Jeunes chômeurs. Jeunes travailleurs
 Marie-Victoire Louis  et  Olivier Galland

La crise des foyers de jeunes travailleurs : essai d’interprétation1

Sociologie du travail. N ° 1. 1983.

date de rédaction : 01/01/1983
date de publication : 1er mars 1983
mise en ligne : 28/04/2008
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Institution relativement récente – elle ne remonte sous sa forme actuelle qu’à l’après-guerre – les Foyers de Jeunes travailleurs sont, en réalité, un héritage du XIXe siècle. Nés avec l’industrialisation, dans le sillon du catholicisme social, les "patronages", dans l’esprit des philanthropes de l’époque, avaient pour fonction de stabiliser la main d’œuvre et pour ambition, l’éducation morale de la classe ouvrière. Or il reste de cette mission historique plus de traces qu’il n”y paraît. Cette remontée aux sources permet aux auteurs de décrypter le sens des projets pédagogiques successifs développés d’hier à aujourd'hui et d’en repérer les continuités par-delà les mutations sociales et économiques. Les FJT sont en crise. La sélection à l’entrée, le primat du collectif sur l’individuel, le refus de l’assistance individuelle, la fermeture des foyers sur l’extérieur sans oublier la sacro-sainte valeur travail…autant de traits caractéristiques de l’univers des FJT et qui ne coïncident plus ni avec les désirs des jeunes travailleurs, ni avec l’évolution de la demande sociale.


Les foyers de jeunes Travailleurs ont toujours eu une double vocation; ils se proposaient d’accueillir et d’héberger des jeunes travailleurs, migrants ; mais aussi et surtout ils ont été porteurs, tout au long de leur histoire, d’un projet éducatif ambitieux visant à la formation ou à la réforme des personnalités.

Cette double vocation ne permet pas d’analyser le FJT aussi facilement (trop facilement disent certains2) que d’autres institutions comme le maillon d’un appareil disciplinaire chargé d’enfermer et de contrôler des populations déviantes puisque sa vocation semble être au contraire de s’ouvrir le plus largement possible aux jeunes travailleurs dont on veut favoriser l’adaptation au monde industriel. Directement issu du développement économique, il est un lieu d’accueil, de passage et de redistribution de populations dont les migrations résultent des mutations économiques, des transferts d’activité et de l’industrialisation.

À ce titre, le Foyer vise moins à l’intégration et au contrôle social de l’inadaptation par la constitution de ghettos institutionnels qu’au traitement éducatif de populations en voie d’être insérées au tissu productif et, pour une partie d’entre elles, à un nouveau monde social (la ville, l’usine, la classe ouvrière…).

C’est sans doute cette intégration de leur fonction au développement économique et social qui a permis aux Foyers de développer une pédagogie extrêmement active et réfléchie de l’orientation incitative des comportements; qui plus est, contrairement à des instituions classiques de contrôle social (hôpitaux psychiatriques, prisons, foyers de l’enfance) qui accueillent des populations "placées", le Foyer de Jeunes Travailleurs se situe sur un "marché" où les préférences d’hébergement sont à priori libres de s’exprimer.

Les Foyers de Jeunes Travailleurs, par leur intense réflexion pédagogique et la conceptualisation qui l’accompagne, fournissent donc une illustration extrêmement frappante de ces "techniques polymorphes du pouvoir" qui s’appuient sur des "mécanismes positifs" et pas seulement répressifs d’orientation des personnalités3. Si ces techniques incitatives peuvent avoir un impact plus profond que des techniques purement répressives, elles sont aussi plus fragiles car elles supposent un minimum d’adhésion de ceux qu’elles visent à former ou à réformer.

C’est précisément cette adhésion au projet éducatif qui semble aujourd'hui faire défaut et générer parmi les responsables le sentiment d’une crise suffisamment profonde pour les conduire à s’interroger sur leur propre utilité sociale. Il peut certes sembler paradoxal que des dirigeants de Foyers de Jeunes Travailleurs s’interrogent sur le sens de leur mission alors même que les problèmes d’insertion, de logement, de mobilité, de travail des jeunes ont rarement été aussi aigus. Mais ce paradoxe est révélateur des ambiguïtés des politiques sociales à l’égard de la jeunesse qui sont directement issues d’un projet politique et social dont les promoteurs ont été les catholiques sociaux de la fin du XIX e siècle. L’objectif fondamental en était la “réforme morale” des jeunes ouvriers et les institutions créées au cours du XIX e siècle n”étaient au fond, dans l’esprit des réformateurs sociaux, que le support de cette ambition pédagogique.

La vocation de “service” n’a donc jamais pu s’affirmer dans sa plénitude, conditionnée qu’elle était par l’impératif éducatif. Les Foyers de Jeunes Travailleurs vivent encore cette contradiction, même si le projet pédagogique d’une part, les besoins et attentes des jeunes d’autre part ont tous deux évolué.

Il importe donc, dans un premier temps, de faire un détour historique qui permette de comprendre d’où viennent les Foyers de Jeunes Travailleurs et quelle était la philosophie sociale de leurs promoteurs.

Si l’on tente ce détour historique, il convient de dépasser l”histoire institutionnelle des Foyers de Jeunes Travailleurs proprement dits. En effet, ceux-ci, sous leur dénomination actuelle, datent de l’immédiat après-guerre, mais sont en réalité l’aboutissement d’initiatives bien plus anciennes ayant donné naissance à plusieurs sortes d’institutions qui se sont par la suite regroupées et restructurées.

Ce qui introduit une permanence entre ces institutions primitives (patronages, œuvres de protection de la jeune fille, maisons d’enfants, foyers de Compagnons du Devoir du Tour de France, etc.) et le Foyer de Jeunes Travailleurs en tant que tel, c’est d’une part le souci commun d’accompagnement et de réponses sociales aux mouvements de l’industrialisation qui exigeaient le déplacement et l”hébergement de masses considérables de travailleurs et, d’autre part, un mode d’intervention social spécifique, celui de notables préoccupés de la “question sociale” et qui ont fait des jeunes travailleurs un objet de politique sociale.

