Travail des femmes
 Marie-Victoire Louis

Féminisme et entreprise

(Enquête)

Les Cahiers du Grif
Nouvelle société, nouvelle pauvreté
Printemps 1985
p. 137 à 164

date de rédaction : 03/02/1985
date de publication : 01/05/1985
mise en ligne : 22/09/2009
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Nous aurions voulu consacrer une section de ce numéro aux entreprises individuelles et collectives de femmes, pour en faire apercevoir la dynamique croissante à des niveaux divers: reprise en autogestion de fabriques en difficulté, création de services, percée dans le monde des affaires proprement dit...

Nous avons ensuite réduit notre ambition à l'analyse de la mutation actuelle d'initiatives féministes vers leur auto financement. Il nous paraissait intéressant de voir comment les femmes qui la tentaient vivaient concrètement les problèmes du salariat, du temps, de la rentabilité.

Nous nous sommes contentées finalement de deux cas témoins, l'A.F.I. que nous ne présentons pas comme exemplaire mais qui, par sa complexité, illustre bien les difficultés d'une telle mutation, et Voix off .

 Nous sommes conscientes de ce que bien d'autres groupes auraient pu communiquer leur expérience, dans les mêmes termes ou en d'autres. Quoi qu'il en soit les problèmes posés ici nous concernent au plus haut point.

Est-il possible de présenter l'AFI (Agence Femmes Information) ?

Il faut avoir quelques dates en tête pour mesurer l'évolution.
* 1978 : Création de la structure associative.
* Septembre 1979 : Ouverture au public du centre de documentation avec des moyens bénévoles, militants uniquement...
* 1981 : Mise en place d'une équipe salariée plus importante - de trois personnes - pour essayer de mettre en place le département "agence de presse".
* 1982 : Lancement du bulletin d'information hebdomadaire.
Il y a donc un décalage de deux ans et demi entre le lancement du centre de documentation et de l'agence de presse.
* 1984 : Ouverture d'un département nouveaux médias.

Nous nous sommes rencontrées autour d'un constat concernant les femmes et l'information, sous trois angles différents mais complémentaire :
- Leur place dans les médias ;
- La façon dont sont traitées les informations cernant plus spécifiquement les femmes ;
- Leur regard sur l'actualité.

Sans attendre d'affiner l'analyse, nous avons élaboré une plate-forme qui visait à la fois à
* rapprocher l'information existante des femmes - D'où la création des renseignements téléphoniques et du centre de documentation -
* et à rassembler une information inédite sur la place mouvante des femmes dans le monde d'aujourd'hui pour la proposer à la presse - D'où l'idée de travaillant en amont des autres médias.

Les trois départements créant des passerelles nouvelles entre le mouvement des femmes, au sens le plus large du terme, les leaders d'opinion et les médias.

Quelles étaient vos motivations et vos objectifs de départ ?

Au départ, ma démarche à moi - que je qualifierais exprès de démarche personnelle pour bien me démarquer des femmes qui parlent toujours de démarches militantes sans vouloir reconnaître la part de l'individu-e là-dedans - était celle d'une journaliste féministe empêchée de faire tout ce qu'elle voulait dans la grande presse. Que ce soit à France-Culture, radio d'Etat élitiste, ou au Coopérateur de France, journal populaire lu dans la France profonde.

J'ai eu la chance de rencontrer une journaliste tout aussi féministe que moi - Catherine Vimenet - mais plus âgée dans la profession et, à partir de nos deux démarches, nous avons su réunir autour de nous une équipe de femmes qui n'avaient pas forcément une expérience aussi ancienne que nous dans les médias.

Très vite, nous avons compris que si nous voulions mettre sur pied un projet comme l'A. F.I., il ne fallait pas que l'on perde des heures à essayer de donner la même définition au mot "féminisme", qu'il ne fallait pas discuter politique rédactionnelle d'avoir un produit.

Il y avait parmi nous des femmes qui étaient plus proches du centre gauche et d'autres plus à l'extrême gauche et nous l'avons accepté comme une donnée de départ, sans du tout chercher à savoir qui avait tort et qui avait raison pour adopter une ligne politique qui aurait été la ligne A.F.I.

On a gagné un temps ! Notamment par rapport aux groupes militants qui s'essoufflent avant même d'avoir entrepris quoi que ce soit.

Les salaires venaient d'où ? De subventions ?

Non, pas au début. En 1978-1979, nous n'avions pas un sou. L'A.F.I. fonctionnait uniquement avec les adhésions des premières adhérentes fondatrices. Puis nous avons lancé une souscription avec un très beau dépliant d'appel sur papier glacé. Ce dépliant nous a d'ailleurs valu toutes sortes de critiques dans les mouvements des femmes qui s'étaient imaginé qu'on était d'affreuses récupératrices, qui n'avaient pas du tout de problèmes d'argent et qui étaient très riches : il nous a rapporté moins cher que nous avait coûté le dépliant...
Nous ne risquions pas d'aller très loin avec ça.
Comment avons-nous avancé, malgré tout ?
Non seulement en acceptant d'apporter un peu d'argent frais à l'A.F.I. sous forme d'adhésions, mais aussi en travaillant des heures et des heures bénévolement pour construire au moins le projet sur le papier et puis commencer à le faire fonctionner.
C'est-à-dire en nous mettant tout de suite à réunir nos archives et à découper quotidiennement la presse pour que, le jour où nous aurions plus de moyens, le centre de documentation soit prêt.
Donc, il y a eu un effort d'autofinancement très grand au départ, surtout sous forme de travail professionnel et militant non payé, et puis, après l'échec de notre tentative de souscriptions, nous avons eu la chance de rencontrer des mécènes. Il y en a eu deux, fin 79, puis fin 80, qui nous ont permis de salarier d'abord un premier mi-temps puis les trois personnes embauchées en 1981. À chaque fois, à peine avions-nous négocié des sommes, importantes à nos yeux mais en fait limitées, nous investissions tout en salaires... Sans faire de calcul de rentabilité réaliste.

Vous avez anticipé...

Oui. Aux plus beaux jours nous avions trois mois de trésorerie devant nous, et aux plus mauvais, trois mois de trésorerie derrière nous, c'est-à-dire un déficit à la banque de trois mois. C'est comme ça que nous nous sommes familiarisées avec les réalités de la gestion. Ce fut un apprentissage sur le tas assez rude.
Et c'est seulement en avril 1981, une fois épuisées les possibilités financières de notre deuxième mécène, que nous nous sommes jetées à l'eau et avons cherché à obtenir une aide du ministère du Travail pour la création d'emplois d'utilité collective. Après des mois perdus à discuter pour savoir s'il fallait créer une S.AR.L. de presse avant de demander de l'argent aux pouvoirs publics ou s'il fallait rester une association de la loi de 1901 pour demander des subventions. Six mois ont été ainsi perdus en discussions byzantines de ce genre, puis nous avons traversé une crise interne de mois et demi qui aurait pu nous être fatale, tant elle a été dure.

Le dossier a été déposé juste un mois avant l'arrivée de la gauche au pouvoir. C'est-à-dire que ce pas-là était déjà franchi dans nos têtes avant mai 1981.
Le 11 mai au matin, nous avons été au moins deux, deux journalistes fondatrices à dire : « Il ne faut pas qu'on laisse passer cette opportunité, ça peut représenter une chance pour l'A.F.I. » Et nous avons tout de suite envoyé un télégramme à certaines personnalités politiques que nous connaissions et estimions... Et puis, les premières, nous nous sommes présentées au ministère des Droits de la femme avec un projet ficelé. On n'avait pas de mal à ce qu'il soit construit puisqu'on travaillait dessus depuis des années. Mais le déclic dans nos têtes a précédé ce changement politique et - disons la création de ce qu'on a appelé, pendant un temps au moins, un espace politique nouveau - et le désir qu'ont ressenti certaines gens d'inventer d'autres rapports entre associations et pouvoirs publics.
…À part ça, dans notre esprit, les subventions, c'était une aide au démarrage. Nous n'avons jamais souhaité être subventionnées à vie.

Et ensuite ?

J'avais beaucoup réfléchi pendant ce temps-là aux problèmes d'argent puisque je savais qu'ils allaient se poser à nouveau avec une acuité désespérante, et j'entrevoyais une solution. La nouvelle a aussitôt provoqué un sac de nœuds.
Autour de la notion de compétence qui était déjà une pomme de discorde entre nous à l'époque : il y avait vraiment deux clans, celles qui croyaient à la compétence professionnelle et celles qui n'y croyaient pas parce qu'elles étaient les héritières du gauchisme soixante-huitard...
Très vite ce clivage s'est avéré quasiment insurmontable.
Qui rattrapait le travail mal fait de celles qui ne croyaient pas aux compétences ? Celles qui étaient compétentes... et qui servaient de négresses aux premières.
Elles n'étaient pas nombreuses, mais il se trouve que ce camp-là était incarné par la première salariée à mi-temps, qui parlait au nom des salariées présentes et futures de l'A.F.I. C'était déjà « la voix des salariées ». Donc, la crise a démarré autour de la notion de compétence. Puis, elle a buté sur le problème du pouvoir et de l'argent [...].

