur parti.

Au congrès récent de Stuttgart, elles ont rejeté ce qu’elles appellent le féminisme bourgeois avec une ostentation qui manquait vraiment de dignité ; car, si, tout comme un homme, une femme a le droit d’être socialiste, elle ne saurait, sans trahir sa propre cause, sacrifier le féminisme à un parti masculin quel qu’il soit. Certes, les socialistes allemands n’avaient pas à Stuttgart, pour la question du vote des femmes, le grand mépris des socialistes français ; Singer, un de leurs leaders, a présidé pendant plusieurs séances la section des femmes. Mais il n’en est pas moins vrai que, le suffrage universel n’existant pas encore en Allemagne, la Social démocratie allemande sacrifierait sans hésiter le vote des femmes au vote des prolétaires masculins.

Les socialistes allemands devraient comprendre que le féminisme ne saurait être en réalité, ni bourgeois, ni socialiste, car il n’est pas un parti de classe, mais un parti de sexe. Au point de vue politique, une bourgeoise n’est pas en meilleure situation qu’une ouvrtière et si, d’autre part, les ouvrières en arrivaient simplement à l’état politique et par suite économique des ouvriers, cela constituerait déjà pour elles un immense avantage. Même le vote des seules bourgesoises ferait plus pour les ouvrières allemandes que le vote des ouvriers, car, en améliorant la considération de la femme, en général, il augmenterait du coup la valeur du travail féminin sur le marché social.

En Italie, le féminisme est actif et bien organisé ; de nombreuses sociétés de femmes fonctionnennent dans toute l’étendue du territoire et elles réclament à l’unanimité le droit de vote. Récemment, elles ont tenu à Rome un grand congrès, qui, entre autres motions, en a adopté, à l’unanimité moins trois voix, une proscrivant l’enseignement religieux. La motion a fait, dans le monde entier, un grand bruit, tant elle a étonné de la part des femmes, et, qui plus est, des femmes italiennes, car on supposait qu’à ce double titre, les congressistes ne pouvaient être que des cléricales avérées. Comme, agréablement étonnée moi-même, je disais à une journaliste de Rome, combien la chose avait bouleversé mes idées, elle me répondait que c’était une erreur de croire les Italiennes dévotes : « Le Pape, mais nous le voyons de trop près, nous savons à quoi nous en tenir. C’est vous qui avez des illusions sur lui, vous vous dérangez pour aller le voir, cela se comprend, vous êtes loin ».

Les femmes du peuple fréquentent en grand nombre le Parti Socialiste qui, depuis longtemps, les reçoit avec bienveillance, parce qu’il a compris qu’il était sage de tenir compte de l’influence de la femme sur son mari. Les socialistes français n’ignorent pas la réalité de cette influence ; ils y font parfois allusion dans leurs discours, mais ils n’en sont pas, au fond, convaincus, puisque, loin d’attirer les femmes, ils les repousseraient plutôt.

Au point de vue féministe, l’entrée des femmes italiennes dans le Parti socialiste présente à la fois un avantage et un inconvénient. L’avantage, c’est que, au point où en est la mentalité féminine, surtout dans les classes pauvres, les femmes ne peuvent que gagner à faire partie d’une organisation politique qui nécessairement leur ouvre l’esprit aux questions qu’elles ignorent. L’inconvénient, c’est que le socialisme les détourne de leur but le plus prochain : la conquête du droit de vote.

L’admission large des femmes dans le Parti socialiste italien a fait que celles-ci, toutes fières du grand honneur d’être reçues dans une organisation puissante, se sont attachées à ne servir que la cause socialiste, renvoyant, avec une générosité d’enfants, la solution de leur propre question au triomphe de cette cause.

Tout comme en Italie et en Allemagne, il y a, en Russie, deux féminismes, ou plus justement, deux ordres de femmes groupées sous une bannière d’émancipation politique : les femmes qui se contentent de revendiquer le droit de vote et l’égalité devant la loi, et celles qui, incorporées dans les organisations révolutionnaires, espèrent obtenir leurs droits à la suite du renversement de l’empire.

