Violences des hommes à l’encontre des femmes
 Marie-Victoire Louis

Le procès de l'assassinat de Madame Cornulier par son mari. 1901

"Cette violence dont nous ne voulons plus", Violences conjugales, n°10. Juin 1990, p. 31 à 35

date de rédaction : 02/03/1990
date de publication : 01/06/1990
mise en ligne : 22/09/2009
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En 1883, M. de Cornulier épouse Melle Pineau de Viennay, âgée de 19 ans. Celle-ci "lui apportait une fortune assez considérable."1 En 1898, une séparation "aux torts réciproques" est prononcée. Le jugement établissait en effet "à la charge du mari des sévices graves envers sa femme et des faits d'immoralité à la charge de Madame de Cornulier, des injures et des voies de fait, des relations suspectes avec un officier de la garnison d'Angers et surtout des faits multiples d'où résultait, pour le Tribunal, la conviction qu'elle avait entretenu des relations coupables avec M. Leroux" (avoué chargé de la liquidation de la communauté).

Les deux parties font appel en Août 1890.

La Cour confirme le jugement sur la séparation de corps en adoptant les motifs des premiers juges à l'égard des faits reprochés au mari, mais en les atténuant en ce qui concerne l'épouse. La Cour écartait en effet "les détails trop significatifs indiqués par les dépositions suspectes des domestiques d'hôtel" et retenait seulement les agissements de nature à "autoriser les soupçons les plus offensants pour l'honneur marital".

Enfin, "tenant compte des soins dévoués que la comtesse n'avait cessé de prodiguer à ses trois enfants", elle lui en attribuait, dans le jugement de séparation, la garde.

Cette décision "apparaît avoir exaspéré M. de Cornulier"... en raison notamment "des conséquences défavorables à ses intérêts pécuniaires qu'elle entraînait". Sur les 40.000 Frs de rente qu'il touchait jusqu'alors, il ne lui était plus versé que 1.700 Frs.
"Dès lors, obsédé par l'idée d'obtenir la modification de cette sentence", il exerce, toujours armé, une surveillance incessante autour de la maison de M. Leroux chez lequel son ex-femme se rendait "deux à trois fois par semaine et n'y restait que peu de temps - un quart d'heure environ - accompagnée parfois de son père ou de ses enfants."

Après plusieurs jours de surveillance, il la suit dans l'immeuble de M. Leroux, tire sur elle, à bout portant, à moins d'un mètre de distance, trois coups de revolver. D'après les témoins, il ne manifesta aucune émotion. Il dit à sa femme mourante : "Oh ma pauvre femme, demande pardon à Dieu, moi je te pardonne".

Celui-ci prétendit qu'il avait entendu au moment où Madame de Cornulier quittait M. Leroux "échanger un baiser et des paroles d'amour", ce qui fut formellement démenti par la concierge qui avait entendu distinctement la phrase : "Au revoir, Madame".

Lors du procès vinrent témoigner en faveur de l'accusé, des témoins ancillaires que l'avocat général considéra comme "subornés" et ce, avec d'autant plus d'aisance que M. de Cornulier avait, selon son épouse, "des relations avec toutes ses bonnes".

L'avocat général évoqua au début de sa plaidoirie le vieux proverbe : "Les morts ont toujours tort" pour terminer par la question suivante: "M. de Cornulier a-t-il vengé son honneur? Non, il a assassiné sa femme. Le caractère passionnel d'un crime n'est pas un talisman qui excuse"2

Maître Robert, avocat de l'accusé, réfuta dans sa plaidoirie l'argument selon lequel les jurés n'auraient pu entendre que "des relents d'office", eu égard aux témoignages "de personnes honorables, officiers généraux et amis de l'accusé".

Toute son argumentation visa à laver son client de toute logique d'intérêt : "Qu'importe l'argent dans une affaire où tout est pour l'honneur", à jouer de la fibre paternelle pour lui éviter la condamnation: "Si vous condamnez cet homme, il faudra dire à ses trois enfants que leur père est allé au bagne... Il y a eu "assez de victimes” , mais surtout à porter tout l'opprobre sur la moralité de l'épouse morte. "Madame de Cornulier est une femme, une mère et une victime. Cette triple auréole lui donne droit à notre respect, mais, il faut cependant parler de sa moralité".

De fait, aucune preuve de ses relations adultères ne dépassa le stade de la simple suspicion.

