Revue : Projets Féministes
numéro 3
 Aïcha Bendouba Touati ,  Salima Ghezali  et  « Lettre de femmes au Président Algérien »

Actualités

Femmes en Algérie

Projets Féministes N° 3. Octobre 1994
Droits, Culture, Pouvoirs
p.131 à 137

date de rédaction : 01/10/1994
date de publication : Octobre 1994
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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A nouveau s'ouvre en Algérie une période de crises où les femmes sont au centre des enjeux.
Réduire la question de leur statut et de leur situation en l'imputant exclusivement à l'intégrisme islamiste relève d'une lecture schématique et partiellement tronquée.

Bien avant l'apparition de l'islamisme, les femmes ont été victimes de violences et enjeux des luttes politiques.

Comprendre la situation et le statut des femmes algériennes nécessite une lecture historique, politique et sociologique de leurs causes.

Je propose donc pour aborder la question quelques axes de réflexion :

l - de revisiter l'histoire pour rappeler l'étroite relation entre statut des femmes et identité nationale.

Confrontée au système colonial, l'Algérie, à l'instar du monde arabe, utilise la question de l'identité comme moyen de défense, de préservation de la "umma"2 dans sa lutte pour l'indépendance politique et comme moyen de légitimation politique dans sa définition de l'État. Ce qu'on appelle "les constantes de la nation" : les valeurs arabo-islamiques et le statut des femmes sont l'alpha et l'omega du discours identitaire sans cesse réitéré par les pouvoirs successifs.
Depuis lors, un rapport instrumental à cette question s'établit, dans - l'indifférence des bouleversements de toute nature qu'affronte la société algérienne dans son accès à la modernité. Dès l'indépendance, « l'État met l'histoire sous surveillance ». 3

La lecture officielle du "fait national" donnera une définition essentialiste à cette identité la réduisant à sa dimension arabo-islamique, niant ainsi le fait amazigh4 et la richesse des composantes idéologiques qui ont jalonné la construction de la conscience nationale. De toutes les approches contradictoires, avec leurs avancées et leurs limites, les discours politiques officiels ne retiennent que la vision prônée par les ulémas 5: une vision qui tente de concilier permanence et changement par "le retour aux sources" et l'emprunt de la civilisation technologique sans ses soubassements philosophiques et politiques, partant d'une vision reposant sur l'authenticité des valeurs qui fondent la tutelle patriarcale.
Cette question nous amène à poser celle du rapport entre lutte nationaliste et lutte pour la citoyenneté, pour comprendre pourquoi les moudjahidates6 ont été trahies au lendemain de l'indépendance, dans leurs espoirs d'égalité entre femmes et hommes.

C'est en fait avec la question du statut personnel, pendant la colonisation, autour du problème de l'assimilation à la citoyenneté française et son refus que s'est défini le repère identitaire.

Si, face au colonisateur, la conscience nationale s'est posée en s'opposant, que peut bien signifier aujourd'hui, dans une Algérie indépendante, cette définition de l'identité sur un mode défensif et négatif, si ce n'est cette crainte de "se perdre", si la différence dans l'inégalité entre les femmes et les hommes venait à disparaître et la société se réguler hors de la logique patriarcale 7?

2 - La deuxième interrogation porte sur les rapports entre l'État et la société.

Dès 1969, les grandes lignes de la construction de l'État, de l'exercice du pouvoir et des rapports à la société sont définis. L'État boumedienniste, fort de la légitimité de son auto-proclamation, va tout geler au nom de peuple, va tout centraliser. L'unanimisme politique est officialisé, l'État-parti se confond avec l'État-Nation.

L'expérience développementaliste et l'instauration de « l'État démiurge » 8favoriseront l'exercice de rapports hiérarchiques dans lesquels l'État puisera la force de son autoritarisme.

Il s'agit donc de réfléchir sur les raisons de l'échec d'un modèle de modernisation expurgé de ses fondements philosophiques et politiques, importé et imposé à la société, pour comprendre ce qui provoque son rejet par un peuple qui n'a ni construit ces nouvelles valeurs, ni réussi à les intégrer.