Ça a été une expérience très dure à vivre et très amère, mais je pense, avec le recul, que nous sommes devenues adultes seulement après.
En fait, nous l'avons échappé belle, parce que malgré les écueils que nous avons su éviter (pas de perte de temps en discussions théoriques à l'infini, que ce soit à propos du féminisme ou de l'autogestion), nous avons quand même payé très cher notre inexpérience à propos d'une structure qui veut produire.
On a failli crever de cette histoire.
Par exemple je ne me suis jamais aussi mal occupée de mes enfants que pendant ces trois mois. J'avais toujours été capable de vider ma tête en rentrant chez moi de mes préoccupations professionnelles pour m'occuper d'eux. Ma fille me disait : « Tu m'entends ? » J'étais ailleurs. Et à l'issue de cette affaire, j'ai pris des tranquillisants pour la première fois de ma vie.
Pour les autres aussi, le coût humain a été très lourd. Quant au coût financier pour l'entreprise, il s'apparente à celui d'une longue grève [...].

Et maintenant, comment définirais-tu l'espèce d'équilibre auquel vous êtes arrivées ?

Maintenant, je suis très satisfaite de ce à quoi nous sommes parvenues de ce point de vue-là. Nous avons été capables d'inventer, en grandeur réelle et dans la durée, un mode de fonctionnement plus réaliste que celui des premiers temps puisque l'équipe s'était élargie, avait évolué, alors qu'on ne s'était peut-être pas autant choisi qu'au départ. Un mode de fonctionnement à mi-chemin entre les modèles qu'on rejetait pour avoir travaillé les unes et les autres dans de grandes boîtes très classiques et l'utopie autogestionnaire un peu folle ou anarchisante incompatible avec la fabrication de produits professionnels valables et la sortie d'un bulletin toutes les semaines.

Je suis aussi assez satisfaite de la grille des salaires que l'on a mise au point. Je crois que nous serons amenées à la revoir. Nous avons fait admettre - ça avait été âprement discuté pendant la crise - le principe, avant Libération, que l'égalité absolue en matière de rémunération n'était pas la meilleure politique à avoir et, qu'à responsabilités différentes, il pouvait y avoir des rémunérations différentes, mais que l'éventail des salaires devait être très resserré2.
On a su le négocier entre nous et je pense que, même si on est amenées à le renégocier, on sera tout à fait capables de le faire, de façon adulte et professionnelle, sans que telle ou telle se sente personnellement atteinte par cette remise en cause.

Je suis assez satisfaite des relations de travail que l'on a du fait qu'on essaie de ne pas évacuer l'humain du travail, et en même temps on n'est jamais prisonnières de l'humain.
Nous ne sommes pas tombées dans le piège d'une équipe de femmes où tout serait transparent, où nous n'aurions plus de vie privée. Parce que les cloisons entre vie personnelle et vie professionnelle permettent parfois de sauvegarder des équilibres pas toujours faciles et de préserver aussi les personnalités très différentes qui cohabitent ici.

Cela ne veut pas dire que tous les problèmes soient résolus pour autant parce que pour moi, ils ne se posent plus à ce niveau.
Le problème de fond, maintenant, c'est que l'A.F.I. ne réussit pas encore à vivre sans subventions; je dis souvent, quand on me demande où nous en sommes, « le verdict, finalement, viendra du commercial ».

Le jour ou l'A.F.I. aura trouvé un marché non seulement pour les idées qu'elle veut défendre mais pour les produits qu'elle fabrique, ce jour-là, nous aurons gagné. Si elle ne le trouve pas, eh bien, nous aurons perdu. Ça aura été une expérience passionnante, mais elle aura échoué [...]

Plus concrètement, où se situent les problèmes ?

Le centre de documentation rend service à un public de gens très sympathiques : étudiants, journalistes, assistantes sociales, chercheurs. Pour qu'il soit davantage connu, il faudrait qu'on fasse un effort de publicité directe ou indirecte, des dépliants, des affiches, peut-être des encarts publicitaires dans les journaux ou au moins dans certaines revues spécialisées à défaut de la grande presse, et évidemment que nous soyons mieux installées, avec une salle de consultation qui ne serve pas en même temps de salle de rédaction.
Ça, ça demande des moyens nouveaux.
Or, le centre de documentation est déficitaire, donc c'est difficile pour nous d'investir dedans.

L'agence de presse. Nous venons de faire paraître le N° 100 du bulletin (N° 135 le 30 décembre 1984). C'est un petit succès, une petite satisfaction pour nous ici. Mais d'un autre côté, le fait qu'après deux ans d'existence, il ne touche encore qu'environ 3000 à 5000 personnes en France - chaque exemplaire vendu circule dans une dizaine de mains en moyenne - nous pose évidemment quantité de problèmes.
D'abord, nous n'accepterons pas indéfiniment de travailler pour un auditoire aussi restreint, compte tenu de l'énergie que nous investissons dans le bulletin. Et d'autre part, c'est évidemment très ennuyeux de consacrer autant de temps et d'argent à un produit qui est condamné pour le moment à être déficitaire [...].

La presse écrite peut miser et sur les recettes publicitaires, sur les abonnements, et sur les ventes au numéro. Nous, nous ne pouvons pas poser le problème de la publicité avec un tirage et une diffusion aussi restreints.
C'est un cercle vicieux.

Pourquoi la presse a-t-elle du mal à vous considérer comme une agence ?

On pourrait en parler pendant des heures.

Primo, c'est une calamité à première vue d'avoir choisi un titre aussi opérationnel, fonctionnel, qu'Agence femmes information.
Si on avait su ne pas employer le mot "femmes" dans le libellé même de l'A.F.I., on se porterait peut-être mieux à l'heure qu'il est. Le seul mot "femme" fait fuir nos chers confrères, surtout quand ils sont haut placés.
Si nous parlions de la femme mythique, comme les affiches de cinéma, ça irait mais nous parlons des femmes réelles….Quel ennui !
Si nous nous étions appelées Agence féminine d'information, ce serait différent. Le féminin 'passe', "femmes" fait peur depuis que sous le terme femmes peut se cacher féminisme et non pas féminin.
Donc, ils ne savent pas trop à quoi s'en tenir.
Et la peur ancestrale à l'égard des femmes se réveille chez certains.
Je ne mésestime pas du tout le poids des choses ancestrales et je crois que le terme "mentalité" est trop facile de ce point de vue-là.

Il faut s'intéresser aux mythes très anciens. Le travail que Michel Serres a fait à propos de Rome ou que Jean-Pierre Vernant a fait à propos de la Grèce n'a jamais été fait par les féministes à propos de tous les mythes fondateurs concernant le masculin et le féminin, que je sache.
Je ne crois pas du tout qu'on puisse se débarrasser d'eux comme ça, en dix ou vingt ans. Il y a en eux des choses prodigieuses qui continuent de nourrir notre imaginaire. Si notre nom dérange, je pense que c'est à la fois à cause d'Eve et du serpent, d'Antigone et de Jeanne d'Arc, d'Antoinette Fouque pour le M.L.F. déposé, d'Yvette Roudy et de son projet de loi antisexiste... ou des féministes avec des poils aux jambes, comme dirait Le Quotidien de Paris...
Tout ça, on le trimballe avec nous, ou plutôt les autres nous l'envoient à la figure quand on arrive et qu'on se présente en s'appelant Agence femmes information. Déjà, c'est lourd.

Secundo, notre bulletin, qui est un bulletin spécialisé, n'est pas spécialisé dans la condition féminine, mais dans les informations sur les femmes. Dans tous les domaines de l'existence, depuis le quotidien jusqu'au politique et au culturel.
Et là, les difficultés commencent. Parce que ces 'messieurs dames' qui travaillent dans les rédactions ou qui les dirigent sont habitué-es à utiliser soit des grandes sources générales d'information, soit des sources spécialisées... dans la mode, la pêche ou le pétrole. Ils ne sont pas du tout habitués à une spécialisation qui transcende les clivages, une spécialisation transversale, qui casse le découpage en tranches de l'actualité. On casse leurs habitudes mentales, on casse leurs habitudes de travail. C'est un deuxième handicap.