Ce souci d’apporter une réponse aux effets de l’industrialisation s’est manifesté dès la première moitié du XIX e siècle, notamment autour du courant du catholicisme social4 composé de notables et philanthropes préoccupés de la “question sociale”, de la montée du paupérisme qui trouvait une de ses illustrations les plus frappantes dans l’insalubrité du logement ouvrier.
Cette intervention répondait à un triple souci, économique, social et politique.

La préoccupation économique était claire : il fallait organiser la mobilité des travailleurs et parvenir à stabiliser la main-d'œuvre. H. Hartzfeld5 a montré toute l’importance de cet impératif pour les institutions patronales des grandes entreprises.

La préoccupation sociale était d’éviter à tout prix l’affrontement des classes qui semblait menacer et qu’on ne pouvait espérer écarter qu’au prix d’une intervention directe des classes supérieures dans la résolution de la “question sociale”. Cette intervention s’ordonnait autour de l’idée du “patronage” : l’amélioration du sort des classes populaires ne pouvait se faire que sous la haute direction des classes élevées et dans le cadre des valeurs essentielles qui étaient les leurs.6Les classes supérieures avaient "pour mission d’être à la fois des modèles et des dirigeants sociaux”7. Pour ces réformateurs sociaux, persuadés que la misère ouvrière a sa cause dans la classe ouvrière elle-même, toute réforme sociale passe d’abord par la réforme individuelle, par l’éducation morale de la classe ouvrière qu’il faut affranchir de ses vices.

La préoccupation politique, enfin, est directement liée au projet social et conforme aux idées libérales des tenants de ce courant ; elle veut contenir au maximum l’intervention directe de L’État en matière sociale.

En ce qui concerne la jeunesse ouvrière, cette triple préoccupation va donner naissance à l’institution du patronage entendu non plus au sens générique, mais comme des sociétés de bienfaisance chargées d’assurer la formation morale des jeunes ouvriers.

Ces patronages se multiplièrent à partir de 1849 en faveur de la jeunesse ouvrière. Selon J.-B. Duroselle “en 1853, le nombre total des apprentis masculins était d’environ 30000, on peut estimer que les patronages catholiques en groupaient environ 6000, soit une proportion relativement forte. Pour les jeunes ouvriers, la proportion était certainement plus élevée encore”8.

Comme le souligne L. Chevalier9, l’afflux massif d’ouvriers vers les grands centres urbains et industriels dans la première moitié du XIX e siècle, cette “tourbe de nomades” pour reprendre l’expression significative d’Haussmann, génère un désordre social qui ne manque pas d’inquiéter la bourgeoisie. Le vagabondage devient ainsi l’une des principales préoccupations des réformateurs sociaux10 et les patronages se constituent avec le souci de prévenir la contamination de la jeunesse ouvrière et des apprentis au contact du monde urbain et industriel.

En même temps, en investissant les premiers le champ de la jeunesse avec une volonté militante, les catholiques espèrent établir des contre-feux à l’avancée des idées socialistes dans la classe ouvrière, voire former des agents réformateurs du milieu qui puissent faire reculer la déchristianisation. Pour ce faire, les œuvres catholiques s’intéressent à un domaine jusque-là ignoré par les organisations ouvrières : celui de la vie hors travail et du temps de loisir des jeunes ouvriers ou apprentis. C’est en occupant ce terrain que l’on espère contrecarrer l’influence nocive de l’atelier ou même de la famille.

Ce sont donc essentiellement des œuvres catholiques et, dans une moindre mesure, protestantes (l’UCJG), directement issues des patronages de la seconde moitié du XIX e siècle et destinées aux jeunes ouvriers isolés ou aux jeunes filles “en danger moral” qui ont fourni le contingent le plus important de foyers11 au moment où ceux-ci entament une étape importante de leur histoire avec la constitution de l’Union des Foyers de Jeunes Travailleurs.

En effet, nées d’un impératif de renouveau au lendemain de la seconde guerre mondiale, plusieurs facteurs vont accélérer l’inadaptation et révéler l’insuffisance des institutions existantes.

L’exode rural touche majoritairement les jeunes qui arrivent massivement dans les villes alors que la crise du logement rend très difficile leur intégration urbaine.

Dans le contexte d’une politique du logement social qui se met en œuvre, la Jeunesse ouvrière chrétienne attire l’attention des pouvoirs publics sur les conditions de vie de ces milliers de jeunes déplacés pour lesquels aucune structure d’accueil n”est prévue et qui risquent alors de sombrer dans la misère, la délinquance ou la “perdition morale”.

L’État, qui ne peut seul faire face à cette énorme demande d’hébergement, greffe son intervention sur les bases déjà existantes des congrégations et légitime leur action tout en mettant sur pied une politique d’intervention par l’intermédiaire d’aides financières indispensables.

Mais, par ce biais, c’est un nouvel infléchissement des fonctions assignées aux foyers qui se met en place. Ceux-ci, pour les pouvoirs publics, doivent d’abord contribuer à faciliter les mouvements de main d’œuvre dans les régions en voie d’industrialisation et, d’autre part, prévenir – par un encadrement approprié – la délinquance juvénile.

Pour faire face à cette nouvelle mission, les œuvres doivent entreprendre une véritable reconversion, aménager et rénover leurs locaux, construire de nouveaux centres d’accueil et, surtout, ouvrir leurs portes à toutes les populations de jeunes migrants et non plus seulement à celles pourvues de “références”, c'est-à-dire reconnaître la mobilité comme un acte économique positif ou du moins nécessaire et non plus comme le signe d’un “nomadisme” condamnable.

