Travail des femmes
 Marie-Victoire Louis  *

Femmes et créations d'entreprises

Revue française des affaires sociales
40 ème année. N ° 3. Juillet-Septembre 1986
p. 121 à 146

date de rédaction : 01/06/1986
date de publication : 01/09/1986
mise en ligne : 22/09/2009
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Qu'y a-t-il de commun entre une maison d'édition, une entreprise de micro-informatique, une coopérative ouvrière de fabrication de pull-overs, un salon de coiffure ? Ni en termes de produits ou de services, ni en termes de marché, de structure juridique, d'origine du capital ou de nombre de salarié-es, à priori, rien ne relie entre elles ces entreprises.

Et pourtant, lorsque l'on apprend que celles-ci sont créées ou gérées par des femmes, on fait des livres, des articles, voire un colloque. 1

Cela signifierait donc qu'au-delà des différences, ces initiatives seraient porteuses d'une spécificité et de caractéristiques communes.
Sans préjuger d'une telle réponse - si tant est que celle-ci puisse être clairement donnée - il est par contre possible de tenter de poser le problème à l'intérieur d'un constat relativement prosaïque :
- Le sexe n'est pas en lui-même le critère de regroupement qui justifierait d'être seul pris en compte;
- Nier toute différenciation entre les initiatives locales de création d'emploi (I.L.E,) 2, entreprises créées par des femmes, et celles créées par des hommes, serait absurde et interdirait toute réflexion permettant d'expliquer notamment les différences en défaveur des premières en termes de nombre, de taille, de profit) que l'on constate sur le plan statistique.

En France par exemple, en 1983, seules 18,6 % de femmes ont bénéficié de l'aide financière instituée par la loi du 22 décembre 1980 en faveur des salarié-es privée-es d'emploi qui créent une entreprise, alors que les femmes constituent 48 % de la population des chômeurs. Et le montant de l'aide est d'environ 40 % supérieur en moyenne en faveur des hommes.
De même, la prime à la création d'emploi dans l'artisanat, instituée par le décret du 17 février 1983 n'a concerné que 15,7 % de femmes.

Dans la mesure où nous pouvons constater l'existence de plusieurs générations dans le processus de création d'I.L.E. et d'entreprises par les femmes, il nous paraît important de resituer les actrices de ce que l'on peut appeler une ébauche de mouvement social à l'intérieur des courants et dans le cadre des rapports sociaux et politiques qui les ont portés.

Ce texte emprunte une démarche empirique de type sociologique et s'efforce d'apporter des éléments de réponse aux questions suivantes :
- Quelles sont les entreprises de femmes ?
- Quels sont les problèmes qui se posent à elles ?
- En quoi sont-ils spécifiques ?

À travers la description de la diversité de ces processus de création et donc de situations, on tentera de poser, au plus près de la réalité, le niveau et la nature des problèmes auxquels sont confrontées ces femmes.

On proposera donc une typologie de ces initiatives, qu'il ne faudrait pas appréhender comme une volonté d'enfermement théorique d'une réalité infiniment plus complexe et plus contradictoire, mais comme une tentative de construction d'" idéaux types" , qui permet de dégager les clés les plus pertinentes de lecture d'une réalité sociale.

En ce sens, cette démarche s'oppose à une logique de "groupes cibles" selon laquelle les femmes seraient un "objet" spécifique de politique économique et sociale. Et ce pour trois raisons :

- Cette problématique induite une confusion. Lorsqu'on parle des femmes, parle-t-on d'elles comme « réserve de main-d’œuvre », comme « potentiel d'épargne », comme « catégorie sous-payée et sous-qualifiée » comme « consommatrices », comme « mères et épouses », comme « salariées », ou comme « femmes en lutte pour leur égalité avec les hommes... ou pour leur différence » ?

- Elle suppose - dans une interrogation féministe - une unité qui n'a de fondement que sur la base d'une oppression commune. Dans une stratégie offensive de création d'emploi par les femmes, l'ambiguïté apparaît ici comme d'autant plus forte.  

- Enfin, dans une logique de "groupe-cible" - outre le fait que les femmes sont dès lors nécessairement concurrentes entre elles - on se trouve confronté au problème d'une hiérarchie et donc du choix entre plusieurs politiques. Or, selon cette logique, pourquoi et selon quels critères privilégier tel groupe-cible plutôt que tel autre ?

Il est en effet souvent difficile de distinguer clairement ce qui leur incombe spécifiquement, parce qu'elles sont femmes.

Par exemple: lorsqu'une femme voulant créer une coopérative de fabrication de pull-overs se voit refuser un prêt par un banquier, ce refus s'explique-t-il :
- Parce que le banquier est misogyne et ne fait à priori aucune confiance aux capacités de création et de gestion des femmes ?
- Parce que la structure coopérative qui est le support de cette création lui est peu familière et dérange ses habitudes ?
- Parce que le capital de départ est jugé insuffisant et qu'il refuse les biens communs propres à cette femme et à son garant ?
- Ou bien parce qu'il estime que ce marché est saturé ou trop étroit ?

On peut constater par ailleurs assez clairement que les différences entre ces initiatives sont importantes puis quelles vont, d'une volonté de « stratégie de rupture d'avec le patriarcat» avec une analyse de ces initiatives en tant qu'elles permettent de révéler « des gisements de productivité» dont les femmes seraient porteuses.

Les jugements portés par les femmes elles-mêmes sur leurs potentialités et leurs difficultés sont eux-mêmes très tranchés.

Citons deux appréciations opposées :

- « Honnêtement, je crois que l'on a tout contre nous, tout, exactement comme chaque femme qui essaie de s'en sortir à titre individuel, exactement comme les différents mouvements de femmes comme il peut en exister à travers le monde, mais encore plus comme tout chef d'entreprise qui, à l'heure actuelle, essaie, malgré la crise, de fonder une entreprise.  Pourquoi est-ce que l'on continue ? Parce qu'on se dit simplement, comme certains mouvements de libération : quand on a si peu d'armes entre les mains, si on a quand même envie de continuer, cela veut dire que l'on croit à ce que l'on fait et que l'on compte à la limite sur l'imagination, sur la volonté, pour trouver une stratégie qui, malgré tous les obstacles, tienne la rampe et permette de renverser un rapport de force aussi nettement défavorable » (Directrice d'une agence de femmes, Paris 1984).

- " Les femmes entrepreneurs sont aussi diverses que les paysages américains. il en existe de toutes les tailles, de toutes les races, de tous les âges et milieux sociaux; dans tous les types d'activité imaginables et même dans certains où jamais on n'aurait pu l'envisager. Nos entreprises se développent et notre nombre  se  multiplie.
Contrairement à ce que pense l'opinion, les femmes sont extraordinaires en affaires.
Nous sommes débordantes de créativité, d'ingénuité, de courage et de volonté de réussir.
Nous sommes énergiques et travailleuses.
Nous espérons et croyons en nous-mêmes et dans la joie de vivre, de travailler, d'entreprendre. Notre temps et notre énergie sont sans cesse sollicités et nous obtenons des résultats.
Nous portons le renouveau actuel des petites entreprises dans notre société.
Nous créons des emplois, du capital, des ressources fiscales, des biens et des services, de nouveaux modes de gestion et d'appréhension des problèmes des gens, tout en apprenant à faire du profit. Nous sommes les nouveaux talents d'une économie revitalisée et nous devons apprendre à nous apprécier nous-mêmes et à apprécier notre place, notre valeur et notre force.»
(Présidente de Women Entrepreneur, n° l, hiver 1984. Bulletin trimestriel de l'association pour le développement économique des femmes américaines).

Par ce type d'analyse, nous avons aussi voulu éviter un double écueil:
- D'une analyse misérabiliste qui, sous couvert d'une «compréhension» de la « psychologie féminine» enferme toutes les femmes dans une condition passéiste - à laquelle beaucoup d'entre elles veulent justement échapper - et qui justifie dès lors à priori tous les échecs ou toutes les prises de pouvoir;

- D'une analyse par trop volontariste, largement mythique, selon laquelle les femmes pourraient, sur la base d'un autre rapport au travail - qui leur serait propre - changer la nature des rapports sociaux dans l'entreprise comme sa finalité même, tout en leur permettant d'inventer pour elles-mêmes un nouveau mode de vie.