Pour saisir aussi pourquoi cette contradiction inhérente à la quête identitaire se cristallise dans le statut fait aux femmes, sollicitées comme "citoyennes" pour le développement économique, mais confinées comme mineures dans la sphère du privé.
Contradiction qui se révèle aussi dans les enjeux des négociations autour des avant projets de code de la famille durant la période 63-84 et dans l'adoption, sons le règne de Chadly Bendjedid (79-91), par l'APN-FLN du code de la famille en échange des réformes et du libéralisme économique 3 –

3. Analyser le lien entre violence publique et violence privée.

L'article de Salima Ghozali paru dans la Nation, N° 62, du 9 au 19 mars 1994, sous le titre "Archéologie de la violence" (Texte N° 2) invite à dépasser les thèmes simplistes et manichéens pour analyser les racines de notre "barbarie".

Faut-il rappeler que l'instauration de rapports hiérarchiques, dans lesquels l'État a puisé la force de son autoritarisme, trouve sa source dans la vaste entreprise de contrôle et de soumission de la société par l'État et des femmes par les hommes, entreprise rendue possible, alors, par l'économie redistributive de la rente pétrolière, et l'idéologie égalitariste et populiste ?

Si l'autoritarisme politique a prédominé, c'est qu'il s'est nourri du conservatisme social, de l'absence de traditions démocratiques dans la société, de l'importance de la dimension religieuse dans l'imaginaire collectif du peuple algérien, de la violence sociale que seule une analyse psychanalytique et anthropologique pourrait décrypter. Mais il s'agit d'un autoritarisme qui nourrit aussi le conservatisme social et bloque les mutations de la société : en maintenant la majorité de la population dans l'indigence de la pensée par un système éducatif où la fonction idéologique prend le pas sur la fonction pédagogique et scientifique ; en spoliant le peuple de son histoire, de sa mémoire, en marginalisant économiquement et socialement les 75% de jeunes qui forment la population.

Il est donc naïf de croire que les femmes sont seulement les victimes de l'islamisme quand on constate que 30 ans de "modernisation" ont fait que seulement 3l7.000 femmes ont un emploi (soit moins de 5% de la population féminine en âge de travailler, en 1989), nombre d'ailleurs en régression depuis le milieu des années quatre-vingt.

Elles sont d'abord victimes d'un État, qui en leur assignant un statut de mineures, les pousse à faire plus d'enfants pour se protéger contre la répudiation et la polygamie ; un destin social auquel, de toutes les façons, elles n'échappent pas.

4 Il s'agit enfin d'analyser et de réfléchir sur ce qu'est le féminisme algérien : les conditions de sa naissance, ses stratégies, ses formes de lutte, son rapport au mouvement démocratique, aux pouvoirs politiques, sur ses divisions et ses limites actuelles.

À partir des années 80, le mouvement des luttes des femmes, en posant la question de l'égalité, a obligé au réexamen de la légitimité du lien entre le politique et le religieux. La réaction de l'ex-président algérien aux revendications des femmes en 1981 fut de dire : "... Certaines idées exprimées pour défendre la femme algérienne ainsi qu'on le prétend, n'expriment en rien les idées de la femme algérienne, arabe et musulmane... Notre démarche s'inspire de notre appartenance à la civilisation arabo-islamique et des principes de la révolution armée qui avait comme objectif la libération de l'homme algérien" (sic).

Rien de nouveau depuis cette date, pour "la moitié du ciel", du côté des décideurs politiques. Mais les années 80 vont faire vivre à la société des conflits de toute nature : islamité, arabité, berbérité, francophonie/arabisation, statut des femmes... autant de thèmes qui jalonnent, depuis, les débats publics.

La conscience collective est dominée par le repli sur soi et les valeurs refuge : la religion identifiée à la tradition. La femme considérée comme la pierre angulaire de l'édifice à préserver, devient la cible des attaques, la cause de "la crise morale", la "voleuse d'emploi" des hommes. Les femmes seraient « les éperviers du néo-colonialisme »9.

Les événements de 1988, expression des revendications économiques et sociales des exclus, mais aussi d'une demande démocratique des couches moyennes acquises aux idées de droits de l'homme, ouvrant une brèche favorable à l'expression féministe.

