Travail des femmes
 Marie-Victoire Louis  * et  Jocelyne Loos  *

Femmes, travail et temps partiel

Les Temps Modernes
Décembre 1982. N ° 437
p. 1150 à 1166

date de rédaction : 01/10/1982
date de publication : 01/12/1982
mise en ligne : 22/09/2009
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« Un groupe de câbleuses était venu voir les délégués pour leur demander pourquoi, après tout, ils ne réclamaient pas le droit de travailler à temps partiel pour n'importe qui...
« On a commencé d'expliquer bien sûr que, pour nous, ce n'était pas une solution. Que c'était dangereux. Qu'elles risquaient d'y perdre des tas d'avantages. Que la vraie solution, c'était la réduction du temps de travail sans diminution de salaire. Et la construction de la crèche d'entreprise qu'on réclamait depuis si longtemps et pour laquelle il y avait même un terrain... Parce qu'il faut dire que la plupart de ces femmes qui demandaient le temps partiel, c'était à cause de problèmes de garde d'enfants... Mais les filles ont insisté. Nous on ne pouvait pas s'opposer à la demande du personnel. On a donc posé la question en Comité d'Entreprise. Nouveau refus. »
Antoinette, n° 69, janvier 1979.


Ce que cet épisode dévoile, mais ce n'est un secret pour personne, c'est l'existence des difficultés du mouvement syndical à faire face aux problèmes posés par la demande de travail à temps partiel et, plus largement, par toutes les modalités d'aménagement du temps de travail.
En effet, le travail à temps partiel interroge les fondements mêmes de l'action collective des organisations syndicales, car, en rompant l'unicité du statut salarial, elle affaiblit les capacités d'action de la classe ouvrière.
Qui plus est, soit, il est à l'initiative des employeurs et nécessairement perçu comme antagonique aux intérêts des travailleurs, soit il émane d'une demande individuelle des salarié-es et, à ce titre, remet en cause tant la médiation syndicale que la notion même de travailleur collectif.
Dans la mesure où la demande de travail à temps partiel émane de fait essentiellement des femmes, on aurait pu croire que les organisations féministes seraient plus sensibles à cette demande. Or, paradoxalement, celles-ci étant restées les plus fermes opposantes au travail à temps partiel - on est bien obligé de s'interroger sur les fondements de ce hiatus entre « les femmes» et les organisations féministes.

En abordant le problème du travail des femmes à temps partiel, en réalité, c'est toute une vision du rôle des femmes dans la société qui est en cause dans leur rapport au travail salarié, à la famille, et plus largement au temps hors travail.
Prendre position sur ce thème revient donc à se prononcer sur une analyse de l'ensemble des rapports sociaux.

Nous voudrions dans cet article, en cernant le champ des débats sur le travail à temps partiel qui ont opposé, notamment à l'occasion du vote de la loi du 28 janvier 1981 les partis de droite au parti socialiste et au parti communiste, révéler les présupposés de l'analyse et montrer en quoi chacune était porteuse d'une certaine conception de la place des femmes dans la société.

Toutes ces représentations réduisent la vie de toutes les femmes à une fraction d'elles-mêmes, mères, épouses, salariées, femmes libérées... sans pouvoir en reconstituer l'unité. Rien d'étonnant, dès lors, que chaque femme, tout en se sentant interpellée par ces approches, ne puisse se retrouver pleinement dans aucune d'entre elles.

Il n'est cependant pas question ici de retracer les évolutions - certes notables - des positions prises par les différents protagonistes et plus particulièrement par les partis de gauche, depuis mai 1981, mais plus fondamentalement de tenter de dégager la logique interne de leur discours. Certes, tous s'accordent à reconnaître aujourd'hui l'existence d'une demande d'emploi à temps partiel, mais les résistances à une véritable prise en compte des conséquences que cette demande peut induire sur leurs principes d'action persistent. Dans un deuxième temps, nous tenterons de montrer comment les organisations féministes se trouvent confrontées elles aussi, mais sans doute plus encore, à cet enjeu.

Les représentants des partis de droite au moment du vote de la loi de janvier 1981 ont fermement défendu cette loi en s'appuyant notamment sur l'argument de l'existence d'une demande de travail à temps partiel émanant plus spécifiquement des femmes, ce qui permettait à leurs yeux de concilier vie familiale et vie professionnelle.
La force de ce discours est de reconnaître d'une part, que des individus puissent exprimer des demandes qui ne se réduisent pas à celle d'un travail à temps plein, d'autre part, que bien des femmes sont amenées, sinon obligées, à chercher à concilier des activités bien souvent vécues comme contradictoires.