La situation des femmes créatrices reflète largement la position de femmes sur le marché de l'emploi, et il ne saurait être question, au nom d'un regard propre qui serait celui des femmes, d'oublier les contraint! économiques comme le prix à payer - pour tous - d'un tel risque : celui de la création d'emplois.

Celle-ci a été construite autour de cinq pôles :
- La nature de l'environnement socio-économique et le processus de création
- La nature et la répartition du capital
- L'organisation du travail
- Le marché
- Les problèmes de la formation.

Chaque fois que possible, j'ai tenté de situer la spécificité des femmes tant au niveau de fonctionnement interne que de l'environnement dans lequel celles-ci doivent s'installer - lorsqu'elles ne doivent l'affronter !

1. Entreprises de femmes liées à une reprise de la production: salariat féminin aux coopératives (d') ouvrières
ou : " Comment pouvoir de femmes, né d'une lutte, ne débouche pas toujours sur le contrôle du pouvoir dans l'entreprise par les femmes".

2. Entreprises féministes: d'une lutte et d'une solidarité femmes à la recherche de débouchés
ou : "Comment une volonté de remise en cause des rapports sociaux entre les sexes s'avère souvent contradictoire avec les lois du marché".

3. Entreprises dont le capital est contrôlé par des femmes : de l'affirmation de l'égalité à la volonté d'entreprendre
ou : " La pénétration des femmes dans le secteur marchand peut-elle modifier la division sexuelle du pouvoir ? "

4. Entreprises de femmes à destination de femmes dites « actives» ou sans emploi : du service social à la rentabilisation du travail féminin non marchand
ou : "Existe-t-il une convergence d'intérêts entre initiatives publiques et privées et les initiatives de femmes chômeuses ?

L'environnement socio-économique. Il s'agit là d'une création d'entreprises par les femmes dans le cadre duquel le sexe des créatrices apparaît comme moins déterminant que ne le sont les conditions de cette création : celles d'une logique de défense de l'emploi à la suite d'un licenciement collectif ou d'une fermeture totale de l'usine en vue du redémarrage par les salarié-es de l'outil de production.

Il s'agit donc d'entreprises - P.M.E. le plus souvent - créées par des femmes, parce que la majorité, sinon la totalité, de la force de travail est composée de femmes. Ce sont donc des ouvrières (mais aussi, dans une moindre mesure, des employées, des cadres) qui, attachées à leur salaire comme à leur entreprise, affirment, du fait de leur compétence propre, d'une dynamique de lutte en raison d'une solidarité ouvrière, leur volonté de continuer ou de reprendre la production. Et qui affirment, ici, en actes, leur droit au travail.
Dès lors, cette exigence déclenche une dynamique de création d'entreprises afin de se substituer au chef d'entreprise défaillant.

Mais entre ce refus de s'avouer vaincu-es et d'accepter le statu quo et la décision de création d'une nouvelle entreprise, sur les ruines de l'ancienne, il existe le plus souvent une occupation d'usine qui permet aux travailleuses de se connaître, de poser les problèmes et a l'idée puis à la décision d'entreprendre les démarches, le temps de mûrir et de s'affirmer.

Si, depuis que le mouvement ouvrier existe, il y a toujours eu des tentatives des salariés pour échapper à la subordination du salariat et tenter de s'organiser en petites unités contrôlées par eux, de même qu'il y a toujours eu des utopistes pour proposer d'autres rapports de travail (Owen, Proudhon, Fourier, etc.), il est par contre relativement nouveau 4 que ces initiatives émanent d'ouvrières et situent les femmes comme sujets centraux? Et non plus comme éternels seconds rôles, souvent si secondaires qu'ils finissent par disparaître de la scène même.

Ce phénomène, qui fut particulièrement marquant au début des années 70, s'explique sans doute par une double convergence : celle de la multiplication de la fermeture d'entreprises au cours de cette décennie, qui a obligé les travailleur-euses à penser des solutions alternatives au rôle traditionnel qui leur avait historiquement été assigné, et celle de l'importance de la croissance numérique du salariat féminin au cours de ces années.

On peut sans doute expliquer ainsi qu'il s'agit le plus souvent de petites entreprises (les plus fortes « utilisatrices » du travail féminin) situées dans des secteurs traditionnels ayant mal supporté le choc de la concurrence internationale (textile..)

Il existe ici deux cas de figure :

- Il peut s'agir d'entreprise de type industriel dans laquelle les ouvrières n'avaient, de par l'organisation de la formation et du travail, aucune qualification spécifique. Leur seul capital de départ est symbolique ; c'est surtout leur refus d'accepter leur licenciement et leur exclusion du marché du travail ;

- Il peut s'agir d'entreprises de type artisanal dans lesquelles les ouvrières « découvrent » qu'elles possèdent une compétence et une qualification qu'elles peuvent, avec une très forte volonté et un capital de départ à trouver, immédiatement mettre en oeuvre.

« On avait toutes un minimum de trente années d'expérience dans la même entreprise et on a été licenciées un beau jour.
Aussi, on ne voulait pas s'avouer vaincues parce qu'on avait beaucoup d'expérience et qu'on aimait notre métier, Il y a eu un conflit qui a duré quatre mois.
On ne voulait pas laisser tomber mais on n'avait ni argent, ni local, ni four, on avait juste le savoir-faire. En fait on faisait tellement bien notre travail que l'affaire marchait toute seule.
Le patron ne connaissait rien au problème : il ne savait même pas si une pièce était cuite ou pas.
On a décidé de créer une coopérative. »
(Des faïencières ayan créé une S.C.O.P., 1984).

Ces initiatives peuvent d'ailleurs être soutenues par les syndicats et / ou les autorités régionales ou locales, mais seulement après une période souvent trop longue : de nombreux projets avortent d'ailleurs avant terme de ce fait, car il s'agit pour elles avant tout de convaincre des interlocuteurs souvent plus suspicieux ou indifférents qu'hostiles, de leur volonté souvent acharnée de continuer la production, comme de la viabilité de leur projet.

La dynamique s'oriente généralement vers la création de coopératives, à moins qu'un nouvel employeur, souvent plus attiré par l'appât des aides et des primes que par la croyance en la viabilité du projet n'accepte de reprendre une entreprise en lutte.

Le capital de départ est pratiquement, par définition, nul, lorsqu n'est pas hypothéqué par un passif. Aussi celui-ci est-il généralement fourni par la contribution de ses membres, c'est-à-dire par la mise en commun de primes de licenciement (lorsqu'elles ont pu être versées) d'indemnités de chômage, ainsi que grâce à une solidarité de type soutien militant (ventes « sauvages », fêtes de solidarité, etc.).

Sans en faire une pratique courante, certaines femmes prennent en compte le statut matrimonial pour définir une égalité quant au salaire, entre celles qui sont mariées et qui peuvent, pour un temps, s'appuyer sur un second revenu, et les célibataires.

Des aides publiques à la création peuvent ainsi souvent aider au redémarrage tandis que le soutien des autorités locales peut s'avérer aussi extrêmement décisif.

L'organisation du travail est ici un enjeu majeur.
En effet, une dynamique de lutte et de reprise d'activité déclenche généralement une remise en cause de la division traditionnelle du travail : les ouvrières revendiquent une polyvalence, une recomposition des tâches, un accès à la qualification, dont elles ont été privées.

Il apparaît dès lors quasi nécessairement une contradiction entre ces exigences et la nécessité, pour compenser les handicaps du démarrage, de travailler plus et plus efficacement. Il y a donc une dialectique permanente que connaissent toutes les coopératives d'ailleurs, entre la volonté de travailler autrement et la nécessité de travailler plus.

Le problème de la formation est double, c'est celui de la gestion collective qui exige une responsabilisation de chacun-e, comme un temps énorme passé à la discussion ; mais c'est aussi celle de la gestion courante, de la comptabilité, de l'administration, des relations extérieures avec les clients, les fournisseurs, les banques.

Dans les deux cas, l'apprentissage est le plus souvent effectué sur le tas, d'une part parce que les moyens financiers permettent rarement de se séparer temporairement d'une personne pour l'envoyer en formation, d'autre part parce que les structures de formation s'avèrent le plus souvent doublement inadaptées, tant en ce qui concerne le public des femmes entrepreneuses que le public des coopératives.
Par ailleurs, il s'agit essentiellement ici d'apprendre non pas à produire mais à vendre sur la base d'une analyse de coûts réels, et de s'adapter à la demande, voire même de la susciter.