Entre 1988-1992, la lutte des femmes pour leur citoyenneté a été le fer de lance de tout le mouvement démocratique. Les années 88-89, 90-91 ont été marquées par une détermination, une cohésion et une mobilisation des femmes sans précédent : contre le code de la famille, contre le système éducatif, pour le droit de vote effectif des femmes, contre les violences exercées contre les femmes qui furent les premières cibles du terrorisme, avant les intellectuels.

Mais qu'en est-il aujourd'hui ?

La dynamique du mouvement des femmes comme celle du mouvement démocratique a été brisée après l'arrêt du processus électoral et l'instauration de l'état d'urgence.

Les femmes et les démocrates se sont divisés entre "éradicateurs" et partisan-e-s d'une alternative de résistance, fondée sur le refus de soutenir l'armée et l'opposition au projet islamiste.

Entre les deux tours des élections (déc. 91- janv. 92) et après la victoire du F.I.S., la fracture s'opère dans le mouvement des femmes.

Cédant à la panique, certains courants rejoignent le CNSA 10et appellent à l'intervention de l'armée pour annuler les élections. La crainte d'un pouvoir islamiste est réelle, mais comment peut-on se revendiquer des droits de l'homme, être féministe et contre toute oppression et violence, et se taire sur les exactions, les tortures ? Appeler à la répression, n'est-ce pas aggraver la fracture entre l'élite et le peuple, mettre en danger une expérience démocratique déjà fragile, hypothéquer l'avenir du mouvement féminin ?

L'article intitulé "Lettre des femmes au Président de l'État algérien" paru dans El Watan le 24/03/94 est explicite à cet égard (Texte n° 3).

Aujourd'hui, alors que les luttes s'aiguisent entre l'armée et les groupes islamistes radicaux, les perspectives d'une cohésion et d'une alternative démocratique s'éloignent, étouffées, brisées par les manipulations politiques.
Dans l'actuel rapport de forces politiques, d'où la majorité des femmes sont exclues, où quelques unes sont plus "agies" qu'actrices, comment s'imposer comme force et imposer le retrait du code de la famille ?

Comment se donner les moyens (lois civiles égalitaires) pour d'autres luttes, celles d'une égalité entre les hommes et les femmes, en partant du fait que la question de l'égalité des sexes rejoint celle de la laïcité dans une société où domine une conception de l'Islam comme « Din, Dawla, Umma » 11?

Comment, en l'absence de dialogue entre Algériens, échapper aujourd'hui aux discours binaires, éradicateurs/conservateurs, dialoguistes/réconciliateurs et proposer l' alternative ?

Notre position en tant que femme et démocrate n'est pas facile, car cela nécessite d'aller à contre-courant des schémas manichéens et simplistes, de faire un retour sur soi et :

- de réfléchir sur le sens d'une modernité et d'un féminisme, expériences inédites dans la majorité du monde arabe.

- de s'interroger sur sa propre société, sur les raisons de sa violence, sur la signification de l'islamisme et les raisons de son succès, en dépassant les attitudes de condamnation et de rejet.

- de reconnaître que la nature du pouvoir projeté par l'islamisme et le statut qu'il accorde aux femmes, rejoignent sur ce plan, celui des pouvoirs en place depuis trente ans. Ces derniers n'ont en fait jamais rompu avec l'instrumentalisation du sacré et l'utilisation politique de la religion.

- de reconnaître également que l'enjeu actuel des luttes entre l'armée et les islamistes n'est pas la confrontation entre des projets de société antinomiques, l'un moderne et républicain, l'autre archaïque et moyenâgeux, mais le maintien au pouvoir des uns et la conquête du pouvoir par les autres.

Dans cette conjoncture de guerre civile et de terreur, la population voit de surcroît ses conditions de vie aggravées, suite à l'accord signé par le gouvernement avec le F.M.I., et les risques d'explosion sociale sont croissants.

Dans ce contexte, le dialogue qui se dessine entre décideurs politiques et leurs opposants islamistes, pour la restructuration des espaces de pouvoir, a toutes les chances de se faire au détriment de la population, des démocrates et surtout des femmes, quel qu'en soit l'issue.

Quelle chance avons-nous dans ce dialogue, dont les enjeux sont clairs, de défendre notre statut de femme voulant vivre et s'exprimer librement dans notre pays de faire reconnaître notre citoyenneté, de réaliser l'égalité formelle et réelle entre les femmes et les hommes ?