Mais, de fait, ce discours, apparemment universel, privilégie la seule fonction maternelle. Au nom d'une réalité quasi-biologique, un amalgame est opéré entre femmes/mères/épouses qui exclue du champ de l'analyse toutes les femmes qui ne sont ni mères ni épouses.

Cette analyse se fonde en réalité sur une répartition donnée et immuable des rôles sociaux au sein de la famille et du couple, selon laquelle toutes les femmes ont pour raison d'être et pour valeur centrale leur rôle de mère auquel les autres statuts doivent être subordonnés.
Ce rôle maternel qui est, selon Mme Misoffe, rapportrice du débat à l'Assemblée nationale, « la grande noblesse des femmes », transcende la réalité de la vie concrète des femmes au point que l'on a pu dire que « les femmes (avaient) une prédilection naturelle pour le temps partiel» (Lucien Richard, R.P.R., débat Assemblée nationale). C'est en ce sens encore que Mme Misoffe a pu présenter cette loi comme « partie intégrante d'une politique familiale digne de ce nom ».

Mais, ce qui se cache derrière cette mystification de la réalité sociale des femmes, c'est la perpétuation du rôle subordonné des femmes tant dans la famille qu'au travail, au nom d'un statut quasi ontologique qui serait celui de l'ensemble des femmes.

Il s’agit donc moins de conciliation du rôle maternel et professionnel que d’une subordination du second au premier. Le travail salarié des femmes ne peut alors s’inscrire que dans une logique de complémentarité et ne saurait en aucun cas empiéter sur l’ordre familial.  

Dans cette hiérarchie de valeurs qui, rappelons-le, s’impose à toutes les femmes, y compris les femmes célibataires, veuves, divorcées etc., le travail à temps partiel est la solution idéale puisque, sans remettre en cause la prééminence de la famille, il concède sans difficulté aux femmes le droit au travail.
Qui plus est, la liberté supplémentaire accordée aux femmes devient le moyen idéal «  de ne plus courir après la vie » (Mme Misoffe).

En ce sens, le discours abstrait sur la liberté de choix de l’individu présenté comme « un agent économique majeur, capable de faire des choix en fonction du travail offert et parfois aussi du coût et des avantages du non-travail ». (M. Abelin, Assemblée Nationale), prend pour les femmes une signification bien spécifique.
Cette liberté se réduit en réalité à la liberté d’exercer une activité salariée dans la seule limite du temps laissé disponible par ces contraintes familiales. Cette conception du travail féminin en tant que travail d’appoint justifie donc quasiment l’existence d’un marché du travail féminin déqualifié puisque les conditions de son exercice relèvent moins des critères, des valeurs et des normes du travail salarié que de ceux de la vie familiale.
Toujours selon Mme Misoffe qui s’appuie sur les résultats d’une enquête effectuée dans la région parisienne, « les femmes préféraient un emploi en dessous de leur qualification mais plus proche de leur domicile à un emploi plus rémunérateur et plus qualifié mais plus éloigné », et elle conclut donc 'naturellement' : « cela signifie en clair que, pour elles, les enfants ont la priorité ».

En revanche, les partis de gauche, et plus particulièrement le PC ont rejeté le projet de loi de janvier 1980. Cependant, les positions du parti socialiste, avant l'arrivée de la gauche au pouvoir, étaient déjà ambiguës voire contradictoires.
Ainsi, pour certains socialistes, « ce texte de loi devait être refusé car il n'était à leurs yeux qu'un alibi inventé par ceux qui veulent tenir les femmes éloignées du monde du travail » (M. Moreigne, P.S., débat Sénat). D'autres, au contraire, reconnaissaient la réalité de la demande et fondaient leurs arguments moins sur le refus du principe du travail à temps partiel que sur la défense des travailleurs à temps partiel. «Il n'est pas question pour nous de nier la réelle volonté d'un certain nombre de salariés, hommes et surtout femmes, de bénéficier d'un tel dispositif ». Les socialistes ne sont pas opposés systématiquement à une formule de travail à temps partiel, dès lors qu'il s'agit d'un choix délibéré des salariés eux-mêmes, car leur seul objectif, leur seule volonté est de défendre plus efficacement ceux qui auront volontairement fait ce choix» (M. J. Bialski, J.O., Débats).

