Recherches féministes. Critiques (des) féministes
 Marie-Victoire Louis  *

À propos des relations entre recherches féministes et  militantisme.

4ème journée de l'ANEF
1er juin 1996
Association nationale des études féministes
Supplément au Bulletin de l'ANEF N ° 23
Printemps 1997
p. 19 et 20

date de rédaction : 01/06/1996
date de publication : 01/06/1997
mise en ligne : 22/09/2009
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Lorsque Françoise Picq m'a proposé, il y a environ deux semaines, de prendre la parole sur le thème des rapports entre militantisme et féminisme, j'en ai de suite accepté le principe. Mais en mon for intérieur, je me souviens avoir pensé quelque chose qui se situe entre : " Ce n'est pas trop tôt !" ou: " N'est-ce pas trop tard ?".

Cette distanciation entre recherches et militantisme - pour ne pas parler de dissociation - ou plus précisément l'absence de réponse claire donnée par l'ANEF à cette question d'ailleurs l'une des raisons qui explique que je n'y ai jamais adhéré.

Puis, lorsque Françoise Picq m'a proposé de prendre la parole 10 minutes, j'ai refusé immédiatement, assez vivement. Je lui ai en effet expliqué que le thème de cette journée était au coeur de plus de 15 années de questionnements, d'engagements, de recherches, de ma propre vie. Elle m'a alors proposée de modifier l'organisation de cette journée et de m'accorder une demi-heure, ce que j'ai alors - sans doute un peu rapidement - accepté. Je me trouvais alors dans la situation de lui être redevable de ce changement.

Or, il se trouve que durant ces quinze jours, l'action militante ne m'a laissé que peu de temps. En effet, l'Association Européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) - dont je suis, avec d'autres femmes, responsable - a été contrainte de licencier ses salariées faute de subvention gouvernementale ; une grève illimitée - qui comme vous pouvez l'imaginer assez aisément a exigé beaucoup de travail - a été engagée le 13 mai. Et ce, au moment où - actualité oblige - la même association organisait pour le 30 mai sur le Parvis des droits de l'homme du Trocadéro une manifestation pour la grâce de Véronique Akobé sans expulsion du territoire français.

Mais ces contraintes extérieures, rapidement évoquées ici, n'expliquent pas, loin de là, le vide qui m'envahissait dès  lors que je réfléchissais à l'utilisation de mon temps de parole. Je me suis alors demandée ce qui pouvait expliquer ce blocage, dont je ne suis pas coutumière. Là encore, le néant.

C'est alors que je suis "tombée" sur un article du Monde évoquant les cafés philosophiques. Et là, j'ai compris, a contrario, les raisons de ma difficulté à parler, ici, même une demi-heure. Les fondements sur lesquels ces cafés se sont construits me permettaient de mieux comprendre les raisons qui expliquent que je ne me sens pas à l'aise pour parler. Et de mieux comprendre ce que j'aurais idéalement souhaité comme méthode d'intervention.

Parler non pas ex cathedra, derrière une table mais en partageant la parole avec d'autres femmes, dans un environnement qui, spatialement, n'empêche pas la communication.

Parler dans une organisation de la journée qui ne sépare pas les intervenantes du matin, les vieilles féministes, plus ou moins chargées de la "théorie", et des jeunes de l'après-midi, plus ou moins chargées de parler de leurs "pratiques".

Parler non pas un demi-heure mais un temps suffisamment long pour évoquer mille questions qui ont jalonné mon itinéraire et le vôtre.

Sans évoquer le fait que le non-dit entre féministes - qui est partiellement la cause de mon départ de deux laboratoires de recherches féministes - est tellement lourd que la discussion ne pouvait qu'être insignifiante ou risquait d'être violente.

En effet, durant ces quinze dernières années où j'ai travaillé avec des féministes, où j'ai côtoyé nombre d'entre elles, nombre d'entre vous, ce qui m'a toujours frappé c'est la très grande difficulté d'une discussion constructive entre féministes, d'une dissociation entre la critique des idées de la critique des individues qui les portent. Comme de la quasi-impossibilité d'une autocritique des féministesde ma génération. Un exemple : le texte par lequel j'avais commencé ce travail n'a jamais donné lieu à aucun débat. 1

Or cette critique est absolument nécessaire pour ne pas s'enfermer dans un statut théorico-politique que l'on pourrait qualifier de "dernier-carré-de-l'avant-garde".

Cet article du Monde sur les cafés philosophiques m'a fait prendre conscience de mon aspiration à des discussions où tout peut, a priori, être remis en question et ce, par tout le monde. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

C'est la raison pour laquelle - et tout en m'excusant auprès des organisatrices et de Françoise Picq en particulier - je ne prendrais donc pas la parole aujourd'hui.

Je voulais simplement dire deux choses simples auxquelles je tiens.

Je n'ai jamais vécu aucune contradiction entre mon statut de chercheuse et mon statut de militante.

Au sein de l'AVFT, des articles, des recherches féministes sont menées par des femmes qui n'étaient ni féministes, ni militantes, ni chercheuses.

Voilà, je vous remercie

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Notes de bas de page
1 Marie-Victoire Louis, Éléments pour une critique du rapport des féministes françaises au pouvoir, in La démocratie à la française ou les femmes indésirables. Sous la direction d'Eliane Viennot. Publications de l'Université Paris VII. Denis Diderot. Collection des Cahiers du CEDREF. 288 p. 1995.  

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