Bref, les Foyers de Jeunes Travailleurs tendent à s’intégrer dans une conception plus économique et sociale que culturelle et humaine, le projet étatique étant moins soucieux d’animation que d’encadrement, de militantisme que d’efficacité.

Certes, les associations gestionnaires de foyers, en se regroupant au sein de l’UFJT, renforcèrent leur poids dans leurs rapports avec les pouvoirs publics, mais L’État, en prenant en charge les salaires des animateurs et de certains directeurs et en mettant en place ses aides financières, a pu progressivement, par l’intermédiaire de son contrôle gestionnaire, infléchir la politique des foyers sans se substituer pour autant à l’initiative privée.

Pourtant les Foyers de Jeunes Travailleurs ont voulu maintenir intacte leur vocation pédagogique faite de volonté de promotion, d’action militante, d’éducation sociale, de formation civique, sociale et personnelle.
C’est cette philosophie sociale des promoteurs des Foyers de jeunes travailleurs au début des années cinquante que nous voudrions aborder maintenant.

Ces conceptions se rattachent tout d’abord profondément à la représentation “hygiéniste” des modes de résolution de la question sociale, représentation qui n”est d’ailleurs pas particulière aux Foyers de Jeunes Travailleurs, mais qui imprègne l’ensemble de l’action sociale de l’après-guerre et que l’on peut définir avec Lion-Murrard et Patrick Zylberman comme une “emprise politico-médicale sur une collectivité désormais encadrée par un faisceau de prescriptions relatives non plus seulement à la maladie, mais aux formes générales de l’existence et du comportement (l’alimentation et la boisson, la sexualité et la fécondité, l’aménagement-type de l”habitat)”12.

Ainsi tous les textes des promoteurs des foyers montrent bien qu’ils concevaient l”homme comme une entité physique, psychique et morale dont tous les aspects entrent en étroite interaction. La misère physique, la pauvreté, la mauvaise hygiène, la promiscuité, les maladies engendrent inévitablement la déchéance morale et inversement.

Comme le notait le Docteur Hazemann, Inspecteur général de la Santé, dans un article publié dans le bulletin de l”UNIOPSS de mai 195913, “les facteurs physiques de l’ambiance interviennent indirectement sur la santé mentale (…) et le taudis physique est l’antichambre du taudis moral et cause de dislocation de la famille, cause de malheurs en cascades”.

Trois structures sociales sont le plus souvent présentées comme les vecteurs de dégradation physique et morale : tout d’abord la famille ouvrière lorsqu’elle dégénère, ensuite la ville, enfin le milieu de travail. L’idéal qui reste prégnant en ce début des années cinquante est celui de la famille et de la vie rurales, “communautés naturelles saines, indispensables pour un minimum d’épanouissement humain”. La famille ouvrière urbaine n”est qu’une forme dégradée de cet archétype : ses conditions de vie contribuent à former une “ambiance de tristesse, d’immoralité et de pessimisme noir”, favorisant “l’évasion occasionnelle ou définitive” des jeunes qui se trouvent alors “enserrés de toutes parts” par “le danger et les tentations”, mal préparés qu’ils sont à cette vie nouvelle “où ils risquent de se perdre moralement et physiquement”14.

Car la ville est le cadre immoral par excellence ; elle est essentiellement corruptrice et tentatrice (les “hôtels borgnes”, les “magazines”, le “cinéma”, les “salles de plaisir”, la “publicité”, tout ceci “crée dans la vie sociale une véritable ambiance de débauche”), par opposition à la moralité de la vie rurale, à ses structures stables, à son milieu homogène et traditionnellement chrétien.

Le milieu de travail lui-même, par l’exemple néfaste de travailleurs plus âgés, notamment sur le plan de l’initiation à la vie sexuelle, est redouté.

L’assainissement doit donc intervenir sur tous ces fronts et en même temps prendre en compte tous les aspects interdépendants de la vie “matérielle”, “morale”, “physique”, “professionnelle”, “spirituelle” et “culturelle”. Et surtout, le cadre de vie, l”habitation, “sorte d’enveloppe osmotique contenant et structurant la cellule familiale”15 doivent être privilégiés selon le principe que “l’hygiéniste ne peut plus considérer l’habitation dans notre situation sociale comme simple abri contre les intempéries.
À la notion de salubrité physique, il ajoute celle de confort d’ambiance physique et morale”16. Ce privilège accordé au “contenant” sur le “contenu” explique l’ambition qui a pu être celle des Foyers de Jeunes Travailleurs qui peuvent, en quelque sorte, entreprendre grandeur nature l’expérience d’une pédagogie de l’espace et du cadre de vie appliquée à des populations extraites de leur milieu, partiellement et temporairement à l’abri des tentations et des dangers du monde urbain. En même temps, ces jeunes ouvriers pourront eux-mêmes devenir les agents transformateurs du milieu ouvrier en contribuant à son élévation et à sa promotion dans la famille, dans le travail, dans la cité.

Mais cette expérience pédagogique ne pouvait s’effectuer réellement qu’au prix d’une révision des principes éducatifs à l”honneur jusqu’alors dans les Foyers. Cette révision va dans le sens du passage d’une pédagogie de la contrainte, de l’interdit qui ne vise pas à susciter des comportements mais simplement à contenir des débordements, à une pédagogie de l’incitation. Il ne s’agit plus de corseter de manière rigide et indifférenciée les personnalités, mais plutôt de les enserrer en souplesse par une individualisation des méthodes éducatives et un lent travail de connaissance, d’aveu provoqué de la vérité des êtres et de “progressive conquête”17 :
« Le problème pourrait s’exprimer ainsi : faire vivre des jeunes épaulés par des éducateurs avertis dans l’abstrait, bâtir des murs autour d’eux suivant leurs mouvements naturels d’expression et l’orientation de leur recherche culturelle, organiser l’agencement intérieur selon les besoins de ces mouvements”18
L’enquête sur les personnalités est donc le préalable à l’action correctrice qui doit se mettre en place par un réseau de sollicitations adaptées qui guide à leur insu les personnalités vers le redressement. Dans cette optique, l’attention se porte particulièrement sur les loisirs et les vacances (“deux clés d’une bonne formation”19) dans la mesure où “c’est lorsqu’ils se sentent libres qu’ils (les jeunes) expriment leur véritable personnalité”.