Cette ambivalence dans l'appréciation du travail à temps partiel est apparue au grand jour depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir et la promulgation de l'ordonnance n° 82271 du 26 mars 1982 sur le travail à temps partiel dorénavant dénommé « temps choisi ». «L'élargissement du droit au travail à temps partiel à l'ensemble des travailleurs hommes et femmes (devenant) un des objectifs du gouvernement1 », le parti socialiste se trouve en relative contradiction avec les promesses électorales faites aux mouvements féministes.
En ce sens, la position du ministre chargée des droits de la femme est difficile à assumer parce qu'elle repose sur une double logique, celle de la reconnaissance de la réalité de la demande du travail à temps partiel et celle de la « lutte en faveur de l'égalité des droits et des chances entre les sexes et de l'évolution de la répartition des rôles sociaux entre les hommes et les femmes» (réponse à R. Marcellin, ibidem).

En revanche, pour le P.C., l'opposition à la loi de 1980 était sans ambiguïté : celle-ci répondait, selon lui, non pas à une demande des salariés, mais à une stratégie du capital visant à faire baisser le coût du travail dont les femmes seraient certes les premières à faire les frais, mais qui remettait plus fondamentalement en cause tous les acquis de la classe ouvrière.
La force de cette analyse est tout d'abord de remettre à sa juste place le discours patronal sur sa volonté de satisfaire les demandes des salariées par rapport à l'enjeu réel - sur lequel il s'est essentiellement battu d'ailleurs - celui des conditions entourant l'offre de travail à temps partiel (seuils de représentativité des travailleurs à temps partiel, charges sociales, liberté d'initiative patronale, etc.) mais aussi de dévoiler le risque encouru par l'ensemble des salariés d'une précarisation accrue.
Ainsi, pour Gisèle Moreau, la loi de 1980 « s'appuyant cyniquement sur la volonté profonde des femmes et des salariés en général d'avoir le temps de vivre, visait à faire d'elles et de tous ceux qui sont contraints de recourir au temps partiel des salariés au rabais, exclus des avantages sociaux acquis. L'objectif de ce projet n'est pas de répondre à une demande d'emploi à temps partiel - demande au demeurant fort limitée - mais bien d'aller au-devant des vœux du patronat ». (Débat. A.N.).
Reconnaître l'existence d'une demande individuelle de diminution du temps de travail, revenait en effet à admettre l'existence d'une certaine liberté de  l'individu face à la logique du capital. Or, pour le P.C., cette liberté ne saurait être qu'un « leurre », un « artifice », et si certain-es s'y laissent prendre, ce ne peut être que sur la base d'une fausse conscience des intérêts des salarié-es, manipulé-es par les forces du capital qui ont intérêt à faire croire que ce besoin existe et qu'il peut être satisfait individuellement. « On assiste aujourd'hui à toute une programmation assénée aux femmes pour leur faire croire qu'elles peuvent choisir ». (Mme Perlican, Débats au Sénat, J.O., 30 octobre 1980).

Il ne peut en effet exister qu'une seule demande de temps libre, celle d'une diminution de la durée du travail arrachée au capital ; celle-ci ne saurait donc être que monnayée collectivement par les travailleurs dans leur lutte pour maximiser le coût de leur force de travail.
Ce qui est en jeu derrière cette négation de toute demande individuelle de temps libre, c'est d'abord le refus de remettre en cause le monopole de la parole ouvrière détenue par les organisations qui la représentent au nom d'un collectif abstrait : « la classe ouvrière ».  
Aussi, la « seule véritable demande est la réduction du travail à 35 heures hebdomadaires sans diminution de salaire ». C'est pourquoi le P.C. considère que « le projet sur le temps partiel est contraire à ce que veulent travailleuses et travailleurs : disposer du temps et des moyens de vivre.» (Gisèle Moreau, P.C., débats, A.N.).

D'autre part, le fait que le travail à temps partiel soit une forme d'emploi majoritairement pratiquée par les femmes oblige d'aborder le problème de l'articulation entre travail salarié, et travail domestique et plus largement de la place des femmes dans la famille et la production. Or, l'impossibilité pour ce parti de reconsidérer la prééminence qu'il accorde à la sphère de la production l'empêche de répondre positivement à des attentes qui dans les contraintes partagées par la majorité des femmes astreintes à des responsabilités familiales cherchent à concilier vie de travail et vie de famille.
En effet, pour le P.C., le maintien du travail domestique gratuit, donc improductif, gêne le développement des forces productives et contribue d'une certaine manière à perpétuer le système capitaliste. Dans cette analyse, les femmes non salariées, ou celles qui n'acceptent de l'être que partiellement en travaillant à temps partiel, lorsqu'elles ne sont pas purement contraintes par la nature de l'offre d'emploi, jouent donc inconsciemment le jeu du capital.
Mais de ce constat, le P.C. en arrive donc à ne reconnaître de spécificité féminine que celle que le capitalisme aurait attribué aux femmes et qu'il a intérêt à maintenir pour assurer sa reproduction. Les femmes. au foyer sont alors considérées comme « enfermées et prisonnières de mentalités rétrogrades» (C. Goeurot, P.C., débat A.N., 25 novembre 1980). C'est ainsi que seul l'accès au monde du travail peut les affranchir de leur statut rétrograde de femmes par l'unité reconstituée de tous les travailleurs dans la production.