Les féministes pures ne sont pas cependant sans s’occuper elles aussi de politique ; elles appartiennent aux partis modérés qui voudraient une monarchie constitutionnelle, établie d’un commun accord, sans révolution violente ; elles ont plusieurs sociétés à Saint-Pétersbourg et dans les grandes villes, et elles publient, en outre, deux revues mensuelles.

Les femmes révolutionnaires sont, en réalité, plus révolutionnaires que féministes ; néanmoins, elles donnent, par leur énergie, un exemple unique au monde.

Dans les classes cultivées de Russie, les usages relatifs aux relations entre jeunes gens de sexe différent ne sont pas du tout comparables aux nôtres. Les étudiants et les étudiantes russes installés à Paris et dans divers centres universitaires d’Europe vivent en camarades. Souvent, ils louent à frais communs un appartement : les hommes couchent dans une chambre, les femmes dans une autre, et l’on vit ensemble à la manière des frères et des sœurs. Parfois, des unions plus intimes ont lieu entre jeunes gens et jeunes filles, mais cela se termine d’ordinaire par un mariage, et leurs relations sont, en tout cas, à tel point discrètes que personne ne s’en doute, même les familiers de la maison.

Il faut dire cependant, pour être juste, que, malgré une supériorité incontestable sur les coutumes de chez nous, ce n’est pas encore l’égalité absolue pour les deux sexes. Les hommes se tiennent pour supérieurs et ils le déclarent quand on les interroge ; les femmes, de leur côté, se croient de moindre valeur, elles estiment les hommes supérieurs à elles. Ce qui s’établit entre jeunes gens et jeunes filles est un mélange de camaraderie et de galanterie, quelque chose comme les rapports entre chevaliers et dames du Moyen-Age, avec la grandiloquence en moins et la culture intellectuelle de la femme en plus. Les hommes parlent avec plus d’autorité des études et de la politique ; les femmes demandent de menus soins avec l’assurance de personnes qui sont certaines de ne pas être éconduites. Parfois, cependant, il arrive que l’homme éconduise, ou que, tout en acquiescent il ne prenne pas la peine de dissimuler sa contrariété ; les femmes dévorent l’affront, mais ne récriminent pas.

Cependant, l’idée ne vient à aucun homme de bannir les femmes de quoi que ce soit. En Russie, les doctoresses en médecine sont plus nombreuses que les docteurs et les paysans les préfèrent. La préparation des examens se fait en commun et, le travail terminé, tout le monde se réunit pour lire et commenter l’œuvre de Marx ou d’autres travaux socialistes.

Dans les sociétés révolutionnaires, les femmes sont admises comme les hommes et il en est qui deviennent des chefs respectés et suivis. On les emploie aux besognes les plus terribles, telles le meurtre des agents du gouvernement, et elles obéissent, courant ainsi à une mort certaine. C’est sous ce rapport que l’exemple des femmes russes est unique au monde, car si l’esprit public avait consenti à mettre un sexe féminin à un cerveau de savant ou de littérateur, comment, jusqu’ici, lui faire reconnaître une femme dans le sombre délégué des sociétés secrètes qui va frapper du poignard, de revolver ou de la bombe celui que les chefs lui ont désigné. Le monde jusqu’ici concédait l’intelligence à la femme, ou plutôt il admettait que quelques femmes puissent y participer, mais il faisait de l’énergie, surtout du courage à affronter la mort, un domaine exclusivement masculin ; la preuve en est qu’il l’appelait virilité.

La conduite des femmes révolutionnaires de Russie a donc fait faire un grand pas à la cause féministe ; après elles, on ne peut pas dire qu’il est des hauteurs auxquelles il est impossible à une femme, quelle qu’elle soit, d’atteindre.

Malheureusement, les Russes, tout comme les Italiennes, sacrifient trop à leur allégresse d’être traitées comme des personnes sérieuses par les hommes. Chargées des missions les plus délicates, comme les plus effroyables, exposées aux dangers sans fausse pitié, placées à la tête d’organisations importantes avec de lourdes responsabilités, elles oublient vite que leur parti, malgré tout, n’est pas le monde, qu’il n’est même pas la Russie.

