Bourses
 Marie-Victoire Louis

La bourse, c’est la mort

date de rédaction : 14/01/2009
mise en ligne : 20/01/2009
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La bourse1 vit.

La bourse est en repli, cède, recule, baisse, chute, passe dans le rouge.

La bourse perd.

La bourse est bien orientée, repasse dans le vert, progresse, prospère.

La bourse gagne.

La bourse reste sur sa lancée, fait du surplace, marque le pas, piétine, trébuche, perd l’équilibre, recule, dérape, pique du nez, ralentit, grimpe, tombe, retombe, chute, rechute, revient à l’équilibre, franchit un cap, remonte la pente, se contracte, glisse, atteint son plancher, se redresse, bondit, rebondit, se replie, creuse l’écart.

La bourse avance, la bourse recule.

La bourse est secouée, malmenée, traverse une zone de turbulence, fait du yo-yo, des montagnes russes.

La bourse fluctue.

La bourse recule pour mieux sauter, franchit l’obstacle, s’essouffle, dévisse, part en vrille, plane, réduit la voilure, abandonne du terrain, passe à la vitesse supérieure, s’envole, plonge, replonge.

La bourse fait du sport.

La bourse est frileuse, attentiste, prudente, retranchée, incertaine, indécise, mitigée, partagée, en suspens.

La bourse hésite.

La bourse est affectée, anxieuse, préoccupée, fragile, inquiète, instable, nerveuse, perturbée, apeurée, à la peine, angoissée, pessimiste, optimiste, soulagée, turbulente, rassurée, satisfaite, heureuse, déçue, touchée, tétanisée, modeste, reste de marbre, broie du noir, n’a plus confiance.

La bourse a des sautes d’humeur, des états d’âme, des sentiments.

La bourse reçoit une estocade, prend un coup, accuse le coup, encaisse le choc, est volatile, mise à rude épreuve, se trouve dans la tourmente, flanche.

La bourse est dans une mauvaise passe.

La bourse est pénalisée, sanctionnée.

La bourse est victime.

La bourse est faible, fébrile, en petite forme, atone, apathique, anémique, léthargique, déprimée, en crise, paralysée, asphyxiée, mise sous oxygène, contaminée, sonnée, s’agite, s’essouffle, souffre, se dégrade.

La bourse est malade.

La bourse est en manque, sans direction, à la dérive, marche sur la tête, s’affole, panique.

La bourse est folle.

La bourse cherche son salut, retrouve la foi, espère.

La bourse croit.

La bourse est ingérable, incontrôlable, incorrigible.  

La bourse est surveillée.

La bourse se stabilise, limite les dégâts, inverse la tendance, sort la tête de l’eau, évite le pire, retrouve sa vitalité, reprend du poil de la bête, a une bonne tenue, affiche ses couleurs, est en forme, s’en remet.

La bourse va mieux.

La bourse résiste, enregistre sa meilleure performance, débute l’année en fanfare, repart en trombe, redémarre sur les chapeaux de roue, a le sourire, est euphorique.

La bourse va beaucoup mieux.

La bourse tire son épingle du jeu, prend de la hauteur, refuse de perdre le contrôle, garde le pouvoir. 2

La bourse a sa dignité.

La bourse se garde de tout pronostic, fait fi des indicateurs, parie, anticipe, examine les options, fait la part des choses, sait bénéficier des effets d’aubaine, confirme ses objectifs, prend position, a des stratégies.

La bourse pense.  

La bourse s’interrompt, suspend ses opérations, écourte la séance, ferme, ouvre, exprime ses exigences, impose ses demandes, attend, doit être attendue. 3

La bourse décide.

La bourse est corrigée, régulée, rassurée, relancée, soutenue, sauvée, soulagée, stabilisée, moralisée, purgée, renflouée.

La bourse est recapitalisée.

Non.

La bourse présente un bilan désastreux, est pourrie, putréfiée, en pleine débandade, en déconfiture, en faillite, gangrenée, massacrée ; elle capitule, s’écroule, s’effondre, agonise, se suicide, s’est volatilisée.

La bourse s’autodétruit.

La bourse, c’est,

la vie faite jeu

l’irresponsabilité faite système

l’incarnation de la loi - universelle - du profit

la pauvreté en perpétuel processus de fabrication

la planète en perpétuel processus de destruction

l’impensé, l’impossible de toute morale

l’aberration décidant du quotidien des six milliards de personnes vivant sur terre. 4

La bourse, c’est l’incarnation, la légitimation, l’exacerbation de tous les rapports de domination5, l’absurdité en sus.

La bourse doit disparaître. 6

La bourse, dont la seule existence suffit à délégitimer le libéralisme, c’est la mort.

14 janvier 2009.7

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Notes de bas de page
1 On peut remplacer - selon que de besoin - ce terme par : le marché, les marchés, le marché boursier, le marché financier, le système financier national, international, la haute finance, la finance mondiale, la planète finance, Wall street, le Palais Brongniart etc...
2 Mais accepte les « liquidités » que les Etats - c’est à dire l’argent du peuple - lui injectent, lui transfèrent, lui offrent généreusement. C’est donc aux citoyen-nes de sauver ceux et celles qui s’engraissent sur leur dos, qui les licencient, qui les ont ruinés, qui leur ont fait prendre des vessies pour des lanternes, qui fabriquent les engins de mort, qui ont besoin des guerres et ces violences et qui, pour ce faire, les provoquent…  Et ce sans contrepartie. Plus encore, on a pu lire : « La balle est dans le camp des pouvoirs publics [selon les analystes] .» Le Figaro. 2 janvier 2009.
3 « C'est ce que l'on peut regretter dans la baisse de ce matin. Le marché est un peu masochiste : dès qu'il y a quelques bonnes nouvelles, il se croit obligé de casser le mouvement. Il faut faire le dos rond, et tôt ou tard, il reprendra ses esprits. » Marc Touati. Le Figaro. 12 décembre 2008.
4 Ce que l’on sait mieux dorénavant, c’est qu’il n’y a pas de différence de nature entre le profit, le gain, le crédit, le risque, le prêt à intérêt et la corruption ; entre la spéculation et la fraude, l’arnaque, le racket, l’escroquerie, la cavalerie, le casino, la pyramide, le système Ponzi, le hold-up [du siècle] ; entre les banques et les paradis fiscaux ; entre l’argent propre et l’argent sale ; entre le marché dit financier, le capitalisme international dans ses diverses modalités d’expression politiques et les Etats ; entre l’argent « réel » et l’argent virtuel, fictif donc, qui n’a que la valeur que l’on veut bien lui accorder. Mais qui est ce « on » ? Reprendre le pouvoir sur ce qui doit fonder la valeur des êtres, des choses, du monde, détruire les pouvoirs de ceux et celles qui - de concert, mais non sans contradictions  - décident en notre nom et place peut être considéré comme un préalable à la reconstruction du monde.
5 Pour rappel ponctuel mais signifiant : ce n’est qu’en 1967 que les femmes ont été autorisées à pénéter à la bourse de Paris, d’où elles étaient formellement exclues depuis 1724.
6 Pour appui à la réflexion : « A son avis, (celui de Lycurgue concernant Sparte) des lois isolées n’auraient aucun effet et aucune utilité, si, comme un corps vicié, accablé de maladies de toutes sortes, il ne détruisait pas l’équilibre existant pour le transformer complètement [...] et inaugurer un régime tout à fait nouveau.» In : Plutarque. Vies parallèles. Quarto Gallimard. 2296 p. 2008. p. 133.
7 Ce texte remplace celui daté du 17 décembre 2008.

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