Recherches féministes. Critiques (des) féministes
 Marie-Victoire Louis  *

Éléments pour une critique des rapports des féministes françaises au pouvoir

In La démocratie 'à la française' ou les femmes indésirables, sous la direction d'Eliane Viennot, Publications de l'Université Paris 7-Denis Diderot, Collection "Les Cahiers du CEDREF", 1er trimestre 1996, p. 91 à 107.

date de rédaction : 11/12/1993
date de publication : 01/05/1996
mise en ligne : 22/09/2009
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Il est à la fois banal et douloureux de constater la force des pressions sociales, politiques et symboliques exercées sur les féministes françaises depuis près de vingt ans : dénégations, censures, occultations, humiliations sont, en tant que féministes, notre quotidien. L'absence de réaction globale et souvent même individuelle face au traitement dont nous sommes si souvent, individuellement ou collectivement, l'objet est le signe de cette exclusion et contribue, par un processus cumulatif, à son renforcement.

Mais cette exception française à refuser de reconnaître l'apport des féministes et à les considérer comme parties prenantes des débats ne suffit pas à expliquer la faiblesse actuelle du féminisme français au plan politique1.

Si j'ai choisi de traiter de ce thème, c'est parce qu'il me semblait qu'un colloque consacré à l'exclusion des femmes de la sphère politique ne pouvait faire l'impasse d'une ébauche d'analyse des pratiques propres des féministes françaises.
Je ne sais si le terme 'analyse' est adéquat. Étant, en effet, personnellement impliquée dans cet objet de recherche - en tant qu'intellectuelle et responsable, avec d'autres, d'une association et d'une publication féministe2 - je ne prétends pas à autre chose qu'à la présentation d'un texte dont j'assume la dimension engagée.
Mais je ne crois pas pour autant que mon statut par rapport à cet objet de recherche empêche la distance critique nécessaire. En tout état de cause, ces quelques interrogations n'auront de sens que si elles sont elles-mêmes soumises à examen ; elles n'ont d'autre finalité que de contribuer à relancer un débat.

Rosi Braidotti, dans l'excellent numéro des Cahiers du Grif « D'amour et de raison »3 consacré à la critique du thème de la sororité, écrivait, il y a dix ans : « Je crois qu'un effort d'autocritique sans précédent nous attend dans les années 80 ». Si l'on exclut l'auto-flagellation, qui ne relève pas du champ de la critique mais de celui de la conscience coupable, il ne semble pas que cette réflexion ait été véritablement menée. À ma connaissance, pour la France, à l'exception de la revue précitée, un seul article, celui d'Eliane Viennot, s'est attaqué à ce travail critique4.
Le backlash que nous vivons - et qui, fort probablement, sera au moins partiellement institutionnalisé lors de la quatrième conférence de l'ONU de Pékin en septembre 1995 - rend cette réflexion encore plus urgente, à la mesure des dangers qui pèsent actuellement sur les droits des femmes. «We won't go back » est l'un des mots d'ordre actuel des féministes nord-américaines; il pourrait légitimement s'élargir internationalement.

Dans le même numéro des Cahiers du Grif, Françoise Collin écrivait, fort à propos : « La première étape du féminisme a été marquée par une pensée du même, nous avons maintenant à aborder une pensée de l'autre ». Dix ans après ce constat, il me semble que la réflexion sur la pertinence du maintien de présupposés féministes peut nous permettre de nous interroger sur notre propre capacité d'évolution, seule à même de nous ancrer lucidement dans le champ politique.

L'hypothèse à la base de ce texte est que les mouvements féministes sont porteurs de rapports au pouvoir de type communautariste5 identitaire peu à même d'ancrer le féminisme, en tant que mouvement social, dans l'arène politique.

On sait que tout mouvement social est, pour partie, communautariste identitaire, et à ce titre, porteur de revendications d'identification, de mobilisation collective (au moins potentielle), d'unité, et qu'il lui est difficile d'accorder un statut à l'individu-e social-e dans ses aspirations d'individuation.
On sait que tout mouvement social est, pour partie, fondé - voire soudé - sur l'exclusion de l'autre.
On sait que tout mouvement social, dans un processus inévitable d'institutionnalisation, a tendance à devenir organique.
Les féministes sont-elles concernées par ces écueils et, si oui, comment pouvons-nous tenter de les aborder ?

Je souhaiterais donner quelques éléments allant à l'appui d'une réponse positive à cette question. Sans réduire la diversité des formes d'expressions féministes, il me semble que, peu ou prou, certains éléments évoqués ici nous concernent toutes, même si nombre d'entre nous ont déjà abordé ces questions et, au moins partiellement, résolu certaines d'entre elles.

Je suis consciente que ces thèmes sont, pour nous toutes, sensibles, car le féminisme n'est pas seulement un projet politique ; il ne met pas seulement en mouvement des idées, mais aussi des affects ; il est aussi, pour beaucoup, une culture, une histoire politique et personnelle. Mais, il me semble que pour s'ancrer plus efficacement dans le politique, le féminisme doit repenser de nouvelles lignes de partage entre le privé et le politique, et rompre avec les logiques confusionnelles où se mêlent réseaux de sociabilité, recherche de modèles identificatoires, révoltes individuelles et collectives.