Ce que tous et toutes reconnaissent, c'est que les résultats - cette expérience procure une formation qu'aucune pédagogie ne peut remplacer.

Le marché dépend étroitement des problèmes liés aux conditions de création de la coopérative.
Soit, et c'est le cas le plus favorable mais le plus rare, il a été possible de garder clients et fournisseurs.
Soit il est nécessaire de s'orienter vers les marchés offerts par les structures de soutien (syndicats, autres coopératives), ce qui offre l'avantage de fournir un marché relativement protégé mais le risque de se reposer sur une rente de situation peu dynamique à terme.
Soit, enfin, dans l'hypothèse d'une dynamique locale liée à un capital « affectif », les marchés locaux peuvent s'avérer être une ressource importante.

En tout état de cause, la décision d'un élargissement du marché est pratiquement toujours mise en balance avec le problème des risques de dissolution de la communauté de travail qu'il peut engendrer.

Ces femmes qui ont affirmé en tant qu'ouvrières un pouvoir refusant la disparition de leur emploi ne peuvent réellement le garder que si elles sont à même de susciter elles-mêmes leur capital. Dans l'hypothèse d'un rachat extérieur, elles auront en tout état de cause cependant contribué à maintenir temporairement ou non une entreprise en vie. Et si le pouvoir, que seul le capital confère, leur échappe, elles auront contribué à poser les jalons d'un nouveau rapport capital et le travail ainsi qu'entre les hommes et les femmes.

Mais la viabilité de ces initiatives dépend tout à la fois de leur handicap de départ (que peut d'ailleurs partiellement compenser l'intense mobilisation en travail de ses membres) mais aussi des réticences de l'environnement à ces nouvelles structures comme de la législation qui appliquée.

La nature de l'environnement. Contrairement au précédent groupe où la dimension ouvrière était première, ici c'est le sexe qui apparaît comme l'élément déterminant de l'initiative.

Les productions et les services offerts peuvent être divers mais ils s'inscrivent tous dans une dynamique féministe tendant à susciter, par la création d'initiatives faites par des femmes pour des femmes, leur pouvoir dans la société.
II peut s'agir, sur une base volontariste, et afin d'affirmer l'existence des femmes dans tous les secteurs professionnels de pénétrer dans des domaines d'où traditionnellement les femmes ont été exclues (imprimerie, transports, bâtiment).
Mais ceci n'est possible que s'il existe a départ goût et compétence car on ne se mobilise pas durablement sur la base du (seul) refus d'une situation discriminatoire.

Ces initiatives rejoignent d'ailleurs, par l'insistance mise sur la d'égalité des droits, d'autres initiatives de femmes qui ne se réclament pas du courant féministe.
Ce qui est en cause alors c'est le droit des femmes à affirmer leurs compétences dans les domaines de leur choix.

Il peut s'agir aussi et c'est le cas le plus fréquent, d'aider par la création d'entreprise à favoriser une dynamique féministe (librairie, maison d'édition, café, presse, musée de femmes).

Refusant les structures salariées existantes qui ne laissent pas suffisamment place aux femmes, refusant la coupure entre la parole et l'action, ces femmes affirment s'inscrire à l'intérieur du mouvement des femmes qui seul au départ justifie leur action : « On en avait assez des revendications et on avait envie de faire quelque chose. Le but, c'était de mettre très rapidement en circulation des textes de femmes qui sans notre aide ne pourraient être publiés. » (Une imprimerie de femmes. 1984).

Ce qu'il est intéressant de noter c'est que, lorsque ces initiatives relèvent moins d'une logique de l'égalité que d'une logique de la différence, voire du séparatisme, elles se situent en porte-à-faux sinon en opposition avec un discours plus classique, souvent officiel, selon lequel les femmes doivent individuellement pénétrer dans les secteurs traditionnellement masculins.
En créant d'elles-mêmes leurs entreprises, ces femmes estiment que seule cette initiative leur permet de garder le contrôle des moyens et de la finalité de leur production et donc de garder leur pouvoir, ou - plus simplement - d'être plus à l'aise dans la vie sociale :
« Le discours officiel c'est : il faut que les femmes fassent carrière, il faut qu'elles rentrent dans les secteurs masculins. Moi, je trouve cela extrêmement dur et je trouve que c'est plus facile de faire ce que l'on fait : d'être entre femmes et de créer une entreprise, et, ce n'est pas du tout pareil.
Moi, je n'irai jamais travailler dans une entreprise où il n'y a que des hommes.
Je ne me coltinerais pas à la fois le boulot et le rapport aux hommes.
Car, ce que l'on voulait c'était aussi travailler d'une certaine façon : or si ce ne sont pas les femmes qui font l'organisation du travail, elles continuent à se faire opprimer en tant que femmes. Personnellement ça ne m'intéresse pas, et je tire mon chapeau aux filles qui le font ! »
(Ibid.).

Le capital de départ, à l'exception d'un soutien de type mécénat / militant, à priori n'existe que rarement.
Aussi est-il fait le plus souvent appel - et ce d'autant plus aisément que les mouvements féministes sont en phase ascendante - à des soutiens militants : prêts, souscriptions, dons, fêtes qui permettent le démarrage. Mais la modicité générale de ce capital ne permet souvent que d'acheter un matériel d'occasion ou techniquement dépassé qui peut handicaper pour longtemps toute modernisation ultérieure comme toute possibilité d'élargir le marché. Ici encore, comme dans le cas des coopératives (d') ouvrières, ce lourd handicap peut être partiellement compensé par une énorme quantité d'heures de travail non comptabilisées et non payées.

Ce 'sacrifice' est dès lors justifié par la finalité du projet. Des subventions, soit au titre d'aides à la création d'emplois, soit au titre « femmes » peuvent être accordées dans les pays où elles existent.

L'organisation du travail est probablement le lieu où les remises en cause et les changements ont été les plus notables, même si de nombreuses ambiguïtés ont souvent pesé sur la manière d'aborder les problèmes.

Il est par ailleurs très difficile conceptuellement d'appréhender en quoi et pourquoi les initiatives féministes semblent souvent novatrices ni de bien distinguer ce qui relève d'une logique autogestionnaire ou d'une logique féministe.

Sans pouvoir actuellement clairement répondre à ces questions, on peut cependant constater une remise en cause quasi générale de la structure hiérarchique pyramidale. (ce qui est aussi le cas dans les coopératives).

Dans certains cas limites, il y a refus de toute hiérarchie et donc roulement automatique des tâches, indépendamment des compétences. Il s'agit bien ici d'un choix (" Tout le monde peut tout faire, c'est une question de temps» ) pour lequel on est prêt à payer le prix. ( " C'est sûr qu'au niveau de la productivité, ce n'est pas le plus rentable? ") et dont on ne remet pas en cause le principe.  

Ailleurs, par ajustements progressifs, ou par crises, on tente, compte tenu des compétences, des contraintes, des goûts, des disponibilités, des rapports de concurrence d'ajuster au mieux postes et individus.

En tout état de cause le problème de la rentabilité est souvent mis en balance avec le « plaisir de faire » ou la finalité du travail, et certains travaux sont - en toute conscience - faits à perte.

Lorsque le pouvoir est partagé entre toutes sans délégation de pouvoir, il va sans dire que ce type de fonctionnement ne peut être réellement opérationnel que dans le cadre d'une petite structure.
Les conflits apparaissent néanmoins souvent selon plusieurs cas possibles, selon,
- L'apport ou non du capital,
- La prééminence de la logique militante et professionnelle,
- L'implication personnelle dans le travail,
- La différenciation - si elle a été instaurée - entre la gestion et la production, `
- Ou, tout simplement sur la reconnaissance de la valeur individuelle dans une dynamique militante collective.

L'existence d'une-e leader charismatique ayant au départ souvent impulsé l'initiative ne facilite pas la solution de ces conflits qui se soldent, ici comme ailleurs, par des départs d'autant plus douloureux que rapports affectifs, professionnels et militants sont souvent profondément imbriqués, et que fondées sur un consensus présupposé, les médiations institutionnelles n'existent pas.