Tertio, c'est difficile pour nous de parler du regard que nous portons sur l'actualité en évitant les pièges et les malentendus. Pour analyser la réalité socio-économique, les journalistes, quel que soit leur bord politique, se réfèrent à la notion de classe sociale. C'est une donnée admise par tout le monde. En revanche, quand il s'agit d'analyser la place des femmes dans le corps social, les problèmes d'insertion ou de réinsertion qu'elles rencontrent sur le marché du travail, la difficulté qu'elles ont pour exister en politique et se faire reconnaître dans le domaine culturel, nous avons en face de nous des journalistes - hommes et femmes - qui, la plupart du temps, n'ont pas réfléchi à ces questions et n'ont jamais entendu parler du patriarcat. Encore moins d'oppression patriarcale : horrible gros mot ! C'est un concept qui explique ces disparités-là mais auquel ils n'ont pas l'idée de recourir.
L'analyse et la critique du système patriarcal n'ont été le fait depuis les Lumières, que par les féministes.

Cette ignorance de la presse à l'égard de l'apport du féminisme à l'histoire pèse très lourd et explique en partie à quel point nous dérangeons nos confrères et nos consœurs.

Quarto, on pousse les journaux à faire un effort supplémentaire pour être mieux informés à propos d'une catégorie de population qui n'a pas le pouvoir et qui n'a pas su s'organiser en groupe de pression suffisant pour se faire entendre, à l'exception de quelques moments de rougeole années 70. À propos de l'avortement, du viol, des 'femmes battues'. Par rapport à la pression continue exercée par les syndicats depuis un siècle ou à la pression exercée par les associations familiales - regarde en ce moment le débat sur l'école laïque et l'école libre - ou par les associations de consommateurs, les associations féministes en France ne représentent pas des groupes de pression de même nature.
Alors, nous, à la fois, on nous renvoie l'étiquette de féministes même si nous ne l'utilisons pas pour aller prospecter, mais en même temps le mouvement social ne nous aide pas non plus [... ].

La cinquième raison, elle vient de nous. On n'a pas encore complètement viré notre cuti, et j'ose le dire en termes très abrupts, à propos d'un certain misérabilisme militant. Sous le prétexte qu'on tient beaucoup à être très attentives à ce qui se passe sur le terrain dans la vie quotidienne, dans les entreprises - même si tu sais que c'est un secteur qu'on ne suit pas a qu'on le devrait - bref, sous le prétexte qu'on n'est pas pour la starification de l'actualité, on ne sait pas bien emballer notre marchandise et on ne sait pas utiliser certaines locomotives pour rendre l'information plus accessibles aux gens des médias qui sont un peu déformés par l'évolution de ces dernières années.

Nous ne savons pas toujours utiliser suffisamment les évolutions positives, les images positives qu'incarnent certaines femmes à l'heure actuelle pour parler de ce qui bouge. On ne peut pas faire de la presse à l'heure actuelle en braquant toujours le projecteur sur ce qui va mal.
Comme la situation des femmes n'est pas enviable et qu'elle a tendance à se dégrader du fait de la crise, il y a des jours où le bulletin est d'une coloration très noire. Il provoque alors chez les gens qui manient l'information en essayant de la mettre en scène une sorte de réaction de rejet.

Plus j'y réfléchis, après deux ans du bulletin, plus je crois, honnêtement, que tout est contre nous. Tout. Exactement comme chaque femme qui essaie sortir à titre individuel, exactement comme les différents mouvements de femmes à travers le monde, mais encore, en plus, comme tout chef d'entreprise qui essaie, malgré la crise, de fonder une petite entre entreprise. Et encore, en plus, comme des femmes qui s'entêtent à fonder une entreprise en s'accrochant à un créneau qui n'est pas porteur... et que certaines gens n'hésitent pas à dire « condamné ».

Dans ce cas, pourquoi continuer ? Je me dis simplement, comme se sont sans doute dit certains mouvements de libération à la grande époque du mouvement noir américain ou des mouvements de libération du Tiers monde : « Quand on a aussi peu d'armes entre les mains, si on a envie de continuer, ça veut dire qu'on croit à ce qu'on fait et ça veut dire qu'on compte, à la limite, sur l'imagination pour renverser un rapport de forces aussi nettement défavorable.»

Cela veut dire qu'on espère trouver une stratégie qui tienne la rampe, malgré tous ces obstacles. Et ce sera une stratégie qui sera politique, je n'hésite pas à employer le mot au sens global et au sens rédactionnel du terme, et commerciale à la fois. Car nous sommes condamnées à réfléchir à la fois sur un plan idéologique global, comme n'importe laquelle d'entre nous prise isolément, et sur un plan commercial.

Quels sont vos rapports avec le pouvoir ?

Ça, c'est un sujet de satisfaction pour moi-même si je garde la tête très froide. Je crois qu'on a appris à avoir des relations avec le pouvoir : l'A.F.I. est née en 1978 : nous ne sommes jamais allées voir Monique Pelletier, alors ministre de la Condition féminine. Nous ne nous en sentions pas capables. Quand la gauche est arrivée au pouvoir, sous prétexte qu'on se sentait plus proches d'elle que de la droite, on a su aller vers elle et on a très vite appris à négocier avec l'équipe au pouvoir. On avait un passé journalistique derrière nous, une compétence, une légitimité en tant que groupe existant depuis 1978, ce qui faisait qu'on n'a jamais eu vis-à-vis d'elle une attitude d'assistées. On a très vite compris qu'on pouvait jouer la carte A.F.I. et qu'on pouvait parvenir à négocier d'égal à égal. Moi, j'ai au moins appris ça depuis 1981. Ça me plaît de pouvoir dire que l'A.F.I., en tant qu'agence de presse spécialisée, ayant démarré avec des moyens très artisanaux, en ayant fait un très grand effort d'autofinancement, en ayant su recourir au mécénat, puis en ayant fait appel aux pouvoirs publics, sait maintenant négocier d'égal à égal et pour des opérations de plus en plus importantes avec les pouvoirs publics.

Et vos relations avec les féministes ?

Elles ont été fluctuantes. Au début, elles nous observaient de très loin avec un à priori défavorable. Je pense à la façon dont on m'avait accueillie à une rencontre de la presse féministe européenne en 1979 à Vincennes... ou à un de mes premiers contacts avec l'équipe d'Histoire d'elles à la même époque, bien avant que le bulletin n'existe.

Quelle image leur renvoyais-tu ?

Je n'étais pas une historique. J'étais revenue en France en 1973, après plusieurs années en Afrique. Au M.L.F., futur déposé, j'ai toujours été bien traitée tant que j'ai été journaliste à France-Culture et que je parlais de leurs livres. À partir du moment où je n'ai plus réussi à en parler, je ne les ai plus intéressées. Et dans les autres eaux du mouvement des femmes, je n'avais aucune légitimité pour prendre la parole. Alors, quand l'A.F.I a fonctionné en tant que groupe et qu'elles ont bien été obligées de tenir un peu compte de notre existence - je pense aux femmes qui nous avaient invitées à la préparation des grêveuses en 1980 - elles ont commencé à comprendre qu'on était des professionnelles, certes, mais qu'on n'était pas forcément d'aussi affreuses récupératrices qu'elles l'avaient imaginé. Et puis, elles ont bien vu qu'on se débattait dans des difficultés financières, que notre beau dépliant ne nous avait pas amené de beaux bureaux…Elles ont vu qu'on couvrait systématiquement tout ce qui se faisait, dès 1979-1980, bien avant que le bulletin ne sorte. Petit à petit, on s'est mises à avoir des relations cordiales et paisibles. Ce qui a permis au bulletin d'être pas mal accueilli. De là à s'abonner, il y a une distance que ne franchissent pas du jour au lendemain les féministes prises individuellement, ou même les groupes ayant un budget un peu plus conséquent.

Depuis que le bulletin a plus d'ancienneté, qu'il pénètre davantage ce qui reste du mouvement des femmes et que nous, avec deux ans de recul, on s'autorise des regards plus critiques sur ce qui se fait, de nouveau, les difficultés surgissent. Oser parler d'un meeting "à l'ancienne" sur le projet de loi antisexiste à la Mutualité, oser dire que le colloque "Femmes et futur" n'a pas su attirer des foules nouvelles et que le futur était absent des débats... c'est perçu comme une attaque perfide. `

À mes yeux, le mouvement des femmes a fonctionné tellement en vase clos, depuis ses débuts, malgré les ouvertures vers les partis et les syndicats à un moment donné, qu'on assiste à des réflexes d'autodéfense.
Les féministes ne sont absolument pas habituées à tenir compte d'un regard extérieur éventuellement critique et, alors, elles en font une maladie. Elles prennent les critiques pour des attaques personnelles.
Lorsque Edmond Maire sort de l'Elysée en faisant une déclaration fracassante, polémique et anti-diplomatique au possible dans la forme, tous les journaux lui tombent dessus. Et Edmond Maire maintient.
Nous, on a décidé de vivre avec.

