Revue : Projets Féministes
numéro 3
 Marie-Victoire Louis

Actualités

Le séminaire international de Tunis sur les violences exercées contre les femmes. 11-13 novembre 1993

Projets Féministes N° 3. Octobre 1994
Droits, Culture, Pouvoirs
p. 146 à 151

date de rédaction : 01/10/1994
date de publication : Octobre 1994
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Pour la première fois dans un pays arabe, un séminaire international a été organisé par une association féministe et a été exclusivement consacré aux problèmes des violences masculines contre les femmes.

Cette rencontre - remarquable à plus d'un titre - s'est tenue à l'initiative de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates, à Tunis, les 11, 12 et 13 novembre 1993.

Femmes dénonçant à la tribune avec courage en leur nom propre des violences de toutes natures qu'elles avaient subies, militantes féministes et/ou politiques, femmes responsables politiques, chercheuses ont pris la parole au cours de ces trois jours.

L'un des débats les plus passionnés a eu lieu entre la représentante de l'Union des Femmes Palestiniennes dont les tentatives d'évoquer les acquis obtenus par les femmes au sein de l'OLP ont été très violemment récusées, et des représentantes des Territoires occupés affirmant que le code de la famille en gestation risquait d'être l'un des plus rétrogrades du monde arabe. L'une d'elles, Aïda Touma Soueïman, a affirmé être victime d'une double discrimination, en tant qu'arabe dans une société israélienne et en tant que femme dans le monde arabe.

Par ailleurs, alors que la plupart des participantes ont été bouleversées par la détresse exprimée par les Algériennes. Mais la position que la majorité d'entre elles exprimait a posé problème et laissé à certain-es une impression de malaise. S'intégrant dans un "nous" non identifié, sans clarifier leur statut politique - laissant ainsi penser que leur statut de féministes leur conférait une sorte d'extra-territorialité politique - elles se sont de fait présentées comme la seule avant-garde légitime - "Nous qui portons le vrai projet alternatif' - face à l'intégrisme globalement présenté comme "la barbarie".

Les approches fondées sur une vision globalisante "des femmes", censées partager des intérêts communs au nom de la différence des sexes, comme celles fondées sur le refus d'appréhender les contradictions dont tous les segments des sociétés algériennes sont porteurs, laissaient peu de place aux questionnements.

Mais la question posée par Khalida Messaoudi : " Comment parler de violences, alors que nous subissons la barbarie ?" n'était pas de celle qu'on oublie.

Au delà de la dramatique situation algérienne, cette question en pose une autre, elle aussi, fondamentale L'exercice ordinaire du pouvoir des hommes sur les femmes, cautionné par la loi, la coutume, la religion n'est- elle pas aussi souvent l'expression d'une barbarie quotidienne? Celle-ci doit-elle être moins dénonc6e parce qu'elle est plus banale ?

A cet égard, dans la mesure où la vie quotidienne des femmes dans le monde est essentiellement régie par des pratiques coutumières non écrites, la position selon laquelle le recours à la loi est le meilleur moyen de protéger les femmes de la violence masculine et de leur garantir des droits égaux à ceux des hommes mérite aussi d'être interrogée.

Nous, représentantes d'associations féministes non gouvernementales de Tunisie, d'Algérie, du Maroc, d'Espagne, de France, du Canada, d'Egypte, de Palestine et du Zimbabwe, ayant participé au séminaire international sur le thème "La violence à l'égard des femmes" organisé à Tunis les 11/ 12 / 13 Novembre 1993 à l'initiative de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates, déclarons que :

- Cette rencontre ne constitue qu'un pas sur la voie de la lutte constante pour faire face à la violence exercée contre les femmes.

- Nous sommes déterminées à entreprendre l'examen systématique des racines du phénomène de la violence exercée contre les femmes phénomène dont les victimes sont des centaines de millions de femmes à travers le monde de façon à identifier l'ensemble des facteurs culturels, sociaux, économiques et politiques qui sont à l'origine de ce phénomène et qui lui donnent des formes et des implications diverses.

- Nous réaffirmons notre droit à la défense de nos intérêts ainsi que la légitimité de nos aspirations.

- Nous sommes totalement mobilisées en vue d'imposer notre droit à la dignité, à l'égalité, à la citoyenneté et à la vie.

Au vu du bilan de nos expériences respectives, de nos diverses études et de notre lutte contre le phénomène de la violence exercée contre les femmes ;
Nous considérons que :

1) La violence subie par les femmes s'exerce sur le corps aussi bien que sur l'esprit, mettant la victime dans une position de défense et dans une situation de terreur, ce qui constitue une entrave à son épanouissement et à la libération de ses potentialités.

2) Cette violence s'exerce au sein de la famille, dans la rue et dans les espaces publics tels que les moyens de transport, les salles de cinéma, les cafés, les écoles et l'université ainsi que dans les lieux de travail, les hôpitaux, les cliniques, les tribunaux, les postes de police, les prisons et à travers les mass média.