Triomphante, la Révolution russe donnera peut-être le vote aux femmes, mais ce n’est pas sûr. Les ouvriers français de 1830 avaient eux aussi donné leur sang pour la liberté et l’égalité, et cela n’a pas empêché la bourgeoisie d’accaparer pour elle seule tout le bénéfice du succès remporté par la Révolution. D’autre part, il n’est pas sûr que la Révolution triomphera et, dans cette dernière hypothèse, les femmes y seront sacrifiées en pure perte.

En somme, malgré leur courage hors pair, les femmes terroristes russes ne sont pas encore libérées de la servitude féminine. Inexpertes aux luttes de la vie, elles n’ont pas compris toute l’impudence qu’il y a à se mettre entièrement à la discrétion de quelqu’un. Candides martyres chrétiennes, elles n’ont pas senti en elles monter cet égoïsme fécond qui est seul capable d’assurer la victoire, parce qu’il est l’affirmation de la personnalité.

III

Les objections des anti-féministes au vote des femmes peuvent être divisées en deux classes :

1° Objections visant le principe même de la mesure ;  

2° Objections portant sur les résultats qu’on suppose devoir en découler.

L’opposition de principe ne porte pas uniquement sur le vote des femmes ; les antiféministes la formulent pour toute revendication féministe, quelle qu’elle soit.  Elle est basée à la fois sur la croyance en l’infériorité intellectuelle et morale des femmes et sur la conviction d’un rôle spécial et limité qui leur auraient été prescrit par la nature.

Beaucoup d’encre a coulé sur l’infériorité des femmes. Des anthropologistes, cherchant dans la science une justification à leur mépris de la femme ainsi que leur haine du féminisme naissant, prétendaient, vers 1860, que le cerveau et le crâne féminins étaient inférieurs. Mais l’attention ayant été appelée par eux sur la question, d’autres anthropologistes l’ont reprise et ont démontré qu’il n’en était rien. Le crâne de la femme, loin d’être morphologiquement inférieur à celui de l’homme, lui est, au contraire, supérieur.  Les arcades sourcilières sont moins accusées, la gabelle moins saillante, les bosses frontales plus développées ; le métopisme ou persistance de la suture médico-frontale, que tout le monde considère comme un caractère de supériorité, est plus fréquent chez la femme. Cette supériorité du crâne féminin correspond-elle à une supériorité intellectuelle et, faut-il, retournant l’affirmation des premiers anthropologistes, proclamer l’infériorité de l’homme : en aucune façon.

La supériorité morphologique du crâne n’est qu’indirectement en relation avec la supériorité de l’intelligence ; elle tient à ce que, dans l’évolution des espèces, l’intelligence, en restreignant l’usage du mandibule, qui sert de moins en moins comme arme d’attaque et de défense, fait tomber les crêtes donnant insertion aux muscles masticateurs. En somme, c’est l’intelligence qui perfectionne le crâne et non le crâne qui conditionne l’intelligence. Chez les singes et chez l’homme, la femelle, plus faible que le mâle, possède un crâne morphologiquement supérieur, ce qui fait que le crâne du singe femelle se rapproche plus de l’homme que le crâne du singe mâle ; que le crâne féminin des races inférieures est plus près des races supérieures que le crâne masculin ; qu’enfin, le crâne féminin d’aujourd’hui est l’image du crâne masculin de demain, si tant est que l’évolution des formes continue. Mais cela signifie simplement que le crâne féminin est le crâne d’un individu moins musclé que l’homme, et il n’y a rien à en conclure par rapport à l’intelligence.

Lorsqu’on commença à soupçonner une relation possible entre le poids du cerveau et l’intelligence, l’idée vint de comparer à ce point de vue les deux sexes et, comme la femme se trouve avoir cent à cent cinquante grammes de cerveau en moins que l’homme, on se hâta de conclure à son infériorité.