On ne pourra pas se développer sans se faire de nouveaux ennemis. Cela dit, les groupes et les associations apprécient maintenant notre travail d'information et l'utilisent. À droite comme à gauche.

Je travaille à l'A.F.I. depuis le 15 octobre 1981. J'ai été embauchée comme secrétaire de direction et de rédaction. Depuis, mes fonctions ont évolué. Je m'occupe de l'administration, de la coordination entre les différents secteurs de l'A.F.I., notamment entre l'équipe rédactionnelle et l'équipe chargée de la fabrication du bulletin. Ce qui veut dire entre autres : le « dispatching » du courrier, une partie des réponses au téléphone, la comptabilité, les relations avec les abonné-es et les fournisseurs. Je suis chargée depuis le mois de mai de la prospection du bulletin hebdomadaire, c'est-à-dire la recherche de nouveaux abonné-es dans tous les secteurs. Par ailleurs, je fais aussi un travail rédactionnel en collaborant régulièrement au bulletin hebdomadaire [...].

À l'A.F.I., je pense qu'il y a eu au départ une espèce de désir d'autogestion, d'égalitarisme, comme il peut y en avoir dans toute équipe animée par des préoccupations militantes. Mais, l'A.F.I., ce n'est pas un groupe de femmes qui existait et qui a décidé de faire quelque chose. Ce sont deux femmes qui ont décidé de faire quelque chose et d'autres sont venues parce que le projet les intéressait. Donc, la plupart ne se connaissaient pas personnellement. On ne se voit pratiquement pas à l'extérieur, on a chacune nos vies. Bien sûr, il y a des affinités qui se dégagent puisqu'on vit dix heures par jour ensemble. Mais il n'y a pas d'« osmose ». Il y a, ce que je trouve encore mieux, une solidarité extraordinaire. En cas de pépin, tout le monde s'y met. On se débrouille... parce qu'on sait que c'est réciproque. Je trouve qu'on a ici une autonomie par rapport au travail qui est très grande. Mais, pour revenir à la question de l'égalitarisme, le pouvoir, en fait, ça existe. Il en faut pour diriger un groupe qui a des rapports avec le monde extérieur, dans la société telle qu'elle est. Il y a des personnes qui le font mieux que d'autres. Il y en a d'autres qui ne veulent pas prendre de responsabilités... Ce sont des choses qui se sont un peu dégagées, et je pense qu'on a toutes trouvé notre place.

Mais dans le cadre de cette responsabilité personnelle très forte, n'y a-t-il pas le risque que vous ne travailliez plus que vous n'auriez travaillé dans une autre entreprise?

Oui, sans doute. L'AF.I. a toujours été « vampire ». Mais on l'a toujours su ; on n'est pas obligées.

Quelle est votre position par rapport au problème de la mixité des emplois ?

Au début, les copains des filles de l'A.F.I. venaient un peu aider bénévolement. Mais ce n'est pas leur truc quand même ! Ils n'y avaient pas vraiment leur place. Ils ne sont pas restés. On a de temps en temps des collaborations d'hommes journalistes. Si on pouvait en avoir plus ce serait mieux. En tout cas, personnellement, je préférerais. Ce serait la preuve que les problèmes des femmes sont les problèmes de tout le monde, des problèmes de société.

Par rapport à un label de type féministe, comment vous situez-vous ?

Nous sommes une agence spécialisée dans les informations sur les femmes et se diront féministes celles qui le voudront dans l'équipe. Notre travail, c'est de parler des femmes, faire connaître leurs activités et leurs points de vue. Il est évident que d'une façon ou d'une autre nous sommes impliquées dans un mouvement de transformation de la société. De toute façon, c'est question qu'on ne se pose pas. On travaille, c'est tout.

Comment analyses-tu vos rapports avec les féministes ?

Vis-à-vis des féministes, on a eu du mal, des problèmes d'entente, méfiance. Par exemple, notre sigle est rouge et noir; en 1980, notre dépliant en deux couleurs leur a paru luxueux, on était suspectes, c'était trop beau…
Nous, on s'évertuait à dire que pour convaincre il fallait être présentable et, même, savoir séduire ! On ne peut pas faire des choses sur des chiffons de papier, avec des fautes d'orthographe. Il faut savoir vendre les choses. Le rapport des femmes à l'argent est extrêmement compliqué. Il y a une culpabilité à vendre quelque chose qu'on a fait. Le temps des femmes, on dirait qu'il est gratuit. C'est à chacune de s'arranger quand il s'agit travail domestique, et encore...
Mais si les femmes veulent faire des choses, il faut bien qu'elles en vivent aussi. Sinon, ça va être la triple journée !  Si tu as un travail qui te fait vivre, tes activités sociales ou militantes, plus travail à la maison, ce n'est pas possible ; une solution, c'est de faire raccourci... et de vivre de son travail militant. Je ne dirais pas que je milite à l'A.F.I., mais c'est vrai que je me suis dit : voilà, je vais être payée pour travailler à des choses qui font déjà partie de ma vie, des préoccupations qui sont les miennes. C'est pour ça que j'accepte de faire de la comptabilité ici, et du secrétariat. Ça vaut la peine.
Et il y a des tas de "gratifications" .

Par rapport aux féministes, il y a eu le problème du prix l'abonnement au bulletin. Au début, ça a été très dissuasif. Et, puis aussi, le fait qu'on ne signe pas les pétitions, qu'on 'couvre' les choses mais qu'on ne prends pas parti et qu'on ne les soutienne pas dans leurs dénonciations virulentes .

L'AF.I. a toujours dit : nous sommes une agence d’informations, on ne peut pas prendre parti, ce n'est pas du tout notre rôle; on perdrait toute crédibilité. Elles ne comprenaient pas l'atout que pourrait représenter l'AF.I. pour la circulation de leurs propres informations. À tel point que j'avais parfois l'impression qu'elles ne veulent pas que le monde extérieur sache ce qui se passe dans le milieu féministe. Elles téléphonaient la veille pour nous dire : "Est-ce que vous pouvez passer cela dans le bulletin ? " Si on leur disait : "le bulletin est déjà bouclé, ou il est parti... ce sera pour la semaine prochaine, il y a des impératifs de production" , elles avaient du mal à le comprendre. Le professionnalisme ne leur semblait pas du tout une priorité. Je dirais que ce qui nous séparait, c'était essentiellement cela. Maintenant, le bulletin existe depuis deux ans et ça va mieux. Au début, elles ne comprenaient pas comment on pouvait "s'occuper des femmes" et ne pas être solidaires, au point de veiller la nuit pour retarder un bouclage, pour passer une information féministe. Et nous, ce sont des points sur lesquels nous avons été complètement intransigeantes.
Si on veut que l'A.F.I. survive, il faut qu'elle soit crédible en termes commerciaux, professionnels. Entre autres, que les abonnés reçoivent régulièrement le bulletin. Cela dit, ça se passe bien avec les groupes investis dans une activité de production parce qu'elles sont confrontées aux mêmes exigences de rentabilité (je pense à Carabosses, Fémin'autres, 3 F, etc.).

En ce qui concerne l'avenir de l'A.F.I., comment le vois-tu et où situes-tu les risques ?

Ce que je vois comme un des risques, c'est le fait qu'on s'éloigne de plus en plus des femmes dont on parle, c'est-à-dire qu'on soit prises dans un engrenage de professionnalisme : professionnelles à tout prix.
Vouloir parler de choses qui plaisent, séduire les gens...
Je tiens beaucoup à continuer à rendre compte des préoccupations de la "majorité silencieuse " des femmes. On a toujours des appels de femmes battues ou qui ont besoin d'une I.V.G., d'un travail ou d'un logement...

Le jour où il n y en aura plus, cela t'ennuiera ?

Tant que des femmes auront besoin de renseignements, je souhaite qu'elles puissent continuer à nous appeler. On reçoit maintenant des choses passionnantes, qui nous arrivent du monde entier, et on risque de passer ces informations parce qu'elles sont attrayantes... tandis que le viol par exemple, c'est quelque chose de "rasoir"; tout le monde en a marre, mais il faut continuer à en parler puisque ça existe toujours. Alors, il faut le faire différemment, pas sur un ton geignard.
Notre politique, c'est d'être positives par rapport aux choses. Les femmes sont capables. Elles réussissent. Il faut garder le juste milieu, ne pas faire fuir les gens avec les « problèmes de femmes », parce qu'ils en ont marre (et nous aussi, je dois l'avouer), mais en même temps, il ne faut pas les oublier.
On essaie de trouver un juste milieu. En ce qui concerne les infos sur les activités féministes, quand on annonce les événements lesbiens, les fêtes de femmes non mixtes, c'est vraiment rédhibitoire pour le public que prospecte. D'un autre côté, si nous, on n'en parle pas, qui va en parler ?  