3) Cette violence peut être le fait d'agresseurs appartenant à toutes les catégories sociales : cadres de haut niveau (comme c'est le cas dans l'affaire du policier de Casablanca au Maroc qui a violé 500 femmes ou l'affaire du sénateur Clarens Thomas aux Etats-Unis), chômeurs, mais aussi diplômés de l'enseignement supérieur tels que médecins, avocats, universitaires, enseignants ou représentants de l'ordre etc.

Les hommes n'exercent pas tous la violence contre les femmes ; il n'en reste pas moins que peu d'entre eux osent dénoncer ouvertement ce phénomène.

En dépit du caractère étendu de ce phénomène et du danger qu'il représente, il est négligé par la société qui, dans la plupart des cas, ne lui accorde aucune importance, alors que cette violence représente un crime impardonnable commis à l'encontre des femmes et, par voie de conséquence, de l'humanité.

Un certain nombre de pays - ajoutant à l'horreur de ce phénomène - vont même jusqu'à la production de textes de loi justifiant diverses violations de ces droits, dont les agressions physiques.

Pour ce qui est des pays qui considèrent la violence exercée contre les femmes comme un crime punissable par la loi, il y reste difficile de rendre justice aux victimes de cette violence, du fait des obstacles sociaux, psychologiques, administratifs (établissement d'un certificat médical, preuve du fait de violence, enregistrement des plaintes dans les postes de police) et judiciaires, alors que cette violence est un des crimes les plus odieux et une des manifestations les plus abominables de la ségrégation entre les sexes.

4) La violence exercée contre les femmes revêt de multiples et divers aspects qui sont les suivants :

a) L'assassinat et la lapidation.

b) La violence physique et sexuelle (viol, torture, harcèlement sexuel, inceste, excision, proxénétisme, traite des femmes et toute formes d'agressions physiques dont peuvent être victimes même des femmes enceintes).

c) La violence verbale et morale (humiliations, insultes, mépris, infériorisation...).

d) La violence économique représentée par :
* La situation de dépendance imposée aux femmes du fait de leur maintien dans les tâches domestiques et de leur privation des conditions élémentaires pour une vie dans la dignité.
* La discrimination à laquelle les femmes sont assujetties pour ce qui est des droits de succession, à l'accès et à la gestion de la propriété privée.
* La non reconnaissance aux femmes de leur part du patrimoine accumulé pendant la vie conjugale.
* La discrimination au niveau des salaires et concernant les possibilités d'avancement professionnel.
* La privation du droit à une pension alimentaire, à un logement, à la garde et à la tutelle des enfants, notamment dans les cas de divorce.

e) La violence légalement ou socialement légitimée :
* L'enfermement des femmes entre les murs d'un domicile ou sous un voile et leur privation de la possibilité de circuler à l'intérieur ou à l'extérieur de leur pays.
* La privation des filles de leur droit à l'éducation.
*Le mariage forcé des femmes.
* La répudiation.
* La polygamie.
* La dot.
* La privation du droit des femmes à choisir elles-mêmes la maternité ou le refus de la procréation.
* La non reconnaissance du crime de viol à l'intérieur de l'institution conjugale.
* La privation du droit à l'avortement.

f) La violence politique :
* La multiplication des violences exercées contre les femmes dans les situations de guerre, d'occupation territoriale et dans les situations d'exception, notamment celles qui voient l'émergence menaçante des mouvements intégristes, extrémistes et chauvins.
* La répression des libertés publiques et individuelles et la pratique de la torture dans les postes de police et à l'intérieur des prisons.
* La privation des femmes de leur droit à la citoyenneté par le fait de leur nier la jouissance de droits politiques et de les exclure des centres de décision.

Cette liste, en dépit de sa longueur, ne couvre pas l'ensemble des aspects de la violence exercée contre les femmes dont les droits les plus élémentaires sont violés par le fait d'une discrimination systématique.

Nous, femmes participantes à ce séminaire, lançons un appel pour l'adoption des principes suivants, aux niveaux local et international :

1) La consécration constitutionnelle et juridique de l'égalité absolue et effective entre les deux sexes, comme meilleure garantie de la protection des femmes contre toutes les formes de spoliation et d'agression.

2) Le refus de transfert de responsabilité de l'agresseur à la victime et l' affirmation de la seule responsabilité de l'agresseur dans le délit ou le crime d'agression ou de violence.

3) La prise en charge de la lutte contre ce phénomène, au titre de la responsabilité de l'ensemble de la société - pouvoir, institutions et associations compris - ainsi que toutes les composantes de la société civile pour ne plus considérer que cette lutte relève de la responsabilité exclusive des femmes et des associations féminines. L'éradication d'un tel phénomène exige une volonté politique claire et réelle.

4) La nécessité de considérer la violence exercée contre les femmes dans le cadre de la famille comme un phénomène tout aussi dangereux et constitutif d'une violation de l'humanité de ces femmes que celui de la violence qui est exercée contre elles dans les espaces publics. La sécurité des femmes et de leur intégrité physique et mentale ne doit plus être subordonnée à l'intérêt de la famille et des enfants.