Comme pour le crâne, la conclusion avait été trop hâtive ; on trouva dans la suite que si le cerveau croît en raison de l’intelligence, il croît aussi en proportion du développement somatique ; on compara alors le cerveau à la masse organique et ce fut le rapport entre les deux chiffres qui fut pris comme critère intellectuel ; or, la comparaison de ce rapport chez les deux sexes est à l’avantage de la femme. Relativement au développement de son corps, la femme a plus de cerveau que l’homme.

Il faut dire, en outre, que si le poids du cerveau est, selon toute probabilité en rapport avec l’intelligence, il y a, entre intelligence et cerveau, des relations dont nous ne connaissons encore rien. Certes, Cuvier avait un cerveau de 1.825 grammes, plusieurs savants connus dont on a fait l’autopsie se trouvaient également posséder un cerveau volumineux, mais bien des hommes, à poids cérébral très fort, ne se sont signalés par rien de saillant. J’ai assisté, il y a cinq ou six ans, à la pesée du cerveau d’un notaire de Bordeaux ; on trouva 1.950 grammes ; le poids le plus lourd peut être que l’on ait observé. Des parents de cet homme affirmaient bien qu’il possédait une haute intelligence, mais avec un tel cerveau, il doit être permis de se faire remarquer dans un cercle plus étendu que celui de sa famille et de quelques amis. D’autre part, Gambetta qui fut un homme d’Etat de grande envergure n’avait que douze cents et quelques grammes, moins que la moyenne des femmes. À propos de Gambetta, certains anatomistes ont allégué que le faible poids de son cerveau démontrait qu’il n’était, malgré sa situation et sa célébrité, qu’un inférieur, mais cela n’est pas sérieux. Certes, les discours de Gambetta sont fort incorrects à la lecture, mais ils devaient porter cependant puisque Gambetta a pris, dans l’art oratoire, la place que l’on sait.

Les savants ont fréquemment le tort, lorsqu’ils veulent porter un jugement sur un homme politique, de se servir des mêmes lunettes qu’ils emploient pour s’examiner les uns, les autres ; car, si les qualités qui font l’homme d’Etat et le tribun ne mèneraient à rien dans une carrière scientifique, inversement les qualités qui font l’homme de science, transportées dans la politique, rendraient celui qui les possèderait incapable d’exercer la moindre influence.

De tout ceci, il faut conclure que ce n’est pas à l’anthropologie qu’il faut s’adresser pour déterminer le plus ou moins d’intelligence des individus ou des sexes car cette science n’est pas encore en état de nous répondre. Pour se renseigner à cet égard, il n’y a encore rien de mieux qu’une observation sagace et impartiale. 

Que nous montre cette observation relativement au sexe : des femmes intelligentes et des hommes stupides, des femmes stupides et des hommes intelligents.

À une grande réunion tenue il y a quelques années au Trocadéro, sur l’arbitrage entre les nations, on remarquait à la tribune plusieurs personnalités très notoires de la science et de la politique, et, en plus, une femme, Mme Séverine. Chacune des personnalités notoires parla tour à tour : un professeur, au nom de la science, un ancien ministre, au nom du gouvernement, puis vint, en dernier lieu, Mme Séverine qui ne parlait au nom de rien et qui semblait avoir été placée là, plutôt avec regret. Ce fut elle qui parla le mieux. Les académiciens, les sénateurs et les députés n’avaient dit que des banalités, reproduits des clichés que les orateurs des partis avancés ressassaient depuis et avant trente ans dans toutes les assemblées populaires convoquées sur cette question. Elle exposa son sujet avec une entente parfaite de la politique et de la diplomatie, telles qu’elles étaient alors, et je me sentais soulevée de révolte contre l’absurde préjugé de sexe au nom duquel on dispensait honneurs et pouvoirs à la médiocrité, alors que la valeur, parce qu’elle portait jupons était mise à l’écart. Mais malheureusement, l’esclavage pèse encore d’un tel poids à l’esprit féminin que Séverine, elle-même, ne ressentait probablement rien de ce qui m’indignait pour elle.