Et vis-à-vis des fournisseurs ?

C'est très édifiant. Quand on a décidé d'acheter une offset de bureau pour l'impression du bulletin, les commerciaux nous disaient, pendant démonstrations : « Voilà madame, vous n'avez qu'à appuyer sur ce bouton, et ça marche tout seul. » Je leur répondais : « Ce n'est pas une robe que, me vendez, c'est une machine offset et l'offset, ça veut dire, parfois, avoir les mains dans l'encre jusque-là ! »

Les premiers contacts ont vraiment horribles, décourageants. Ils arrivaient chez nous avec un petit air méprisant; certains essayaient deux ou trois blagues du genre « Ah, on est bien chez vous, que des dames ! » qui tombaient complètement à plat. Ils étaient désorientés, on ne leur renvoyait pas l'image qu'ils attendaient - et, réaction bien connue... - ils nous en voulaient d'être désarçonnés !

Cela dit, les fournisseurs avec qui l'on travaille depuis maintenant plusieurs années ou plusieurs mois, de façon régulière, se comportent « normalement », respectant notre travail. Les techniciens offset nous parlent technique, sans problèmes. Ils voient le bulletin, qui sort semaine après semaine...

Quant au premier cabinet comptable qui s'est occupé de nous, il a simplement essayé de nous exploiter au maximum, en méprisant totalement notre travail. Il nous traitait comme si nous étions des dames de charité...
On a maintenant une autre personne pour superviser la comptabilité, c'est un homme, et ça se passe le mieux du monde. Avec lui, j'ai d'ailleurs pu vérifier à quel point le fait d'être une femme conditionne la réaction des interlocuteurs : pendant six mois j'ai eu des relations difficiles avec la caisse de retraite. Je n'arrivais jamais à obtenir informations nécessaires; on « oubliait » tout le temps de me donner la précision indispensable. Quand notre comptable a passé un coup de fil pour nous à cette caisse de retraite, tout s'est arrangé en dix minutes. Lui, on l'écoutait, on lui faisait confiance : c'était un homme...

Je connaissais l'A.F.I. depuis à peu près deux ans, quand Claire Poinsignon m'a demandé de venir, début 83 : le bulletin d'information avait presque un an. Je suis donc arrivée à l'A.F.I. pour m'occuper des relations extérieures et prendre en charge à la fois la promotion des produits existants et la mise au point de nouveaux produits. J'ai commencé par faire un travail de prospection dans le cadre du bulletin qui m'a amené à tirer un certain nombre de conclusions assez pessimistes sur son avenir commercial immédiat. Ces conclusions m'ont en fait conduite à concevoir un nouveau produit : le journal télématique.

Quel constat faisais-tu sur l'avenir du ‘produit’ ?

Nous avons sans doute à l'A.F.I. des interprétations très différentes... mais en arrivant ici, j'avais l'intention d'appliquer les techniques du marketing social à la vente du bulletin. Le seul problème, c'est que faire ce type de marketing suppose un budget bien plus important que pour la mise en place de techniques de marketing traditionnelles, car il ne s'agit pas seulement de l'application d'une technique spécifique, mais plutôt de l'utilisation de plusieurs moyens coordonnés. Donc cela suppose une enveloppe financière importante.

En fait je n'avais même pas les moyens de faire du marketing classique, alors comment envisager le marketing social ? N'ayant pas les moyens de mes ambitions je me suis surtout attachée à prendre des contacts avec des journalistes et à privilégier les rapports directs avec les personnes plutôt que les conférences de presse. Notre politique de communication a été également de décrisper notre image de marque : professionnalisme et rigueur ne sont pas synonymes d'ennui et de sclérose !
Au terme de ces contacts, j'en ai tiré la conclusion que c'était un marché en état de complète stagnation. Il a dépassé la phase de maturité pour arriver à sa phase de vieillissement. En termes de stratégie commerciale, tel qu'il se présente actuellement, c'est un marché qui ne génère plus d'activités rentables. Les deux principales agences de presse d'informations générales, en France, l'A.F.P. et l'A.C.P. voient leur portefeuille de clients diminuer. L'A.C.P. est à deux doigts de la fermeture et l'AF.P. est financée à 60 % par l'Etat.

Mais le problème de l'A.FI. est spécifique car elle est une agence spécialisée.  

Oui, bien sûr, mais elle est spécialisée sur un créneau qui n'est pas porteur actuellement, ... et on ne crée pas un marché aussi facilement. Par ailleurs, si la position concurrentielle du bulletin est très marginale, c'est à mon avis en raison de son image et non de son contenu. En effet, le bulletin est perçu comme appartenant à la presse féminine engagée - espèce en voie de disparition - et en subit donc les conséquences. Notre bulletin existe depuis 1982, notre image n'a pas changé de secteur, même si ce produit n'a jamais appartenu à la presse militante, puisqu'il se réfère au marché des agences de presse spécialisées. Alors, soit on donne au bulletin une autre image, moins suicidaire et surtout plus proche de la réalité, mais comme nous l'avons vu, cela demanderait des investissements financiers énormes, sans beaucoup de chances d'y arriver sachant que le marché des agences de presse est saturé, soit on crée un nouveau produit, appartenant à un secteur porteur et susceptible de changer notre image. C'est la deuxième solution que nous avons choisie.

Est-ce que tu as des éléments d'explication sur les raisons de cette chute de cette presse féministe ? Pourquoi ce qui était 'porteur' il y a dix ans est-il devenu le marasme ?

Si la presse féministe a disparu peu à peu, c'est sans doute parce qu'elle n'a pas tenu compte du fait que le féminisme prenait d'autres formes. De militant, il est devenu plus personnel, plus individuel.

Mais ce qui m'intéresse ici, c'est surtout la chute de l'image du féminisme. Les médias, aujourd'hui, ne veulent plus en entendre parler. Et c'est ce dont j'ai à tenir compte, pas tellement du fait de savoir si le féminisme est vraiment mort ou non. Mais en termes de communication, c'est un mot qui n'a devant lui que son passé.
Au poste que j'occupe ici, ce serait à la limite erreur professionnelle de ma part que de ne pas vouloir le constater et en tenir compte dans notre politique de communication.

En définitive, au niveau d'une agence de presse d'informations, il n'y a pas trente six mille créneaux à explorer pour savoir quel était le produit le plus novateur pour nous: c'était le créneau des nouvelles technologies. Donc, ce que moi je souhaitais, c'est que l'AF.I. prenne le tournant multi - médias. Et je crois que le journal télématique nous permet aujourd'hui d'envisager cette ouverture. L'accueil que j'ai reçu chaque fois je suis allée parler de ce projet à des gens pouvant être concernés a été étonnant. Tous les avis étaient favorables, aussi bien de la part du milieu professionnel que du milieu des non-initiés. Et pourtant le contenu du journal télématique ne diffère pas sensiblement de celui du bulletin, le créneau est le même. Il s'agit donc vraiment d'un problème d'image. Il a suffi de changer de support pour changer d'image et apparaître comme novatrices et même d'avant-garde.
L'idée que le médium est plus déterminant que le message n'a pas fini de se vérifier.
Donc après cet accueil enthousiaste, nous avons affiné le projet qui a débouché sur un magazine télématique avec des objectifs « grand public» et toujours une spécificité femmes.

Peux-tu préciser un petit peu ?

Il s'agira d'un journal de presse interactive. Les utilisateurs auront la possibilité de répondre aux informations qui leur seront données, de nous apporter leurs propres informations et de nous poser des questions sur des sujets variés. On aura notamment une rubrique « messageries ». Il ne s'agira pas d'une messagerie nominative classique, mais d'une messagerie à thèmes. Il y aura à peu près dix boîtes aux lettres, sur les thèmes : consommation, troc, actualités, droit, formation, santé, baby-sitting, amours...
Dans chaque boîte aux lettres correspondant à ces thèmes-là, nous enverrons trois ou quatre informations et les gens pourront nous répondre, échanger des informations avec d'autres personnes qui liront ces boîtes aux lettres. C'est ce qu'on appelle l'interactivité. Ce sera sans doute la rubrique la plus animée du service.

Comment se situera le bulletin de l'A.F.I. par rapport à ce projet ? Il y aura des interactions entre eux ?