Dernier problème enfin : celui de la mixité, ce qui signifie concrètement celui de la pénétration d'hommes dans ces entreprises contrôlées ou dirigées par des femmes.

On trouve ici deux cas types :
- L'entreprise féministe « orthodoxe » qui la refuse : « Au niveau du fonctionnement, c'est un principe. Il est exclu que l'on prenne des hommes, même au niveau des stagiaires, sinon cela n'a plus de sens pour nous. »

 - L'entreprise féministe qui en accepte le principe et qui même recherche la mixité, en vain souvent, car les candidats sont rares : « Ce serait ainsi la preuve que les problèmes de femmes sont les problèmes de tout le monde. »

Quant aux salaires, comme dans le cas des coopératives, ils sont soit égaux soit situés sur une échelle extrêmement réduite... mais toujours faibles !

La formation, là encore, relève surtout du domaine du commercial du marketing, de la gestion.

Mais ici les critiques contre les structures traditionnelles de formation s'avèrent d'autant plus affirmées qu'il s'agit de secteurs historiquement exclusivement masculins.

« J'ai décidé de faire un stage de formation professionnelle pour adultes, électricité.
Pendant six mois, j'ai fait de l'aérophagie, c'était l'angoisse tous les jours.
J'étais la seule femme... et puis toutes les installations étaient conçues pour les hommes. `
J'ai demandé au directeur de me donner un endroit pour me déshabiller et il m'a répondu que je n'avais qu'à me débrouiller comme j'aurais à le faire sur les chantiers.
Ce à quoi je lui ai répondu que sur les chantiers, c'était mon affaire, mais qu'ici, en tant que directeur, il devait trouver une solution à ce problème. Et il l'a fait ».

C'est donc par rapport à ce type de problèmes que sont mis sur pied un certain nombre de stages de formation dans des métiers traditionnellement masculins mis en oeuvre par des femmes et pour des femmes, afin que leur soient proposées des structures mieux adaptées, où elles puissent se sentir plus en « confiance », et moins agressées par l'environnement.

Ce type de stages qui correspond incontestablement à une demande ne peut cependant être conçu que dans une problématique de transition afin d'éviter tout traitement ou toute protection spécifique dévalorisante et non concurrentielle sur le long terme.

Le marché. Implicitement ou non, les féministes - mais c'est le cas aussi de beaucoup de femmes créatrices d'entreprises - supposent que les femmes solidaires ou sympathisantes de leur démarche leur fourniront un marché privilégié. Or, on peut constater qu'à l'exception de la mise sur pied d'un réseau de connexion visant à créer de toutes les pièces ces liens entre femmes créatrices et le marché des femmes, celui-ci fonctionne peu, à moins qu'il ne fonctionne sur des bases ambiguës.

« Cette solidarité des femmes qui ne signifie pas l'acceptation de n'importe quelle qualité de travail comme il ne signifie pas que celui-ci serait sous-payé sous prétexte qu'il est fait par des femmes... est à construire.
Mais elle se heurte le plus souvent à un à priori négatif qu'ont presque toutes les femmes sur le travail et le professionnalisme des femmes ».
(Deux entreprises féministes de transports et d'imprimerie, 1983,)

La découverte progressive de ce constat est lourde de conséquences et induit souvent des changements drastiques de stratégies commerciales.

Progressivement les lois du marché l'emportent sur le désir de travailler autrement et l'urgence, pour pouvoir continuer, consiste soit à tenter de rester dans une logique de subventions à terme peu dynamisante, soit à élargir les marchés et donc à fournir de nouveaux produits.

Si cette logique du marché s'impose bien entendu à toutes les femmes créatrices, c'est probablement aux entreprises féministes que cet infléchissement pose le plus de problèmes:

« Comme l'agence était assez pessimiste sur l'avenir de notre bulletin de presse, j'ai fait une enquête de type marketing social et j'en ai tiré la conclusion que c'était un marché qui avait dépassé sa phase de maturité pour arriver à une phase de vieillissement.
Le marché de la presse féminine engagée était un marché en état de stagnation.
Aussi faut-il changer de secteur et de segment stratégique.
Il fallait trouver un nouveau créneau correspondant à un produit porteur.
Nous avons décidé de choisir le créneau des nouvelles technologies et de créer un journal de presse télématique ».
(Une agence de presse de femmes.)

Ainsi par la création d'entreprises de type féministe, des femmes ont revendiqué le moyen d'affirmer leur existence et leurs idées. La contradiction qu'elles ont à assumer est celle de l'articulation d'une logique de lutte dont elles sont issues et qui donne leur sens à leur projet et une logique de pouvoir qu'elles doivent assumer et prendre en charge.
Et sur cette contradiction se greffe celle d'une volonté de travai1ler autrement avec les contraintes du marché.

Au même titre que les entreprises alternatives, ces entreprises féministes tentent un pari difficile d'être tout à la fois le lieu d'une authenticité tout en revendiquant le droit d'exister dans les structures socio-économiques dominantes.
Mais entre l'intégration dissolvante et le séparatisme, lieu mythique de l'intégrité, la marge est étroite.

Si le féminisme comme courant radical risque fort de perdre en virulence (dans cet équilibre difficile), il n'est pas exclu qu'il puisse gagner une perception moins idéologique des phénomènes sociaux notamment celui des rapports diversifiés des femmes au travail, au temps, au salariat.

Insensiblement ou non cependant, ces initiatives peuvent évoluer vers une démarche de « business women » investissant le marché plus classique des biens et produits «féminins ».

Le cas de l'évolution de certains journaux féministes serait intéressant à analyser.

La nature de l'environnement. Nous sommes ici en présence d'une autre génération de femmes souvent issues de milieux aisés et qui revendiquent leur droit à l'égalité non pas par l'affirmation de leur différence mais par une revendication d'intégration dans le système économique entrepreneurial.
Le glissement est ici très net vers l'efficacité.
Ce qu'elles affirment ainsi c'est moins leur volonté de remettre en cause les rapport au pouvoir que leur volonté de réussir, d'être reconnues et de s'affirmer par elles-mêmes.

Il faut toutefois légèrement nuancer ce constat car, en pénétrant de fait dans un type d'activité où les femmes sont rares, le simple fait qu'elles souhaitent y trouver leur place oblige souvent à un réaménagement des rapports sexués et sociaux.

C'est en effet sans doute dans le décalage entre la permanence de schémas traditionnels masculinistes qui règnent encore dans nombre d'entreprises fondées sur la sous-qualification des femmes salariées et la volonté des femmes de mettre en valeur leur niveau de qualification accru que réside ici la spécificité de ces femmes.

« La commission d'études a découvert qu'il existait un fossé considérable entre la réalité du changement de la composition de la population active et la capacité des institutions à intégrer ce changement. Bien que des femmes dans la population active mieux formées, plus motivées et davantage disposées qu'avant à faire carrière, elles sont toujours reléguées dans les emplois faiblement rémunérés qui leur offrent de faibles possibilités de promotion.
Il y a toujours très peu de femmes qui occupent des postes élevés dans les grandes entreprises américaines.
Il ne fait aucun doute que les femmes constituent une ressource sous-utilisée dans les entreprises.
Si l'on ne donne pas aux femmes des chances dans les entreprises, et si on ne leur permet pas d'accéder vraiment à des postes de direction, on peut s'attendre à ce qu'elles seront de plus en plus nombreuses à choisir d'entrer dans la compétition sur le marché plutôt que de lutter pour gravir les échelons dans l'entreprise.
Elles préféreront agir du côté de l'offre et dans la compétition en créant leur propre entreprise. Comme les émigrants au tournant du siècle dernier qui cherchaient à acquérir une affaire quand ils ne parvenaient pas à s'intégrer dans les grandes entreprises, les femmes pourraient bien essayer de devenir la prochaine vague d'entrepreneurs américains »
.
(Anne Vexler, Rapport de la commission d'études présidentielle américaine sur les femmes et les entreprises, 1984).

Ces créatrices d'entreprises sont le plus souvent des femmes cadres, diplômées ou possédant une expérience ou une compétence reconnue et capable d'être valorisée sur le marché.