M. de Cornulier fut acquitté sous les applaudissements du public. "Merci, MM les jurés pour mes enfants" s'écria M. de Cornulier, les larmes dans la voix.

La Gazette des tribunaux considérait pour sa part que "toute cette publicité (avait déjà été pour lui) une expiation". 3

***

Le 28 avril 1901, le journal féministe La Fronde dirigé par Marguerite Durand publie un article, signé Andrée Téry intitulé : L'hominisme à la cour d'assises remarquable analyse de la logique mise en œuvre dans ce procès.
Le voici :  

Quelle fut, dans l'affaire Cornulier, la véritable accusée ?
La victime.
Il ne s'agit pas de savoir si M. Cornulier a froidement, lâchement assassiné sa femme, mais si sa femme l'a trompé.
C'est l'ombre de la malheureuse qui comparaît devant la cour d'assises.

Oui ou non fut-elle "coupable" ?
Pour salir cette morte, on a ramassé tous les racontars de province, tous les potins de cuisine, d'écurie, d'antichambre, de sacristie et d'hôtels meublés. Madame de Cornulier a-t-elle été violée ou violentée par M de P...? A-t-elle toléré les familiarités d'un chef de rayon ? A-t-elle embrassé M. Leroux ? Qu'est-elle venu faire à l'hôtel St Georges ou à l'hôtel Louvois ? Oui ou non a-t-elle trompé son mari ? C'est là le point capital.

Ce qui intéresse la justice, ce n'est pas de compter les coups de revolver, mais les baisers que reçut l'épouse. Et si les baisers furent illégitimes, les coups de revolver sont conformes à la "loi de l'homme".

Ce ne sont pas des hommes qui jugent un assassin ; ce sont des hommes qui jugent une femme adultère.

Et, quel que soit leur rôle dans cette affaire, tous ces hommes, avocat, président, jurés, témoins, auditeurs, d'instinct, par je ne sais quel obscur sentiment de solidarité masculine, se trouvent d'accord pour chercher, dans la "faute possible" de l'épouse, une circonstance atténuante au crime de l'époux.

L'acte de l'accusation posa l'unique problème qui fut discuté au cours des débats : "L'accusé, tout en manifestant un tardif regret de son crime a tenté de nier l'intention homicide et la préméditation ; il a prétendu qu'il n'était venu dans la maison de Leroux qu'en vue de provoquer un scandale qui aurait aminé la démonstration des relations adultères de la comtesse avec celui-ci ; mais que les entendant au moment où ils prenaient congé, échanger un baiser et des paroles d'amour, il avait tiré dans un moment d'affolement, sans viser, et sans se rendre compte au juste ce qu'il faisait... "

On ne se demande pas simplement : "Cet homme a-t-il tué sa femme ? Il n'y avait pas besoin de discuter trois jours durant pour le savoir, ni pour savoir qu'il y avait eu préméditation, guet-apens et quel est, d'après le code, le châtiment de l'homicide volontaire.

On s'est demandé ceci : "Cornulier avait-il le droit de tuer sa femme ? "

Depuis trois ou quatre ans qu'elle vit séparée de son mari de par la loi, Madame de Cornulier a t-elle commis le crime d'aimer un autre homme ?

C'est là toute la question.

Pour ce qui est de l'avocat, je n'ai rien à dire. Il avait mission de défendre son client par tous les moyens ; il devait par devoir professionnel, exploiter le préjugé monstrueux qui excuse le meurtre de la femme adultère. Ses précisions et ses questions, pour indiscrètes et tendancieuses qu'elles soient, sont prévues et naturelles ; il est dans son rôle, il fait son métier.

Par contre, l'altitude du Président est plus que surprenante. Que sont devenues les traditions de la Cour d'assises ? D'ordinaire, surtout quand il s'agit de pauvres diables, ces messieurs de la Cour, ont coutume de traiter les prévenus en coupables. Ils les menacent, les accablent, les terrorisent. Le plus souvent, leur interrogatoire dégénère en réquisitoire, et quand ils lèvent le bras vers l'accusé, leur manche rouge a la forme triangulaire du couperet de la guillotine...

Ici, rien de pareil. L'interrogatoire est dirigé contre la victime.

Avec une étrange complaisance, le président presse de questions cochers, femmes de chambre et cuisinières, s'attarde aux scènes graveleuses, insiste, exige les détails les plus infimes et les plus intimes, s'intéresse au déballage des draps de lits, des chaussettes et des chemises lilas, s'acharne à prouver la "faute" de la morte.