La réelle infériorité de la moyenne des femmes n’est pas une infériorité essentielle, mais un manque d’information causé par une éducation qui réprime au lieu de susciter. La preuve en est que, dès qu’en une forme quelconque de l’activité intellectuelle la prohibition cesse pour lui, l’esprit féminin s’y développe. Sans parler des femmes qui se sont fait un nom dans la science ou dans les lettres et que l’on pourrait considérer comme des exceptions, les milliers de jeunes filles qui ont passé leur doctorat dans les diverses Facultés prouvent que l’esprit féminin est capable de comprendre et d’assimiler des matières en somme assez difficiles. Pour ces dernières, il serait faux de prétendre qu’il ne s’agit également que d’une élite ne prouvant rien quant à la moyenne. Les jeunes filles qui fréquentent les Facultés ne sont pas du tout, en thèse générale, des esprits supérieurs. Comme leurs collègues, les étudiants, elles ont, avec une suffisante intelligence, une suffisante facilité de s’astreindre au travail, telles qu’on les possède dans la bourgeoisie dont les enfants sont contraints d’apprendre dès les toutes premières années. Le plus souvent, elles ont été portées vers les hautes études par leur famille qui voulaient leur assurer un moyen honorable de gagner leur vie, en cas de besoin, et non pas, comme pourraient le croire les personnes qui ne connaissent pas ce milieu, par elles-mêmes et dans un but de devenir des femmes distinguées. Aussi bien, en France du moins, le féminisme a t-il beaucoup de peine à gagner les étudiantes ; elles lui trouvent une senteur révolutionnaire qui leur fait horreur, et elles s’ingénient à se donner les airs de personnes très « comme il faut », sur lesquelles, il serait injuste de jeter l’épithète de novatrices, attendu que les études qu’elles font leur sont permises… depuis des milliers d’années.

Ce n’est qu’une fois le diplôme obtenu que la jeune graduée commence à s’apercevoir que, peut-être, les femmes qui réclament ne sont pas tout à fait dénuées de sens.

Restées filles, faute de dot, elles songent à gagner leur vie et alors, malgré les influences familiales, elles n’arrivent que difficilement à la situation qu’obtient sans peine le concurrent masculin, même à titres inférieurs ; partout les portes sont fermées et l’on ne les ouvre qu’avec la plus grande difficulté. La situation acquise, la femme voit passer devant elle, escaladant l’échelle administrative, les hommes, parce que grands électeurs de députés et de sénateurs ; et auprès de leur grand « piston », le pauvre petit « piston » des relations de papa et maman sert de peu. Et la petite fonctionnaire comprenant, tout en se gardant bien de le dire trop haut, que les femmes qui veulent être électeurs n’ont peut-être pas tous les torts.

Outre l’infériorité de l’intelligence des femmes, les défenseurs de l’arbitraire masculin objectent que la nature elle-même a prescrit à la femme de rester étrangère à la vie politique comme à toute vie extérieure, et de former ses aspirations à son foyer.

L’objection, on le comprend, est dénué de sens, attendu que la Nature qui n’est qu’une entité, n’a jamais rien pu prescrire à personne. De ce que la gestation se fait dans l’utérus et non dans la prostate, je ne vois pas que l’on puisse conclure à l’impossibilité, pour qui est pourvu d’un utérus, de voter ou d’être élu.

Ton sexe t’entrave à certains moments, dit l’homme à la femme, donc je vais t’entraver toute ta vie.

Il faut considérer que les femmes ne sont pas, pour toute leur existence, enceintes ou nourrices, encore même que, sur l’action déprimante de ces fonctions physiologiques, les anti-féministes aient grandement exagéré. J’ai connu nombre d’intellectuelles qui, pendant les six premiers mois de la grossesse écrivaient des romans et préparaient des examens comme à l’état normal. Mais, en dehors de la reproduction, toutes les servitudes autres de la femme n’ont rien de naturel ; elles sont le fait de l’homme qui les a fait peser sur elle. Je ne vois pas en quoi il est plus particulièrement prescrit à une femme de raccommoder les vêtements, de faire la cuisine, de nettoyer le logement. La Nature n’a dit nulle part que la femme devait servir de domestique à son mari.

