Revue : Projets Féministes
numéro 3
 Sian Reynolds  *

Cinema et genre

Pour une lecture féministe du Chagrin et la Pitié
Ou : Attention, un train peut en cacher un autre1

Projets Féministes N° 3. Octobre 1994
Droits, Culture, Pouvoirs
p. 104 à 116

date de rédaction : 01/10/1994
date de publication : Octobre 1994
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Sorti en salle à Paris en 1971, Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls est un documentaire tourné pour la télévision.2 L'ORTF a refusé de le diffuser, sous prétexte qu'il était trop polémique pour le petit écran. Ce film a largement contribué à l'émergence du débat historique sur l'Occupation en France pendant la dernière guerre. C'est le film que Woody Allen n'arrête pas d'aller voir dans Annie Hall, et c'est un film que probablement toute personne étudiant ou enseignant l'histoire de France ou l'histoire de la deuxième guerre mondiale a dû voir plusieurs fois.

Les téléspectateurs français ont fini par le voir, grâce à une décision du gouvernement socialiste en 1981, c'est donc un film dont l'audience a augmenté ces dix dernières années.

C'est un film remarquable, un film qui, selon Tony Judt, fait lui-même maintenant partie du passé des Français, "à la fois plus et moins que l'histoire", "le locus classicus de la honte et du déni dans la longue guerre civile que constitue l'histoire de la France contemporaine» 3.

La polémique se centra sur le fait que, contrairement au message donné par la plupart des films de l'après-guerre, le film suggérait fortement que de nombreux Français avaient accepté ou toléré l'occupation allemande et que certains y avaient même collaboré activement, alors que la résistance à l'occupant constituait un choix héroïque dans lequel seul un petit nombre s'était engagé.
Le message était d'autant plus accablant qu'il était transmis avec un minimum de commentaires de la part des auteurs du film.
Un certain nombre d'éléments donnent au Chagrin et La Pitié un impact et une évidente authenticité qui tendent à bouleverser le spectateur.

Parmi ces éléments, on peut citer l'efficacité de la technique de montage et d'interview laissant une large place aux témoins français, allemands et anglais ; le fait que le film se passe à Clermont-Ferrand ; l'utilisation de bandes d'actualités et de films documentaires de l'époque de l'Occupation dont le grain blanc et noir trouve un écho dans les séquences tournées dans les années 60 (et qui nous semblent presque aussi anciennes maintenant).

Depuis sa première sortie, l'authenticité du film a été contestée de plusieurs manières4.

Ce que je voudrais suggérer ici, c'est que parmi les nombreux problèmes que soulève forcément un film de cette complexité, il en est un qu'on semble avoir négligé et qui apparaît d'emblée dès que l’on commence à s'y intéresser : c'est un implicite qui suggère mais qui ne dit pas que la Résistance était le fait de l'homme et du masculin et le soutien inconditionnel de Vichy ou bien de la Collaboration celui de la femme et du féminin.

Il n'est pas anachronique, tout au plus tardif, de faire une lecture du film dans une perspective historique des années 90 qui tient compte de la prise de conscience de l'importance des rapports de sexe. Actuellement, on considère toujours Le Chagrin et la Pitié comme une contribution au témoignage historique, mais nous sommes tellement concernés par le débat qui est au centre du film (est-ce juste vis-à-vis de la population française ? avait-on besoin de dé-mythifier la Résistance ?) qu'on évacue facilement la question des rapports de sexe.

Et, comme le dit le célèbre avertissement ferroviaire : "Attention, un train peut en cacher un autre".

La plupart des gens ont probablement le sentiment que le film est largement consacré aux hommes. Il n'y a rien d'anormal à cela : dans la grande majorité des documentaires et des films de fiction consacrés à la seconde guerre mondiale, les hommes occupent la plus large place, sauf si ce sont des films plus spécialement consacrés aux femmes.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, Le Chagrin et la Pitié n'est absolument pas un film d'où les femmes sont absentes.

Une analyse systématique de leur présence dans le film s'est révélé tellement plus troublante que ce que j'avais imaginé (après avoir revu le film récemment), qu'il m'a semblé que cela valait la peine d'attirer l'attention dessus de façon systématique. Ce qui suit traite d'abord de l'intervention des femmes dans le film en tant qu'interlocutrices et participantes ; puis des plans ou des séquences dans lesquelles les femmes sont sur l'écran, mais silencieuses, ou bien quand on parle d'elles.