Si dialogue il doit y avoir, celui-ci exige des conditions qui sont loin d'être réunies: cela suppose en effet le changent radical de la classe politique au pouvoir; la condamnation de la répression des uns et de la violence des autres; la jonction entre forces, entre hommes et femmes, réellement favorables au retour au processus démocratique.

Seules ces conditions, un processus démocratique qui pose comme préalable l'interrogation de l'État, l'instauration de véritables institutions démocratiques, le rétablissement de la citoyenneté des femmes aideront au changement dans la société et dans les rapports entre les femmes et les hommes.

Juin 1994  

« Le massacre de" l'autre" féminin n'est pas seulement un signe, mais une cause profonde du non-développement ». Sonia Ramzi Abadir, auteur de ces propos, a fondamentalement raison, mais chez nous, ce n'est plus seulement "l'autre" féminin que l'on massacre.
On tue des femmes.
On tue aussi pour ne pas reconnaître un statut d'égales aux femmes.

Faut-il chercher les "raisons" (le langage a ses déraisons) socio-économiques, culturelles de cette violence qui nous entoure, voire déterminer la stratégie politique qui conduit à être plus sanguinaire que la plus sauvage des bêtes ?

Les amateurs d'analyses peuvent y aller de leurs spéculations ; il y a dans l'air comme un écœurement cosmique. Comme s'il nous fallait revenir de tout. Et de plus loin encore. Voilà que nous nous infligeons des traumatismes que nul, pas même la plus féroce des colonisations, n'a pu ni même voulu nous infliger.

Dans ce vaste cimetière qu'est l'Algérie où nos pas nous mènent d'une tombe fermée à une tombe ouverte, nous avons d'abord enterré les idées, les rêves et les mots avant d'ensevelir les corps suppliciés d'hommes, de femmes et d'enfants qui ont vécu sans rien et sont morts pour RIEN.

Dans l'archéologie de la violence, le discours politique reste en deçà de nos simples souvenirs d'enfants.

L'incantation de rigueur dans les médias et dans les slogans politiques nous fait psalmodier sans cesse pour orienter le regard "Tayeb el Afghani" "Djaffar el Afghani" 13; et "El Afghani", dont on oublie trop vite que "Djammel Eddine"14 , fut un des piliers de nos "constantes", devient symbole d'une horreur venue d'ailleurs. Il suffit pourtant à une femme de deviner la silhouette de son frère, de son père ou de son mari au détour d'une rue pour se rappeler qu'à sa naissance elle fut promise au couteau.

Derrière nos dénégations hypocrites "l'Algérie n'est pas afghane", nous faisons semblant d'ignorer combien le verbe ÉGORGER nous est familier.

Il n'y a pour s'en convaincre que d'interroger, comme cela, au hasard dans la rue, des cadres ou des chômeurs, "islamistes", "démocrates ", "nationalistes" ou "confédérés", ce qu'ils feraient si... pour peu que soit évoquée une femme de son clan et voilà le verbe maudit qui jaillit tandis que le regard, à lui seul, se fait poignard.

Plus loin que la conjoncture, balayées les conjectures, nous sommes d'autant plus impuissants à faire face à cette violence que nous refusons de la situer précisément là où elle se trouve. Dans l'inexpugnable altérité du féminin obstinément refusé dans une société d'hommes. Au coeur de nos lieux sociaux, dans la famille.

C'est notre conception simpliste et primaire de l'honneur qui nous mène aujourd'hui à piétiner dans l'horreur, à subir la pire des indignités: mourir démunis d'armes et d'arguments. Les situations les plus complexes se composent d'éléments simples à la base. Si pour résoudre l'équation des rapports hommes/femmes, nous avons spontanément et sans culpabilité particulière, mais plutôt avec le sentiment du devoir accompli, recours à la violence brute, d'où nous viendrait la civilité nécessaire pour affronter la question complexe de l'accès au pouvoir ?!!

Une fois admise socialement comme norme comportementale, la violence se nourrit de son propre mouvement. En clair, celui qui accepte, sans nécessairement passer à l'acte, comme allant de soi l'idée de tuer sa soeur, sa femme ou sa fille (et ils sont légions à le faire!!) accepte tacitement d'être tué froidement.