L'importance des relations personnelles, affectives, affinitaires au sein des groupes féministes qui a contribué à la force des expressions des mouvements des années 70 peut actuellement être considéré comme un élément de sa faiblesse. Dans la mesure où tout débat intellectuel, politique est nécessairement conflictuel, l'insuffisante distanciation personnelle dans un engagement est un handicap incontestable. Les critiques, les contestations sont souvent - ou sont perçues comme - des remises en cause ou des attaques personnelles. Faute d'être traitées sur le terrain des prises de position, elles peuvent provoquer non seulement une déstabilisation individuelle, mais, en outre, une mise au ban de la communauté ; et lorsque celle-ci est à la fois militante, intellectuelle et institutionnelle, les risques et les coûts personnels sont à leur maximum. Aussi, la réaction humainement compréhensible, qui consiste à chercher à se prémunir des critiques en évitant les débats, contribue nécessairement à affaiblir une dynamique politique. À terme, la pensée risque - faute d'être contestée - de s'appauvrir, comme les principes de s'émousser. Or, aucun projet d'envergure ne saurait se fonder de manière durable sur la prégnance d'un modèle qui ne série pas suffisamment les niveaux et les types d'engagements de ses adhérent-es.

Comment participer à la construction d'une culture politique alternative, au sein de laquelle notre insuffisante culture du pouvoir politique s'avère un réel handicap ?

Sans doute, dans l'affirmation claire que ce qui devrait lier les féministes, ce n'est pas leur 'identité' de féministe, mais leur adhésion ponctuelle à un projet précis et au respect des règles que ce projet s'est donné à lui-même. Définir, le plus formellement possible, avant toute initiative, la nature du contrat entre nous, nous aiderait à sortir de la confusion dans laquelle nous sommes trop souvent.

À cet égard, il apparaît nécessaire de reprendre les débats concernant les relations entre féminisme, hétérosexualité et homosexualité, qui restent globalement dans l'ordre du non-dit.
Ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons briser le mythe du lesbianisme comme 'avant-garde' du féminisme, comprendre pourquoi les hétérosexuelles sont si peu solidaires des discriminations que vivent les lesbiennes et sortir de cette impossibilité de penser les relations entre nous.

Nous savons le poids des contraintes à l'hétérosexualité, comme l'importance des enjeux politiques et des forces mises en oeuvre pour contrôler le désir des femmes.
Nous savons que c'est sur le fondement d'une analyse critique des statuts que les sociétés concèdent aux femmes, que nous sommes féministes.
Nous savons que, confrontées à cette réalité, nous réagissons, sexuellement, différemment, et que les attirances sexuelles ne peuvent être enfermées dans des logiques binaires: elles sont confuses, changeantes, ambivalentes.
Nous savons que la sexualité, aussi importante et signifiante soit-elle, ne résume pas notre vie.
Nous savons, enfin, que dans la sexualité, aussi importante et signifiante soit-elle, ne résume pas notre vie.
Nous savons enfin que, dans la sexualité, toutes les complexes relations de pouvoirs, toutes les aliénations s'expriment, mais que l'expression ultime de la liberté s'exprime, aussi, sans doute, dans les relations sexuelles.
La question que nous devons, à nouveau, poser est de savoir, indépendamment de la lutte - éminemment politique - contre les discriminations sexuelles, dans quelle mesure et sur quels fondements ces identités relèvent de l'individuel ou/et du Politique.
En tout état de cause le slogan féministe selon lequel « le privé est politique » devrait, lui aussi, être repris pour analyser les acquis, mais aussi les contradictions dont il est porteur et les limites que nous devons lui opposer.

Les femmes recherchent aussi dans les groupes féministes une reconnaissance personnelle - dont nous avons tous et toutes besoin - et que la société masculine, notamment celle de nos pairs, ne nous concède pas ou peu et, en tout état de cause, le plus souvent, mal.

Reconnaître que ce besoin est fondamental et nécessaire est un préalable : l'émergence d'idées personnelles neuves, issues d'une dynamique sociale de groupe, est difficile sans un minimum de reconnaissance de soi-même, par ledit milieu. Combien d'idées remarquables, de critiques fondamentales ont-elles été non-entendues, parce qu'elles ont été jugées principalement en fonction de la personne qui les a énoncées ? Mais cette recherche de reconnaissance - qui est aussi échanges, partages, affirmations identitaires - pose cependant problème. Le risque n'est-il pas de privilégier plus la volonté d'être reconnue, acceptée, que de favoriser la critique ? Pour des engagements politiques, sommes-nous prêtes à ne plus plaire, voire à ne plus être aimées ?

Dans leur recherche de reconnaissance, les féministes ne doivent pas oublier que ce qui fonde leurs luttes, c'est la dénonciation d'un système dominé par la violence et le pouvoir exercés par les hommes. Définir avec rigueur ce qui relève :  
- de sa propre identité. Être féministe ne définit pas, bien sûr, les identités de celles qui s'en réclament, autrement plus complexes et riches que ce simple 'label';
- des analyses politiques de chacune, qui peuvent renvoyer à des logiques et des valeurs différentes;
- de la construction d'un mouvement,  de ‘femmes', 'féministe' ;
- et enfin de la lutte en faveur d'une revendication particulière
est un exercice politiquement incontournable.

Les conséquences de ces logiques confusionnelles sont appréhendables en termes d'arguments mal posés, de non-dits, d'implicites, qui s'avèrent autant de problèmes mal réglés et qui rejaillissent négativement sur l'efficacité de l'action. Je les ai regroupées autour de quatre thèmes.