À ce point de l'analyse, il faut bien se rendre à l'évidence, on doit soulever la question de l'absence pure et simple des femmes.
Le film a été fait par une équipe masculine à 90 % (encore une fois ce n'est pas inhabituel), sous la direction de Marcel Ophüls, auteur du scénario, qui a mené les interviews avec André Harris.
Les 26 témoins français et les 10 témoins non français qui ont été interviewés en 1969-1970 font partie intégrante de la structure du scénario. Presque tous étaient adultes pendant la guerre.
Parmi les 36 témoins, on ne compte qu'une seule femme.
Encore une fois, que la majorité des témoins soient des hommes n'est pas surprenant outre mesure, puisque, pendant la guerre, plusieurs d'entre eux étaient hommes politiques ou militaires.
Néanmoins, le sujet du film est la société française sous l'Occupation ; c'était une société dont un nombre important d'hommes étaient absents, soit parce qu'ils étaient prisonniers, soient parce qu'ils avaient été envoyés au Service du Travail Obligatoire en Allemagne.
Dans de nombreuses villes de province françaises, on comptait plus de femmes adultes que d'hommes.
La seule femme qui témoigne apparaît sur l'écran dans un plan séquence qui dure, il est vrai, plusieurs minutes presque à la fin du film.
La plupart des autres interviews sont coupées et ont été montées pour la narration.
Par contraste, Madame Solange, la coiffeuse, bénéficie d'un très long temps de parole.
Toutefois, le style et le contenu de son interview soulèvent des questions d'une telle importance que je voudrais en reporter l'analyse à plus tard.
Notons simplement pour le moment qu'elle décrit son arrestation et les tortures qu'elle a subies après la Libération, lorsqu'elle fut accusée d'avoir dénoncé quelqu'un à la Gestapo pendant l'Occupation (accusation qu'elle dément).
Elle admet d'emblée avoir été une fervente du Maréchal Pétain et ne pas avoir changé d'avis à ce propos.

Mis à part l'intervention de Madame Solange, je n'ai pu compter dans tout le film (qui dure quatre heures et seize minutes) que quatre autres voix de femmes clairement audibles, de façon très brève, d'ailleurs, sur la bande-son.

C'est d'abord la fille du pharmacien de Clermont-Ferrand dont on ne sait pas le prénom - un membre de la "famille de français moyens" du film - qui pose d'abord une question à propos de la Résistance puis qui répond à une question sur l'antisémitisme ambiant au moment de l'interview à Clermont-Ferrand.
Les deux interventions sont brèves, la jeune fille ne fait que dépeindre la jeune génération qui ne se souvient pas de la guerre5.

Puis, il y a Frau Tausend, la femme d'un ancien officier de l'armée allemande, filmée au mariage de leur fille à la fin des années 60.
Les scènes du mariage sont entrecoupées de scènes de la débâcle.
Frau Tausend dit à la caméra : "Nous avions toujours un peu peur, bien sûr... Quant aux victoires, elles nous faisaient plaisir."
Un peu plus loin, sa voix a été montée de façon provocatrice sur des images de Hitler félicitant ses troupes en France. Elle dit : "Bien sûr, j'étais heureuse de la victoire ». 6

La troisième femme est apparemment un membre de la maisonnée des frères Grave, les héros populaires de la Résistance. Non nommée dans le scénario, elle intervient une fois ou deux de sa place dans l'embrasure d'une porte où elle se tient, alors que l'interview se déroule entre hommes autour de la table. Ses interventions ne sont pas des réponses à des questions directes et elles n'arrêtent pas le courant de la conversation. Sa tentative pour se faire entendre reste sans effet7.

La quatrième femme, une jeune femme en uniforme, a été filmée dans une rue de Londres. Présentée comme "'Mademoiselle X' qui a fui la Gestapo en bateau...", elle apparaît dans une bande d'actualité de la guerre.
Elle s'exprime en anglais, face à la caméra. Elle dit : "Après mon aventure durant l'occupation en France, je suis très heureuse d'être en Angleterre. Le Général De Gaulle m'a promis que je travaillerai avec les Forces Françaises Libres dans ce pays. J'en suis très heureuse. » 8

Enfin, il y a Madame Solange, l'admiratrice de Pétain, dont nous parlerons plus tard9.

Ainsi parmi toutes les femmes dont on entend la voix dans le film, il n'yen a qu'une qui dise plus d'une ou deux phrases. Et celle-là, Madame Solange, est très fortement soupçonnée d'avoir été collaboratrice, ou, au mieux, de s'être trouvée "du mauvais côté", par rapport aux valeurs du film. Les trois autres interviennent de façon très brève et leur discours les assimile à des ennemies (Frau Tausend), ou bien il est minimisé par le fait qu'on ne connaisse pas leur identité ou que l'intervieweur ne leur accorde pas grande attention. La seule qui apparaisse comme une participante positive, du "bon côté", est la jeune Française Libre. Notons, cependant, qu'on la voit dans une bande d'actualité, pas dans une interview du film.

