Domination masculine. Patriarcat
 Marie-Victoire Louis

Des « intellectuels » [médiatiques] ? Non

date de rédaction : 25/05/2009
date de publication : 29/09/2009
mise en ligne : 29/09/2009
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25 mai 2009

L’un1 dit : Revenons à Keynes, l’autre dit : Marx avait tout prédit
L’un dit : Tocqueville est nôtre, l’autre dit : Sartre s’est toujours trompé
L’un dit : Nietzsche est le plus grand, l’autre dit : Platon n’a pas été dépassé
L’un dit : Bourdieu est le penseur du social, l’autre dit : N’oubliez pas Foucault


L’un dit : Augmentons les biens, l’autre dit : Diminuons les besoins
L’un dit : Tout est la faute du profit, l’autre dit : Moralisons les règles du jeu
L‘un dit : La bourse regagne du terrain, l’autre dit : Le micro-crédit, c’est l’avenir
L’un dit : La crise est systémique, l’autre dit : La civilisation est planétaire


L’un dit : La gauche est morte, l’autre dit : La riposte s’organise
L'un dit : Il faut parler du peuple, l’autre dit : Il faut faire de l’humain
L’un dit : La classe ouvrière est condamnée, l’autre dit : Repensons le socialisme
L’un dit : Le politique est impuissant, l’autre dit : Revalorisons les plaisirs simples


L’un dit : Soyons réalistes, l’autre dit : Ayons le courage des utopies
L’un dit : L’avenir sera écologique, l’autre dit : Tout ça n’est que subterfuge
L’un dit : Nous sommes tous complices, l’autre dit : La société est responsable
L’un dit : La valeur n’est que dans le travail, l’autre dit : Cultivons notre jardin


L’un dit : Luttons contre les tabous, l’autre dit : Non, contre l’hypocrisie
L’un dit : Dénonçons les coupables, l’autre dit : Comprenons les mécanismes
L’un dit : Les conspirationnistes mentent, l’autre dit : Halte au délire sécuritaire
L’un dit : L’information est un mythe, l’autre dit : Vive la cyber-démocratie


L’un dit : Défendons les droits de la défense, l’autre dit : C’est le temps des victimes
L’un dit : Relisons la chute de l’empire Romain, l’autre dit: La révolution est nécessaire
L’un dit : Le communautarisme, c’est l’ennemi, l’autre dit : Croyons à l’égalité des chances
L’un dit : Oui aux droits de l’homme, l’autre dit : Sauvons les valeurs de la République

L’un dit : Qui sommes-nous ? L’autre dit : Les intellectuels, pour quoi faire ?...

Et, en sus : Je suis un militant, je reste malgré tout optimiste, j’ai le sens de l’État, je me suis fait tout seul, je n’ai pas été vraiment compris, j’adore la musique classique, ma vie n’a pas été facile, je dois tant à ma mère, je suis curieux de tout, j’ai vécu en banlieue, je travaille comme un fou, j’ai des périodes à vide, j’adore la bonne chair, le succès est frelaté, mon père n’était pas un héros, je n’ai pas peur de la mort, j’ai eu raison avant les autres, mon prochain livre sort bientôt, ma femme m’a tant aidé, j’ai connu X, Y, Z, si ma vie était à refaire...

J’ai été, je suis, je serai...2

Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont rarement [eu] tort.

Qui plus est, ils ne semblent pas être interpellés outre mesure du fait de cumuler tant de statuts et de fonctions et que tant de lieux d’expressions leur soient si généreusement ouverts, pas plus que du fait que chacune de leurs interventions soit autant de temps de parole et de pensée retirés à 99,999...% de la population.

Et ce sont les mêmes que nous devons écouter [il est difficile de ne pas les entendre] parler de « démocratie », de « terrorisme », de « liberté [de la presse] », d’« antiracisme », de « socialisme », d’« écologie », de « morale », de « conscience » ...

Des « intellectuels »3 [médiatiques]? Non. Des hommes4, «porte-paroles astucieux des préjugés »5 (du monde des dominants), auxquels des médias - qui les reconnaît comme siens - confèrent le quasi monopole de la parole.

Par ailleurs – et ceci a à voir avec ce qui précède – aucun d’entre eux semble n’avoir jamais entendu parler du patriarcat, ni de la domination masculine. Aucun d’entre eux n’a, semble t-il, pensé, par exemple, à s’interroger sur le fait que la crise actuelle du capitalisme trouve ses causes dans et a des effets sur la division sexuelle du travail et du pouvoir et, plus précisément, sur les conditions de vie et de mort sur les femmes du monde entier.
Trois milliards et demi d’êtres humains : une broutille...