Les plaintes des féministes concernant l'absence de la transmission inter-générationnelle ne sont plus de rigueur ; le temps de l'analyse de notre responsabilité - qui n'est pas synonyme de culpabilité - en la matière est venu. Trop d'énergies militantes ont été perdues. Combien de femmes ont-elles quitté, sans rien dire ou avec violence, les associations féministes, faute d'avoir pu trouver leur place, ou, plus simplement, n'ont pas eu envie de les rejoindre ? L'apparent paradoxe est que c'est en partie au nom de la faiblesse du nombre des militantes (qu'il fallait, dès lors, en priorité, ménager) que les critiques internes - dont la prise en compte aurait pu contribuer à l'intégration de nouvelles générations - ont été refoulées, refusées. Et dès lors s'accentuait le processus de non transmission, puisque les pratiques vieillissantes qui contribuaient à expliquer l'absence de relais ne pouvaient être contestées. La 'justesse de la cause' défendue et l'antériorité dans la lutte contribuaient, en outre, à justifier le maintien en l'état du pouvoir des féministes 'historiques'.

C'est ainsi que nombre de choix politiques des féministes qui ont milité dans les années 70 - et qui représentent la majorité des intellectuelles et des militantes actuelles - sont (trop) souvent fondés sur un postulat implicite inapproprié : celui du supposé partage d'une bis supposée commune.
Parce qu'une pédagogie du partage et de la redistribution, nécessaire à toute transmission, n'a pas été pensée, les conditions du renouvellement intergénérationnel ne se produisent pas ou insuffisamment.
La question de savoir quelle est la dimension temporelle de nos choix et de nos engagements devrait, me semble-t-il, être une interrogation permanente. Sont-ils effectués prioritairement en fonction de leur adéquation à l'objet en fonction duquel ils doivent se construire (c’est-à-dire concrètement des sociétés sur lesquelles nous souhaitons agir) ou à l'aune du respect temporalité de celles qui les portent ?
Pour contribuer à répondre questions, il me semble qu'une double condition doit être remplie : un ancrage dans l'histoire, dans l'histoire des femmes et du féminisme, pour capitaliser les expériences et éviter de reproduire ad nauseam des échecs ainsi qu'une volonté affirmée de se projeter dans l'avenir, sans laquelle il n’y a pas de projet politique.

La difficulté que nous avons à aborder, en tant que tel, les problèmes des doubles, des multiples appartenances des féministes s'explique par que nous n'avons pas clairement posé le problème essentiel de la hiérarchie de nos engagements. Par ailleurs, si pour certaines l'engagement féministe est celui de référence (et le féminisme est multiforme...), pour d'autres est que l'une des composantes.

Nombre de féministes sont membres de partis, d'associations, appartiennent à des familles de pensée différentes, sinon opposées. La transparence de ces adhésions au sein des associations féministes serait une preuve de confiance mutuelle, sans laquelle il n'y a de projet collectif, mais aussi de maturité. Car l'absence de statut politique - voire l'occultation - de ces 'autres' appartenances laisse penser qu'elles relèveraient, dans une optique quasi religieuse, du domaine de l'impur.

Cette 'mise à plat' apparaît comme une condition nécessaire cristallisation durable de tout projet politique. Car, d'une part, faute de clarification, les contradictions dans lesquelles sont nécessairement situées celles qui s'assignent plusieurs champs d'intervention (socialiste et féministe par exemple) ne sont pas à même d'être prises en compte. D'autre part, refuser de poser le problème des critères fondant ces engagements et d'aborder la question de leur hiérarchie, c'est empêcher de construire des solidarités militantes entre groupes féministes et partis, associations, syndicats sur des enjeux féministes. Toute possibilité d'alliance politique réelle, c’est-à-dire négociée, est dès lors exclue.
Ce questionnement est certes complexe, car nous sommes en tous et toutes partagé-es, en notre for intérieur, par des aspirations et des intérêts contradictoires.
Cet éclatement de nos identités politiques individuelles et les contradictions internes que nous vivons quotidiennement dans nos engagements est d'ailleurs un des éléments explicatifs majeurs de la crise de la représentation, du politique... et donc du féminisme politique.

Dans le même sens, alors que de plus en plus nombreuses sont les femmes qui affirment clairement leur volonté de se battre pour obtenir, pour elles-mêmes ou pour d'autres, un pouvoir politique dans la société, il est rare que de telles affirmations aient cours dans les associations féministes. Le non-dit pose, là encore, problème. Car ce silence - à tout le moins, cette gêne - à assumer publiquement les problèmes posés par le pouvoir au sein d'un groupe féministe ne signifie-t-il pas que celui-ci relèverait du domaine de la rupture d'un consensus égalitaire supposé ? Ne fonctionnons-nous pas souvent comme si nous risquions d'entacher la noblesse de la cause par la prise en compte de questions 'indignes’ ? Et lorsque les intérêts de chacune, légitimement, se dévoilent, ne réagissons-nous pas sur le mode de la déception ? Ici, l'idéalisme apparaît comme l'expression d'une insuffisante conscience politique.

Aussi, faute d'aborder la question de l'existence de ce pouvoir, il n'est pas possible de poser les conditions de son exercice et donc de son contrôle démocratique. Ce n'est donc sans doute pas un hasard si les accusations portées contre celles qui veulent 'prendre le pouvoir' (ou ne veulent pas 'le' prendre, d'ailleurs) sont d'autant plus banales et bien sûr maladroites, voire caricaturales, que le problème des modalités de son exercice est refoulé. Le pouvoir, n'étant nulle part situé, est partout présent et devient obsédant, et chacune devient suspecte. Faute d'exutoire, de mécanismes de régulations, d'adhésion préalable à des règles de fonctionnement auxquelles se référer, toutes les logiques d'implosions sont alors à l'oeuvre, toutes les violences sont alors possibles. Et c'est ainsi que se perpétue la croyance qu'il n'est pas possible, pour les féministes, d'agir collectivement, autrement qu'en s'entre-déchirant. Et la culture si féminine de la 'culpabilité' aggrave encore les conflits.