On n'entend pas beaucoup les femmes dans le film, mais, en revanche on en voit un nombre surprenant. J'ai été très surprise par le nombre de notes que j'avais prises en relisant le scénario et en revoyant le film en vidéo.
Afin de donner un sens aux apparitions de toutes ces femmes, on les a regroupées en un certain nombre de catégories qui, sans exagérer, s'avèrent être des topoi (lieux communs).
Afin d'éviter les répétitions, on n'a pas noté tous les passages qui nous montrent des femmes, mais sauf exception (relevée dans les notes), tous les passages où une femme apparaît ou tous ceux où il est fait mention d'une femme dans le film peuvent légitimement entrer dans l'une de ces rubriques.

C'est dans l'une des longues séquences située dans la ferme des frères Grave qu'on en trouve l'exemple le plus frappant. Parents et amis se sont rassemblés pour l'interview : dès leur arrivée, les hommes s'assoient autour de la table. Les femmes restent toutes debout en arrière-plan, sur le pas de la porte, ou à peine visibles dans la pièce du fond. Elles apportent des chaises, servent du vin, mais, mis à part la vieille femme mentionnée plus haut, elles ne disent rien10. De même, Madame Mioche, l'hôtelière, reste assise en silence pendant que son mari répond aux questions sur les soldats allemands qui cantonnaient dans leur hôtel 11.

Beaucoup d'actualités de l'époque de la guerre, au ton enjoué, ont été insérées dans le film, dans le but de montrer à la fois ce qu'était la vie quotidienne en France et le genre de propagande utilisée par les autorités.
Elles ont tendance à se focaliser sur les femmes.
Par exemple les courses hippiques qui reprennent à Paris : on voit très peu de chevaux, mais un bon nombre de jambes de femmes et de postérieurs habillés de soie.
Une autre bande d'actualités montre une femme en train de se peindre une couture sur les jambes parce qu'elle a des difficultés à se procurer des bas ; une troisième montre une "élégante parisienne" vêtue d'un manteau de lapin.
Nous voyons une scène de frou-frou tirée du dernier acte de La Chauve-Souris donnée à l'Opéra de Paris, et quelques actrices en fourrure qui s'apprêtent à partir visiter l'Allemagne.
Toutes ces scènes sont placées dans le film de manière à accuser le contraste entre la frivolité de la vie dans les villes, et particulièrement à Paris, et la réalité dure et humiliante de l'Occupation 12.

Il faut mettre dans cette catégorie toutes les femmes qui marchent péniblement sur les routes de l'exode en Mai-juin 1940 en tenant un enfant par la main et les longues et pathétiques queues de gens qui attendent une distribution de soupe après la débâcle13.
Ce qui est plus surprenant, c'est que l'unique portrait de femme de la Résistance soit inclus dans cette catégorie. Nous savons que Marinette Menut a été une héroïne de la Résistance, car on nous a montré la plaque de la rue qui porte son nom.
Mais nous n'entendons jamais parler de ses actions dans la Résistance, comme c'est le cas lorsqu'il s'agit des hommes.
À la place, le spectateur entend le récit poignant des tortures que la Gestapo lui a fait endurer quand elle a été faite prisonnière (les détails, ouvertement sexuelles, blessures à la poitrine et au vagin sont racontés par des hommes, dont son mari. On croit entendre sur la bande-son que les femmes présentes n'approuvent pas qu'on donne ce genre de détails).

Dans ce cas précis, pour le propos du film, on a fait d'une femme particulièrement active, une victime passive14.

Toutes les filles qui sont au premier rang en costume national pour acclamer Pétain dans beaucoup des scènes de foule dans lesquelles il apparaît sont à classer dans cette catégorie.
On le montre régulièrement avec des fleurs offertes par des filles de tous âges.
Il est possible que la curieuse scène tournée pendant la visite d'Hitler en France, où quelques jeunes femmes en costume d'infirmières courent derrière son train délirantes d'enthousiasme, soit de la même veine. (La scène s'étire en longueur, comme pour insister là-dessus, mais qui sont ces femmes ? Peut-être des Allemandes, mais s'il en est ainsi pourquoi ne pas l'avoir clairement indiqué ?15.