Soyons juste: Il est un sujet qui recueille leur tendre sollicitude, qui provoque leurs protestations indignées, c’est celui qui concerne les droits - bafoués - des femmes musulmanes. Mais que leur solidarité affirmée concerne d’abord et avant tout ces femmes dans des pays occupés par des forces étrangères6 impérialistes, non musulmanes, lesquelles n’y ont apporté que le chaos, les haines, les oppositions religieuses, les attentats, les destructions massives, les guerres, les crimes est, pour eux, politiquement hors sujet7. Quant à la critique des législations des pays qui institutionnalisent ces oppressions, il n’en est pas non plus question : il faudrait, en effet, dénoncer les Etats qui les ont promulgués et les religions qui les légitiment.
Pas vraiment téméraires...

Mais que faisons-nous,
- nous qui constatons [il est difficile en effet de leur échapper] tous les jours, leurs egos démesurés, leur morgue, leur suffisance, leurs contradictions, leur mépris, leurs confusions, leurs revirements, leur double, triple, quadruple langage, nous qui devons écouter leurs « leçons » et, si souvent, subir leur grossièreté, dès lors qu’il est question « des femmes »...
- nous qui voyons si clairement que, par-delà leurs faux antagonismes, leurs querelles de commande, le seul lien qui vraiment, profondément, les unit, c’est leur volonté de garder leur pouvoir sans être remis en cause, a fortiori par des femmes...
- nous qui sommes confrontées à leurs incessantes déformations de tout ce qui, de près ou de loin, peut rappeler aux femmes ce qui les lie - nécessairement - au féminisme, comme à leurs silences abyssaux sur tous les sujets, fondamentaux, vitaux, pour les femmes?
Pas grand’chose...

Et pourtant, ce sont les mêmes qui osent mépriser les femmes, attaquer les féministes - jamais loyalement, face à elles -, eux qui seraient incapables de répondre à la moindre de leurs critiques, le jour où celles-ci pourront - enfin - inverser les rôles.
Mais ils n’auraient pas le courage de cette confrontation.
Car ils savent, plus ou moins consciemment, que celles-ci, du moins dans la meilleure des hypothèses :
* ne dissocieraient pas leur personne, leur vie, leurs idées de leurs rapports aux ‘autres’ et notamment aux femmes
* aborderaient des sujets sur lesquels ils n’ont - et ne veulent - avoir aucune compétence. Notons que le bon sens qui, peut être, pourrait les aider à dire moins de bêtises leur devient alors singulièrement absent.
Ces remises en causes exigeraient, en sus, pour les plus honnêtes, des interrogations concernant les avantages, qu’en tant qu’hommes, ils bénéficient depuis si longtemps8.


Que ce serait difficile !
Que faudrait-il, en effet, qu’ils fassent ?
Tout simplement qu’ils [se] pensent « homme[s] », c’est-à-dire qu’ils pensent que leur sexe, en l’occurrence, mâle, constitué depuis toujours comme identifiant politique - occidental, qui plus est - a à voir avec l’[eur] analyse du monde.
Avec la pensée donc.


Il faudrait alors reconnaître que la pensée est patriarcale depuis la première expression du premier des penseurs.
Et en tirer les conséquences.
A savoir que la pensée non féministe est une pensée de la domination.

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Notes de bas de page

1  L’une aussi, quelques fois, mais si rarement. Et surtout, si peu différentes, car si nécessairement solidaires d’eux.

2  Je pourrais continuer, mais l’intérêt de l’exercice a ses limites...

3  Ce mot peut aisément être élargi dans sa portée et dans sa signification, et peut donc concerner les politiques, les chercheurs, les économistes, les sociologues, les journalistes, les hommes de loi, de ‘culture’, les patrons, les syndicalistes...

4  Et quelques femmes. Cf. plus bas...

5  (à propos des philosophes) : Nietszche, Par delà le bien et le mal. Hachette Littérature. 267 p. 2007. p. 33

6  Françaises, bien sûr, incluses.

7  Il serait cependant intéressant, pour nuancer ce constat, de comparer les ‘analyses’ concernant les femmes Afghanes et celles concernant les femmes Palestiniennes.

8  En attendant, pour tenter de masquer l’évidence : s’ils parlent sans les femmes, cela signifie sans conteste qu’ils parlent contre elles, pour tenter de colmater des quasi-monopoles masculins devenus par trop visibles, ils permettent, à doses homéopathiques, à quelques rares femmes d’atteindre leur Olympe, d’entrer dans leur Panthéon, les autorisant, dès lors, à devenir elles aussi – des « intellectuel-les » [médiatiques]. En attendant qu’ils les déclarent personna non grata : entrées par leur faveur, elles disparaissent selon leur bon vouloir – et/ou qu’elles en aient assez d’eux.


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