Écoutez plutôt ce dialogue :
Le chef de rayon du Bon Marché :  
- Je n'ai jamais essayé (les vêtements de) Madame de Cornulier qu'en présence de l'essayeuse.
Le président, avec un sourire
- Alors, vous n'avez pas donné la petite tape ?

Et encore :
Le président, à la tenancière de l'hôtel St Georges :
- Combien de temps Mme de Cornulier et M. Leroux sont-ils restés dans la chambre ?  
Réponse : - Environ une heure et demie.
Le président : - Le lit était-il défait ?
Réponse :
- Non.

Ce n'est pas assez de l'hôtel St Georges. Passons à l'hôtel Louvois ou Madame de Cornulier et un personnage mystérieux qu'on croit être M. Leroux, occupaient deux chambres contiguës.
Le président : - Les portes de communication avaient-elles été déverrouillées ?..
La concierge : - Oh, sur ce point-là, permettez-moi de me retrancher derrière le secret professionnel...
Bravo ! Madame la concierge. C'est presque une leçon de tact et de dignité que vous avez donnée là au président du tribunal.

"De quelle couleur était la chemise de Madame de Cornulier ?" demande plus loin le même Président.

N'est-ce pas odieux, ce questionnaire, ces sous-entendus grivois, ces sourires équivoques, ce déshabillage d'un cadavre aux vêtements ensanglantés ?

Non moins significatives, les questions des jurés. Eux aussi n'ont qu'une préoccupation, et il faut reconnaître qu'on a tout fait pour ne pas leur en laisser d'autres: " Madame de Cornulier est-elle coupable ?" Tous ceux qui étudièrent la courte psychologie du juré s'accordent à dire, qu'indulgent jusqu'à la faiblesse pour certains crimes, il est impitoyable dès qu'il s'agit d'une atteinte à la propriété.

Or, selon la formule séculaire, inscrite dans le crâne des douze bourgeois qui siègent à la Cour d'assises, la femme est la chose de l'homme. Elle vole son époux quand elle se donne à un autre ; et de même que vous avez le droit strict d'abattre le malfaiteur qui en veut à votre montre ou à votre bourse, n'avez-vous pas le droit de massacrer la femme qui vous "prend" votre honneur ? Car, non seulement le mari est volé, mais il est déshonoré ; non seulement, il est déshonoré, mais c'est là le plus grave, il est ridicule. Il ne peut cesser d'être ridicule que pour devenir tragique. Le droit de propriété, le sentiment de l'honneur, la crainte du ridicule, c'est plus qu'il n'en faut pour justifier l'effusion du sang.

C'est un Général, comme de juste, qui a prononcé le mot de la situation, le mot "nature" : "Quand j'ai appris l'horrible crime qu'avait commis Cornulier, a déclaré le Général Fayet, j'ai pensé qu'un tel acte lie pouvait être du qu'à un mobile honorable".

Donc peu importe que Cornulier ait eu vingt maîtresses, peu importe qu'il ait cent fois injurié, brutalisé sa femme, peu importe qu'après avoir eu douze ans durant la certitude d'être trompé, il ait cru devoir dans un accès de jalousie tardive et calculée pour "venger son honneur", peu importe qu'il ait prémédité son crime.

Si le chef de rayon a donné la "petite tape", si on a entendu le baiser de M. Leroux, si le lit a été défait et la porte entrebaîllée, il n'y a plus de doute possible, M. de Cornulier est innocent. Il devient sympathique. On l'acclame... Sa femme avait un amant : "Tue-la ! "
Il l'a tuée. Tout est bien.

Et (l'on découvre) un "motif honorable" à "l'horrible crime".

Ce n'est rien, c'est une femme qu'on supprime !

Allez-y, Messieurs !

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Notes de bas de page
1 Toutes les citations proviennent de la Gazette des Tribunaux, 26,27,28 avril 1901.
2 Lors d'un autre procès d'assises en 1897,1'avocal général avait déclaré : "La passion ne saurait être une excuse, elle se trouve dans tous le crimes quels qu'ils soient et ne peut faire échec à ce principe, aujourd'hui consacré par tant de luttes, que la personne humaine est libre dan son coeur, dans son corps et dans sa personne." La Gazette des tribunaux. 31 janvier 1897.
3 Des "arguments" identiques ont été repris lors du procès de Didier Calmels en mars 1990 condamné à 6 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme.

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