La question de la Collaboration sexuelle est abordée à plusieurs reprises dans le film.
Elle est soulevée explicitement par l'intervieweur qui interroge le champion cycliste Geminiani, jeune homme à l'époque de la guerre. L'intervieweur, d'habitude si discret, le presse pour qu'il dise si c'était éprouvant de voir des françaises sortir avec des soldats allemands.
Il semble que ce ne soit pas un sujet dont il ait très envie de discuter, mais on y revient de nouveau dans la séquence suivante en faisant référence aux soldats allemands qui ramenaient des françaises dans leur hôtel et particulièrement avec le commentaire de l'ancien officier allemand Tausend : "les filles françaises en plein jour, elles ne nous regardaient pas" dit-il, mais la nuit tombée "elles se montraient plus aimab1es" 16.
À la Libération, les femmes dont on savait (ou supposait) qu'elles avaient couché avec des soldats allemands ont été les plus visiblement punies de tous les collaborateurs. Le Chagrin et la Pitié montre plusieurs de ces silhouettes pathétiques rasées et humiliées en public.
Ces images traumatisantes sont accompagnées par une chanson enjouée de Georges Brassens17.

On parle également des femmes à propos de deux autres formes de collaboration : la dénonciation et l'antisémitisme.
Un membre de la Résistance cite une vieille dame qui l'a dénoncé (et qu'il a "fait fusiller" à la Libération).
Et l'une des rares femmes qui soit nommée dans le film est Madame Drumont, la veuve très âgée d'Edouard Drumont auteur en 1886 du célèbre livre antisémite La France Juive : on la voit filmée par des actualités françaises alors qu'elle assiste à une cérémonie en l'honneur de son mari en 1942. 18

Des images de femmes affleurent donc très souvent dans le film, à presque toutes les pages du scénario, mais les voix que nous entendons distinctement, les visages que nous voyons le plus souvent en gros plan sont des voix et des visages d'hommes, célèbres (Pierre Mendès France, Anthony Eden) ou non.
Au moment où le film touche à sa fin, juste après la séquence des crânes rasés, l'allure se ralentit et nous entrons dans un salon de coiffure vide et tranquille.
La personne que l'on interviewe, Madame Solange est montrée en gros plan et tout au long de la scène elle se tord les mains, ce que nous montre la caméra de temps à autre.
Elle semble avoir un peu moins de soixante ans, le visage marqué et assez amer.
Poussée par les questions de l'intervieweur assis en face d'elle et qui n'apparaît que rarement sur l'écran, elle raconte tout d'abord son arrestation par la Résistance et comment elle a été soumise à la torture de l'eau, puis elle évoque les circonstances très obscures de son affaire.
Elle a été accusée d'avoir dénoncé un capitaine français à la Gestapo ; le spectateur a le sentiment qu'il y a eu une histoire de relation sexuelle et que Madame Solange accuse maintenant en retour la femme du capitaine d'avoir écrit elle-même, par jalousie, la lettre pour compromettre sa rivale.
Tout au long de la séquence, la caméra insiste sur chaque hésitation, chaque grimace de l'interlocutrice et tout particulièrement sur ses mains.
Ce qui a pour résultat de nous faire douter de la véracité de son récit ; elle nous dit elle-même qu'elle a été condamnée à quinze ans de prison, autrement dit une sentence sévère, ce qui fait que, en l'absence de preuves contraires, nous supposons qu'elle était coupable. Peut-être avait-elle accepté l'interview dans l'espoir de se disculper ; si c'est le cas, ce n'est pas particulièrement réussi19.

Il se peut que Madame Solange soit coupable de ce dont on l'accusait (la délation ou même pire), mais il se peut aussi qu'elle dise la vérité. Les simples spectateurs que nous sommes ne le savent pas, mais ce qui est sûr, c'est que nous sommes enclins à la considérer comme une sorte de symbole de la Collaboration.

Il se trouve qu'elle incarne aussi plusieurs des topoi mentionnés plus haut : elle travaille comme coiffeuse, concernée par ce qui touche aux apparences et par la frivolité (relié de façon subliminale avec le crâne rasé des femmes qui ont collaboré) ; elle apparaît comme une admiratrice irréfléchie de Pétain - dans sa réponse, elle n'arrive pas à donner une raison sérieuse à son soutien au Maréchal : "Je ne faisais pas de politique, mais j'étais pour le Maréchal", "moi, je trouvais cet homme très bien, d'ailleurs". Elle a l'air d'avoir été impliquée dans une espèce de trio sexuel trouble. Elle a été victime de tortures. (Les questions de l'intervieweur n s'attardent toutefois pas sur les tortures qu'elle a subies, il cherche à savoir s'il lui est jamais venu à l'esprit que d'autres gens avaient pu être torturé pendant l'Occupation).