Pour d'autres "raisons ". En d'autres circonstances. Mais le fait est là, têtu : la vie n'est pas sacrée pour nous.
L'individu, si tant est qu'il existe, est sacrifié à la cause - n'importe laquelle.

Au moindre dérèglement social, à la moindre exacerbation des tensions, le sacrifice emprunte le chemin de la mort - la sienne - celle d'autrui.

La porte est ouverte à tous les massacres.

Le fleuve de sang qui coule depuis deux ans sous nos yeux horrifiés charrie des vérités que nous refusons de voir.

Nous n'avons nul autre choix que de procéder à de sérieuses remises en cause ou de continuer à mourir dans l'impuissance et la culpabilité.

Nous pourrons indéfiniment continuer à attendre des "tractations au sommet" qu'elles aboutissent à une solution à "la crise". La réalité irréductible est que nous cherchons ardemment quelque culpabilité à chaque victime, et que, tant que cela durera, il y aura toujours quelqu'un pour nous trouver coupable de quelque chose.

Quand la violence atteint un certain seuil et une ampleur certaine, comme c'est le cas aujourd'hui en Algérie, elle appelle une réponse massive. Une condamnation sans équivoque, qui parte de l'intime conviction de chacun pour devenir la norme de tous afin d'infléchir le cours des événements.
Rien n'augure d'un tel sursaut moral dans l'immédiat. Comme si l'Algérien attendait d'avancer encore plus loin dans le drame pour renoncer définitivement au bourreau qui sommeille en lui.
Le martyre de Mohamed Bouslimani15, mort pour avoir franchi le pas et refusé de rendre licite le meurtre, demeure une exception flagrante qui mérite plus d'un hommage. Bouslimani a accompli là un acte fondateur qui l'honore bien au-delà des discours ambigus d'un Nahnah 16ou d'un Djaballah17.
Acte dont se demande si les militants d'El Irchad Ouel Islah 18en particulier, et les Algériens en général, ont saisi la portée symbolique.

Les adeptes des anecdotes politiciennes peuvent spéculer sur les raisons de la mort du président de cette association. L'histoire retiendra qu'il refusa de promulguer une fetwa contre la différence.

Combien de musulmans, islamistes ou non, peuvent se glorifier d'en avoir fait autant ? En ce 8 Mars de toutes les haines, de toutes les peines où des cadavres de femmes s'ajoutent à la longue liste des victimes de la barbarie, - notre barbarie ! - où des régions entières sont soumises à la terreur, où l'on force les femmes à porter le hidjab sous peine de mort, l'espoir se nourrit de ce qu'un homme ait assumé l'altérité - se soit refusé de disposer de la vie d' hommes et de femmes à la fois semblables et différents de lui. Paix à son âme.

Quant à nous, la paix, nous la goûterons le jour où plus une femme n'aura à craindre, à l'instar de la poétesse irakienne Nazik el Malaika : "Ni sourire, ni fête, ni regard : le couteau nous guette dans la main de nos pères, de nos frères. Qui sait quel désert, demain, pour laver la honte, nous ensevelirait ?"

Serons-nous les artisans de notre propre holocauste faute de pouvoir admettre dans nos foyers le son du mot : LIBERTÉ?

Monsieur le Président

Notre cher pays vit des moments dramatiques. Nous pensons que la situation grave, très grave, que nous vivons, menace le devenir et l'existence mêmes de l'Algérie. En effet la barbarie et les assassinats n'épargnent ni moudjahid, ni djoundi, ni darki, ni policier ; ni intellectuel, ni artiste, ni universitaire, ni journaliste, ni cadre de la nation, ni magistrat, ni médecin, ni enseignant, ni fellah, ni militant politique, ni femme de ménage, ni femme au foyer, ni fillette, ni enfant, ni vieillard...

Les incendies criminels n'épargnent ni écoles, ni entreprises, ni biens des collectivités locales, ni aucune infrastructure publique de l'État algérien. À côte du crime dont la barbarie n'égale que la haine que ces hordes intégristes nourrissent contre l'Algérie, une véritable stratégie de la terreur est appliquée à la population pour nous faire abdiquer.