Mais, comme le notent les féministes de Jamais contentes : « Là se situe la contradiction : d'une part on reconnaît le travail gratuit que les femmes fournissent et de l'autre on s'ingénie à vouloir les faire travailler sans trop se scandaliser du fait que les femmes doivent travailler deux fois pour toucher un demi-salaire. Mystère et contradiction d'une gauche qui s'accroche à une analyse de l'exploitation unilatérale : celle du travailleur au salaire régulier et au mythe du mouvement ouvrier essentiellement mâle auquel les femmes doivent adhérer2. »

La loi sur le travail à temps partiel, loin donc d'être considérée comme une possibilité offerte à certaines femmes, est analysée comme « une nouvelle tentative de diviser les travailleurs en opposant les hommes et les femmes» (H. Krasuki, Antoinette, décembre 1980).

Quant aux contraintes propres aux femmes liées à l'existence du cumul des activités domestiques et salariées, elles sont « résolues » par la demande à l'Etat de socialisation du travail domestique (demande d'équipements collectifs - crèches, cantines, etc.).

Ce transfert des responsabilités, outre qu'il ne résout que partiellement le problème de la double journée de travail des femmes, permet d'évacuer celui des rapports sociaux au sein du couple et donc celui des contradictions internes à la classe ouvrière.
Rien d'étonnant alors que les femmes salariées qui, à travers le temps partiel peuvent trouver une solution immédiate à leurs difficultés quotidiennes, ne se reconnaissent pas dans ces analyses qui nient leurs contraintes en renvoyant les solutions à un avenir incertain.

Certes, les communistes, - solidarité gouvernementale aidant - n'ont pas réfuté l'ordonnance de mars 1982 qui accorde certaines garanties aux salariés à temps partiel, ils n'en demeurent pas moins extrêmement réticents à cette forme d'emploi qui - en proposant des solutions individuelles - démobilise les travailleurs dans leur lutte collective pour les 35 heures.

À la vision abstraite de la « femme-mère », les courants marxistes ont opposé l'agent de production asexué. Quant aux féministes, au moins dans leurs courants majoritaires, elles proposent une catégorie femme, objet conceptuel unifiant, fondée sur l'existence d'un rapport de domination spécifique aux femmes. Mais, là encore, l'abstraction de cette catégorie permet difficilement de prendre en compte l'articulation de ce rapport de domination avec la diversité des conditions d'existence et du vécu de chaque femme qui dépend tant de phénomènes objectifs (situation familiale, niveau de qualification, niveau de revenu direct et indirect, ménage reposant sur un ou plusieurs revenus...) que de phénomènes subjectifs (rapport au travail, rapport au sein du couple, mode de vie et aspirations...).

Certaines organisations féministes, en mettant quasi exclusivement l'accent sur la nécessité du travail salarié comme moyen de libération des femmes en arrivent à nier ou à occulter les doubles contraintes que vivent la majorité des femmes. Un élément d'explication peut être trouvé dans la composition sociologique de ces courants : «Largement ancré dans les couches privilégiées de la société française et essentiellement composé de femmes salariées, celles-ci soutiennent très largement la tendance émancipationniste du travail des femmes (…) (du fait) de leur insertion dans des secteurs particulièrement bien côtés (arts, lettres, spectacles, psychanalyse, journalisme)... À peu de frais, puisqu'elles y demeurent culturellement et financièrement marginales, elles permettent l'extension d'un modèle marginal de «double emploi heureux» (très avantageux pour le capital et l'Etat) tout en accentuant la division entre femmes salariées et non salariées... Ces positions se traduisent dans la réalité quotidienne par l'imposition d'un modèle culturel dit féministe, qui est une parfaite personnalisation de " la femme libre-et-émancipée-stakhanoviste-mais-souriante 3. »