On suppose qu'elle a collaboré en trahissant quelqu’un (comme la vieille dame dont on a parlé plus haut). Et elle a toujours la même opinion de Pétain (c'est la réponse sur laquelle s'achève l'entre tien). Pour remettre cette scène dans le contexte, il faut considérer, par opposition, la seule autre longue interview de quelqu'un qui se trouvait du "mauvais côté", celle du français Christian de La Mazière, jeune homme l'époque des faits, qui s'est porté volontaire dans la Division Charlemagne de la Waffen SS. La Mazière, on l'apprend par la suite, a, à présent, changé d'opinion.
Mais ses actes de l'époque prirent la forme de la plus extrême collaboration - combattre dans l'armée allemande. Il est interviewé dans le cadre plein de dignité du château de Sigmaringen (là où Pétain et ses ministres ont été emmenés par les Allemands pendant leur retraite de 1944), et son interlocuteur va et vient avec lui en discutant d'homme à homme.

Les questions, probantes, il faut le reconnaître, sont pourtant posées de façon directe, comme d'égal à égal, et la caméra ne se comporte pas de manière inquisitrice comme pour Madame Solange. La Mazière se sort personnellement assez bien de l'interview (il bénéficia même pendant quelque temps d'une espèce de notoriété après la sortie du film)20.

Que penser de tout cela ? Dans Le Chagrin et la Pitié les femmes sont montrées dans un éventail de situations beaucoup plus limité que les hommes, mais au-delà de ces situations, on les associe largement à l'idée qu'elles ont accepté ou approuvé le régime de Vichy et/ou la Collaboration (avec les Allemands) et on ne les associe presque pas à l'idée de Résistance.

Toute entreprise pour sortir de cette situation passive se révèle immanquablement vouée à l'échec.
C'est sur ce mode presque chaque fois qu'il s'agit des femmes. Ce qui ne veut pas dire que les Français (les hommes) sont tous présentés sous un jour positif - beaucoup d'entre eux sont montrés comme ayant eu une attitude assez peu héroïque pendant l'Occupation.

Ainsi, "les femmes" ont subi passivement l'exode ; ou bien elles se sont vite adaptées à l'Occupant, ou elle dansent sur scène et portent des manteaux de lapin ; elles sont au premier rang pour accueillir Pétain et pour la circonstance, elles s'habillent en costume traditionnel ; certaines d'entre elles sont si opposées à la Résistance qu'elles la dénoncent aux autorités ; ou bien elles sortent avec des soldats allemands et sont publiquement humiliées lorsque les Allemands s'en vont.

On ne cite que deux exemples de résistantes : l'une avec les Forces Françaises Libres, l'autre, en tant que Résistante de l'intérieur. Nous ne saurons pas ce que l'une et l'autre ont fait pour la Résistance, mais on décrit en détails les souffrances de l'une d'entre elles.

Nous ne voyons rien des ressources déployées par les femmes pour la survie matérielle pendant la guerre ; il n'y a aucune séquence sur les femmes dans les usines pendant la première année de la guerre, ou plus tard lorsqu'elles remplaçaient les prisonniers de guerre aux champs ; on n'entend pas parler de ce que les réseaux de la Résistance doivent aux femmes en matière d'approvisionnement et de communication.

Comme pendant aux Actualités, à partir des années soixante, époque où le film a été tourné, on n'aperçoit que brièvement les femmes et elles se conduisent en admiratrices ou subordonnées des hommes qui sont interviewés dans la même pièce.

Les auteurs du film, comme tout un chacun, puisent leurs images dans le discours culturel de leur époque. Si certains discours traditionnels sur les femmes demeurent incontestablement dans le film, cela ne signifie pas que Ophüls et son équipe aient voulu présenter les femmes de telle ou telle manière.
Les images sont là, en quelque sorte par omission.
Toutefois, elles sont loin d'être innocentes ou sans signification et, dans la mesure où elles sont imbriquées dans un film qui est couramment considéré comme un tournant dans le débat et comme le commencement de quelque chose de nouveau, elles ressemblent plutôt à ces bombes de la guerre qui n'ont pas explosé et au-dessus desquelles on a construit un immeuble moderne.

Le Chagrin et la Pitié a été important parce qu'il a rapproché Vichy et la Résistance en tant que deux aspects d'une même histoire.
Ce qui n'avait . jamais été tenté sous la IV ème République dominée par la Résistance, ni sous la V ème République gaulliste, tant que le Général De Gaulle a été vivant. Notons que le film est sorti très peu de temps après sa mort (et peu de temps après les événements de Mai 68) et qu'il marginalise le rôle de De Gaulle pendant la guerre.
C'est à la fois une destruction du mythe de Vichy et de la Résistance et une construction de la "version corrigée" qui est devenue la nouvelle orthodoxie. Mais il a hérité d'une forme de discours culturel pratiquement inchangé depuis les années 40, en particulier en ce qui concerne les femmes.
Dans cette perspective, on représente la "vie de tous les jours" par la mode féminine.
Les Actualités de la période de guerre parlent le même langage que les séquences des années 60.
Le récit des tortures de Madame Menut est probablement destiné de la part des témoins à insister sur la cruauté des Allemands - c’est-à-dire sur le fait qu'il était particulièrement abominable de la part de la Gestapo de torturer une femme.
Lire ce récit comme une tentative volontaire d'occulter son travail dans la Résistance et, qui plus est, avec une pointe de voyeurisme, ne serait pas venu à l'esprit des participants.21
C'est important, car le film est de plus en plus en rupture avec les récits historiques de la France occupée recueillis récemment. Ceux-ci tiennent compte des facteurs culturels ; ils opèrent avec une conception différente de la vie de tous les jours ; ils insistent sur l'interdépendance mutuelle des hommes et des femmes.