Si ces femmes veulent s'engager dans la création de leur propre entreprise du fait de leurs difficultés à accéder à des fonctions de direction dans les grandes entreprises et institutions, il ne faut pas sous-estimer cependant qu'occupant le plus souvent un poste fonctionnel dans la hiérarchie, celui-ci peut alors s'avérer un handicap.
Car, c'est essentiellement au sein des secteurs commerciaux et techniques que se recrutent les créateurs d'entreprises.

En tout état de cause, le poids du milieu familial et social joue ici un rôle important et ces femmes créatrices d'entreprises sont en effet souvent issues d'un milieu d'entrepreneurs qui leur fournit modèles de révérences, soutiens, réseaux de relations.

Ces femmes créatrices qui affirment leur volonté d'être des femmes d'action, d'argent, d'affaires et de pouvoir refusent à priori, souvent même avec une véhémence - que l'on peut et doit interroger  - de se penser et encore moins de se présenter comme victimes de discriminations.

Elles refusent de payer le poids d'une 'condition féminine' historiquement dévalorisée qui puisse gêner toute affirmation individuelle.
Or, le poids de ce contexte socio-économique ne peut être nié.
Aussi évoluent-elles souvent de l'exaltation grisante des pionnières au sentiment de se battre dans une forteresse assiégée.

« En général les femmes entrent dans le jeu de la création d'entreprise avec un handicap.
Nous avons grandi hors du monde des affaires et de la finance et nous avons été écartées du « terrain de jeu» de la création d'entreprise.
Notre situation traditionnelle dans la société nous a maintenues à la fois en dehors du terrain et hors des tribunes.
Nos tâches de sœurs, d'épouses et de mères nous ont trop occupées pour envisager la création de notre entreprise comme un choix sérieux de carrière.
Le résultat est que la femme américaine moyenne qui essaie de créer son entreprise est confrontée à des obstacles supplémentaires que les hommes ne rencontrent pas.
Non seulement nous ne connaissons pas les règles du jeu mais nous ne connaissons ni le jargon utilisé pour décoder les messages, ni même nos adversaires.
Plus important encore, nous ne savons pas apprécier les données du jeu ni savoir si nous pourrions être de «bonnes joueuses» ou si le jeu vaut la peine d'être joué ».
(Charlotte Taylor, Women and the Business Came, Venture Concepts Press, 1980).

La décision peut intervenir ex nihilo, sur la base d'une conjonction entre l'existence d'une volonté, d'un capital et d'un marché. Il vient aussi - surtout ? - à l'occasion d'une rupture personnelle (divorce, séparation , veuvage) ou professionnelle (licenciement),

C'est en effet souvent le contexte d'une menace ou d'une décision de licenciement in ou collectif que la décision est prise.

La rupture peut devenir, facteur positif et permettre de concrétiser un désir de créé d'autonomie personnelle.
Mais il est clair que ce projet a d'autant plus de chances de réussir que les contacts au niveau des clients, des fournisseurs, des marchés noués dans l'entreprise peuvent être dans une logique de création.

Le capital. Ces femmes se trouvent placées dans la position théorique de n'importe quel créateur. Le capital de départ peut provenir ainsi d'héritage, de revenus personnels ou familiaux comme comme de prêts bancaires.
Mais les difficultés peuvent résider dans la résistance de l'environnement : elles doivent passer un temps et employer une souvent énorme simplement à convaincre qu'elles peuvent , là " en tant que femmes" - mener à bien leur projet. Il est très fréquent alors qu'elles soient situées sur le terrain de la justification.
On cite ainsi de nombreux cas de résistances plus ou moins conscientes de banquiers peu habitués à traiter avec des femmes et donc plus récalcitrants (à l'exception de femmes créatrices à destination d'un marché typiquement féminin, cosmétiques, confection…)  à leur fournir un prêt.

L'organisation du travail. À l'hypothèse exceptée selon laquelle les femmes parce qu'elles auraient subi plus que les hommes le poids de la division sociale et sexuelle du travail souhaiteraient ne pas reproduire dans leurs propres entreprises ce qu'elles ont vécu, il n'y a pas de raison pour laquelle celles-ci - qui, au même titre que les hommes revendiquent prioritairement la rentabilité de leur affaire - modifient l'organisation du travail au sein de leur entreprise.

La formation. Celles-ci n'ont à priori aucune demande particulière ou spécifique, ce qui signifie qu'elles ont les mêmes aspirations que l'ensemble des entrepreneurs.
Elles peuvent donc être des utilisatrices des services de conseils aux entreprises, et ce d'autant plus qu'elles démarrent leur propre initiative.

Néanmoins, apparaissent plus en plus fréquemment à l'initiative d'universités ou centres privés, des cycles de formation au management pour un public spécifiquement féminin. Cette différentiation sur un critère de sexe apparaît ici difficilement justifiable.

Le marché. Ces initiatives ont actuellement incontestablement d'autant plus de chances de réussir qu'elles s'inscrivent dans les secteurs et services traditionnellement féminins.
Les statistiques le prouvent d'ailleurs : dans la majorité des cas, il s'agit de commerces et de services traditionnels : « Aux États-Unis, la plupart des entreprises dirigées par des femmes se maintiennent dans les branches d'activités traditionnelles du commerce de détail et les services. À l'intérieur de ces branches, les femmes sont bien représentées dans les services divers de la distribution de détail, les services rendus aux ménages et les services d'enseignement privé.
Toutefois, depuis 1977, les femmes entrepreneurs ont investi des domaines non traditionnels tels que l'industrie manufacturière, les services financiers, l'assurance et l'immobilier ainsi que les services rendus à l'agriculture. »
(The State of Small Business, Un rapport du Congrès au Président, mars 1984).

Néanmoins apparaissent progressivement dans une optique de diversification des emplois et de pénétration des femmes dans les secteurs dits masculins des initiatives plus originales et plus novatrices.

Nous sommes ici dans une option clairement capitaliste dans laquelle la dimension « femmes» est, dans l'esprit de ses promoteurs, limitée au sexe des personnes qui mettent sur pied ces initiatives, sans induire aucune spécificité particulière dans la manière de faire du profit.

Mais si leur pourcentage numérique augmente aux États-Unis entre 1980 et 1983 (leur nombre a augmenté de 16 % alors que ce n'est le cas que de 5 % pour les hommes), leur handicap social perdure cependant; tandis que les différences entre les femmes s'accentuent encore ici :

" En 1977, les femmes possédaient aux Etats-Unis 700.000 entreprises, soit 7, 1 % du total.  Dans une enquête spéciale auprès des entreprises dirigées par des femmes 94,1 % étaient possédées par des femmes de race blanche, 3,8 % par des femmes de couleur et 2,6 %par des femmes d'origine hispanique.
Dans l'ensemble, la taille et la « qualité» de ces entreprises n'a pas augmenté de façon significative.
Le revenu net des femmes possédant des entreprises individuelles du secteur non agricole était en moyenne de 2 200 dollars en 1980 alors qu'il était de 7 139 dollars pour les hommes de la même catégorie.»
(Ibid.).

Ces femmes, si elles ont des atouts, sont cependant handicapées par un manque de modèles de référence, par une maîtrise insuffisante des techniques gestionnaires et par la faiblesse d'un réseau de contacts efficaces.

Sans oublier le manque de compréhension, lorsqu'il ne s'agit pas de résistance de l'environnement social, politique et économique, en grande majorité masculin. Nombre d'hommes acceptent encore difficilement une concurrence des femmes sur un terrain qu'ils estimaient le leur.

Seule leur ténacité pourra à terme modifier ce rapport actuel et accélérer ainsi une évolution culturelle vers plus d'égalité. Alors le problème des rapports du capital et du travail dans ces entreprises se posera avec plus de clarté qu'aujourd'hui.

Alors que dans les cas antérieurs, les processus de création provenaient des femmes elles-mêmes, ici le fait le plus notable est qu'il s'agit d'initiatives locales, publiques et privées où les femmes sont moins les initiatrices qu'elles ne sont l'objet de ces politiques.