D'autres, en revanche, reconnaissent ces difficultés mais les subordonnent au primat du travail salarié, au point que le volontarisme tient lieu de principe d'action.
«Beaucoup de femmes assurent qu'elles voudraient travailler, qu'elles ont des enfants en bas âge, qu'elles n'ont pas de crèches à proximité et que leur salaire passerait tout ou partie dans les frais de nourrice... Or, cet argument est sans cesse démenti par les femmes qui font de véritables prodiges pour continuer un métier ou à faire des études, encombrées d'enfants de quelques mois, et qui y parviennent parce qu'elles le veulent "4» Et l'auteure en arrive au terme de l'article, à vanter les mérites d'une femme (citée par Betty Friedmann) qui avait habitué son bébé à dormir le jour de manière à pouvoir le laisser à une voisine tandis qu'elle suivait ses cours de médecine. Selon cette approche, les motifs qui pourraient être invoqués par les femmes pour recourir au temps partiel disparaissent d'eux-mêmes. Ces courants féministes envoient alors à bon compte les femmes travailler même à n'importe quel prix : « L'indépendance économique passe par le travail, le travail à tout prix. Je le répète, le seul espoir pour nous est de travailler, même dans les pires conditions5. »

Ce schéma de libération des femmes réduit alors le rapport de domination à la seule expression de dépendance économique des femmes sans tenir compte du rapport d'exploitation salarial.

Parmi les féministes qui se sont préoccupées plus spécifiquement du problème du temps partiel, et plus largement du droit au travail des femmes, beaucoup sont issues de courants marxistes. Ce qu'elles ont en commun avec ces courants est une conception organique d'une classe ouvrière unie contre le capital. Aussi, tout ce qui rompt avec l'unité du concept (diversité des statuts, disparité des horaires de travail, mais aussi discrimination entre les hommes et les femmes) est considéré comme une stratégie de division, et donc d'affaiblissement de la classe ouvrière qu'il faut combattre en tant que telle. C'est en ce sens que l'on peut comprendre qu'elles vont même jusqu'à «s'opposer à toute modalité d'aménagement du temps de travail6 ».

Ainsi, par exemple, « le mercredi non payé est une revendication qui divise le personnel… à quand enfin une grève de l'ensemble du personnel pour la diminution du temps de travail pour toutes et pour tous sans réduction de salaire ?… un tel mouvement pourrait unifier l'ensemble du personnel7 ».
Mais, ce en quoi elles se différencient des courants marxistes traditionnels, c'est qu'elles reconnaissent une oppression spécifique des femmes qui trouve sa source dans l'institution familiale.

En ce sens, on trouve dans cette presse féministe une plus grande compréhension des conditions particulières de la vie des femmes, tant au travail que dans la famille : « Il faut être réaliste, constate Antoinette8 : « Dans les conditions actuelles débordées par leurs « obligations» familiales puisque le partage de ces « obligations» par le couple est loin d'être acquis et ayant moins à perdre de leur salaire puisqu'il est déjà inférieur généralement à celui de leurs époux, ce sont évidemment les femmes qui seront tentées de « souffler un peu, quitte à gagner moins ».

Et c'est parce qu'elles savent que les discriminations dont souffrent les femmes trouvent là leur source qu'elles sont plus radicales dans leur condamnation du travail domestique.

Mais n'ayant pas rompu avec une conception purement économiciste du patriarcat, elles plaquent sur le travail domestique les concepts de la production et en arrivent à réduire la vie de famille à sa seule fonction productive. Certaines vont même jusqu'à inclure dans le travail domestique « le service affectif et culturel » que rendent les femmes9 et qui justifierait leur revendication d'un salaire ménager pour toutes les femmes.

Comme le note très justement André Gorz : « La revendication par une fraction du mouvement féministe européen d'un salaire social pour les travaux domestiques s'inscrit dans cette ligne. Selon une logique strictement capitaliste-marchande, des femmes y revendiquent leur prolétarisation comme un progrès par rapport à leur esclavage; elles y refusent de servir gratuitement le mâle en demandant la socialisation de ce service (sa reconnaissance comme service rendu à la société tout entière et non au seul mari) par le biais d'une rémunération sociale payée par l'Etat. Cette ligne revendicative est évidemment contradictoire avec la lutte pour un nouveau partage de rôles dans le couple et une répartition équilibrée et volontaire des tâches domestiques entre la femme et l’homme devenus partenaires égaux" 10.