Par contraste, Le Chagrin et la Pitié perpétue une image de la Résistance dominée par les hommes (et en réalité machiste), dont la plupart des historiens se sont maintenant écartés.
John Sweets a même suggéré que tel Résistant local, dont les exploits glorieux sont évoqués dans le film, aurait fait autant de mal que de bien à l'époque.
Résister peut se traduire par une multitude d'actions sans gloire et pourtant dangereuses, telles que cacher des fugitifs, porter des messages, etc. , dont on ne parle pas ou peu dans le film et dans lesquelles il se trouve que les femmes ont pris une large part.

Il faut dire qu'il y a encore de la place pour écrire une histoire analytique de la Résistance vue sous l'angle de l'histoire des rapports de sexe. Il y a actuellement (après une période où l'histoire de la Résistance était principalement écrite par des hommes et parlait d'eux principalement) un bon nombre de livres entièrement consacrés aux femmes. Jusqu'à présent, ces livres ont tendance à faire un récit biographique et anecdotique des actions entreprises par les femmes de la Résistance, dans diverses régions et dans des rôles variés.

Ces livres ont leur utilité, mais, comme le remarquent Paula Schwarz et Hillary Footit, c'est l'héroïque et l'exceptionnel qui dominent dans ces récits, or nous avons grandement besoin d'une relation des faits plus structurée22.
On trouve le signe que les choses sont progressivement en train de changer dans les récentes mémoires de Lucie Aubrac : Ils partiront dans l'ivresse (1984), dans lesquelles elle re-raconte, de façon quasiment différente de son précédent récit, son expérience dans la Résistance sous un jour spécifiquement "de femme" (la narration se déroule littéralement sur 9 mois, de la conception d'un enfant à sa naissance).
Il est toutefois relativement rare de voir l'analyse en termes de rapport de sexes utilisé comme outil conceptuel dans l'histoire de la Résistance.

Si l'histoire de la Résistance vue dans cette problématique en est toujours à ses balbutiements, sera-t-il un jour possible d'écrire une histoire de la Collaboration selon cette approche ?

Les historiens qui veulent revaloriser les femmes se tournent naturellement vers la Résistance.
Mais c'est précisément cette assimilation, non-dite, des femmes au soutien inconditionnel de Vichy ou bien à la Collaboration dans Le Chagrin et la Pitié qui pousse à se demander pourquoi il est si difficile de s'attaquer ouvertement à une analyse des structures de la Collaboration en termes de rapports de sexes.
En France, le choix des civils quant à l'attitude à observer vis-à-vis de l'occupation allemande n'était pas toujours le résultat d'une prise de position existentielle.
Cela avait simplement à voir avec le fait qu'on était vieux ou jeune, qu'on avait ou non des personnes à charge, qu'on habitait la ville ou la campagne, qu'on avait été ou non en relation avec les structures politiques de l'avant-guerre (telles que le parti communiste) - situations où le fait qu'on soit un homme ou une femme n'était pas neutre.

La dislocation de la société française s'est fait sentir différemment selon les catégories de personnes.
Par exemple, les maquisards étaient pour la plupart des jeunes hommes sans attaches, ceux-là même qui échappaient au Service du Travail Obligatoire en Allemagne.
Une fois réfractaires, ils avaient peu à perdre.

En revanche les femmes des prisonniers de guerre, dont la plupart avaient entre 20 et 40 ans, étaient particulièrement vulnérables à cause de possibles représailles sur leurs maris dans le cas où on les aurait prises en train de défier les autorités.

Ce sont des exemples assez évidents, mais on peut raisonnablement supposer que les hommes et les femmes étaient souvent soumis, d'une manière ou d'une autre, à diverses pressions.