À l’opposé du mythe de la sororité, il faut sans doute reconnaître et en tirer les conclusions politiques que le pouvoir, comme les conflits doivent d'une manière ou l'autre exister, et qu'ils sont d'autant moins nocifs qu'ils ne sont pas refoulés.
À cet égard, seule une construction démocratique reconnaissant un statut au pouvoir - c'est-à-dire définissant ses fonctions, les conditions de sa critique et de son renouvellement (par un statut de la minorité notamment) - permet d'empêcher ces blocages. La prise en considération préalable du 'pire' est souvent la meilleure politique de prévention.

Faute d'aborder ces réalités, un pseudo consensus tient lieu de substitut de programme. Le risque est alors de mettre en oeuvre une implicite hiérarchie selon laquelle le maintien d'un groupe (qui risque alors de devenir organique) prévaut sur la cohérence et donc sur l'efficacité du projet.

Le postulat du féminisme comme 'avant-garde' est ancré tant dans l'histoire du féminisme que dans celle des groupes de gauche et d'extrême gauche dont nombre de féministes sont issues.
Cet implicite est, en tant que présupposé, simpliste, dangereux et faux.
Il repose en effet sur le principe d'une norme selon laquelle un groupe de personnes censé avoir acquis la vérité, s'est autoproclamé chargé de la faire partager.
En outre, cette position s'avère en contradiction flagrante avec les tentations de parler 'au nom des femmes'.
Toutes les tentatives de construire des partis de femmes ont affronté ces difficultés et expliquent leur échec jusque-là. Comme l'écrit justement Eliane Viennot dans l'article précité: « Le point de vue unificateur intervient essentiellement comme une réduction du réel [...] Loin de travailler les différences, il tend toujours à les effacer; si bien qu'une analyse globale [...] n'est pas une analyse qui tient compte des singularités, mais où il n'y en a plus une seule et où s'exprime en dernier ressort, par delà le chaos mis en forme, le point de vue initialement choisi. »

La recherche du 'plus petit commun dénominateur' est trop souvent la mauvaise réponse à cette absence de statut politique des féministes, entre 'l'avant-gardisme' et la parole unificatrice.
Le statut de la représentation politique des féministes situées entre 'les femmes' et l'Etat est d'ailleurs l'un des points aveugles de la réflexion féministe française.

Nous n'avons que peu ou pas d'analyse concernant les effets de l'existence d'un ministère ou d'une structure politique chargée 'des droits des femmes' sur le féminisme français, mais aussi sur les recherches féministes. La question de savoir comment et pourquoi l'intégration de féministes au sein des structures de l'Etat a , tout en faisant avancer les idées, les projets, elle aussi contribué à la crise du féminisme français, en tant que mouvement social, doit être posée. De fait, dans nombre de domaines, les féministes ont dû, bon gré mal gré, abandonner leurs problématiques, leurs critiques, leurs aspirations, leurs questionnements, sans remettre en cause les présupposés des problématiques posées.

Face à ces blocages, certaines féministes, sans doute fatiguées du prix très élevé que notre société fait payer à leurs engagements, ont tendance à privilégier la recherche de leur reconnaissance personnelle, en mettant, pour certaines, en avant leur historicité. Cette visibilité de quelques rares femmes socialement légitimées comme habilitées à parler 'sur les femmes' contribue à l'accentuation d'une perception sociale élitaire du féminisme qui cadre mal avec ses revendications contestataires.

Cette aspiration à la reconnaissance de soi et de ses idées est d'autant plus aisément entendue par les élites politiques et médiatiques dominantes que les milieux féministes proviennent largement de ces mêmes classes moyennes intellectuelles qui fournissent les élites masculines, avec lesquelles elles sont souvent liées. Cette parcimonieuse intégration de quelques féministes est, en France, d'autant plus aisée qu'aucune médiation féministe politique crédible ne permet actuellement à quiconque de se présenter comme pouvant légitimement jouer un rôle de 'porte parole' et d'autant plus recherchée par les pouvoirs que ces femmes ont renié leurs engagements féministes.
Plus globalement, la personnalisation des féministes tient en outre trop souvent lieu de substitut aux débats. Ce qui permet à certain-es de critiquer, pour mieux encore dénigrer les féministes, la quasi-absence des débats féministes politiques actuels en France.

Nombre de critiques faites aux féministes (qui, aussi peu intellectuellement honnêtes soient-elles le plus souvent, n'en sont pas moins, pour autant, souvent partiellement justes) doivent être prises en compte et ne devraient provoquer simplement, comme trop souvent, une simple réaction d'indignation.
Ce n'est, me semble-t-il, que par la difficile déconstruction des présupposés de ces critiques que nous pourrons refuser l'enfermement dans des débats mal posés où la société veut nous placer.

Ainsi, il est indiscutable que l'accusation faite au féminisme d'être 'bourgeois' (et d'autant qu'elle se limite à cela) est inacceptable. Les féministes doivent, comme toutes celles et tous ceux qui s'engagent dans un projet, être jugées, non pas sur leur origine de classe (ce qui ne signifie pas que celle-ci ne soit politiquement signifiante), mais sur leurs idées, leurs propositions, leurs pratiques, leur éthique. Par ailleurs, il faut continuer à dénoncer la logique du double discours en fonction du sexe: un 'bourgeois' ayant rejoint le socialisme est qualifié d''homme de progrès', tandis que son épouse devenue féministe reste enfermée dans son statut de 'bourgeoise'.
Il faut souligner aussi qu'au sein d'un mouvement par nature socialement composite, si des féministes ont pu défendre des intérêts de classe, d'autres ont subordonné les intérêts des femmes aux intérêts de la défense de la 'classe ouvrière', ou du socialisme, tels que définis historiquement.
Cependant, toutes ont fait avancer les droits et/ou le pouvoir des femmes, provoquant de nouvelles contradictions dans le réaménagement des rapports entre les sexes que ces avancées impliquent.