Mais au nom de leur refus du travail domestique, elles peuvent en arriver insensiblement à responsabiliser les femmes qui, en restant chez elles, font le jeu tant du capital que du patriarcat. Aussi, certaines féministes marxistes peuvent arriver à tenir aux femmes un discours réellement dévalorisant. Qu’on en juge : "Le poids de l’idéologie dominante et le rôle qu’elle attribue aux femmes dans la société font que pratiquement, quel que soit l’âge ou la situation, ce que la plupart considère comme essentiel se passe en dehors de l’entreprise. Éduquées pour tenir la maison, avoir un foyer, le souci de leur vie dite privée reste primordial. " 11
Ou encore :"  Habituées à être aussi dévalorisées et exploitées dans le travail domestique, les femmes sont toutes prêtes à l’être aussi dans le travail productif où elles se sentent tolérées, où elle n’ont qu’un salaire d’appoint. Écrasées par la double journée et les responsabilités familiales, elles n’ont ni le temps ni l’envie de poursuivre des formations, de faire des stages, déplacements, études nécessaires à la valorisation de leur métier."12.

Quant aux femmes qui persistent dans leur refus d’intégrer la sphère du salariat, elles sont situées hors du champ de l’analyse. En effet, aliénées ou complices, elles sont l’objet soit d’un mépris condescendant, soit d’un rejet délibéré. « À force de considérer que le rôle de la ménagère est méprisable et dévalorisant, bien des femmes s’enferment dans un débat idéologique où le refus de l’institutionnalisation du travail ménager tient lieu de moyen de le détruire. C’est planer bien loin de la réalité de la majorité des femmes qui, de toute façon, sont bien obligées d’être ménagères13 ».

L’enjeu devient alors non pas de perpétuer la sphère familiale par un aménagement des horaires, mais de déserter cette sphère, de quitter le « ghetto familial14» pour entrer dans le salariat. Ce faisant, la « spécificité féminine » en tant que pure création du capital, se résorbe par une dissolution de toutes les femmes dans le prolétariat où hommes et femmes, unis dans une même exploitation retrouveraient leur unité, donc leur force.

C'est donc en ce sens qu'une même réalité, le travail salarié, prend des significations différentes selon le sexe, pour les uns expression d'un rapport d'exploitation, pour les autres instruments de libération. Concrètement, tout emploi stable occupé par une femme est alors présenté comme un acquis de lutte parce qu'il contrecarre la stratégie du capital basée sur un mouvement d'appel et de rejet de la main-d'œuvre au gré des besoins de l'appareil productif. Les femmes, dans cette analyse parce qu'elles sont au cœur de la contradiction entre la production et la reproduction seraient la cible privilégiée du capital. Les mots d'ordre sont donc « Droit à l'emploi pour toutes les femmes»; toutes les femmes non salariées doivent se considérer comme chômeuses, d'où la revendication de la coordination des groupes femmes d'entreprises : « Toutes à l'A.N.P.E 15»

Pour ces femmes, donc, à la limite, c'est plus le mouvement de sortie définitive de la sphère domestique qui importe que la nature du travail salarié. Certes, l'on reconnaît les discriminations, les inégalités dans le travail, mais celles-ci, loin de dissuader les femmes, doivent au contraire les inciter à rejoindre le seul terrain d'émancipation : les luttes collectives unifiées sur le lieu de travail.

Le temps partiel alors présente le double inconvénient de conforter le travail domestique et diviser le collectif des salariés sur le lieu de travail. C'est donc moins dans ses conditions d'application que dans son principe même qu'il est refusé : « Même si, par la législation, la réglementation et tout ce qu'on veut, on fait en sorte que les emplois à temps partiel ne soient pas forcément des emplois marginaux, subalternes, sous qualifiés... l'extension de cette formule ne peut quand même que représenter un grave danger pour l’émancipation actuelle des femmes16. »

Mais là encore, l’imposition d’un modèle de libération - statut de travailleuse à part entière - ne va-t-elle pas à l’encontre des besoins de certaines femmes qui à certains moments de leur vie active souhaitent et peuvent travailler moins ?

Certaines associations féministes reconnaissent d’ailleurs cette contradiction lorsqu’elle se pose la question de savoir si ce « sont des considérations générales qui motivent les choix personnels des femmes ? … Oui, mais direz-vous, si moi je suis à bout, harassée, et que la possibilité de travailler moins se présente que j’ai la chance de pouvoir la saisir, vais-je me poser des questions sur la condition féminine en général et son avenir ? Sans doute pas, j’en conviens17 ».