Si l’utilisation de cet espace de liberté favorise l’opération de connaissance, elle rend aussi plus efficace l’action éducative grâce à la gestion raisonnée de l’attrait des activités de loisir : le “loisir d’accrochage” pour reprendre l’expression significative des promoteurs de foyers, “cheval de Troie ” pédagogique, permet d’attirer” puis de progressivement “conquérir” des personnalités dont il ne faut pas hésiter à saisir les extrémités plus facilement préhensibles, même si ce sont les moins saines.

3) Éducation implicite, éducation totale

Toute cette pratique pédagogique se caractérise par l’implicite des dispositifs mis en place. Implicite est, on l’a vu, l’opération de connaissance : il faut susciter indirectement les comportements révélateurs, observer secrètement, voir sans être vu, profiter des instants de relâchement. Implicite aussi l’opération de redressement, de “canalisation” qui fait suite à cette connaissance, tactique de persuasion, d’incitation subtile : « ainsi se fera une éducation dont le jeune aura à peine conscience”20, la “formation progresse à l’insu des jeunes”21, etc.

Éducation implicite certes, mais éducation totale ; ou plutôt éducation totale grâce à l’implicite des dispositifs mis en place dont la discrétion, l’innocuité apparente permettent à l’action pédagogique de s’exercer sur toute la “surface” du sujet : ses habitudes alimentaires, son hygiène, ses loisirs, etc.

Car tous les éléments de l’environnement ont une valeur éducative, il ne faut négliger aucun d’entre eux. C’est “l’apprentissage par le cadre”22 qui s’apparente à la conception hygiéniste de l”habitat, sorte de “grande enveloppe”23 qui, tout en s’adaptant souplement à la personnalité de chaque individu, contribue par son organisation interne à l’orienter dans le bon sens.
Si aucun élément ne doit être négligé, c’est aussi, selon la conception des individus comme totalité, qu’en agissant sur un aspect, même s’il est apparemment mineur, on met en branle en réalité une réforme d’ensemble de la personnalité.

La limite extrême de cet “apprentissage par le cadre” se trouve dans l’auto-éducation”, terme employé par certains responsables, puisque lorsque tous les éléments de l’environnement contribuent, par leur simple présence et leur agencement, à l’éducation des individus, l’intervention pédagogique explicite n”est plus nécessaire.

Au milieu des années cinquante, on l’a vu, l’UFJT est née de la nécessité de coordonner et d’impulser les initiatives soit anciennes, soit plus nouvelles en matière de Foyers de jeunes Travailleurs pour présenter un ensemble plus cohérent face aux pouvoirs publics qui interviennent de plus en plus directement dans la définition de la politique d’hébergement des Jeunes travailleurs.

En effet, après la guerre, une nouvelle génération de foyers voit le jour, avec l’accélération du programme de construction. Il s’agit surtout de foyers de grande capacité (200-250 lits) implantés le plus souvent en banlieue des agglomérations24. Ces foyers veulent répondre avant tout à une demande sociale d’hébergement et mettent moins l’accent sur une intervention pédagogique explicite.

Parallèlement, l’intégration des foyers à l’équipement social de la nation, le poids grandissant de l’État dans les budgets, les contraint à s’entourer d’équipes éducatives professionnelles et à accueillir de nouvelles catégories de jeunes travailleurs. L’époque du militantisme et du bénévolat cède peu à peu la place à celles des travailleurs sociaux de métier qui ont bien souvent des préoccupations de critique sociale et des analyses politiques ou idéologiques qui s’opposent aux conceptions des “pionniers” de la première génération de foyers25. Tout ceci contribue, au cours des années 60 à 80, à modifier et diversifier le paysage idéologique et culturel des Foyers de jeunes Travailleurs.

Cette complexification se lit à plusieurs niveaux, au sein des foyers eux-mêmes, entre les foyers et au sein de l’UFJT.

Une première ligne de partage apparaît dans les foyers entre, d’une part, les conseils d’administration qui restent souvent composés de notables opposés à une trop grande ouverture, ou à un plus grand libéralisme des Foyers de Jeunes Travailleurs et marqués par un souci de “prévention morale” et, d’autre part, les équipes dirigeantes (directeurs, animateurs, éducateurs) issue d’une génération plus militante.

Les foyers eux-mêmes se rattachent à des périodes, des contextes et des courants fondateurs déterminés qui ont donné naissance à des philosophies d’actions différentes qui vont du maintien rigide de la vocation pédagogique et militante à la simple intégration au dispositif d’hébergement social.

Quant à l’UFJT, qui regroupe l’ensemble des associations gestionnaires des foyers, elle est en fait dirigée par les éléments les plus dynamiques du mouvement issus de différents courants de l’éducation populaire ou des mouvements de jeunesse (Amitiés Sociales, Culture et Liberté, JOC…).

Cependant, expression de la diversité des foyers, elle a cherché à dégager le terrain d’entente minimal, le plus petit dénominateur commun qui permettait d’éviter que les forces centrifuges alimentées par la diversification croissante, idéologique, politique, sociale et professionnelle des participants à l’élaboration de la politique des Foyers de Jeunes Travailleurs, ne conduisent finalement à l’éclatement.