Il est ainsi indispensable et urgent de lutter contre ce phénomène et de le combattre pour que la violence cesse d'être un moyen de communication et de relations entre les sexes et au sein de la société dans son ensemble.

Maintenir le silence sur ce phénomène équivaut à soutenir le pouvoir patriarcal dans nos sociétés, qui mènera nécessairement à une dégradation encore plus grande de la situation des femmes.

Aussi, nous formulons les recommandations suivantes :

1) Sur le plan international

Nous demandons :

* Le respect des chartes et conventions internationales, contrôlé avec la participation des organisations et associations féminines non gouvernementales.

* Le financement de programmes et de projets pour lutter contre toutes les violences exercées contre les femmes.

* L'application effective des recommandations de la conférence de Vienne (Juin 93).

* La multiplication des rencontres, séminaires et manifestations dans le but d'étendre la sensibilisation et la prise de conscience quant à ce phénomène de la violence.

* La reconnaissance aux femmes victimes de la violence du droit d'asile après épuisement de tous les recours judiciaires au niveau national.

2) Sur le plan national

* De veiller à ce que l'Etat assume sa responsabilité en matière de lutte contre le phénomène de la violence par la signature, la ratification sans réserve aucune et l'application effective des conventions internationales s'y rapportant.

* L'abrogation de tous les textes et lois constitutionnels et législatifs consacrant la discrimination à l'égard des femmes.

* L'élaboration de lois correspondant aux conventions internationales et consacrant l'égalité entre les deux sexes.

* De garantir à la société civile la latitude de jouer pleinement son rôle par le soutien matériel aux associations et par le respect de leur indépendance ainsi que par la création de toutes les conditions et la fourniture de tous les moyens lui permettant de contribuer efficacement à la lutte contre la violence.
* De veiller à la conscientisation et à la sensibilisation de femmes quant au fait que la violence n'est pas un phénomène naturel, d'oeuvrer à la transformation des aspects négatifs inhérents au patrimoine culturel et qui ont été intériorisés par les femmes puis véhiculés par elles à travers leur comportement et leur langage, contribuant ainsi à la diffusion et au soutien des idées qui consacrent leur propre infériorisation et leur considération comme objets.

* La garantie du droit des filles à l'éducation par la proclamation de l'enseignement obligatoire, tout en veillant à la non interruption forcée de leurs études.

* La garantie du droit des femmes au travail par la création des conditions sociales nécessaires.

* La transformation de l'image des femmes dans les mass média, par l'utilisation d'espaces et rubriques spéciales dans les journaux et magazines; la conception, dans les média audiovisuels, de programmes dénonçant le phénomène de la violence et le présentant dans toutes ses formes comme fait de violations des droits des femmes.

* La création des conditions pouvant permettre aux femmes et aux associations de femmes d'éditer des publications féminines.

* La révision du contenu des programmes d'enseignement dans un sens qui puisse en éliminer tout ce qui est susceptible de générer la violence.

* La mobilisation de moyens humains et financiers en vue de constituer des centres d'accueil, d'orientation et d'hébergement provisoire pour les femmes victimes de violence, sous le contrôle des associations féminines.

* La formation des agents opérant dans les postes de police, les hôpitaux et les tribunaux dans le domaine des droits de l'homme en général et celui des droits des femmes en particulier, tout en veillant à une véritable répression des violations de ces droits.

* L'organisation de campagnes de sensibilisation en vue de dénoncer ce type de violences et ses influences néfastes sur les femmes et la société.


En vue de la concrétisation de ces principes, nous annonçons dans un premier temps :

1) La constitution d'un réseau de solidarité entre associations non gouvernementales dans le but d'échanger les informations et les expériences sur la manière de lutter contre la violence exercée contre les femmes.

2) La publication de la présente déclaration intitulée "Déclaration de Tunis" dans nos pays respectifs ainsi que la décision de la communiquer aux associations de femmes non gouvernementales en leur demandant de la diffuser et d'en faire une référence de base dans leurs activités.

3) Notre détermination de maintenir les contacts entre nos associations pour assurer le suivi de la publication de cette déclaration et pour l'évaluation des étapes franchies dans la lutte contre la violence exercée contre les femmes.

Notre séminaire s'inscrit dans le cadre des objectifs et des principes de notre lutte pour l'égalité réelle, lesquels émanent de notre conviction que tout progrès réalisé dans le domaine des droits des femmes est également une contribution au progrès de la société, femmes, enfants et hommes compris et pour une consécration plus effective des droits de la personne humaine. Nous affirmons que ces revendications ne peuvent être réalisées que dans un contexte de liberté, de démocratie et d'égalité.

Remarque :

Etant donné la participation à ce séminaire d'associations provenant de plusieurs pays et que le phénomène de la violence est répandu dans toutes les régions du monde, le contenu de cette déclaration reflète la disparité dans la situation des femmes en fonction de leur pays.


Association Tunisienne des Femmes Démocrates

Texte traduit de l'arabe


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