Peut-on en effet nier que pour nombre de salarié-es, le travail, loin d’être vécu comme une conquête ou un acquis de leur lutte est bien plus une contrainte objective, une pure nécessité économique? Le travail est moins alors une libération qu’un mal nécessaire dont on tente – sans jamais y parvenir – de minimiser les contraintes.
Pour certaines femmes surtout, qui ne peuvent espérer de leur emploi ni statut social, ni considération, mais tout au plus un salaire et des contacts humains, ce qui importe d’abord et avant tout, ce sont le plus souvent les avantages externes appréciés en fonction du primat et des exigences de leur situation familiale : éloignement du lieu de travail, répartition et amplitude des horaires de travail en fonction des rythmes des membres de la famille, fatigue et pénibilité.

De fait, ce sont toutes les pratiques de ces femmes qui, dans leur vie de famille, sont amenées à faire des arbitrages que ces féministes ne peuvent prendre en compte au nom de leur refus de la famille et du couple.

Ainsi, si l’ensemble des protagonistes – tous courants confondus – qui ont défendu ou rejeté le principe du travail à temps partiel l’ont fait au nom des intérêts bien compris des femmes, il nous semble que cette compréhension a été à chaque fois limitée aux seuls éléments de cette complexité susceptible de s'inscrire tant dans leur idéologie que dans leurs principes d'action.

En effet, chaque organisation défend un schéma de libération unique axé pour les partis de droite sur le caractère immuable de la division des tâches entre hommes et femmes, et pour les partis de gauche sur le modèle masculin de libération par le travail salarié à temps plein.

Nombre d'organisations féministes n'ont pas pu - bien que beaucoup l'aient tenté - éviter le piège du mimétisme parce qu'elles n'ont pas remis en cause la hiérarchie implicite dans l'articulation qu'elles établissent entre activités salariées et activités hors travail, hiérarchie qui précisément a fondé la société patriarcale. Certaines cependant ont senti cet enjeu et ont récusé le modèle de l'émancipation par le travail : « Nous ne voulons pas de cette émancipation-là. Nous ne voulons rien concilier du tout, nous ne nous battons pas pour devenir des travailleuses à part entière. Quelle tristesse de penser que nos exigences et nos besoins se limiteraient à cette perspective : pouvoir travailler sans « contrainte féminine », pouvoir aller travailler, être finalement «intégrées» à la société, croyant ainsi que l'injustice, le péché originel d'être nées femmes a été réparé. Vouloir être identique aux hommes, éliminer la différence : voilà ce que signifie droit au travail. C'est canaliser toute la créativité de notre lutte, toutes les énergies des femmes dans une lutte pour la production... nous voulons avant tout être des femmes libres et non des travailleuses émancipées18»

Car comment peut-on imaginer une remise en cause radicale de l'oppression multiple des femmes en proposant pour seul modèle de libération un mimétisme parfait où hommes et femmes à égalité, s'immergeraient dans les valeurs du travail productif ?

Qui plus est, comment ne pas être conscient qu'un tel schéma s'intégrant dans le champ incontesté de la prééminence absolue du travail marchand, seul porteur de valeur.

Comme le souligne André Gorz : «Le mouvement des femmes participe de la rationalité capitaliste quand il se donne pour but de libérer la femme des activités sans but économique, considérées comme des activités subordonnées et serviles que dans la mesure où les activités à but économique restent dominantes (et sont considérées comme « nobles ») dans la société et dans la communauté domestique elle-même.

Et c'est précisément cette dominance qui est désormais mise en question. C'est seulement dans la mesure où il radicalise cette mise en question en posant les activités autonomes et les valeurs non économiques comme l'essentiel, les activités et les valeurs économiques comme subordonnées que le mouvement des femmes devient une composante motrice de la révolution post-industrielle et, à bien des égards, son avant-garde. Il n'a plus pour but alors de libérer la femme des activités domestiques mais d'étendre la rationalité non économique de ces activités au-delà de la domus, d'y gagner les hommes tant au foyer que hors du foyer, de subvertir la traditionnelle division sexuelle du travail et d'abolir non seulement l'hégémonie des valeurs viriles mais ces valeurs elles-mêmes, dans les rapports entre les sexes comme dans les rapports sociaux19. »

Ainsi, et pour revenir à notre propos, si certaines femmes et certains hommes souhaitent et peuvent travailler à temps partiel, on ne voit pas à quel titre - si ce n'est au nom d'un système de valeurs imposé - on pourrait le leur dénier.