Deux thèmes, d’ailleurs étroitement imbriqués, ont contribué à maintenir au prix d’une certaine ambiguïté, l’unité des Foyers de Jeunes Travailleurs. Le premier est celui de la préservation de l’autonomie par rapport à la tutelle menaçante des pouvoirs publics, discours récurrent dans les AG de l’UFJT depuis les années 60. Le second thème, qui se comprend comme le développement du précédent, est celui de la prééminence de l’ambition éducative sur la vocation de services. Les foyers se refusent à remplir un rôle “socio-économique” ; ils veulent maintenir et développer leur « vocation socio-éducative » dont le logement et la restauration ne sont que le support.

Cette permanence par rapport aux conceptions d’origine se manifeste sur plusieurs plans :
· la sélection des populations à l’entrée en fonction du projet éducatif
· le privilège accordé au « collectif » sur l’ »individuel »
· le refus de l’assistance
· la permanence d’une conception de l’animation « éducative »
· la condamnation du « loisir passif »
· la fermeture du foyer sur l’extérieur

Le maintien de ces principes pose aujourd’hui avec une particulière acuité aux Foyers de Jeunes travailleurs la question de la conciliation d’un projet éducatif qui a donné son sens à l’institution et des nécessités nées de son implication dans le dispositif d’action sociale.

En effet, tant la situation socio-économique des jeunes, leurs nouvelles formes de mobilité que l’évolution des mentalités et des pratiques sociales de la jeunesse appellent des réponses qui rentrent bien souvent en contradiction avec la définition initiale des Foyers de Jeunes travailleurs.

Ceux-ci se concevaient au départ comme un relais, assurant un soutien temporaire aux jeunes qui se trouvaient dans une situation de transit social et géographique entre deux situations stables (famille d’origine et école d’un côté, famille de procréation et travail de l’autre).

Or, le fait majeur, pour les jeunes travailleurs de la fin des années 70, est le bouleversement de ce schéma d’insertion dans le sens d’une incertitude sociale et économique grandissante de la période qui se situe entre l’enfance et l’âge adulte ; incertitude due à l’interpénétration des situations de travail, des situations de chômage et des situations de formation (allongement de la scolarité, développement de la précarité, des stages de formation complémentaire, du chômage des jeunes).

Aussi peut-on de moins en moins considérer cette période comme une simple période de transit, puisque les points de départ et d’arrivée ne sont plus clairement identifiés et que les positions sociales qu’ils devraient délimiter s’entremêlent.

Les Foyers de jeunes travailleurs se trouvent interrogés par ce bouleversement, puisque leur mission traditionnelle répond imparfaitement à cette nouvelle demande sociale.

C’est ainsi que, sous l’impulsion de l’UFJT un certain nombre d’entre eux, sans pour autant devenir des établissements spécialisés, sentent la nécessité d’adapter leur mission à la réalité sociale des jeunes travailleurs en renonçant en partie au primat de leur vocation pédagogique pour rendre d’abord un ensemble de services qui, loin de se limiter à l’hébergement et à la restauration, prennent en charge quasiment l’ensemble des problèmes qui peuvent se poser aux jeunes travailleurs les plus démunis.

Face à cette situation, l’action de ces foyers est de deux ordres : d’une part, rendre un certain nombre de services (stages de préformation, aide à la recherche d’emploi, d’informations, aides financières, aides administratives, organisation de vacances, de week-end, de loisirs, etc.), d’autre part, entreprendre un travail de « rééducation » de jeunes en situation d’échec (affectif, scolaire, familial, professionnel) pour leur redonner confiance en leurs moyens.

Cependant, cette évolution reste limitée car la plupart des foyers restent marqués par le souci d’entreprendre une action éducative qui leur interdit d’accueillir certains types de populations et d’utiliser certains moyens d’action jugés antinomiques à leur projet.
Ce sont ces résistances, inscrites dans l’histoire des foyers, que nous voudrions maintenant tenter de décrire26.

Les principes qui guident la plupart des foyers en ce domaine sont d’accueillir de façon privilégiée les jeunes travailleurs qui ne relèvent pas d’établissements spécialisés (relevant par exemple de la DASS ou du Ministère de la justice) et qui ont un emploi.

En particulier, les FJT refusent de voir s’accroître le poids des « cas sociaux », c’est-à-dire essentiellement des jeunes sous tutelle de la DDASS, dans les populations qu’ils accueillent, et ceci pour trois raisons au moins. Tout d’abord, cette catégorie est présentée comme étant inadaptée à l’ambition pédagogique des foyers, ou au moins à la qualité de leur travail éducatif. Ces jeunes justifieraient plus un travail de « réparation », exigeant un encadrement beaucoup plus lourd, qu’un travail de « promotion »ou d’ »accès à l’autonomie ».

Ensuite, les foyers redoutent, en accueillant une population trop importante de jeunes « à problèmes », de « devenir, contrairement à leur vocation naturelle, une institution sociale »27, voire de devenir de simples établissements à prix de journée passant sous tutelle de la DASS.

Enfin, la vertu de propagation, d’exemplarité des comportements « sains » qui fonde en grande partie la pédagogie des foyers risquerait d’être annihilée par l’introduction dans la communauté d’un trop grand nombre de jeunes « à problèmes ».

Ce même argument explique en partie la réticence manifestée à l’accueil de jeunes chômeurs, voire de jeunes intérimaires. Sans évacuer le problème – réel – du risque d’insolvabilité, la préoccupation majeure des directeurs de foyers en ce domaine est d’éviter la contamination des jeunes travailleurs par les comportements de ceux qui, ne travaillant pas ou ne travaillant qu’à l’occasion, introduisent dans le foyer le germe du dérèglement.

Le maintien de ce contingentement ne manque pas – et certains directeurs en sont conscients – d’accroître la distance entre les réponses proposées par les Foyers de jeunes travailleurs et les besoins des jeunes travailleurs eux-mêmes, dont la mobilité a fortement évolué depuis dix ans.