Ce constat cependant d'ores et déjà à nuancer car s'il est vrai que ces " I.L.E " n'existeraient pas sans appuis extérieurs, leur dynamique peut - plus rarement cependant - surgir de la base, à l'initiative de femmes inactives et/ou chômeuses,  ne pas pudiquement parler de « femmes pauvres ».
« Dans plusieurs pays de nombreux organismes et associations (féminines ou autres) interviennent pour encourager les femmes à créer leur propre emploi à partir d'un savoir-faire souvent méconnu afin de substituer à des systèmes d'assistance des démarches d'autonomisation économique.
De plus, et en plus, en réponse à une « féminisation de la pauvreté ", de nombreux organismes publics et privés  interviennent soit pour offrir au niveau local et communautaire des possibilités d'emploi aux femmes en chômage ainsi que des services divers, soit élaborent de  véritables projets de développement communautaire. »
(O.C.D.E., Note introductive au colloque 1985).

Cette démarche de type essentiellement socio-politique (dans le d'une politique de l'emploi) s'inscrit dans le cadre d'une impulsion des initiatives locales de création d'emplois (I.L.EJ

Ces initiatives fluctuantes, diverses, souvent éphémères malgré leurs ambitions affichées s'assignent une multiplicité d'objectifs, mais ont toutes pour finalité de : "faire face à des besoins, des problèmes ou des difficultés rencontrés localement en exploitant les possibilités et les ressources existant au niveau local". Elles ont « pour objectif la création d'emplois viables », mais elles « visent à assurer aux participants individuellement ou collectivement, à la fois indépendance économique et possibilité de jouer un rôle utile dans la société" (O.C.D.E ) .

En ce qui concerne plus spécifiquement les femmes, ces initiatives s'appuient sur trois finalités qui ne sont d'ailleurs par contradictoires entre elles.

a) Tenter de faire reprendre aux femmes des activités traditionnellement féminines tombées en désuétude (artisanat dans les régions rurales et/ ou considérées comme non rentables (couture, broderie, tissage, restauration...) afin de les placer sur le marché.

Le but est donc de transformer des savoir-faire féminins, traditionnellement non reconnus et non payés en capacité d'entreprendre.
Les modalités sont diverses et vont de la réhabilitation du travail à domicile, à la création d'associations ou de coopératives.

Le projet peut être intéressant parce qu'il peut éventuellement contribuer à rompre partiellement l'isolement de certaines femmes, fournir un certain revenu, comme revivifier des activités voire des arts qui autrement disparaîtraient.

Mais il comporte en lui-même un risque et repose sur une ambiguïté.

Le risque, c'est que le produit de leur travail ne soit, compte tenu des difficultés de commercialisation, détourné par des intermédiaires bénéficiant de l'essentiel du profit et renouant ainsi avec une longue tradition historique de surexploitation du travail féminin domestique.

L'ambiguïté, c'est que ce type d'initiatives s'appuyant sur de méthodes artisanales ne peut le plus souvent s'avérer rentable que sur la base d'une très forte sous-évaluation du travail des femmes.

Il est certes important dans une période de chômage d'exploiter les possibilités et les ressources existant au niveau local, mais il est probable que sous prétexte d'intégration des femmes dans l'économie, celles-ci ne se trouvent, au niveau de la création d'« I.L.E. », dans la même position inégalitaire qui est la leur dans le salariat.
Car, donner un statut professionnel au rôle féminin, c'est bien entériner ce rôle fondé sur une inégalité.

Là encore5, nous sommes confrontés à la multiplicité des représentations et des rôles sociaux « des femmes ». Et ceci nous oblige à repenser les modèles hégémoniques de libération, construits sur la base d'une vision abstraite de la femme, premier pas - et non des moindres - d'une appropriation - sous couvert de libération de la parole de toutes les femmes.

C'est ainsi que si le modèle de référence est l'intégration à part entière des femmes dans le salariat sans tenir compte des conditions comme des contraintes qui sont les leurs, le jugement peut être critique. En revanche, si l'on apprécie des initiatives à partir d'une situation de non-activité ou de la seule activité domestique gratuite, celles-ci peuvent être analysées positivement en termes d'accès à des activités marchandes.

Une politique de mise en contacts, d'ouverture même relative par rapport au foyer domestique, qu'occasionne le contact avec le marché, peut aussi cependant enclencher une plus grande confiance en soi de femmes qui, dès lors, peuvent s'inscrire dans une logique dynamique d'affirmation d'elles-mêmes.
En ce sens les effets positifs d'une telle politique ne sauraient s'appréhender sur le seul terrain statistique d'emplois qu'elle aurait directement contribué à créer.

b) Tenter, en suscitant des initiatives de type privé ou associatif de réduire les dépenses budgétaires affectées aux services collectifs, (aide sociale, halte garderies, soins aux personnes âgées, aide à domicile, etc...).

Ces initiatives locales à but non lucratif sont destinées à mener à bien des activités de type « service public» en utilisant notamment mais non pas exclusivement la force de travail, bon marché ou bénévole , le désir d'activité de nombreuses femmes exclues du marché du travail.

Elles sont aussi une réponse partielle à une "féminisation» - grandissante - de la pauvreté".

Là encore, les points de vue divergent .
Ceux et celles qui craignent les effets pervers (en termes d'accroissement d'inégalités essentiellement) d'une politique de type libéral de désengagement de l'État au niveau des services publics et plus globalement en termes de politiques redistributives mettent l'accent sur les dangers sociaux potentiels de telles initiatives à long terme.

Certes, généralement ces initiatives proposent des services qui autrement n'existeraient pas, mais on commence cependant à voir s'opérer un transfert entre certains services sociaux et ces « I.L.E. », pouvant provoquer des conflits graves.

Par ailleurs là encore, les femmes «réserve» de chômage et de pauvreté offrent un potentiel de disponibilité (l'éternelle philosophie du don de soi), de capacités, de savoir- faire, traditionnellement moins payé.

Dans ces deux hypothèses, la finalité est bien de transformer la force de travail féminine en travail économique et social «rentable », ou en substitut de services publics.

En revanche, ceux qui refusent de sur-valoriser le modèle étatique de production de services ou ceux qui sont particulièrement sensibles à ses défauts, à ses limites et à ses manques voient dans cette politique de «tiers secteur» une remise dans les mains des principaux utilisateurs-trices des activités qui les concernent au premier chef.
Dès lors ce qui est mis en avant c'est une meilleure qualité du service, une plus grande connaissance des besoins locaux, soit même plus ambitieusement, un véritable projet de développement local.

c) Tenter, par une mobilisation des ressources locales existantes de revitaliser certaines régions en déclin par la création d'emplois d'activités complémentaires au revenu familial.

C'est le cas des zones mono industrielles anciennes pour lesquelles la diversification est vitale; c'est aussi le cas de zones rurales traditionnelles dont les perspectives de développement sont limitées.

Cette politique de pluri-activités, s'appuyant sur une disponibilité potentielle d'une force de travail féminine sous-utilisée, peut alors tout à la fois aider à freiner l'exode et le vieillissement de la population active et compenser par des revenus alternatifs la baisse des revenus salariaux classiques.

Ces initiatives sont rarement exclusivement de type économique et tentent d'allier projets « rentables » et projets culturels et sociaux; l'enjeu étant en effet fondamentalement de revivifie semble du 'tissu local'.

Dans ces trois cas de figure, très souvent imbriqués entre eux, l'objectif est donc avant tout de susciter des initiatives provenant des femmes ou de sélectionner celles qui peuvent s'intégrer dans ces finalités.

L'essentiel se joue donc avant même la création d'« I.L.E.» : mettre en oeuvre sur le plan local toute une synergie de moyens, dont la finalité est de révéler au grand jour des projets viables ainsi que de 'sélectionner' les femmes susceptibles de les mettre en oeuvre.

Dès lors les effets de cette dynamique peuvent être multiples : il peut s'agir de création d'emplois à temps plein ou à temps partiel, d'activités créées sous forme de prestations rémunérées en vacations, de responsabilités exercées localement à titre bénévole ou militant et enfin de création d'emplois salariés.

En tout état de cause , cette phase est généralement prise en charge par une multiplicité de partenaires locaux.

Le capital. Au départ, ce type d'initiative à forte intensité de main d'oeuvre peut démarrer avec un très faible capital. Certain-es considèrent même qu'elles peuvent représenter « un investissement quasi gratuit sur les ressources humaines ».