Le problème nous semble alors moins celui du refus du principe du travail à temps partiel que celui de la défense des intérêts des travailleurs intéressés en se battant sur les conditions d'exercice de cette modalité d'activité (mixité, liberté de choix de l'individu, droit de retour au temps plein, règle du prorata pour les salaires et les avantages sociaux, etc.).
Faute de quoi le risque est grand d'un accroissement des discriminations pour les travailleurs à temps partiel et cette lutte n'est en rien contradictoire avec celles engagées sur le terrain des discriminations spécifiques aux femmes dans la production.

Ce n'est pas le principe du travail à temps partiel qui est discriminant en tant que tel - en ce sens, on ne peut qualifier la loi qui l'autorise de loi sexiste - mais les conditions actuelles de son exercice. D'ailleurs, a-t-on jamais refusé aux femmes l'accès au travail salarié sous prétexte qu'il était discriminant ?
Donc, refuser le principe du travail à temps partiel revient à ne supprimer que le reflet d'un processus de discrimination plus fondamental, qui s'opère tant dans la sphère du travail (accès à l'emploi, qualification, promotion) que dans le hors-travail (division sexiste des tâches).

Ne promouvoir qu'un modèle hégémonique de libération des femmes, n'est-ce pas aussi imposer une hiérarchie de valeurs qui souvent interdit de prendre en compte la multiplicité des luttes des femmes : « Moins manifestes, mais fondamentalement beaucoup plus profondes et plus larges, ce sont toutes ces luttes sombres et quasi invisibles, quotidiennes et individuelles de milliers de femmes, luttes de résistance souvent muettes, mêlées d'hésitations et de soudains éclats de colère, luttes d'une infinie patience et souvent pleines d'amour, qui ont permis aux femmes d'établir peu à peu un autre rapport de force avec les hommes, d'autres liens avec leurs enfants, et conséquemment un autre rapport aussi face au capital et à l'Etat20. »

Car, en réalité, ces modèles hégémoniques de libération se sont construits sur la base d'une vision abstraite d'une catégorie « femmes ». On sait maintenant combien le concept « unifiant» de classe ouvrière fut producteur d'inégalités et sur quelle vision réductrice de la réalité sociale il fut fondé.
Faut-il que les féministes, faute de s'interroger sur cette catégorie, reproduisent la même logique ?

Mais le problème n'est-il pas alors - si l'on se refuse à identifier intérêt de l'organisation et intérêt collectif des femmes - moins de proposer un modèle de libération que de lutter pour assurer à chaque femme les conditions réelles de ses choix ?

Et parler de choix n'est pas pour nous une dénégation de l'existence des contraintes sociales, mais bien l'affirmation qu'il existe au sein de ces contraintes certaines marges de libertés.

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Notes de bas de page
1 Réponse de Mme Yvette Roudy à une question écrite de M. Rayn1ond Marcellin; J.O., A.N. n° 6279, 15 février 1982.
2 Jamais contentes, nos 2 et 3. "Le refus du travail."
3 Louise Vendelac, Sorcières. n°19, février 1980, « saleté de travail ménager ou décrotter un certain féminisme ».
4 Christine Rapin-Masson. « Féminisme et indépendance économique. » Choisir, n° 17, mars 1976.
5 C. Rapin-Masson, art. cité .
6 Compte rendu de la coordination des groupes de femmes d'entreprises de la région parisienne, 10 septembre 1980.
7 Cahiers du Féminisme, n° 2, janvier-février 1980, p. 22.
8 Antoinette, n° 69, Janvier 1979.
9 Cité à propos des Italiennes par Suzanne Blaise, in Féminisme et marxisme, Ed. Tierce, 1981, P. 50
10 A. Gorz. Adieu au prolétariat, Ed Galilée, p. 50.
11 « Chèques postaux. Une bataille de longue haleine. » Cahier du féminisme, n° 11, octobre 1979.
12 Texte ronéoté distribué lors des assises sur la travail des femmes à la Bourse du Travail organisées par la coordination des groupes femmes d’entreprise, novembre 1981.
13 Jamais contentes, n° 2 et 3.
14 Assises pour l'emploi des femmes, novembre 1981.
15 Droit à l'emploi : coordination des groupes femmes d'entreprises.
16 Antoinette, n°1699, janvier 1979
17 Antoinette, Ibid.
18 Victoria. Le foyer de l'insurrection. Collectif l'Insoumise. Genève, p. 90.
19 A. Gorz, op. cit., pp. 119 et 120

20 Louise Vendelac. Sorcières, n° 18, février 1980.

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