C'est, en tout état de cause, aux féministes de refuser de se situer sur des questionnements le plus souvent inadaptés, car conceptualisés sans leur participation et sans prise en compte des analyses et des intérêts des femmes ; à elles, d'inverser les regards et de reconstruire les problématiques où les rapports de sexe soient au coeur de l'analyse ; à elles de refuser de se justifier sur des accusations primaires, telles que de provoquer 'la guerre des sexes' ou de 'détester les hommes'. Mais aussi de ne pas les évacuer.

Ainsi, si 'guerre des sexes' il y a, les agresseurs sont bien les hommes; la haine6, le mépris, la peur des femmes, sont, il faut le dire avec force, partie intégrante de la culture masculine et structurent la domination patriarcale. Par ailleurs, il faut avoir l'honnêteté de dire que certaines féministes détestent les hommes, et plus largement que de nombre de femmes (en règle générale, mais pas uniquement, celles qui ont souffert leur fait) affirment, quand les conditions d'une parole libre le permettent détester les hommes. En tout état de cause, c'est bien dans l'ambivalence entre haine et amour que se situe l'analyse sur les rapports de pouvoir entre les sexes.7  

Si le propre d'un mouvement social progressiste est d'abord et tout de contribuer à créer les conditions de sa propre réalisation politique, proposant des projets de société novateurs, il n'est pas possible d'invoquer l'absence d'écho féministe dans la société française pour justifier inaction. C'est pourtant souvent un argument entendu chez les féministes.

Lorsque les éléments évoqués plus haut se cumulent (vieillissement des responsables, blocages institutionnels, faiblesse des règles démocratiques...), le risque de conformisme est élevé, et ce d'autant plu le milieu féministe - qu'elles qu'en soient ses composantes - est, beaucoup, le milieu de référence personnel dominant, voire exclusif.

C'est ainsi que l'on peut partiellement expliquer les résistances à la recherche de nouveaux et de nouvelles allié-es, les difficultés à appréhender de nouvelles sensibilités, à imaginer de nouveaux langages, à élaborer de nouveaux thèmes qui correspondent à de nouvelles réalités.

Au même que tout projet insuffisamment interpellé, sinon par l'évident constat de notre actuelle faiblesse politique, certaines formes d'expressions du féminisme n'échappent pas à des comportements qu'il faut bien qualifier de conservateurs.

On protège ou on défend des symboles sans trop s'interroger sur le risque de les faire entrer dans un statut mythifié de 'dernier carré de l’'avant-garde'.
On défend ou on protège des 'acquis' sans trop s'interroger sur le maintien de leur pertinence.
On défend ou on protège les 'autres' féministes, sans trop s'interroger sur les raisons : au nom d'une histoire commune, d'idées actuelles, d'une solidarité entre dominées ou d'une défense plus classiquement corporatiste ?

Il est vrai aussi que certaines dénonciations féministes peuvent partiellement contribuer à reproduire les mécanismes de l'exclusion des femmes; que certaines pratiques peuvent anticiper sur l'exclusion déjà flagrante dont nous sommes l'objet, confortant ainsi une conception souvent frileuse de l'action privée et publique, intellectuelle et militante féministe. À cet égard, le matraquage qui nous est imposé depuis quelques années concernant le 'politiquement correct' à l'américaine, pour mieux empêcher toute remise en cause de l'existence d'un 'modèle français' des rapports entre les sexes n'a pas été critiqué, sauf exceptions, par les féministes, à la mesure de l'idéologie réactionnaire et anti-féministe qu'il véhicule.

Ne devons-nous pas, en outre, reconnaître que nous pouvons, plus ou moins consciemment, craindre l'affrontement avec certains éléments d'une réalité sociale et sexuée dont, progressivement, nous nous sommes éloignées (dû notamment au parisianisme étouffant) et d'avoir à aborder certaines questions auxquelles les approches, majoritairement fondées sur des logiques binaires qui ont fondé les questionnements féministes, ne nous permettent pas toujours de répondre de manière adéquate ?
Pour se protéger d'interrogations souvent douloureuses, se mettent en oeuvre des mécanismes de défense. La logique de la forteresse assiégée, comme celle de la victimisation, prémunit du risque de la contestation mais aussi de l'échec.
Le confort (de plus en plus relatif, il est vrai) du regard de l"autre' féministe risque alors de contribuer à nous éloigner plus encore des conditions d'évolution de la société.

De fait, faute de conscience suffisamment lucide de ce que nous sommes, trop peu nombreuses ont été les féministes qui ont pu échapper à l'enfermement binaire dans la catégorisation dominante entre 'les-femmes-opprimées', jugées plus ou moins responsables de leur incapacité de se rebeller et 'les-femmes-d'action-positives-responsables', c'est-à-dire celles qui ne geignent plus.
Cette même dichotomie étant reprise pour s'appliquer entre féministes, séparant les 'bonnes' des 'mauvaises', quand elles ne sont pas accusées de contribuer à la victimisation des femmes...
C'est bien à ce positionnement - qui conceptuellement interdit toute problématique féministe - que la société politique nous convie avec force, au même titre que l'on veut nous faire croire qu'il n'y a plus d'autre alternative que de 'choisir' entre la revendication (dévalorisée) et l'action (positivée). Comme si l'une ne se nourrissait pas de l'autre...