Mais à l’opposition de l’infirmité sexuelle de la femme, il est une réponse plus haute ; c’est que la société n’a pas le droit de décréter l’incapacité a priori de qui que ce soit. Une collectivité où l’individu n’a pas la liberté d’essayer ses possibilités où il lui plaît est un monstre d’injustice et l’individu a le droit de lui nuire comme à une ennemie.

Grâce aux progrès faits par les idées féministes depuis ces dernières années, il est rare que cette première catégorie d’objections soit formulée contre le vote des femmes dans les milieux cultivés.

L’argumentation ne porte plus guère aujourd’hui que sur les conséquences : le péril qu’apporteraient à l’existence de la République les millions de voix féminines jetées d’un coup dans l’urne électorale. Mais, quoique fréquemment répété, l’argument n’en est pas moins bizarre. Comment ? La République refuse le vote aux femmes sous le prétexte que les femmes pourraient s’en servir contre elle ? Mais alors, que ne le retire-t-elle pas à l’opposition toute entière ? Pourquoi ne pas déclarer que le droit de voter veut dire l’obligation de voter pour le pouvoir ?

Qui donc, d’ailleurs, a fait la religiosité des femmes, sinon les hommes qui n’ont abandonné que cet aliment à leur esprit, lui interdisant tous les autres ? Il n’y a aucune raison naturelle à ce que les femmes soient religieuses : on ne naît pas plus croyant et royaliste qu’on ne naît athée et socialiste. La sentimentalité même que l’on prête à la femme et qui est d’ailleurs facteur sociologique pourrait se porter sur toute autre matière que sur des dogmes chrétiens. On peut appliquer la passion à l’art, à la science, à une question quelconque de progrès social, à la politique en général, et si la passion nuit parfois à cause de sa difficulté à réfléchir longuement et froidement, elle sert et grandement en donnant de l’énérgie à l’action.

Les exercices religieux n’ont, en réalité, que fort peu d’attraits, les pompes de l’église en sont impressionnantes que pour les athées qui y vont rarement. Le fidèle n’y éprouve que fort peu de plaisir et, s’il persévère, c’est uniquement par devoir si sa foi est vive, ou par routine si sa foi est tiède ou nulle, ce qui est le cas de la très forte majorité des femmes à l’heure actuelle.

Tout permet de croire que le vote des femmes ne changera pas grand-chose à la politique présente. Certainement, au début, la réaction cléricale essaierait de mettre la main sur les voix féminines, mais les partis avancés qui, jusqu’ici, n’ont rien fait pour l’instruction civique des femmes, sortiraient à cet égard de leur indifférence et les femmes iraient à eux.

Même en l’état présent d’ailleurs, les femmes suffisamment religieuses pour voter le rétablisssement du trône et de l’autel constituent une minorité peu forte. Entre la pression éléctorale exercée par les prêtres et celle que continueraient d’exercer les fonctionnaires du gouvernement, il est fort probable que c’est cette dernière qui l’emporterait pour le vote des femmes comme pour le vote des hommes, car, dans l’un comme dans l’autr sexe, bien peu sont assez détachés des choses de la terre pour faire triompher Dieu, alors que le préfet est plus fort.

Nous avons voulu surtout montrer dans ce travail, les progrès faits dans les esprits par la question du vote des femmes.

Autrefois, elle ne faisait guère que les frais de rares conversations entre quelques hommes et femmes d’élite, assez affranchis pour se tenir au-dessus des préjugés qui asservissaient la foule ; aujourd’hui, elle est agitée dans le monde entier, dans les associations, les journeaux, les Parlements.

Dans quelques années, de grands pays l’auront résolue, et, plus tard, lorsqu’on y sera accoutumé, on s’apercevra, comme on s’en est apercu dans le domaine scientifique, que l’avènement de la femme n’a déchaîné aucun des cataclysmes que l’on craignait.

Les générations de l’avenir s’étonneront qu’il ait fallu donner tant de raisons pour amener la réalisation d’une mesure aussi simple.

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Notes de bas de page

1  Aulard, Histoire de la Révolution française.

2  Voir la correspondance de Mill et de Comte publiée par Lévy Bruhl.


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