Par exemple, y avait-il des pressions qui faisaient que certaines femmes avaient plus de chances de se compromettre avec les autorités (françaises ou allemandes) que de résister ?
Comment la responsabilité fondamentale de la survie de la famille supportée par beaucoup de femmes pouvait-elle avoir des conséquences sur leurs priorités ?
Quels compromis avec les autorités ou le marché noir, par exemple, les femmes étaient-elles tentées de faire pour procurer de la nourriture à leur famille ?
Qui a été le plus concerné par le déséquilibre numérique entre hommes et femmes dans beaucoup de petites villes françaises, en raison de l'absence de nombreux jeunes Français et de la présence de nombreux jeunes soldats allemands (pas tous nazis) ?

Les tensions qui en ont résulté ont été décrites avec indulgence dans le célèbre livre de Vercors, Le Silence de la Mer et dans le film de Marguerite Duras et Alain Resnais, Hiroshima Mon Amour, mais la souffrance provoquée par ce souvenir précis signifie qu'on ne sait encore que peu de choses sur la situation véritable.
Et savons-nous vraiment si ce sont les hommes ou les femmes qui ont été le plus favorables aux idées et aux mesures du gouvernement de Vichy en faveur de la famille ?

Les questions ne manquent pas... il faut que nous en affrontions certaines.

Il se peut que l'actuelle direction prise par la recherche sur la période de la guerre en France, et le fait qu'on ait dépassé le schéma qui oppose les héros/héroïnes aux "vichystes" ou aux collaborateurs, offre un espoir de pouvoir y répondre.23
Le Chagrin et la Pitié a imprimé dans notre conscience historique certaines images d'une grande force.

C'est le travail de l'historien-ne de poser des questions embarrassantes, lorsqu'il ou elle sort du cinéma.

Le pouvoir acquis par le film n'est pas très différent de celui du train express filant avec fracas.

J'ai avancé que cela avait pu au moins nous cacher un train roulant dans une autre direction.

Traduit de l'anglais par Anne Deren

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Notes de bas de page
1 Cet article a paru en anglais dans la revue French Cultural Studies (1),1990. La traduction française paraît avec l'accord de l'auteure et de l'éditeur.
2 Marcel Ophüls a lui-même fait remarquer que le film n'avait jamais été interdit par l'ORTF qui a simplement refusé de l'acheter, ou même de le visionner, selon ce qu'il appelle : "la censure par l'inertie". Voir l'introduction d'Ophüls à l'édition française du scénario, Le Chagrin et la Pitié, publié dans L'Avant-Scène Cinéma, 127-128 (Juillet Septembre 1972). 100.

C'est la numérotation des pages de ce scénario, le plus complet, que nous utiliserons (en abrégé ASC).

3 Tony Judt, critique du Chagrin et la Pitié, Shoa et Heimat, dans Radical History Review, XLI (1988), 142 et 130.
4 Voir ASC, 73 et suivantes, quelques coupures de presse de 1971, bien qu'elles ne rendent pas justice à l'intensité des sentiments éveillés par le film... Pour les historiens, le livre-clé qui a soutenu la vision du film est le livre de Robert Paxton sur Vichy paru peu après la sortie du film et traduit en français l'année suivante (La France de Vichy.. 1940-44, Paris, Seuil, 1974). Pour un résumé du débat, voir Henri Rousso, Le syndrome de Vichy, 1844-198..., (Paris, Seuil, 1987). Plus récemment, l'étude de John Sweet sur Clermont-Ferrand pendant l'Occupation, la ville du Chagrin et la Pitié, engage une polémique sur l'image que donne le film de la population locale. Choices in Vichy France.. The French under Nazi Occupation (Oxford: OUP, 1986).
5 ASC, 14 et 60.
6 ASC, 16 et 18.
7 ASC, 53
8 ASC, 56. Il faut noter que l’aspect du film qui a le plus choqué les Gaullistes, c’est qu’on parle très peu de De Gaulle et qu’on ne le voit que très peu.
9 ASC , 63 – 5 On trouve des scènes similaires p. 52, lors de la rencontre d'anciens membres du maquis.