En conclusion, il faut affirmer qu'il n'existe pas, en la matière, sur nombre de ces questions, de spécificité féministe. Mais, pour un mouvement dont la force réside dans sa capacité de propositions et dans son engagement militant, ces critiques sont d'autant plus dommageables. Nombre de débats et de pratiques actuelles rompent heureusement avec ces critiques.

Les féministes ne trouveront une réelle légitimité politique que dans la mesure où elles seront à même d'impulser, de créer les conditions concrètes d'une prise de conscience individuelle et globale, de relayer revendications des femmes et de les analyser théoriquement. La croyance selon laquelle la 'raison' féministe serait suffisamment pertinente pour propager d'elle-même par sa propre force, par capillarité, indépendamment des éléments d'une réflexion plus stratégique, doit être dépassée.

Ce n'est que par un ancrage réel dans une réalité aussi rapide, mouvante contradictoire que le sont les rapports de pouvoirs entre hommes et femme qu'elles pourront échapper à l'abstraction de l'analyse et se construire coma force. Alors le sentiment d'appartenir à une communauté, aussi complexe soit-elle, qui est aussi une force, pourra s'ancrer plus aisément dans de projets d'avenir.
De très nombreuses questions se posent ici; je souhaiterais en aborder quatre.

Préalablement à toute reconstruction, certaines questions fondamentales me paraissent devoir être à nouveau posées. Qui sommes-nous ? Plus fondamentalement, quel est le signifiant de ce 'nous' ? Combien sommes-nous ? Qui représentons-nous ?Au nom de qui parlons-nous ? Qu'avons-nous à dire et sur quoi ? Quels sont nos projets politiques ?

Dans le cadre de groupes, d'associations, quels sont les fondements qui légitiment la désignation des responsables ? Concrètement, quels sont leurs programmes ? Quels sont les mécanismes de cette désignation et corrélativement, quelle est la nature du contrôle démocratique de celle-ci ? De quels moyens disposons-nous pour constituer un rapport de force nécessaire, sans lequel il n'y a pas d'action politique ? Quelles stratégies pouvons-nous mettre en oeuvre ? Quel prix sommes-nous prêtes à payer pour réaliser nos projets, et à quelle échéance ? Avec qui, sur quels thèmes et à quelles conditions acceptons-nous de passer des alliances ?
Cet état des lieux devrait nous permettre de faire un bilan de nos points forts et faibles.

Pourquoi ne nous prévalons-nous pas (ou en tout état de cause avec si peu d'assurance) de nos incontestables et majeures réussites pour avancer sur d'autres terrains ?
À cet égard, je récuse avec force les 'analyses' présentant le féminisme français comme moribond ou quasiment mort depuis une vingtaine d'années. Nous devons dire haut et fort que:
* nombre de combats féministes se sont maintenus toutes ces années (luttes pour le droit à la contraception et à l'avortement, pour le droit à l'emploi, solidarité internationale des féministes…);
* nombre des plus notables avancées en des droits de la personne humaine sont à mettre au crédit des féministes (lutte contre les mutilations sexuelles, contre les viols, les violences et agressions sexuelles, y compris dans le cadre de la famille, harcèlement sexuel, sexisme...), sans oublier, toujours pour cette seule courte période, l'apport remarquable des intellectuelles dans les sciences humaines.8
Enfin, la revendication nouvelle de la parité entre hommes et femmes en politique est incontestablement un apport fondamental des féministes, notamment françaises, à l'action et à la réflexion.

II faut reconnaître que sur nombre de sujets (ceux, justement, qui apparaissent les plus urgents et de fait, sont les plus dynamiques sur le plan international) les absences militantes, théoriques et politiques françaises trois allant de pair - sont flagrantes. Des champs entiers ont été quasiment désertés, et ce dans des secteurs qui évoluent très rapidement, qui sont au coeur d'enjeux politiques internationaux d'envergure et qui, par ailleurs, concernent des dizaines, des centaines de millions de femmes.

Citons, sans que la liste soit exhaustive : les liens entre sexualité, violences contre les femmes et politique ; les mécanismes et la fonction de l'asservissement des femmes dans les enjeux de contrôle de la reproduction humaine ; la prostitution et le 'commerce des femmes' , comme de tout ou partie du corps des êtres humains ; les nouvelles formes de redistribution du partage du travail, la féminisation de la pauvreté ; les bouleversements de la structure familiale ; la signification et l'impact de la construction européenne, et plus largement de la mondialisation de l'économie, en matière d'évolution des rapports de pouvoirs entre les sexes ; les critiques féministes écologiques des logiques développementalistes ; les remises en cause conceptuelles de la notion de droit de l'homme ; la féminisation du langage et la critique féministe du langage.

La faible maîtrise de l'anglais par les féministes françaises - qui est, volens nolens - la langue actuellement 'universelle', a contribué à creuser l'écart entre les avancées théoriques et politiques anglo-saxonnes (sans oublier les indiennes, les australiennes...) et les apports français.
Dans les conférences internationales, les Françaises ne peuvent participer, sauf exceptions, à des réseaux de solidarité ou d'action féministe (ni anglophone du fait de la langue et de leur domination par les Américaines, ni francophones parce qu'ils n'existent pratiquement pas) et se retrouvent isolées. La vision française étroitement étatique et masculiniste de la francophonie doit à cet égard être dénoncée.