L'essentiel du capital réside en effet dans la disponibilité, la rapidité, la minutie et l'habileté de la force de travail féminine. On pourrait aussi y ajouter un capital pour le moins ambigu, celui de la perpétuation d'un imaginaire social selon lequel le temps des femmes serait « gratuit ».

Dans une optique plus 'sociale', aides et subventions sont en général fournies, car il est rare ou impossible que ces initiatives puissent espérer être entièrement commerciales.

Tout comme les coopératives, ou plutôt plus encore qu'elles, ces « I.L.E.» souffrent d'une insuffisance chronique de capitaux du fait que leurs membres appartiennent à des collectivités à faible revenu.

Si elles bénéficient pratiquement toujours de subventions (local, équipement, salaire), la finalité affirmée est le plus souvent d'être, à terme, à même de s'en passer.

Mais est-ce vraiment possible ?

Et ne faudrait-il pas aussi remettre en cause le principe - auquel personne ne croit vraiment - de la nécessité de « créer des emplois durables» ?

L'organisation du travail. Il ne semble pas y avoir à priori, dans ces initiatives, de recherche à ce niveau, si ce n'est au niveau de l'organisation du temps de travail.
Mais doit-on considérer comme une innovation le travail à domicile, le partage du travail ou le temps partiel ?

En effet, toutes ces formes de flexibilité du temps de travail considérées comme une régression dans l'optique de la permanence d'une communauté de travail homogène en lutte contre le capital deviennent progressivement dans une optique de partage du travail, de diminution du temps de travail, voire de l'instauration d'un revenu minimum garanti pour tous et toutes ( optique que la crise oblige à poser, à moins de se calfeutrer dans une problématique exclusivement catégorielle et inégalitaire de défense des droits acquis) des solutions possibles au chômage.

En tout état de cause, nous nous trouvons ici dans une réelle ambivalence. Si le risque existe fortement que sous couvert de «gagner moins en travaillant moins» les femmes soient poussées « à travailler plus pour un revenu moindre », dans d'autres cas, ce travail partagé voire peu ou pas payé - peut être vécu soit comme une forme de solidarité, soit comme une possibilité de concilier vie de travail et vie familiale, soit enfin comme un accès même partiel à la vie active.

La formation. Si l'on se situe dans une dynamique cherchant à rendre des femmes autonomes financièrement, la demande de formation gestionnaire, comptable, commerciale est très grande. Et elle ne saurait se réduire, à moins de courir à l'échec, à l'analyse selon laquelle leur expérience de budget familial leur aurait donné de bonnes notions de base de comptabilité.
Mais cette formation nécessaire est d'autant plus difficile à concevoir que ces femmes disposent d'un niveau culturel bas ou qu'elles sont elles-mêmes. étrangères non ou peu qualifiées .

Faute de résoudre ce problème, inéluctablement le pouvoir passera dans les mains des gestionnaires, les dépossédant ainsi du contrôle de leur travail.

Le marché. Celui-ci est lié au problème même du processus de création.
Il est de fait crucial car sans marché solvable ces initiatives ne peuvent être que vouées à l'échec.
Néanmoins on ne peut nier l'émergence de nouveaux besoins qu'un tiers secteur, où des femmes puissent notamment trouver leur place, puissent être à même de satisfaire :
«Cette idée trouve une application particulière : ces besoins peuvent être ceux de populations spécifiques. La création ( d'I.L.E.) aurait alors pour objectif de satisfaire un service précis (et non de faire du profit) et disposerait ainsi d'une clientèle assurée.

L'atomisation de la société, le repli de micro-pays ou de quartiers sur eux-mêmes rendant probable le développement de telles entreprises privées traditionnelles peuvent spécifiquement pénétrer, du moins, au départ. Mais on peut aussi se trouver dans une logique toute différente, de l'économie du don et de l'échange non marchand ». (Aldea. P., Outrequin,  « L'économie alternative », une réponse à la crise, 1984).

Des politiques aux formes et aux finalités diverses tendant - on l'a vu - à favoriser les créations d'«I.L.E.», d'entreprises, d'emplois sont mises en oeuvre dans de nombreux pays.
Il serait présomptueux de vouloir en faire une analyse exhaustive et ce d'autant plus qu'il s'agit d'un secteur très neuf, par rapport auquel nous ne possédons encore que des informations éparses, incomplètes, inégalement réparties selon les pays.

Une analyse est donc actuellement difficile à effectuer : nous ne possédons que peu de statistiques (et lorsqu'elles existent, elles sont difficilement comparables) et de monographies, et encore moins de bilans globaux, tant des expériences que des politiques menées.
A cet égard une étude des raisons des échecs serait aussi nécessaire qu'une analyse des réussites.

Bien que la majorité des projets associent secteurs public, privé, associatif, on peut tenter de différencier les stratégies selon origines dominantes. Mais il est clair qu'il s'agit de l'état actuel connaissances d'une première réflexion. Celle-ci est d'autant plus difficile à clarifier que les « I.L.E. » regroupent un ensemble diversifié (entreprises autogérées, activités indépendantes, entreprises créées par et pour des chômeurs-euses, entreprises d'intérêt collectif, groupements d'artisans, de P.M.E., réseaux d'entraide, coopératives production de services, actions de développement économique local). Et que d'autre part les liens entre les «I.L.E.» et les entreprises traditionnelles tendent à s'estomper dans certains cas.

Ces initiatives sont donc au coeur de plusieurs approches, sans qu'elles ne soient réductibles à aucune d'entre elles:
- alternative au chômage ou salariat ?
- création d'emplois ou de richesses ?
- stratégie politique, économique ou sociale ?
- initiative publique, privée ou associative ?
- entreprise, autogestion ou auto-assistance ?

Nos schémas mentaux et nos méthodes traditionnelles d'analyses sont donc, on le voit, profondément bouleversés.

Cet intérêt relativement récent - en Europe du moins - que suscitent les capacités créatrices des femmes s'inscrit donc au coeur de l'analyse selon laquelle les moyens mis en oeuvre par les autorités nationales ne permettent pas d'apporter de solutions satisfaisantes et encore moins de remèdes aux problèmes du chômage.

Aussi les États ont-ils mis en oeuvre des politiques appropriées.

Les aides des pouvoirs publics ou locaux peuvent être diverses et dépendent des pays concernés.
Il peut s'agir soit de politiques générales, soit de politiques spécifiques en direction des femmes.

Citons dans le premier cas :

1°. Les programmes temporaires de créations d'entreprises financés par les pouvoirs publics à destination des chômeurs.

À titre d'exemple le programme français « chômeurs créateurs d'entreprises» permet aux chômeurs de capitaliser leurs indemnités de chômage s'ils s'engagent dans la création d'entreprise (c'est aussi le cas au Royaume-Uni).

Il s'agit donc d'orienter les indemnités de chômage vers le financement des coûts de la création de nouvelles entreprises par les chômeurs-euses.

Néanmoins dans la mesure ou ces primes sont calculées en fonction du salaire antérieur, les femmes bénéficient globalement des primes inférieures à celles des hommes: 14 900 F contre 21 600 F pour les hommes en 1983.

2° Les actions en faveur du lancement de nouvelles entreprises par l'identification et la formation d'entrepreneurs-neuses.

On peut constater que - surtout en ce qui concerne les femmes - la gestion des politiques de type indirect est le plus souvent transférée à des structures de soutien intermédiaires para-étatiques et associatives mises en place dans ce but : pour collecter des fonds, faciliter l'accès aux financements institutionnels, effectuer des études de rentabilité, mettre en contact créateurs-trices et clientèle, etc.

Ces structures de forme et de nature très diverses existent, sont opérationnelles et utiles.

Mais il ne faudrait pas qu'elles finissent par créer un écran supplémentaire entre les femmes créatrices d'entreprises et les pouvoirs privés ou publics, ni par privilégier la finalité de leur propre organisation par rapport à celle de leurs adhérent-es.

Un excès de soutien - voire de maternage - ne peut qu'accroître la dépendance des femmes vis-à-vis de l'État.

3° Les initiations financières, fiscales, prêts privilégiés en fonction d'une logique de "groupe cible".

