Alice Maur

La vertu des femmes

La Fronde
10/12/1902

date de publication : 10/12/1902
mise en ligne : 03/09/2006
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Les femmes ne sont pas braves. L’attitude de Madame David vient une fois de plus d’en témoigner. Il en est parmi nous qui s’attendaient à plus d’héroïsme. Nous aurions voulu, même si elle avait été la maîtresse de Syndon, à plus forte raison, si elle ne fut que son amie, un cri, un geste de pitié en faveur du coupable.

Je sais que c’est se montrer romanesque que de rêver de certaines générosités. Ce n’est que dans les livres qu’une femme peut agir en dehors des convenances. Un romancier imaginera son héroïne venant, hautaine, déclarer au juge : « Cet homme a une excuse et cette excuse, c’est moi ». Et le lecteur découvrira de la noblesse à la lutte entre l’amant qui nie et la femme. Peut-être même, pensera-t-il - faisant partie d’une société qui exige un châtiment proportionné au crime - que le mouvement de brutale fureur qui a abouti au meurtre, est expié par la déshonneur volontaire et public de la femme qu’on a aimé avec une passion exaspérée jusqu’au crime.

Mais dans la vie réelle, il en va tout autrement.

L’héroïne de fiction dont on a admiré la grandeur d’âme - la loyauté ou le mensonge sublime - deviendrait une gourgandine dont le cynisme révolterait. Après avoir involontairement contribué à la mort de son mari, elle viendrait insulter sa mémoire ! .. Car nous avons ainsi des délicatesses absurdes. Nous admettons qu’on sacrifie un mari vivant à un amant, mais une fois qu’il est mort, nous exigeons qu’on se sacrifie à lui.

Je ne veux pas rechercher si Syndon fut plus ou moins coupable qu’un duelliste qui tue son adversaire sur le terrain, sachant d’avance qu’il le tenait à sa merci, plus répréhensible que certains maris qui dissimulent sous un « crime passionnel » un vil motif d’intérêt ; ce qui me préoccupe, c’est le manque de bravoure des femmes et les motifs qui le causent.

Les femmes ne sont pas braves. Faut-il s’en étonner ? …Songe t-on, dès l’enfance à développer cette qualité en nous ? Quelle vertu autre que la chasteté, l’unique vertu des femmes, cherche-t-on à nous inculquer ? … Une femme peut manquer de bonté, elle peut faire souffrir sans cesse son entourage par son caractère acariâtre, elle peut être injuste, paresseuse, gourmande, avare, si elle est chaste, c’est une femme vertueuse.
Les six péchés capitaux importent peu si le sixième est absent.

Alors la femme lutte contre elle-même et les autres ; à moins qu’elle ne ruse et mente pour sauvegarder son honneur. L’honneur d’une femme, cette chose abstraite est mise en balance avec la vie d’un homme et l’emporte.

Cela vous paraît-il surprenant ? …Mais ne voyons-nous pas des milliers de jeunes filles à qui les livres et le théâtre répètent que l’amour est la seule joie au monde, se sacrifier elle-même à cet idéal de pureté et vieillir sans avoir vécu. La femme qui, restée fille, aurait accepté la tyrannie du préjugé, saura t-elle y soustraire un autre, fût-il même son amant ?

Ainsi, façonnée par l ‘éducation, la femme n’est pas héroïque et se réfugie hors des luttes. Mais il lui reste la ressource des faibles : la ruse. Et l’hypocrisie est le vice de la société moderne.

On reproche aux femmes leur fausseté. Comment veut-on qu’elles soient franches ? Quel homme oserait être franc sachant qu’il joue son honneur ?

D’un côté, la considération, les joies permises, la sanction légale et, de l’autre, le déshonneur, les épithètes de coupable, de dévergondée. La femme se tait. C’est plus que sa vie qu’elle défend.

Et nous sommes arrivées à ceci : A blâmer tout haut ce qu’on approuve tout bas. Les femmes s’enchaînent par des mots pour se libérer par des actes. L’important est de garder de la tenue, de sauver les apparences. La façade est correcte, nous ne demandons pas à voir ce qui se passe à l’intérieur de la maison.

Ah ! si à toutes les femmes venaient le courage de réhabiliter l’amour, quel poids serait soulevé de la conscience humaine ! …

Mais la civilisation chrétienne a tenu la femme docile, timide, reléguée dans l’obscurité. Elle l’a dotée de vertus négatives, le plus souvent stériles pour son bonheur et pour le bonheur d’autrui. Ce n’est pas en un jour que se repousse un si long passé.

C’est aux parents, aux maîtres, à tous ceux qui forment par leur influence la génération féminine de demain, de lui enseigner l’orgueil qui se refuse à une lâcheté, la loyauté qui repousse le mensonge, et le libre examen qui, en toutes choses, laisse décider la conscience en dehors des usages ou des avis.

Si la femme reste chaste, que ce soit par goût, si elle est fidèle, que ce soit par amour. La contrainte des préjugés ne produit que faiblesse ou hypocrisie. On renonce ou on triche. Ne vaut-il pas mieux que la lassitude ou la mauvaise fois, le consentement volontaire ?

Il n’y aurait plus alors la classification un peu arbitraire et si souvent injuste des femmes honnêtes et de celles qui ne le sont pas. Il n’y aurait que des tempéraments différents.

Qu’on donne aux femmes en place de la stérile et fausse « vertu » de façade, des vertus actives qui s’emploient à diminuer la souffrance et à augmenter la joie sur terre. Et elles trouveront égoïste et mesquine la « vertu » qui leur suffit aujourd’hui.


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