On constate, en effet, que la mobilité d’insertion géographique et professionnelle laisse de plus en plus la place à une mobilité de circulation qui constitue la période allant de la sortie du système scolaire à l’insertion dans un emploi stable comme une période en soi, de plus en plus longue et incertaine. De ce fait, c’est tout le rôle social des Foyers de Jeunes travailleurs qui demanderait à être réévalué dans le sens de la réduction des ambitions éducatives et de l’accroissement de la polyvalence des services offerts.

Les Foyers des Jeunes travailleurs – on l’a vu - ne sont pas seulement des prestataires de services : ils sont aussi, du fait de l’hébergement et du regroupement des jeunes qui y sont accueillis, des lieux de vie où se nouent des relations sociales aussi bien entre les résidents eux-mêmes qu’entre ceux-ci et la direction.

Cette vie collective était conçue comme le support du projet pédagogique, à la fois par la vertu exemplaire de la vie du couple d’éducateurs qui devait résider au foyer et par la confrontation des caractères, des désirs contradictoires, l’apprentissage de la vie collective et de ses contraintes qui devait favoriser la future insertion dans les structures sociales de base, la famille, la collectivité de travail, la cité.

Cette prééminence du collectif se lit d’ailleurs dans l’espace des foyers où la chambre est aménagée quasi-exclusivement pour le sommeil ou le repos (taille, mobilier), tandis qu’en dehors de ce lieu privatif prédominent des grandes salles – où sont censées avoir lieu les manifestations de la vie collective – au détriment d’espaces intermédiaires qui permettraient le regroupement de petits groupes affinitaires.

Mais cette construction spatiale ne trouvait son sens que si elle était articulée à un ensemble d’activités éducatives qui requéraient la participation massive des jeunes travailleurs. Or, on le verra, la tendance est largement à la désaffection. Ce qui devait donc représenter le ciment de la vie collective s’est dilué, pour aboutir à une fragmentation du groupe en un agrégat d’individus.

Cette perte de sens du projet commun trouve sa sanction dans l’espace lui-même où les lieux de regroupement se trouvent désaffectés, et où chacun se voit donc renvoyé vers le lieu privatif qu’est la chambre, ou vers l’extérieur.

Le risque est alors que ce regroupement et cette concentration, lorsqu’ils ne sont plus soutenus ou ne trouvent plus leur sens dans un projet commun, ne prennent un caractère explosif. La concentration se justifiait dans un mouvement fusionnel où chacun reconnaissait dans l’autre, non pas un concurrent, un étranger, ou un signe de sa propre exclusion, mais le participant à un projet collectif de promotion de la classe ouvrière.

Lorsque cet aspect fusionnel se dissipe, les forces centrifuges réapparaissent, se réactivent et contribuent à l’éclatement d’une collectivité dont les énergies, n’étant plus canalisées, ou se dispersent à l’extérieur, ou se retournent contre la collectivité elle-même.

Le projet socio-éducatif lui-même participe de ce primat du collectif lorsqu’il refuse de fonder entre les jeunes et l’éducateur sur le principe d’une démarche personnalisée.

Dans cette logique de pensée, le plus important n’est pas de rendre des services à des jeunes qui se trouveraient en difficulté, mais, à l’occasion de situations « éventuellement provoquées », « de les mettre devant leur propre réalité » (un animateur), pour qu’ils puissent ensuite eux-mêmes y faire face en s’intégrant aux structures collectives.

L’aide individuelle est donc encore souvent rejetée au nom d’un argument pédagogique qui voudrait que tout soutien individuel ait pour conséquence de réduire l’ « autonomie » du jeune travailleur et sa capacité à se prendre en charge. Si cet argument pouvait avoir un certain poids dans une période où l’insertion professionnelle se déroulait sans trop de difficultés, il semble de plus en plus difficile à avancer alors qu’un nombre grandissant de jeunes ne parvient pas à s’insérer durablement. Dans ce cas, il semble que l’aide personnalisée – qu’il s’agisse d’information, de conseil, d’orientation, d’aides financières, voire de soutien affectif – loin de représenter un obstacle à l’ « accès à l’autonomie », soit au contraire un préalable à toute tentative d’insertion.

Les foyers se sont fondés sur l’idée de saisir le temps hors travail des jeunes ouvriers pour faire un temps d’éducation. Le principe de plaisir n’a donc pas à s’exercer pour lui-même, ne doit pas être une « évasion du réel » ; le loisir doit devenir un « véritable lieu d’éducation sociale »28.

Cette condamnation se combine à celle, traditionnelle, de la « consommation », de la ville, de la modernité, valeurs perverties auxquelles on oppose encore, en 1979, celles, saines et durables, de la « ruralité »29.

C’est pourquoi le « FJT, loin d’être un vague dispensateur d’une politique de loisirs distrayant le jeune des réalités du travail, veut être un formateur du jeune à sa vie civique, sociale et personnelle »30.

L’accent est donc mis sur le refus du « loisir passif » dont l’archétype est la télévision, de la consommation « aliénante » et sur la nécessité de l’engagement, de la prise en charge, de la participation. Le loisir doit avant tout impulser une prise de responsabilité.

L’ensemble de ces propositions semble en fait entrer largement en décalage avec les désirs des jeunes qui veulent d’abord bénéficier d’une détente sans pour autant en payer le prix en participation.
Dans de nombreux foyers, il s’instaure ainsi des rapports assez malsains entre des animateurs, ou la direction, qui sollicitent constamment – qui « racolent » - les participants potentiels et les résidents qui opposent une force d’inertie considérable à cette sollicitation.

En fait, le projet pédagogique « rénové » des foyers après la naissance de l’UFJT reposait sur l’idée d’intégration conflictuelle et donc d’une dichotomie fondamentale. La culture industrielle ne devait pas, en effet, être admise en bloc : tout le versant exaltant le « travail » et le « collectif » devait recevoir l’adhésion la plus ferme, alors que la face inverse de la « consommation », du « plaisir », de l’ « individuel », était objet de condamnation.