Je ne suis pas sûre... Disons que l'équipe qui alimente le bulletin alimentera aussi le journal télématique mais le langage sera différent... Le bulletin de l'agence... ce sont des informations brutes, ce ne sont pas des papiers d'humeur ; dans les informations télématiques, pour compenser la froideur du terminal, je crois que nous aurons vraiment intérêt à avoir un langage tout à fait chaleureux, personnalisé, et également un peu provocateur. Il s'agira autant de faire passer nos états d'âme, de provoquer ceux des utilisateurs que de donner des informations à proprement parler.

Mais est-ce que là vous ne risquez pas d'atteindre un pourcentage de femmes extrêmement faible, celles qui sont pourvues d'un Minitel... Peut-être partez-vous aussi du principe que bientôt de plus en plus tout le monde en aura un chez soi ?

Si on devait attendre que la France entière dispose de minitels pour créer un service, nous ne bénéficierions sûrement pas d'une image de novatrices. Par ailleurs dans quelques mois un million de terminaux seront déjà installés, sur tout le territoire, ce qui n'est pas négligeable.

D'autre part, nous allons mettre en place un atelier télématique, où les femmes qui ne disposent pas de minitels à leur domicile pourront venir utiliser les terminaux avec l'aide d'un animateur. Cet atelier sera hébergé par une association du 3e arrondissement. Ce sera aussi un lieu important pour les femmes qui auront envie d'en savoir plus, de connaître un peu mieux les mécanismes et le matériel. Ce sera, en fait, un lieu d'apprentissage, de sensibilisation et de perfectionnement...

Faudra -il payer ?

Non, ce sera gratuit, tout au moins dans la phase expérimentale, c'est-à-dire pendant plusieurs mois. Le service professionnel que ni envisageons sera quant à lui payant sur abonnement, il sera ouvert à nos relais habituels, à qui nous fournirons des informations par minitel à travers le centre de documentation.

Comment expliques-tu que le jugement ait été si positif dans les contacts que tu as pris ?

Parce que c'est un produit en pleine phase de démarrage et que mes interlocuteurs ont vu là le développement d'un marché potentiel. Leur intérêt à eux, c'est qu'il y ait un maximum de minitels en France et qu'ils soient utilisés. Une chose a également beaucoup joué... c'est que le matériel existe, les compétences techniques existent, mais il y a une vraie pénurie de programmes.

De notre côté, nous arrivons avec des idées, des services, des compétences en matière d'information et de communication, alors que jusqu'à présent seuls les informaticiens, pratiquement, avaient travaillé ce terrain. Finalement nous venons combler un certain nombre de lacunes.

Là, tu as montré tous les aspects positifs ou inéluctables, mais vois-tu dangers ou au moins des risques dans cette initiative ? Dans ce type d'infléchissement de l'avenir de l'A.F.I. ?

Oui, rien n'est acquis... ce n'est que dans six ou huit mois que l'on pourra dire si le service télématique est rentable et ensuite si le marché grand public est un marché porteur, ce dont je ne suis pas certaine, à part en qui concerne les services messageries.

Est-ce que cela signifie un infléchissement politique de l'A.F.I. ?

Moi, je ne le vois pas comme tel, mais comme une sorte d'accroissement de maturité professionnelle parce que l'on ne tient pas compte seulement de nos désirs à nous, mais aussi de la réalité du marché, de ses limites et de ses contraintes.

Et c'est une preuve de maturation que d'en être consciente et de l'animer ?

Bien entendu, et c'est particulièrement vrai pour les féministes... à partir du moment où on choisit de vendre un produit ou un service, on accepte implicitement les lois du marché et de la rentabilité, ou alors on ne vend rien et on fait de la philanthropie. mais encore faut-il en avoir les moyens.
Le mot rentabilité fait encore partie des mots tabous chez les féministes et chez bien d'autres d'ailleurs. Il n'est pas question pour nous de renoncer à notre spécificité, mais de trouver des voies nouvelles qui correspondent à ces marchés potentiels. Il ne s'agit plus de fonctionner avec des œillères en se disant: « Notre produit est bon, si les autres n'en veulent pas, c'est qu'ils ont tort ! » Il s'agit d'être capable de se remettre en question et d'innover, c'est cela pour moi, la maturité professionnelle. Mais cela signifie aussi sans doute, pour nous, certaines évolutions dans notre mode de fonctionnement et suppose également un solide consensus sur le choix des points à remettre en question et sur ceux qui nécessitent une innovation.

Au départ du projet, on était quatre. On s'est toutes connues par le mouvement.
On en avait assez de travailler dans les structures traditionnelles. On a cherché ce qu'on pourrait faire qui allierait à la fois le militantisme et le travail. On en avait assez aussi de faire des trucs dans le bénévolat.
Notre première idée, ça a été de faire une maison d'édition ... mais ça demandait trop de moyens financiers…C'était le truc le plus immédiat ... parce qu'on lisait beaucoup de revues ... Il y a plein de filles qui écrivent plein de choses et ça ne sort jamais parce qu'il n'y a pas d'éditeurs qui prennent les manuscrits.
Comme on n'avait pas le fric pour faire ça, on a dit : « bon, on va commencer par le début, c'est-à-dire l'imprimerie ».
Ce qui nous plaisait là-dedans, c'était tout le côté technique ... C'est un métier très beau, c'est assez fascinant, il y a tout un rapport à la matière, aux machines. On s'est lancées comme ça ...

Mais quelles compétences aviez-vous ?

Aucune ... absolument aucune. On venait toutes d'horizons éloignés de l'imprimerie (éducatrice, études de psy, bibliothécaire, institutrice).
L'une est apparue très vite moins concernée, on a donc créé l'imprimerie à trois : Florence, Françoise, Jocelyne. Françoise a continué avec nous pendant un an puis elle est partie. Ensuite Elisabeth (qui venait du marketing) a travaillé avec nous, d'abord 6 mois de manière irrégulière et depuis janvier 1984 complètement.
On s'est décidées à faire ça et on est allées dans des imprimeries parallèles, nées de 68 ... tout en continuant à travailler par ailleurs, comme ça, de temps en temps, en dehors de nos horaires de travail... simple : en observatrices, pour se familiariser un peu. Ça, ça a duré un certain temps.

Moi, j'ai appris un peu de photogravure, Françoise a appris un peu de montage...
Puis on a fait une association loi de 1901 ; on voulait faire une scoop mais il fallait au moins quatre salariés ... et nous on était trois.
On a fait un premier boulot pour les Editions Tierce ... qui était un travail de photocomposition et ensuite on a organisé une fête pour avoir sous ...
Et puis, on a trouvé tout à fait par hasard un vieux typo qui arrêtait, qui nous a revendu les machines que l'on a actuellement pour pas très cher : sur l'ensemble on a dû en avoir pour deux millions et demi ... On a racheté aussi des machines d'un atelier de femmes de photocomposition, Trav'elles.
Elles se sont orientées vers la photocomposition, un truc de pointe avec du matériel très sophistiqué, en laissant tomber le secteur imprimerie ... Elles avaient juste une petite machine offset, un petit massicot, des petits matériaux, mais qui, pour nous, étaient très bien et on leur a racheté. On a trouvé ce local, ce qui nous a pris du temps et puis voilà, a commencé comme ça.

Donc, l'argent est venu en partie de cette fête ?

Oui ... La fête du 8 mars 82 au Bataclan avec les 3 F... On a eu peut-être eu un million de bénéfices qui nous a servi à acheter les machines ... Le reste, on l'a avancé nous-mêmes ... la famille ... les amies ... mais on n'a pas d'emprunt ... On n'a pas eu de subventions au début ... On n'y a pas pensé tout de suite d'ailleurs.

Et ces machines n'étaient pas trop anciennes ?

Si, elles sont très anciennes ... Elles sont très vieilles, elles sont de 68. Il y en a une qui n'a marché que six mois, d'ailleurs.
On a eu des petits boulots tout de suite ... En gros, il y a différents stades dans l'imprimerie. Il y a le film, le montage, la machine ... Nous on faisait tout ensemble '"
Ça s'est relativement bien passé, sauf qu'on n'avait pas toutes les mêmes rapports aux mêmes techniques.
On a vraiment commencé à travailler en mai 1982... et après, ça s'est un peu enclenché tout seul. Le boulot arrivait. L'apprentissage a été très empirique. Mais pour faire du bon boulot, il a fallu six mois environ. On fait pas mal de petites brochures, des affiches. On a fait des cartes postales, des papiers à en-tête, des livres.

Quel est l'apport du mouvement des femmes par rapport à votre marché ?

