Violences des hommes à l’encontre des femmes
 Marie-Victoire Louis

Lettre à Madame Prune de Montvalon, Amnesty International, 3 novembre 2004

date de rédaction : 03/11/2004
mise en ligne : 14/06/2010
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Madame de Montvalon
Amnesty International
Section France
76 Bd de la Villette
75940. Paris Cedex 19
France

Paris, le 3 novembre 20041

 

Madame,

J'ai lu votre mail avec attention et, après discussions et réflexions, je vais devoir refuser votre proposition d'"aide" à la rédaction de votre recherche. Pour des raisons politiques que je vais rapidement évoquer, et dont chacune se suffirait à elle même.

* Alors que les Etats ont depuis des années mis le sexe et donc les êtres humains sur le marché mondial, rendant dès lors dérisoire la pensée d’une politique de lutte contre les violences faites aux femmes, Amnesty exclue la prostitution ou plus justement le système prostitutionnel du champ de votre recherche.

* Vous ne spécifiez pas si vous considérez que "les violences faites aux femmes" que vous comptez traiter sont [ou non] en relation – et de quelle nature doivent elles l'être alors ? – avec leur auteurs : les hommes ? , les femmes [aussi] ? , les Etats? , la justice ? , les religions ? etc...

Ainsi, la question fondamentale – incontournable – de savoir si les violences contre les femmes telles qu'Amnesty les traite relève de la sphère dite politique/ publique et / ou de la sphère dite " privée" ne sera toujours pas clarifiée.

Dès lors votre champ de recherches ne pouvant avoir de fondement théorique/ politique/ juridique rigoureux, la question des "violences contre les femmes" risque fort d'être instrumentalisée.

* Vous excluez l'hypothèse d'une critique, d'un questionnement même des normes internationales, politiques, juridiques et religieuses qui fondent et justifient les dites violences. Vous n'évoquez en effet que la possibilité d'un "changement de mentalités", dont les femmes et les féministes savent depuis des siècles que cet argument n'a jamais servi qu'à refuser les réels changements politiques et juridiques dont les femmes ont besoin et sans lesquels rien ne peut avoir lieu.

Pour ma part, je ne dissocie pas – et je suis même sûre qu'il est impossible de dissocier – ce que vous appelez " la question des femmes » en France de la question de la critique des normes juridiques et politiques internationales – ONU, BIT, OMC, etc...et européennes.  

Dans le même sens, je refuse donc que ces violences relèverait de "la prévention" , celle-ci ne s'inscrivant, par définition, que dans le cadre des normes qui légitiment les dites violences.

Quant à l'expression que vous employez de "répondre à", je ne vois pas ce qu’elle peut concrètement signifier.  

* En vous inscrivant dans une réflexion sur la "question des femmes"- qui, ni politiquement, ni juridiquement n'a de sens – vous excluez toute analyse en termes de système patriarcal et/ou de domination masculine.

* Ayant été responsable d'une association de lutte contre les violences masculines à l'encontre des femmes – et connaissant, je crois, assez bien, l'importance de l'apport théorique, politique, juridique des associations de femmes et féministes depuis des dizaines d'années, je m'étonne que vous posiez à des responsables d'associations leurs analyses concernant leur "efficacité " et leur "capacités de réponse". Qu'en outre, vous les mettiez sur le même plan que "les autorités locales et nationales". Et qu'enfin, vous n'abordiez la question de leurs relations qu'en termes de "collaboration".  

Par ces quelques lignes, vous laissez planer un doute sur le fait que ces associations pourraient ne pas avoir cette capacité, au risque de nier leur apport historique.  

Enfin, je ne peux que constater le risque consistant à demander aux associations de s'auto-critiquer, lequel ne peut que donner à Amnesty les armes mêmes pour les critiquer.

J'aurais préféré pour ma part qu'Amnesty demande à ces associations le bilan de leurs initiatives ainsi que les [non] réponses de l'Etat et que, sur les fondements des possibilités mais aussi des limites de ses statuts, Amnesty leur propose une discussion pour savoir dans quelle mesure elles peuvent coordonner leurs actions.

Quant à la question de l'évaluation de l'étendue des violences faites aux femmes, elle est méthodologiquement – en neuf mois, qui plus est – infaisable ; j’ai partiellement abordé les raisons de méthode extrêmement complexes qui [ont notamment justifié] ma position dans mes critiques de l'enquête dite ENVEFF.

Enfin, j'aimerais connaître les politiques qu'Amnesty International ont mis en oeuvre concernant ses salarié-es, ses bénévoles, afin que les propositions, qu'au terme de votre recherche, vous ne manquerez pas de proposer puissent être légitimement fondées.

Voilà les quelques remarques que je souhaitais vous faire parvenir.

Je ne veux pas cautionner une étude qui certes fera sûrement avancer au sein d'Amnesty la réflexion concernant les violences à l'encontre des femmes, mais que pour ma part, ne faisant pas partie d'Amnesty, je considère comme mal posés.

Cordialement

Marie-Victoire Louis

 

***

 

Cette lettre a été adressée en réponse à ce mail :

De : pdemontvalon@amnesty.asso.fr

À : marievictoirel@noos.fr

Objet : recherche sur les violences faites aux femmes en France

Date : Mer 13 oct 2004 15:39

Chère Marie Victoire Louis

Je vous contacte sur les recommandations de Moïra Sauvage de la commission femmes à propos d'une recherche entreprise par Amnesty International section française sur les violences faites aux femmes en France. Cette recherche traitera des normes juridiques internationales, régionales et nationales, relatives à la prévention, à la répression et à la réparation des différents types de violences faites à l'encontre des femmes sur le territoire français. L'idée est d'effectuer une évaluation globale de l'étendue des violences faites aux femmes en France ainsi qu'une enquête sur les capacités de réponse et les stratégies mise en place par le tissu associatif et les autorités locales et nationales face à ces problèmes. Il est prévu que cette recherche s'effectue dans les 9 mois à venir au terme desquels un rapport sera publié.

Je désirerai donc vivement pouvoir vous rencontrer afin de pouvoir bénéficier de votre expérience ce domaine, notamment pour vous demander votre regard:

 –  sur les questions principales à développer dans un tel rapport

 – l'existence et l'efficacité d'un réseau d'associations, et l'existence ou non d'une collaboration avec les autorités locales et nationales

 – votre analyse de l'état des droits de la femme en France, ce qui existe, ce qui manque, etc.

- Quelles stratégies à mettre en place pour "changer les mentalités"  en France sur la question des femmes, et quelles propositions concrètes pour prévenir et répondre aux violences faites aux femmes en France

Pouvez-vous si possible me contacter soit par téléphone soit par email pour discuter d'une possible entrevue, ou convenir d'un entretien téléphonique.

En vous remerciant d'avance pour votre aide et votre attention,

 

Cordialement,

Prune de Montvalon

Chercheuse sur les violences faites aux femmes en France

Amnesty International section française

76 bd de la Villette. 75 940 Paris cedex 19

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Notes de bas de page
1 Ayant récemment retrouvé cette lettre dans mes archives, j’ai décidé de la publier. En effet, ces ébauches de critiques – bien qu’insuffisantes – se sont effectivement révélées dans leurs conséquences politiques d’une extrême gravité. J’espère bientôt expliciter, démontrer cette assertion.  

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