Cette condamnation reposait sans aucun doute sur les principes toujours vivaces, mêmes s’ils n’étaient plus affichés, de la morale chrétienne qui trouvait, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une occasion, avec le développement industriel et la montée du prolétariat, de réactiver ses valeurs déprimées de peine, de souffrance et de rédemption.

Mais n’était-ce pas, dès le départ, un pari impossible que de vouloir emporter l’adhésion des jeunes travailleurs aux aspects les moins gratifiants du monde industriel, et de vouloir les faire renoncer à ses aspects les plus attrayants ?

Toujours est-il que les jeunes travailleurs n’ont pas pu s’engager dans ces voies inconciliables de l’adhésion d’un côté, du renoncement de l’autre, aux peines et aux plaisirs du monde industriel. Eux l’ont pris en bloc, quand ils n’ont pas inversé l’ordre des priorités.

Aujourd’hui, on constate que certains adhèrent au travail par désespoir d’autre chose, que certains s’y adaptent avec pragmatisme, que d’autres enfin tentent, tant bien que mal, de résister à son emprise. Bien peu, en tout cas, en font la valeur centrale de leur vie ; il est d’abord, une contrainte et, tout au plus, le moyen d’accès à l’indépendance économique et, si possible, aux biens de consommation et aux services plus attrayants.

Ce projet pragmatique est évidemment bien loin de l’idée de participation à un idéal collectif de « promotion » de la classe ouvrière (promotion qui, rappelons-le, n’est nullement une promotion hors de sa classe, mais bien à l’intérieur de celle-ci qui dégage ses « sujets d’élite »).

L’ambition d’intégration conflictuelle des jeunes travailleurs n’a donc pas pu se concrétiser réellement, car elle s’est opposée, sans doute toujours, à des comportements qui, d’une part, relevaient plus d’une participation instrumentale au système de travail que d’une adhésion enthousiaste aux valeurs qui l’ordonnent et qui, d’autre part, ne montraient pas de répugnance particulière à la participation au système de consommation.

Le Foyer de Jeunes travailleurs reste un lieu relativement fermé où veut s’exercer une pédagogie structurée dont le développement a pour condition cette fermeture relative. L’idée reste donc de clore, autant que possible, l’espace social du foyer, pour que l’attrait de l’extérieur, ou son introduction trop brutale dans le foyer, ne vienne contrecarrer le travail éducatif ou bouleverser l’équilibre toujours précaire d’une vie collective. Tout ceci suppose que s’exerce dans le foyer un rapport d’autorité qui impose les conditions de cette fermeture, ou du moins la négocie en échange du service matériel.

C’est sur la base de ce contrat, parfois implicite, parfois explicite (en échange de l’hébergement, acceptation d’un certain nombre de restrictions à la liberté de mouvement et acceptation d’un certain code de comportement) que se font la plupart des entrées en foyer.

Pour préserver cette fermeture du foyer, l’enjeu est donc le contrôle de la circulation à la fois à l’intérieur du foyer, surtout quand il est mixte, et entre l’intérieur et l’extérieur. Le contrôle prend plusieurs formes qui vont de l’interdiction des visites ou la réglementation stricte de l’accès, à la fermeture des portes après une certaine heure, à la possibilité reconnue de visites à toute heure des chambres par la direction. La conception architecturale elle-même des foyers participe de ce souci de contrôle de la circulation, puisqu’il existe toujours un « sas d’entrée », lieu de passage obligé constamment sous le regard d’un membre de l’équipe (secrétariat, gardiennage ou direction) qui interdit l’accès anonyme aux chambres31.

C’est peut-être là que se fait sentir le plus concrètement la différence existant entre un statut de résident et un statut de locataire.

La fermeture du foyer sur l’extérieur peut, certes, satisfaire une partie des utilisateurs, qui y recherchent une protection dans une situation d’instabilité professionnelle et sociale, contre un univers jugé agressant.

Mais la tendance la plus profonde semble bien être le désir d’une plus grande autonomie, d’une meilleure reconnaissance de la libre jouissance de l’espace privé, d’une plus grande liberté de circulation et de réunion à l’intérieur du foyer.

Tout ceci fait ressortir l’ambiguïté des notions d’ « accès à l’autonomie » et de « responsabilisation » qui ne signifient nullement, dans l’esprit des dirigeants de foyers, une quelconque « indépendance (qui voudrait dire que leur mission n’a plus à s’exercer) mais qui restent bien fondées sur les principes d’une liberté sous surveillance et sous la vigilante tutelle des adultes.

Sur tous ces thèmes, qui constituent aujourd’hui la trame du discours des FJT, peuvent se rejoindre, au prix d’une certaine ambiguïté sémantique, aussi bien ceux dont les conception sont en filiation avec la philosophie originelle de prévention morale que ceux qui, plus tard, sont venus aux Foyers de Jeunes Travailleurs par les courants de l’Éducation Populaire, des mouvements de jeunesse ou, simplement du métier de travailleur social et qui ont souvent une sensibilité politique anti-institutionnelle ou « anti-capitaliste ». Le « moralisme » des premiers trouve des champs d’intersection avec la volonté de « conscientisation » des seconds.
Lorsqu’on condamne, par exemple, le « loisir passif », on peut y voir aussi bien une condamnation des plaisirs de la vie urbaine et de la dégradation morale qui leur est attachée, qu’un refus de l’ « aliénation » de la « société de consommation » ; ou lorsqu’on refuse le principe de l’aide individuelle, on peut le faire au nom de l’effet moralement corrupteur de l’assistance comme au nom de la « promotion » de la classe ouvrière par sa mobilisation collective vers l’ « autonomie » et la prise de responsabilités.