- C'est ainsi que des villes entières sont prises en otage par ces monstres et contraintes par la force brutale à se plier à leur "loi".
- Les fonctionnaires de l'État, à quelque niveau qu'ils soient, sont menacés de mort et sommés de ne plus travailler.
- Des pans entiers de la population et nos enfants sont affamés par les actes de sabotage contre l'économie nationale.
- À Jijet, à Blida, à Lardaà, à Lakhdaria, les familles éloignent leurs filles pour leur épargner le viol ou l'assassinat.
- L'université de Blida est occupée par les milices islamistes qui terrorisent enseignants, étudiants et membres de l'administration.
- Les femmes algériennes sont sommées de s'enterrer sous un uniforme importé de chez les mollahs et autres "chouyoukh", sous peine de mort.
- Les commerçants et les entreprises privées sont la proie de ces racketteurs maffieux.
- Les casernes, symbole de l'autorité de l'État algérien, de l'inviolabilité du territoire national, de notre dignité d'Algériens, même les casernes, dernier rempart de la nation, sont prises d'assaut.
- Même les ressortissants étrangers n'échappent pas au massacre.

Monsieur le Président.

Permettez-nous de constater que les mesures d'apaisement prises par nos décideurs n'ont constitué, hélas que des concessions, graves à notre sens, de l'État aux terroristes et à leurs commanditaires. Ainsi, après chacune de ces mesures, les hordes barbares décuplent leur acharnement et leur férocité. N'est-ce pas après la libération des dirigeants de l'ex-FIS et l'élargissement des internés des camps du sud, que l'attaque de la prison de Tazoult a eu lieu ?

Monsieur le Président
L'objectif de ces hordes fascistes est la mise à mort de l'Algérie nation-État et société.
C'est, conscients de ce danger, que des milliers de femmes et d'hommes, jeunes et vieux, de toutes les catégories sociales sont sortis le 22 mars 94 à Alger, Oran, Annaba, Béjaïa et d'autres villes du pays. Nous sommes tous sortis pour dire :
"Non au dialogue avec les assassins et leurs commanditaires, car les intégristes sanguinaires ne parIent pas : Ils tuent. Ils égorgent. Ils décapitent. Ils éventrent. Ils brûlent vif. Ils violent.

Non à la trahison, car intégristes sanguinaires sont les ennemis de l'Algérie. En effet, nombre d'entre eux sont harkis ou fils de harkis.

Négocier avec l'ex-FIS, c'est négocier la reddition de l'Algérie, car nous estimons que le terrorisme intégriste n'est qu'un bras de l'ex-FIS. Abassi Madani et Ali Benhadj ont été les premiers à menacer l'Algérie dans ses fondements. Ce sont eux qui ont mis Alger à feu et à sang en mai juin 91. Voyant que leur grève insurrectionnelle était un échec, ce sont eux qui ont appelé les Algériens au "djihad" contre d'autres Algériens.
Le terrorisme n'est que le bras armé de l'islamisme, puisqu'en 199 l, et bien avant les élections, les hordes de l'ex-FIS violèrent la caserne de Guemmar pour semer mort et mutilation.

Monsieur le Président,

L'ANP, héritière de la glorieuse ALN, représente à nos yeux le rempart inviolable, le temple sacré de notre dignité d'Algériens.

Ni Iran, ni Soudan, Algérie algérienne, car nous savons tous que les intégristes sanguinaires sont à la solde d'États étrangers, ennemis de l'Algérie, de sa glorieuse histoire et de son peuple, que notre salut réside dans la 1 pérennité de notre algérianité.

Ni hidjiab, ni djihad, Algérie algérienne, car avec tout le respect que nous avons pour les choix individuels de chacun, nous estimons que voiler de force les femmes, c'est couvrir l'Algérie entière d'un linceul. Si nous acceptons l'uniforme intégriste, il faudra accepter la capitulation de toute l'Algérie à l'intégrisme. C'est-à-dire accepter de laisser plonger notre pays dans l'obscurantisme et la régression fatale, trahissant ainsi les idéaux de Novembre 1954.