Mais ce jeu à trois "acteurs" ( le national, le local et les femmes créatrices ) a bien entendu d'autant plus de chances de réussir que les contradictions entre ces trois niveaux sont faibles.
Or, les points d'achoppement existent.
Ainsi entre le national et le local peuvent surgir des divergences politiques qui peuvent l'emporter sur l'appréciation économique des projets.
Par ailleurs, les critères d'appréciations peuvent différer; pour les uns, ce peut être prioritairement celui du nombre d'emploi créés ou de chômeurs en moins (ce qui n'est pas synonyme), tandis que pour les autres ce peut être celui de l'articulation de la viabilité économique et de la dynamique sociale et /  ou locale.

Entre ces deux niveaux et celui des femmes créatrices surgissent aussi des contradictions car il faut souvent pour obtenir une aide, même minime, se conformer aux règles administratives et donc souvent infléchir ou modifier son projet.
D'autre part lorsque ces aides sont obtenues et que l'initiative a démarré, il y a trop souvent une volonté politique de s'approprier le projet et de lui conférer un caractère spectaculaire ou exemplaire qui n'est souvent pas dans l'intérêt du projet.

4° Les actions incitatives à destination des entreprises privées dans le cadre d'une politique de «l'essaimage ».

On note en effet une imbrication croissante au plan local entre politique incitative publique et politique d'entreprise.
Certaines entreprises, soit parce qu'elles souhaitent se désengager d'une région ou se redéployer dans une autre région, soit parce qu'elles veulent se décharger de secteurs jugés par elles non rentables peuvent proposer certaines aides à leurs salarié-es. Ceux-ci- celles-ci - en échange de leur démission le plus souvent - peuvent bénéficier de prêts ou d'un marché temporairement garanti; à eux- elles de prouver que de petites structures industrielles peuvent produire à moindre coût que les grandes entreprises certaines productions qui leur sont ainsi «transférées».
L'enjeu de cette politique concerne très largement le problème des modalités de la flexibilité de la gestion de la main--d'oeuvre de ces groupes.

Certains pays, par contre, ont mis sur pied une politique spécifique d'aide à la création d'entreprises par les femmes.
La Hollande a, par exemple, promulgué une loi qui prévoit que les femmes créatrices peuvent bénéficier d'un prêt maximum de 14000 FF, non renouvelable et à la condition :
- que l'organisation du travail soit considérée comme "innovante", et notamment que les horaires soient flexibles ;
- qu'il s'agisse de secteurs traditionnellement masculins;
- que les structures de fonctionnement soient démocratiques (coopératives, fondations);
- que l'entreprise fournisse des produits utiles dans l'optique d'une émancipation des femmes.

À cet égard, il paraît difficile de répondre à la question : Faut-il ou non une politique spécifique pour les femmes créatrices?

Car, sans même évoquer la complexité et l'ambivalence des alternatives, ni les problèmes méthodologiques évoqués posés dans l'introduction, la réponse dépend de la politique que chaque état s'assigne par rapport à l'articulation : femmes /émancipation / emploi..
Le terme émancipation lui-même pouvant recouvrir une logique d'intégration, d'égalité, ou d'identité différenciée,

La seule chose qui, en l'état de nos connaissances, comme de la typologie proposée dans cet article, nous paraît claire, c'est que la catégorie « femmes » ne saurait en elle-même fonder une politique sans réflexion plus poussée sur la multiplicité des réalités et des situations qu'elle recouvre.

Celles-ci peuvent être fondées sur la base d'une politique alternative ou / et dans une logique de groupe de pression.

Dans ce dernier cas, cette conception n'est possible que si préalablement les femmes créatrices représentent une force économique ; et, dès lors est-il possible de la mettre en valeur politiquement ?
Ainsi « l'Association nationale Nawbo de femmes chefs d'entreprises aux États-Unis est la seule dont l'objectif est d'agir à plein temps et sur tout le territoire américain au nom des femmes dirigeantes d'entreprises de tous les types.»

L'un des centres d'intérêt de Nawbo est d'agir comme groupe de pression dans les capitales fédérales et les États en vue de promouvoir le mouvement des femmes entrepreneurs dans les principaux secteurs de l'économie,

À un niveau moins ambitieux mais correspondant à une phase de processus de création antérieure, on constate aussi la mise en place de réseaux de femmes tendant à compenser, par leur groupement, les handicaps qu'elles subissent en tant que femmes, à moins qu'il ne s'agisse, de manière plus optimiste, de maximiser leurs atouts.

Sur le plan financier, les femmes peuvent apparaître comme une réserve d'épargne de proximité privilégiée.
Des réseaux se mettent en place fondés sur la confiance et la connaissance réciproque. Mais, peut-on fonder une solidarité financière sur le seul critère du sexe, sans être à même de pouvoir exiger une garantie bancaire ?
Il peut s'agir aussi de la création d'une banque de femmes dont le fondement réside sur le postulat relativement simple selon lequel le pouvoir est là où est l'argent.

« Accroître la prise de conscience de l'importance des affaires par les femmes a pris des années. Mais même les femmes qui en ont pris conscience ne réalisent pas le pouvoir formidable qu'aux États-Unis les chefs d'entreprise détiennent. Dans ce pays, le pouvoir c'est l'argent. Prenez par exemple notre banque des femmes pour les femmes: une banque constitue un pouvoir. Pourquoi ? Parce que nous contrôlons l'argent et avons le pouvoir de financer des entreprises." (Lynn Salvage, présidente de la première banque des femmes à New York).

Sur le plan d'un échange de savoir-faire, des initiatives ont été mises en place.

Mais cette solidarité est d'autant plus difficile à mettre en oeuvre qu'il y a peu d'initiatives de femmes et que celles-ci ont des terrains d'action différents.

En tout état de cause, ces initiatives risquent de se confronter au problème de la possible concurrence entre elles.

Sur le plan d'un réseau d'information, ces échanges existent et ont pour finalité de rompre l'isolement et de mettre en commun expériences et difficultés et éventuellement d'élargir le réseau de relations mutuelles.
Ces échanges et ces réseaux peuvent être exclusivement féminins ou non, mais ont tous pour objet d'accroître la crédibilité et la capacité des femmes entrepreneurs.
Mais la différence essentielle ne réside-t-elle pas moins dans le sexe de l'entrepreneur que dans la finalité de ces entreprises: celles-ci contribuent-elles à maintenir les femmes dans leur rôle traditionnel d'objet ?
Ou ont-elles pour ambition de faire en sorte que les femmes deviennent les sujets de leur histoire ?

Il est bien entendu extrêmement difficile de répondre à cette question et ce d'autant plus que ce sont souvent à d'autres femmes que l'on assigne le premier rôle.

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Notes de bas de page
1 Rencontres internationales sur la place des femmes dans le développement des initiatives locales de création d'emploi (I.L.EJ, O.C.D.E., Paris, 30/31 mai 1985. Le texte publié ici fut originellement rédigé en tant que texte général de référence du colloque.

Ajout. Avril 2003. Mais, sans explication, il fut retiré comme document du colloque et ne fut pas diffusé.

2 D'après la définition de l'O.C.D.E., l'expression « Initiatives locales de création d'emploi» (I.L.EJ désigne un ensemble très diversifié d'activités et d'entreprises: entreprises auto gérées, activités indépendantes, entreprises créées par ou pour des chômeurs, entreprises d'intérêt collectif, groupements d'artisans, de P.M.E.  réseaux d'entraide, coopératives de production, actions de développement économique et social, local.

Les I.L.E. constituent un mouvement rassemblant tous ceux et celles qui, au niveau local, ont décidé d'agir et d'innover, afin de lutter contre le chômage.

3 Ajout. Avril 2003. Aujourd'hui, je n'emploierais pas le terme de " féminin" ;  je parlerais de l'emploi salarié des femmes.
4 Un exemple cependant : En 1905 dans l'Indre, une coopérative: « La Solidarité » fut créée par une soixantaine de chemisières après l'échec d'une grève de 5 mois pour protester contre une diminution de salaires. Cette coopérative a compté jusqu'à 140 salariées en 1911, avant de péricliter probablement à cause de l'absence de circuits de distribution.

Cité dans Jean-Luc Labbé, Les chemisières du Bas Berry, 1860-1914, Musée social 1985.

5 J. Loos et M.-V. Louis: "Femmes, travail et temps partiel", Les Temps Modernes, décembre 1982.

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