Important, mais ça l'a été moins qu'on ne le pensait ... Nous ce qu'on espérait, c'était de pouvoir imprimer des revues (féministes). Surtout à l'époque, il y en avait un certain nombre: Le Temps des Femmes, Questions Féministes, La Revue d'en Face. Et il s'est avéré qu'on n'en a eu aucune, soit parce qu'elles étaient déjà imprimées par ailleurs, soit parce que apparemment on était un peu plus cher: mais ça c'est une histoire de matériel... et c'est un peu un faux argument. C'était aussi un truc de confiance. Elles voulaient qu'on fasse nos preuves. Il fallait d'abord montrer nos compétences et c'est l'éternel cercle vicieux.
Depuis on a décidé de ne plus courir après les revues. Mais on a fait Vlasta aussi, même si on n'a pas fait le premier numéro ... Je crois qu'elles étaient contentes et nous aussi ... Pour nous, c'était vraiment un plaisir de le faire, mais c'est vrai qu'on le fait à perte ou plus exactement sans bénéfice ... parce qu'on n'a pas de machines assez performantes et qu'on y passe un temps fou. Ce n'est pas rentable ... C'est le cas typique du boulot militant ... Ceci dit, c'est aussi pour ça qu'on a fait l'imprimerie ... pour permettre de publier des textes qui ne sortiraient pas si on ne pouvait pas les faire rapidement ... Le but, c'était de mettre en circulation très rapidement des choses qui sinon resteraient dans les tiroirs.

Donc, vous vous rattrapez financièrement sur des trucs commerciaux ?

Oui. Sur certains types de travaux dits « d'imprimerie de ville » (publicités, cartes commerciales) qui ne nous concernent pas au même titre.

Et par rapport à vos deux types de clientèle, comment ça s'articule ? Et vos clients classiques quand ils découvrent que vous êtes des femmes, ont-ils des réactions particulières ?

Très souvent, ils demandent le patron ... Ça arrive ... Mais ça ne pose pas vraiment de problème. C'est plutôt de la curiosité, soit paternaliste, soit un peu amusée, soit carrément admirative, mais en général plutôt sympa ... On n'a jamais eu de réactions d'hostilité. À l’exception des représentants, en papeterie notamment ... matériel graphique, photo ... Eux, ils ont un côté beaucoup plus condescendant ... C'est avec eux qu'on a le plus de problèmes mais pas tous. Et puis maintenant ceux avec qui on travaille régulièrement nous connaissent.

Et avec le milieu des imprimeurs ?

On a surtout des contacts avec une imprimerie avec qui on n'a aucun problème ; ils sont très sympas, ils nous ont beaucoup aidé ... De temps en temps, on les appelle quand on a un problème qu'on ne peut pas résoudre ... Sinon dans le milieu traditionnel de l'imprimerie, il n'y a pas de problème ... C'est assez étonnant d'ailleurs ... puisqu'il n'y a pas de femmes dans l'imprimerie, sur les machines en tout cas ... Dès que tu te mets à parler boulot avec eux, on a l'impression que tu sois un homme ou une femme ça ne compte plus ... Ce qui compte, c'est le boulot, le rapport à la technique ... C'est un métier en plus que tout le monde aime ... Mais nous on est un petit peu en dehors du circuit ...

D'un point de vue financier, comment cela se passe-t-il ?

La première année, on a eu une subvention du Ministère des Droits de la Femme en 1982... Un salaire de permanente, puisqu'on est en association, salaire que l'on a eu aussi en 1983 et que l'on va avoir en 1984. Sinon on a eu pendant un an, la première année, un emploi d'initiative locale ... C'est tout ... Un salaire de permanente au smig ... il faut préciser... 3 500 francs par mois ... L'emploi d'initiative locale, c'est pareil sauf qu'on a à notre charge les charges sociales ... C'est beaucoup moins intéressant ... et c'est pour un an non renouvelable ...

Et avec quel revenu vivez-vous ?

Je ne sais pas s'il faut le dire ... Ce n'est pas très encourageant pour les gens qui veulent se lancer ... On vit mal, très, très mal. Pendant un moment, on n'arrivait pas à se payer plus de 2000, 2 500 francs par mois. Maintenant, on a décidé que l'on devait donner la priorité aux salaires, sinon ça n'est pas vivable. C'est 4 500 F pour un plein temps et 2 000 F pour un mi-temps, que l'on s'oblige à prendre (si l'on peut dire! ) même quand on n'a pas l'argent. Là, on craque un peu ... Comme on est parties avec ce matériel qui était vieux, qu'on n'avait pas de savoir-faire, il est évident que le boulot qu'on fait ne peut pas être vraiment rentable. Depuis un an, c'est mieux ... ça devient tout à fait correct et ça se voit au chiffre d'affaires sauf que l'on a un retard de trésorerie à combler ... en particulier au niveau des charges sociales ... À court terme, c'est dur, mais à moyen terme ça pourra se redresser.

Mais d'après ce que vous dites, cela passera par l'achat de matériel moderne ?

Oui, c'est impératif ...

Et par des emprunts bancaires ?

Non, parce que en association, on n'en aurait pas ...
Sans doute, il faudra un jour envisager de créer une S.A.R.L. ... À la limite, ça peut nous permettre d'avoir des prêts, mais là on va demander une subvention d'équipement au Ministère des Droits de la Femme parce que c'est celui qui se sent le plus concerné par notre projet. De toutes façons, même si on crée une S.A.R.L., on tient à garder le statut d'association.

Vous passez beaucoup de temps à faire des dossiers ?

Oui... L'administratif, la gestion, c'est très lourd. Mais ici, à trois, on tourne sur tous les postes ... ce qui ne se fait jamais dans l'imprimerie. C'est un choix que l'on a fait ... On ne veut pas de hiérarchie, ni de spécialisation ... Et pourtant, il y en a qui sont mieux sur les machines qu'à l'administration ... Il y a trois postes : 1) les machines 2) le montage et l'administration 3) la photogravure et le massicot.

Donc, c'est un roulement mécanique, même si l'une est plus productive, vous maintenez le roulement ?

Oui ... Ça arrive que sur une revue, s'il y en a une qui a commencé sur une machine, il vaut mieux qu'elle continue pour un suivi technique.

Et vous n'estimez pas que vous payez cher ce principe ?

C'est possible ... oui ... C'est un pari à prouver ... C'est sûr qu'au niveau productivité, ce n'est pas le plus simple.

En termes de temps de travail, travaillez-vous beaucoup ?

Oui ... une moyenne de 8 heures mais avec des grandes charrettes de 10 heures sur les gros boulots.

Et ça ne pose pas des problèmes entre vous ?

Si, quand on est crevées, on s'engueule pour n'importe quoi. Ce sont des petits trucs ... et en plus, c'est un métier physiquement fatigant. C'est pour cela aussi que c'est important de tourner ...

Par rapport au féminisme, comment vous situez-vous historiquement ? Et par rapport à votre point de départ ?.

Il n'y a pas tellement de coupure ; on continue d'aller aux réunions, on était militantes, on l'est encore. Mais certains trucs m'intéressent moins. J'ai l'impression de 'déjà vu'. Mais il y a aussi moins de choses. Quelquefois, j'ai un peu l'impression de perdre mon temps. Il y a des trucs qui m'agacent, certains discours très abstraits au niveau du travail notamment.

Tu peux préciser ?

Des analyses sur le travail des femmes qui me paraissent justes mais qui ne débouchent pas sur du réel : « Il faut que les femmes fassent carrière » par exemple. Enfin, ce n'est jamais dit comme ça parce que c'est mal vu, on dit plutôt; qu'elles « fassent de l'informatique, pénètrent dans le pouvoir ». C'est sans doute juste, mais ça reste au niveau d'un discours et moi là-dedans, j'ai l'impression que ce que je pourrais en dire, c'est qu'il faut faire des choses ... Ça ne sert à rien de dire aux autres de faire ! C'est l'éternelle coupure !
Et nous, dans les discussions sur le travail, on a l'impression d'être les prolétaires ... qui se permettent de prendre la parole. C'est un peu inconfortable comme position. Et puis, on est toujours en train de se plaindre parce qu'on a des problèmes de sous ... mais ce n'est pas le principal...

Comment vous situez-vous par rapport à d'autres groupes identiques au vôtre ?

Mais, je n'ai pas l'impression qu'il y en ait tellement qui ait tenté de faire autre chose ! Il y a beaucoup de groupes qui font des travaux divers mais comme entreprise je ne connais que l'Escabelle qui soit un peu dans un secteur soi-disant réservé aux hommes. Nous, on a un gros problème, c'est qu'on ne sait pas vendre ... On n'arrive pas à faire des prix réels. On a du mal à augmenter nos prix ... Or, c'est une histoire de survie.

Et est-ce que vous croyez à ces échanges de solidarité, de savoir-faire que Féminautres veut instaurer entre entreprises de femmes ?

Idéalement, oui ... Les projets, je les trouve toujours bien, mais concrètement, je ne les ai jamais vus fonctionner.