Cet état des lieux ne devrait, bien entendu, pas se limiter aux associations et aux recherches féministes, mais s'élargir à l'analyse de l'évolution des rapports sociaux et politiques entre les sexes.

L'une des raisons de cette sous-estimation de notre force potentielle est que, en tant que courant de pensée et d'action, le féminisme est diffus éclaté. Cependant, il faut affirmer que nombre de ses thèmes porteurs ont été intégrés par des franges importantes de la société, mais aussi par certaines structures de l'Etat, par certains rouages politiques, par nombre d'hommes et de femmes. Il faut reconnaître aussi que ces projets ont influencé, certes ceux qui s'en prévalent, mais aussi ceux qui s'y opposent, et en tirer les conclusions politiques. Il faut, enfin, me semble-t-il, affirmer que lorsque les conditions sociales et politiques s'y prêtent, l'idéologie anti-féministe être de moindre poids si des intérêts politiques et médiatiques sont en jeu dans un environnement concurrentiel. Ainsi, lorsque la presse veut s'emparer d'un 'sujet', que le politique veut le traiter comme objet d'intervention, que ces institutions ont besoin des féministes, il est possible, dès lors que le rapport de force a été préalablement constitué, de poser les conditions d'un contrat respectant et les femmes et les féministes. Et de le faire respecter.

Mieux analyser la nature et les limites des résistances qui nous sont opposées, mais aussi nos propres forces permet sans conteste de mieux réfléchir aux moyens d'avancer. Car si la société nous écoute si peu, cela ne veut pas dire qu'elle ne nous entend pas; et si elle nous répond si peu (sauf ponctuellement) cela signifie aussi qu'elle révèle sa propre faiblesse. Et notamment, lorsque nous dévoilons les mécanismes de la subordination, de l'exclusion des femmes, et que nous dénonçons les violences masculines l'encontre des femmes et la scandaleuse impunité dont elles sont l'objet.

L'absence de statut politique des féministes - plus profondément que la faiblesse de notre capacité de mobilisation qui n'en est que l'illustration - nous empêche de dévoiler l'extraordinaire impudence de nos supposés 'représentants' à parler au nom et à la place des femmes. Affirmer clairement que notre parole n'est pas fondée sur notre représentativité ('concept' politique bien mis à mal du fait des réflexion actuelles portées par la revendication de parité), que les femmes Sont porteuses de revendications nombreuses, complexes et contradictoires, et donc que nulle ne saurait parler en leur nom me paraît un préalable.

Les associations féministes ont des projets politiques fondés sur le refus de l'oppression masculine ; c'est sur ces projets et sur les moyens qu'elles se donnent pour y parvenir qu'elles doivent être jugées. Mais elles ne pourront participer à la construction d'un mouvement social ou/politique que si elles sont à même de positionner leurs relations avec les femmes pour lesquelles elles se battent et de construire, sur ces base préalablement clarifiées, les réseaux, les relais capables de mobiliser de femmes. Le rôle de porte-voix des féministes dévoilant les mécanismes et les effets de l'oppression patriarcale, dès lors qu'il aura été clarifié, sera légitimé.

Créer les conditions d'une défense concrète des droits des femmes et d'une réappropriation de leur parole et de leur vie (sans laquelle, il n'y a pas de légitimité féministe) sans se substituer à elles ; s'accorder le droit de parler en son nom sur les bases d'une activité et d'une compétence, dans le cadre d'un projet affirmé, tout cela peut être un élément de réponse.

Il faut sans doute avoir aussi le courage de reconnaître que la non mixité , aussi féconde a-t-elle pu être, aussi radicaux en ont pu être les effets, a joué, qu'on le veuille ou non, un rôle nous prémunissant du regard extérieur. Si elle s'est avérée évidente, indispensable, lors d'une étape de rupture, elle doit être resituée dans le contexte historique qui l'a vu naître, pour éviter qu'elle ne devienne un dogme.
La difficulté à aborder le problème des conditions de l'intégration des hommes dans des projets politiques définis par les féministes me semble devoir être considérée comme une marque de faiblesse. Comment ne pas considérer comme un fantasme la crainte de l'envahissement par les hommes des groupes féministes, comme une insuffisante confiance en soi la crainte de ne pas pouvoir faire face à leur présence et enfin comme un problème politique, la permanence, dans les associations qui veulent agir dans le politique, de réactions primaires 'anti-hommes' ?
L'exclusion des hommes ne devrait pas être le dernier fondement nécessaire à l'affirmation identitaire d'associations insuffisamment assurées de leurs finalités.

On peut, dans le même sens, se demander de quel droit, au nom de quelle légitimité, les hommes devraient-ils être dédouanés de l'exigence morale et politique de dénoncer des injustices qui s'exercent, en outre, au nom de leur sexe.
Comment croire à une possible modification des rapports entre les sexes si nous ne cherchons pas à responsabiliser, à interpeller les hommes, à travailler avec eux (en les remettant en cause) de manière à leur faire prendre position sur la réalité de l'oppression masculine que l'immense majorité d'entre eux ne voient même pas ?
Comment croire que le féminisme est un humanisme, si nous excluons tous les hommes d'une capacité d'évolution, si nous les enfermons dans un statut d'oppresseurs?

Ce qui me paraît important, c'est que le principe de non-mixité soit ponctuellement repensé en fonction des projets à construire et des moyens que l'on se donne pour y parvenir. Faute de quoi, on serait en mesure de juger que l'analyse des fins que l'on s'assigne et des moyens que l'on se donne a été intellectuellement et politiquement amalgamée. Ainsi, par exemple, participer à la reconstruction d'un mouvement féministe ne ressort pas de la même logique d'action et d'investissement que participer à la création d'une association s'assignant une ou plusieurs revendications. Les deux logiques n'étant pas dissociées, l'échec est alors quasi inéluctable.