Bref, au-delà de la gamme des positions idéologiques comme des positions socio-professionnelles amalgamées par sédimentations successives pour constituer ce que sont aujourd’hui les FJT, ceux-ci s’efforcent de dégager une thématique commune minimale pour assurer leur existence institutionnelle face aux pouvoirs publics. Mais, en même temps qu’ils doivent veiller à préserver leur unité interne, les FJT cherchent aussi à maintenir à la fois leur spécificité et leur crédibilité par la définition d’une place intermédiaire et donc nécessairement ambiguë et incertaine dans le dispositif d’action sociale, en réaffirmant leur vocation éducative, tout en tentant de faire la preuve de leur utilité sociale.

La fragilité et la difficulté de ce projet tiennent au fait que les lignes de force de ces deux axes sont en partie divergentes, l’ambition pédagogique conduisant à refuser, dans bien des cas, l’utilisation des moyens nécessaires à une action sociale efficace, l’intégration au dispositif d’action sociale classique risquant d’un autre côté de « banaliser », voire de rendre caduque le projet éducatif.

Cet exemple des Foyers de Jeunes Travailleurs illustre bien l’impasse à laquelle peuvent aboutir des politiques sociales plus soucieuses de rechercher des catégories de populations qui s’adaptent le mieux à leur ambition éducative, voire de créer une image en grande partie artificielle de ces groupes sociaux, que de faire coïncider le plus étroitement possible cette ambition à la demande sociale la plus pressante.

Olivier Galland, Marie-Victoire Louis

Centre de recherche Travail et Société
Université Paris IX Dauphine

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Notes de bas de page
1 Cet article fait suite à une recherche menée pour le compte de la CNAF, des Ministres de la Solidarité et du Travail et de l’UFJT (« Les résidents en Foyers de Jeunes Travailleurs », Centre de Recherche « Travail et Société », Université Paris IX Dauphine, janvier 1982). A paraître aux Éditions Ouvrières, Économie et Humanisme, Collection Politiques Sociales.
2 Cf. Jean-Paul Tricart, « L’enfance inadaptée. Initiative privée et étatisation » in, Revue Française de Sociologie, oct. – déc. 1981, XXII-4, et Francine Muel-Dreyfus, « L’initiative privée. Le « terrain » de l’éducation spécialisée » in, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°32-33, avril-juin 1980.
3  Michel Foucault, Histoire de la Sexualité, t. I, La volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 20.
4  Cf. J.-B. Duroselle, Les débuts du catholicisme social, Paris, PUF, 1951.
5  H. Hartzfeld, Du paupérisme à la sécurité sociale, 1850-1940, Armand Colin, 1971.
6 Cf. l’article d’Antoine Savoye sur le Play, une des figures importantes des réformateurs sociaux du XIX è siècle et proche du courant du catholicisme social in : Revue Française de Sociologie, juillet-sep. 1981, XXII-3.
7  Idem, p. 318
8  J.-B. Duroselle, op. cit., p. 549
9  L. Chevalier, Classes laborieuses, classes dangereuses, LGF, 1978
10  Selon F. Muel-Dreyfus, de 1830 à 1840, plus de 100 ouvrages sont consacrés aux jeunes vagabonds (op. Cit., p. 34).
11  C'est en 1858, au Congrès des Directeurs d’œuvres de Patronage, que l’idée d’hébergement est pour la première fois avancée. Cf. J.-B. Duroselle, op. cit., p. 581.
12  Lion-Murrard et Patrick Zylberman, Equipement sanitaire et hygiène sociale, Cordés 94.76, déc. 1980.
13 "Habitation familiale et santé mentale" in Union Sociale, mai 1959.
14  Union Sociale, n°33.
15  "Habitation familiale et santé mentale", op. cit.
16   "Habitation familiale et santé mentale", op. cit.
17 L'expression est de M. Emmanuel Rain, in Amitiés Sociales, n°8-9, 4 e trim. 1956-1er trim. 1957.
18 Amitiés Sociales, n°8-9
19 Amitiés Sociales, n°11, 3e trim. 1957.
20  "Foyers de Jeunes Travailleurs" par M. Maigne in Union Sociale, n°33
21 Un problème du jour : les jeunes travailleurs isolés, Clair-Logis, 59, rue de l’Ourcq, paris 19e
22  Union  Sociale, n°71, juin 1959.
23  M. Wogenski, architecte, A.G. de l'UFJT, mai 1964.
24  C'est notamment le cas des foyers relevant de l’ALJT (Association pour le Logement des Jeunes Travailleurs) financés par la Caisse des Dépôts et Consignations.
25  Sur les motivations et les déterminismes conduisant au choix du métier de travailleur social, cf. l’article de F. Muel-Dreyfus, déjà cité.
26  Cette réflexion s’appuie sur les résultats de l’enquête précitée recueillis par une observation directe dans une dizaine de Foyers de Jeunes travailleurs et des entretiens menés auprès des Directions, des équipes d’animation et des résidents.
27  J.-M. Belorgey, Président de l'UFJT, AG avril 1979, Archives UFJT

28 Cf. à cet égard l’ensemble de l’article : « Les problèmes de loisirs des jeunes vus des foyers de jeunes travailleurs » par Alain Hugelé, Actes du colloque sur « Les problèmes d’emploi, de logement et de loisirs des jeunes travailleurs vus des foyers de jeunes travailleurs » Paris, les 14 et 15 décembre 1979, UFJT.
29  Voir note page précédente
30  Congrès UFJT, 1976. Commission 2 Emploi-Formation
31  D’autant plus, dans certains foyers, qu'il est fait obligation de déposer sa clé à la sortie et donc d’en faire la demande en rentrant, ou même que sont concentrées dans le hall d’entrée toutes les fonctions de communication avec l’extérieur (téléphone, courrier, messages).

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