10 ASC, 53. On trouve des scènes similaires p.52, lors de la rencontre d’anciens membres du maquis.
11 ASC, 40-41. On voit brièvement Madame Mioche, mais c'est son mari qui fait le récit de son refus de laisser les soldats monter avec des femmes à l'hôtel.
12 Les courses, ASC, 28 ; la peinture des jambes, 20 ( il y a aussi une scène où une femme tue un lapin pour le faire cuire) ; la Chauve-Souris, 28; les actrices en voyage, 37.
13 ASC, 16. Il est assez surprenant qu'il n'y ait pas de scènes de femmes faisant la queue pour le ravitaillement, réalité quotidienne de l'Occupation. Ce qui est dit au sujet du ravitaillement provient presque exclusivement de l'interview du pharmacien Verdier (dont la femme n'est pas présente). Il parle de la difficulté de trouver des produits (images des magasins vides, ASC, 20) et de la suralimentation d'un bébé né pendant la guerre par crainte de le sous-alimenter (ibid.), remarque que beaucoup de gens ont trouvé choquante, car elle laissait entendre implicitement que l'on pouvait obtenir des rations supplémentaires.
14 ASC, 62-3. Marinette Menut (1914-1944) est décrite comme "Héroïne du Mont Mouchet" sur la plaque de la rue qui porte son nom. Deux autres femmes qui ont été en prison avec elle (probablement résistantes elles aussi) sont citées par son mari comme source de son information, Madame Michelin et Madame Martineau. Mais on ne donne aucun détail sur leurs faits de résistance.
15 Les scènes de foule avec Pétain, ASC, 21 et 32. Les infirmières et Hitler à Bayonne, ASC, 27 (la scène dure bien plus longtemps que ne l'indique le scénario). Il existe une similitude marquée entre certaines de ces scènes et celles de la Libération qui viendront plus tard, quand on insiste bien sur des jeunes femmes et des jeunes filles avec des fleurs qu'on embrasse, etc .(ASC, 62-63) il se peut que les cameramen s'attardent toujours sur les femmes dans les scènes de foule ? C'est un lieu commun de l'historiographie (révisionniste) de la guerre de prétendre que ce sont les mêmes foules qui ont d'abord salué Pétain, puis De Gaulle, mais je pense que les femmes de la Libération doivent faire partie des exceptions à la classification que j'ai établie ici.
16 ASC, 41. Cf. aussi le soldat allemand Matheus Bleibinger, qui raconte à l'intervieweur qu'il aurait pu se cacher avec sa petite amie française, s'il n'avait pas été blessé. (ASC, 63).
17 ASC, 63.
18 ASC, 52, M. Leiris, maire de Combronde, dit : "Moi, j'ai fait fusiller une vieille, là, qui avait soixante ans, qui m'avait vendu à la Gestapo pour des sous. Pour des sous, Monsieur, et mon fils aussi, pour nous faire fusiller ». Madame Drumont, ASC, 34.

19 L'interview de Madame Solange, ASC, 63-5. Le fait que cette séquence se passe dans un salon de coiffure, juste après des scènes montrant des femmes dont on rase le crâne, n'est certainement pas une coïncidence.
20 Une partie de l'interview de La Mazière se déroule au début du film (ASC, 19) mais la majeur partie se situe vers la fin du film (60-62). La Mazière explique longuement son attitude politique, avant et pendant la guerre ; le spectateur en retient une impression de très grande franchise.
21 Les remarques faites dans ce paragraphe doivent beaucoup à une discussion avec Rod Kedward, qui a eu la gentillesse de lire une première version de cet article
22 Hilary Footit, "Femmes dans la Résistance", article paru dans Modern and contemporary France, XXXIII (Avril 988), 52-3... Faisant le compte-rendu de l'utile mais toujours descriptif Femmes dans la Résistance, de Margaret Rossiter (New York, Praeger, 1986), elle écrit :  "Il faut que les études sur les femmes dans la Résistance se transforment ... en études de plus grande envergure sur la période de la Résistance qui est partie intégrante de l'histoire des françaises". Pour avoir de nouvelles approches possibles, voir le stimulant essai de Paula Schwartz, "Redefining Resistance, women activism in wartime France" in Margaret Higonnet, Jane Jenson et col l. :  Behind the lines: Gender and the Two World War (Yale, YUP, 1986). Cette même livraison contient deux chapitres très suggestifs de Sandra Gilbert et Susan Gubar sur les tensions non reconnues entre les deux sexes pendant les deux guerres mondiales qu'on peut reconnaître transposées dans la littérature, et qui existent aussi, je crois, dans Le Chagrin et la Pitié.
23 Depuis la parution de cet article en 1990, beaucoup de travaux universitaires, de colloques et de livres ont apporté des nuances au récit des "années noires". Citons, parmi ceux qui touchent de près à notre sujet, les contributions de Rod Kedward et de Hanna Diamond dans War and society in Twentieth-century France, dir. M. Scriven et P. Wagstaff (Oxford, Berg, 1991) ; Sarah Fishman, We will wait, wives of French prisoners of war 1940-1945 (London, Yale, 1991) ; Alain Brossat, Les tondues.. un carnaval moche (Levallois-Perret, Manya, 1992) ; Célia Bertin, Femmes sous l'occupation (Paris, Stock, 1993).

Je ne voudrais pas laisser passer l'occasion de faire mention du remarquable article, malheureusement inédit, de Miranda Pollard sur Le Chagrin et la Pitié, (communiqué au colloque Berkshire 1990 sur l'histoire des femmes), qui rejoint le présent article sur plusieurs points, sans que nous ayons eu connaissance l'une de l'autre.


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