De plus, Monsieur le Président, notre histoire regorge de femmes-symboles, motifs de fierté pour les femmes algériennes et celles du reste du monde. Et, à supposer que nous serions subitement en mal d'identification, la Kahina, Fatma N' Soumer, Hassiba Ben Bouali et tant d'autres sont des trésors d'inspiration.
Nous nous sacrifierons pour défendre l'Algérie. Pour une Algérie libre et démocratique
Nous défendons une telle Algérie et nous nous battons pour elle, car nous estimons que c'est la moindre des fidélités à la déclaration du 1er Novembre 54 : "République algérienne démocratique et sociale."
Nous estimons aussi que l'avenir de notre pays ne peut être envisagé que dans le cadre d'un État républicain et démocratique. L'État islamique ne pouvant être que le chaos pour l'Algérie.

Monsieur le Président.

L'Algérie qui compte, l'Algérie du travail, l'Algérie de l'effort, l'Algérie des bâtisseurs, l'Algérie du savoir et de l'art, l'Algérie des femmes et des hommes libres et dignes est résolument contre l'intégrisme et le terrorisme. Pour comprendre qu'un État intégriste ne pourra s'installer que sur notre extermination à tous, il suffit de voir comment l'appel de l'UGTA à la grève du 22 mars 94 a été massivement suivi.
Armée et peuple contre les traîtres et les assassins,
Pour dire notre détermination à nous battre et notre volonté de voir une jonction historique se faire entre les patriotes républicains, où qu'ils soient, en vue d'une mobilisation générale pour éradiquer le terrorisme et faire échec à l'intégrisme, aux réconciliateurs et à la maffia politico-financière.
Faire cette jonction historique pour bâtir une Algérie forte et debout où la petite Katia pourrait grandir et s'épanouir dans la liberté, la justice et l'égalité, nourrie au théâtre de Alloula, à la plume de Djaout, aux Beaux-Arts de Asselah, au savoir de Sari et Boukhobza, défendue par Belkhenchir et protégée par Benkrid.

Monsieur le Président.

Une telle Algérie n'est possible qu'en restituant à l'État son autorité et sa crédibilité et en rétablissant la confiance entre les gouvernants et les citoyens. Pour ce faire, la vérité sur l'assassinat du Président Boudiaf, le jugement des corrompus et des criminels à l'endroit de l'Education nationale et de la Culture ainsi que des droits des femmes est une conditions sine qua non.

Vive l'Algérie libre et démocratique

Gloire aux martyrs de la République et du devoir

Alger, le 22 mars 1994

RAFD : Rassemblement algérien des femmes démocrates
AITTDF : Association Indépendante pour le Triomphe des Droits des Femmes
ASSFVT : Association indépendants pour la solidarité aux familles des victimes du terrorisme
Commission femmes MPR
SOS femmes en détresse

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Notes de bas de page
1 Présidente de l'association "Voix de femmes".
2 Communauté des croyants.
3 Mohamed Harbi, L'Algérie et son destin, croyants ou citoyens, Arcantère, 1992.
4 Berbère.
5 Mouvement réformiste religieux
6 - Femmes qui ont combattu pendant la guerre de libération nationale
7 Voir les travaux de Monique Gadant, entre autres "Nationalité et citoyenneté, les femmes algériennes et leurs droits", Peuples méditerranéen. 44-45.
8 De Villiers Gauthier, L'État Démiurge, le cas algérien. Éd. L'Harmattan, 1987.
9 Expression utilisée par Abassi Madani (dirigeant du mouvement FIS) à la suite des importantes mobilisations et manifestations de femmes pour l'abrogation du code de la famille en 1990.
10 Comité national de sauvegarde de l'Algérie, constitué entre les deux tours des élections législatives (déc. 91) et regroupant l'Union Générale des Travailleurs Algériens, les unions patronales, des universitaires, des intellectuels..
11 Religion, État, Communauté.
12 In La Nation, n° 62, semaine du 9 au 15 mars 1994.
13 Chefs de groupes armés islamistes formés en Afghanistan.
14 Fondateur de la "Nahda", mouvement de renaissance arabe.
15 Président de l'Association "El Irchad Ouel Islah", proche du Parti "Hamas". Il avait refusé de faire une "fetwa" pour donner une justification aux assassinats.
16 Président du mouvement "Hamas"(Parti de la mouvance islamiste, modéré).
17 Président du Parti "Ennahda" (de la renaissance), autre parti islamiste modéré
18 Association dont faisait partie Mohamed Bouslimani

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