Cependant, la spécificité des objectifs de lutte implique d'envisager différemment les conditions de l'intégration des hommes : les associations' luttant contre les violences masculines et celles revendiquant la parité entre hommes et femmes en politique, par exemple, ne relèvent pas du même questionnement ni des mêmes stratégies.
En ce qui concerne les premières, le statut accordé aux hommes doit être posé dans ce contexte spécifique. Ce statut peut prendre en compte celui des hommes au sein des institutions (avocats, inspecteurs du travail, magistrats, policiers, politiques, psy.), celui d'hommes qui s'engagent sur le fondement du soutien aux projets politiques des féministes et enfin celui des compagnons, des parents, des témoins des femmes violentées, abusées voulant s'engager aux côtés des victimes.
Le statut de ces derniers (qui peuvent d'ailleurs être eux-mêmes policiers, avocats ou autres) est lié à des enjeux complexes.

En ce qui concerne la parité, nombreux sont les hommes qui aspirent, eux aussi, au changement d'un système masculiniste - dont le coût humain est pour beaucoup d'hommes très élevé - élitaire, sclérosé et profondément injuste.
Dès lors que la création d'un mouvement en faveur de la parité n'est pas amalgamé avec la reconstitution d'un mouvement féministe, les modalités de leur intégration au sein d'associations créées par les féministes me paraissent de l'ordre de l'évidence.
En tout état de cause, de nombreux types d'intégrations sont institutionnellement imaginables et ce choix est du seul ressort des adhérent/e/s.

Aussi, pour que des hommes nous rejoignent - si nous souhaitons qu'ils le fassent -, encore faut-il affirmer clairement, et non pas en catimini, que, sur la base des principes que les féministes ont posés, leur place est souhaitée, et pour cela, que leur statut soit, en tant que tel, clairement énoncé. Ce n'est, me semble-t-il, qu'à cette condition que si les hommes ne s'affirment pas solidaires des féministes - sur des projets démocratiques égalitaires, sur les luttes contre les violences dont ils sont majoritairement les auteurs, comme sur tous les projets de société qui posent les rapports de pouvoirs entre les sexes au coeur du politique - nous serions alors en droit de dénoncer leur volonté explicite de maintenir, à l'encontre des femmes, leurs privilèges et leurs abus .
Le féminisme ne pourrait plus alors être accusé d'être porteur d'exclusion et de favoriser la seule prise de pouvoir par les femmes; il assumerait et pourrait revendiquer sans ambiguïté sa position politique de mouvement porteur d'avancée des droits de la personne et de la démocratie.

***

En conclusion, il m'apparaît que, confrontées à ces mêmes questions, les réactions de chacun-e ne peuvent être que multiples, sinon contradictoires. Dès lors, cette reconnaissance d'une réalité diverse qui nous situe dans des champs politiques, culturels, moraux différents pose le problème de la pertinence même du concept de 'féminisme' au singulier.

C'est d'ailleurs sans doute parce qu'il serait pluriel, éclaté, complexe et qu'il s'assignerait des finalités à la fois diverses et mieux définies, que les revendications féministes pourraient se situer plus clairement par rapport à d'autres projets sociaux, politiques, syndicaux, écologistes avec lesquels nous pourrions travailler de concert, dans le cadre - non négociable - d'une indépendance et d'un respect mutuel.

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Notes de bas de page
1 Je considère ici le terme féministe au sens large du terme, c'est-à-dire de personnes et d'associations qui s'assignent pour objet, dans un champ ou un autre, de remédier à l'inégalité socialement construite des rapports entre hommes et femmes.
2 L'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT) et Projets Féministes.
3 « D'amour et de raison ». Les Cahiers du Grif. N°28, Hiver 1983-1984.
4 Eliane Viennot, « Des stratégies et des femmes », Nouvelles Questions Féministes. N° 6-7. Printemps 1984 .
5 Le terme communautariste, employé ici, mériterait des analyses beaucoup plus complexes. Si le temps et la place m'ont manqué pour mieux la définir dans ce contexte, il est clair que seule cette conceptualisation permettrait d'aborder la question des spécificités propres à la communauté féministe. Et de comprendre pourquoi tant de femmes et de féministes refusent de s'identifier à elle ou ne s'en sentent pas partie prenante.
6 Susan J. Brison, une philosophe américaine, violée et laissée pour morte dans un petit village près de Grenoble, analyse ainsi les agressions dont elle fut victime : « Certains hommes haïssent tellement les femmes que l'un d'entre eux, sans même me connaître, a voulu me tuer. Si une autre femme était passée par là, à ma place, c'est elle qui aurait été violée et assassinée. Si mon mari était passé par là, il aurait continué une promenade enchanteresse dans la campagne française. »
7 Cf. Marie-Élisabeth Handman : « Dans la mesure où l'exercice de la violence légitime n'appartient qu'aux hommes, bien des violences féminines s'exercent dans l'ambivalence du respect (excessif) de la norme, soit dans l'auto-agression... L'accomplissement exagéré d'un devoir imposé par la société, tel celui d'aimer, en est un exemple : les femmes refoulent l'expression de leur haine en aimant trop ». « Violence et différences des sexes », in Lignes. Violence et politique, Colloque de Cerisy . N° 25, mai 1995, p. 215.
8 Dont nos collègues ne lisent généralement pas les travaux, et quand ils le font, les pillent sans vergogne, les détournent sans les comprendre, ou les attaquent frontalement.

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