Et que pensez-vous des discours actuels sur la nécessité pour les femmes de pénétrer dans les secteurs masculins ?

On trouve ça bien, important. Sauf que le discours officiel du ministère c'est : il faut que les femmes rentrent dans un secteur masculin ... là où sont les hommes déjà ...
Moi, je trouve ça extrêmement dur ...
Je trouve que c'est plus facile une entreprise telle que la nôtre; au sens où on a tout à y faire, la construction, la conception et l'aménagement du lieu de travail et aussi et surtout l'élaboration des règles qui font fonctionner cet endroit.
Ça ne peut pas être le cas dans une entreprise où tu viens t'intégrer « après ».
En gros, ce ne sera jamais « ton » entreprise (même s'il y a là des relents de propriétaire! ...) mais une institution dans laquelle tu rentres à la fois pour la combattre mais aussi pour t'y faire reconnaître. C'est une contradiction que je trouve difficile à vivre. Ce qu'on fait, d'être entre femmes et de faire de l'imprimerie ... Ce n'est pas pareil.

Moi, je n'irai jamais travailler dans une imprimerie où il n'y a que des mecs ...
Je ne me coltinerais pas à la fois le boulot et le rapport aux hommes ...

Nous, ce qu'on voulait, c'était aussi de travailler d'une certaine façon ... Je ne sais pas si la pénétration des femmes dans certains milieux est possible parce que si ce ne sont pas elles qui font l'organisation du travail, elles se font toujours avoir ; elles continuent à se faire opprimer en tant que femmes ... Personnellement, ça ne m'intéresse pas. D'ailleurs, il y a des femmes qui le disent : Elles se retrouvent à des postes clés où on les prend pour des papas ... ou pour des mamans ... et où il faut qu'elles fassent jouer un rapport de pouvoir hyper chiant ... Mais c'est aussi une autre génération de femmes. Elles sont plus armées d'une certaine façon et elles sont moins théoriquement féministes. Elles s'en foutent un peu de remettre en cause les rapports de pouvoirs ; elles sont moins critiques par rapport à ça ... Elles veulent réussir ... arriver à être reconnues pour ce qu'elles sont ... quitte à faire les mêmes choses que les hommes.
Alors que nous, on disait que c'était justement ça le patriarcat ...
Là, il y a un glissement vers l'efficacité ...

Qui n'est pas nécessairement négatif ?

Qui a sûrement des aspects très positifs mais qui, à mon avis, ne remettront pas en cause la place des femmes dans la société ... Ce n'est pas ça qui fera vraiment bouger les choses.

Si vous aviez à définir les problèmes les plus graves auxquels vous avez été confrontées, quels seraient-ils ?

C'est surtout les problèmes d'argent qui sont les plus obsédants mais il y a aussi le problème d'une reconnaissance de compétences. On nous attend plus au tournant ... et particulièrement les féministes ... Oui, parce qu'avec une clientèle de quartier, il n'y a pas de problèmes ...

Comment l'expliquez-vous ?

Je ne sais pas, je crois qu'on est plus exigeante par rapport aux copines que par rapport à des gens qu'on ne connaît pas du tout ... Je n'ai jamais très bien compris ... mais ce n'est pas vrai de toutes ... . Il y a des filles qu'on connaît depuis 10 ans et qui nous écrivent des lettres typiquement administratives: " Mesdames ... salutations distinguées ". C'est étonnant.

Tout à l'heure, vous parliez de prolétarisation ...

J'ai l'impression que le fait de produire quelque chose est en soi gratifiant ... Ça impose le respect aux gens ... mais le problème de la prolétarisation existe. Florence en parle souvent ... Oui, ça se pose, mais on n'a pas les mêmes positions. Il ne faut pas confondre travail manuel et prolétarisation ... Il y a des réactions de filles qui m'ont un peu surprise ... mais c'est peut-être parce que ce sont de vraies intellectuelles. Il y en a une qui nous a demandé pourquoi on avait fait une imprimerie et pas une maison d'éditions. Elle ne comprenait pas qu'on puisse avoir du plaisir à fabriquer un objet... Ça lui était étranger.

Vous estimez que ce que vous faites à un sens par rapport à une dynamique féministe ?

Oui, c'est complètement pour cela qu'on le fait. C'est ça qui nous fait tenir ... et puis il y a aussi le plaisir d'être ensemble. Quoi qu'il arrive, je me vois mal retourner à l'Education Nationale ou ailleurs dans un secteur traditionnel.

Et par rapport à l'organisation de votre travail ?

Il n'y a pas de hiérarchie. Une fois qu'on a dit cela, on a tout dit. C'est vrai que c'est un secteur où traditionnellement les tâches sont très séparées. Et nous, on les fait tourner ...

Les décisions, vous les prenez ensemble ?

Oui, en gros sur les trucs importants, on a la même position. Là, on hésite à acheter une 2 poses ou une 4 poses (format d'impression des machines) ... mais ce n'était pas un problème. Depuis, on s'est mises d'accord pour acheter une machine 2 poses qui nous permettra de faire de la quadrichromie et toutes sortes de travaux qu'on ne pouvait pas faire avant. On ne s'est jamais accroché là-dessus. Ça a été une réflexion de chacune, c'est tout.

Le prix que vous avez à payer - je pense notamment au niveau du salaire - ne vous pousse pas à remettre en cause votre choix ?

La question n'est pas de remettre en cause ... mais c'est sans arrêt de chercher des solutions pour nous permettre de nous en sortir ... Comment faire pour s'en sortir ? Mais remettre en cause: non ... enfin pas de manière fondamentale. On pense que c'est viable et on tient le coup.

Les solutions, ce serait essentiellement d'avoir une subvention d'équipement ?

Oui, absolument ... C'est un don de 10 millions avec, si on peut, une création d'emploi, ce qui serait le cas. Ainsi, au lieu d'être deux et demi, on pourrait être trois et même quatre à moyen terme parce qu'il y a assez de travail. Mais actuellement ce n'est pas le travail qui manque. Il y a certains types de boulots qu'on a dû refuser parce qu'on ne pouvait pas les faire pour des raisons techniques, matérielles.
Moi, ce que je trouve dommage, c'est qu'il n'y ait pas plus de filles qui fassent des choses comme ça.
À part ça, on organise des stages ... soit des filles qui viennent spontanément, pour une initiation et, en général, elles s'y mettent rapidement.
La dernière était américaine, était intéressée par la technique. On l'a fait aussi pour des jeunes de 16-18 ans. Pour nous c'est important.

Concernant le problème de la mixité, le problème ne se pose pas, il est résolu de fait...

Au niveau du fonctionnement, c'est un principe. Il est exclu qu'on prenne des hommes même au niveau des stagiaires ... sinon ça n'a plus de sens pour nous Mais nous ne sommes pas non-mixte au niveau des clients. Au départ, ce n'était pas évident... On s'était posé la question. Au début, on voulait être peut-être plus militantes qu'on ne l'est réellement, mais la clientèle de quartier, je ne voudrais absolument pas y renoncer. C'est très important au niveau de la reconnaissance; on existe et pas seulement au niveau d'un petit ghetto féministe ... C'est bien. Ici, c'est vrai, on est les "petites imprimeuses" 3et on a presque tous les commerçants du quartier.
Cependant, il y a des choses qu'on ne fait pas : mariages, décès ... Ça on refuse…parce que ça nous fait chier. On l'a fait une fois pour quelqu'un qu'on connaît. Et puis aussi certains trucs politiques ... on ne ferait pas des trucs de droite; on ne ferait pas des trucs pour Psych et po ... C'est sûr.

En conclusion, ce qu'on a envie de dire c'est que ça va de mieux en mieux. On envisage les choses de manière un peu différente :

- d'abord parce qu'on a toutes acquis une certaine compétence qui à elle seule nous permet de réaliser suffisamment de travaux divers pour que notre imprimerie soit viable.

- ensuite, parce que maintenant, on envisage de passer à la réalisation de travaux plus délicats qu'on ne pouvait aborder jusqu'à présent (quadrichromie par exemple).

 - et enfin parce que ce qu'on avait espéré au début est en train de se réaliser petit à petit, sans qu'on ait fait vraiment quelque chose pour : de plus en plus de revues féministes s'adressent à nous. À quand Les Cahier du Grif ?

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Notes de bas de page
1 Lorsque j'ai contacté pour ce numéro Claire Poinsignon, c'est elle-même qui m'a proposé d'interviewer trois personnes pour mieux appréhender l'évolution de l'A.F.I. Ce sont ces trois regards qui sont présentés ici.
2 Il s'échelonne de 1 à 1,2.
3 Terme affectueux emprunté à une voisine serrurière.

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