Recherches féministes. Critiques (des) féministes
 Marie-Victoire Louis

Lettre aux féministes de ma génération…et à moi même, donc

date de rédaction : 30/07/2001
mise en ligne : 16/09/2010
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Le féminisme institutionnel1, en France - celui des intellectuelles, des politiques, des chercheuses, des responsables d'associations (autant de qualificatifs qui me concernent donc) -  n'est plus que l'ombre de lui-même. A moins qu'il ne soit devenu la propre vérité - à savoir l'intégration dans cette société - de celles qui en étaient les si brillantes porte-paroles.

Il est en effet aujourd'hui :
* épuisé - on le serait à moins - par les anathèmes, les caricatures, les attaques, le mépris, le silence qui pèse sur lui depuis près de trente ans;
* émasculé par tous les refoulements, les auto-censures, les réécritures, les aimables pressions, les concessions qui tuent les textes plus efficacement qu'une censure sans appel
* coupé, pour des raisons de classe sociale, de génération et de coupure avec le militantisme, de la connaissance réelle de la vie des femmes ;
* piégé par "la parité" - dont il pouvait pourtant légitiment s'enorgueillir - dont il n'a su dénoncer ni le rapt du concept par le gouvernement, ni l'assimilation progressive du terme à la revendication :"plus de femmes au pouvoir" ;
* tiré, sans cesse, par les médias vers la bassesse, confronté à des "adversaires" qui n'ont pas dépassé le stade du-vagin-denté, de ma copine-m'a-quitté-et-depuis-je-suis-malheureux-mais-je-me-sens-un-vrai-père, des-femmes-qui-nous-font-chier, de celle-là-je-me-la-ferait-bien-mais-elle-doit-être-lesbienne et autres joyeusetés de haute tenue intellectuelle ;  
* acculé sans cesse à devoir se justifier, pour l'empêcher de penser et de dénoncer ;  
* miné par l'anti-homophobie qui transforme le sexisme en son sous-produit ;
* abandonné par celles dont on a acheté le silence pour des postes, des articles, des interviews, des strapontins que l'on n'ose plus, depuis longtemps, proposer aux hommes qui se respectent ;
* passéiste, sans projet et sans programme ;  

Il est devenu silencieux, hypocrite, fuyant, lâche, obséquieux face au gouvernement.  
Il se protège, s'isole, se barricade pour ne pas avoir à répondre à la question : au nom de qui parlez-vous ?     
Il met de la confusion là où il faudrait de la clarté et des principes
Il louvoie face aux attaques du système proxénète et de l'industrie pornographique
Il n'attaque plus ni les hommes, ni l'Etat, tout en s'interdisant de critiquer les femmes.

Parmi mille exemples - qu'il faudra bien relever, lors des présidentielles, pour en dévoiler la profonde cohérence politique -  il a accepté, sans réagir:
- après des années de fin-de-non-recevoir et d'atermoiements une campagne sur la contraception d'une durée d'une semaine ;
- les résultats d'une enquête sur les violences contre les femmes considérée comme "scientifique" parce que chiffrée ;
- la nomination d'une secrétaire d'Etat qui affirme que les Assises contre les violences qu'elle organise  à la Sorbonne n'ont "pas la prétention qu'elles bouleversent des rapports de force millénaires" ;  
- les menaces, les suppressions de crédits aux associations, les enquêtes de l'IGASS, les fins de non-recevoir, le mépris affirmé des représentant-es de l'Etat, au même titre que les augmentations - récentes - de crédits accordées à quelques associations ;
- l'absence systématique des féministes des lieux de décision ;
- la dégradation des recherches et des enseignements féministes à un niveau jamais encore égalé....

A lui, les discours abstraits-savants-mais-peu-compréhensibles, les critiques justes mais épuisantes et répétitives du masculin-pseudo-universel-qui-n'intègre-pas-les-femmes, les critiques ponctuelles sans justifications des raisons de leur choix, les demandes de crèches, au moment où la gauche en fait une de se revendications.  

A lui de jouer les utilités, peu dérangeantes, dans les partis politiques.      
Et à ses représentantes patentées :
- le statut d'auditionné-e au sein de commissions qui ont pour fonction de nier leurs apports et leurs critiques,
- les hommages mortifères et/ou assassins,  
- les légions d'honneur dont le régime est peu avare,
- les discours, les colloques et les commissions, les cocktails et les petits fours,
- les signes d'adhésion féministes symboliques

Les féministes de ma génération ont beaucoup apporté à la pensée, à la critique, aux réformes. Plus on nous dénie notre apport, plus nous en savons la valeur.
Soyons en fières.
Soyons plus dignes, plus critiques, plus radicales.
Plus craintes, nous serons plus respectées.
Et, avec nous, les femmes le seront, elles aussi.
En tout cas, sans ce respect que nous devons exiger pour nous mêmes, les femmes ne pourront pas l'être.

Sinon, reconnaissons que "nous avons fait notre temps".
Et sur la base d'un honnête devoir d'inventaire et dans le cadre d'une transmission bien pensée, nous serons alors peut-être (mieux) remplacées par une nouvelle génération de féministes, femmes et hommes qui n'attendent que les circonstances politiques adéquates pour prendre leur légitime place sur la scène politique.

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Nota bene

Pour gagner du temps, éviter les éternels mêmes débats, et espérer une discussion politique, je précise, si besoin était, que cette analyse n'invalide, ne disqualifie les apports actuels, réels, des féministes - dont beaucoup sont des amies - y compris au sein de ce système. Et que ces critiques - qu'il serait réducteur de limiter au débat dépassés réformiste/radical - valent aussi, bien sûr, pour moi.
Ce texte enfin a aussi pour fonction de m'aider à me protéger des (pâles) attraits du monde politique.  

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Notes de bas de page
1 Ajout. 10 septembre 2010. J’ai retrouvé ce texte...oublié de moi. Je me suis alors remémoré que c’était par craintes confuses concernant la pertinence - ou non - de mon analyse mais aussi d’éventuelles conséquences négatives diverses, que je ne l’avais pas publié.

C’est aujourd’hui par refus de cette auto-censure que - sans le modifier - y compris concernant les analyses que j’ai, depuis lors dépassées, plus assurée de moi-même, que je le publie aujourd’hui. Mon ambivalence d’alors concernant ce texte n’est pas pour autant levée.


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