Revue : Projets Féministes
numéro 2
 Premier Sommet européen « Femme et pouvoirs »  *

Actualités

Déclarations et intervention de Mme Simone Veil

Projets Féministes N° 2. Avril 1993
Les violences contre les femmes : un droit des hommes ?
p. 180 à 183

date de rédaction : 01/04/1993
date de publication : Avril 1993
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Nous, femmes ayant une expérience des postes politiques élevés, réunies à Athènes le 3 novembre 1992 à l’initiative de la Commission des Communautés européennes pour le premier Sommet européen des « Femmes au pouvoir », avons adopté la déclaration suivante :

Nous constatons un déficit démocratique

Nous constatons que la position actuelle des femmes dans les Etats Membres des Communautés européennes comme dans d’autres pays européens, se caractérise par une grave inégalité au sein des instances et des organes de décision politiques à tous les niveaux – local, régional, national et européen.

Nous sommes préoccupées par le fait que la participation des femmes à la prise de décision ne s’est pas améliorée dans certains pays européens depuis les années soixante-dix et que de récents développements  politiques ont eu comme résultat une diminution significative de la proportion de femmes au sein des instances de décision, notamment dans les assemblées législatives de certains pays.

Nous concluons que l’accès des femmes aux mêmes droits formels que les hommes, tels que le droit de vote, d’éligibilité et de candidature à des postes de responsabilité dans l’ administration publique, n’a pas conduit à une égalité de fait.

Nous regrettons, en conséquence, l’absence de stratégies politiques qui confèrent une réalité pratique aux principes de démocratie.

Nous déclarons la nécessité de réaliser une répartition équilibrée des pouvoirs publics et politiques entre les hommes et les femmes

Nous demandons une égalité de participation des femmes et des hommes dans la prise de décision publique et politique.

Nous insistons sur la nécessité de changer la structure des procédures de prise de décision afin de garantir cette égalité en pratique.

Nous soutenons les principes et arguments suivants :

L'égalité formelle et informelle entre les femmes et les hommes est un droit humain fondamental.

Les femmes représentent plus de la moitié de la population. L'égalité exige la parité de la représentation et de l'administration des nations.

Les femmes représentent la moitié du potentiel de talents et de compétences de l'humanité et leur sous-représentation dans la prise de décision est une perte pour la société dans son ensemble.

La sous-représentation des femmes dans la prise de décision empêche que les intérêts et les besoins de la population dans son entier soient pris en considération.

Une participation équilibrée des femmes et des hommes à la prise de décision susciterait différentes idées, valeurs et styles de comportement conformes à un monde plus juste et plus équilibré pour tous, tant les femmes que les hommes.

Nous demandons à tous les membres de la société concernés

Nous demandons à la Commission des Communautés Européennes et à toutes les instances européennes et internationales d'adopter des programmes d'action et des mesures pour garantir la pleine participation des femmes à la prise de décision au sein de ces organismes.

Nous demandons aux États membres des Communautés Européennes et aux autres États d'intégrer pleinement une dimension d'égalité des chances entre les femmes et les hommes dans leur système d'éducation et dans toutes leurs politiques nationales, et d'adopter les mesures nécessaires à la mise en oeuvre de ces objectifs, afin de réaliser un partage égal des postes de prise de décision entre les femmes et les hommes.

Nous demandons à tous les responsables politiques au niveau national et européen, d'accepter toutes les conséquences de l'idée démocratique sur laquelle se fondent leurs partis, en garantissant notamment une participation équilibrée entre les femmes et les hommes aux postes de pouvoir, en particulier les postes politiques et administratifs, par des mesures de sensibilisation et des mécanismes.

Nous demandons aux responsables des syndicats, des organisations de travailleurs et des associations d'employeurs, au niveau national et européen de reconnaître la contribution grandissante des femmes au marché du travail en garantissant les mécanismes nécessaires à une participation égale de femmes à tous les niveaux de ces organisations, y compris au sein des organismes de décision.

Nous demandons aux organisations de femmes, au niveau national et européen, de poursuivre leurs efforts pour faire progresser l'exercice par les femmes de leurs pleins droits de citoyens au moyen de campagnes de sensibilisation, de programmes de formation et de toutes autres mesures appropriées.

Nous demandons aux personnes travaillant dans les médias de présenter une image des femmes et des hommes non-stéréotypée et d'informer 1'opinion publique de la nécessité d'une représentation équilibrée des femme et des hommes dans la prise de décision et de défendre les principes sur les quelles se fonde cet équilibre.

Nous demandons aux femmes et aux hommes de tous les pays de re connaître la nécessité d'établir un équilibre entre les femmes et les hommes et d'en accepter les conséquences pour contribuer à la construction d'une démocratie vraie et durable.

Nous nous engageons à faire campagne pour renforcer la démocratie européenne

Nous affirmons qu'il est nécessaire, au moment où se produisent de profonds changements et où naissent des espoirs en Europe, de mettre en place les transformations des attitudes et des structures indispensables à la réalisation d'un véritable équilibre entre les femmes et les hommes dans la prise de décision.

Ces changements essentiels devraient accompagner l'évolution de la société européenne contemporaine, qui sera d'autant mieux acceptée si les femmes y participent à l'égal des hommes.

En signant cette Déclaration, nous lançons une campagne de mobilisation de toutes les personnes concernées dans la société pour garantir une participation équilibrée des femmes et des hommes dans la prise de décision au niveau local, régional et national ainsi que dans les institutions européennes, y compris le prochain Parlement européen.


Signataires

VassoPapandreou
Membre de la Commission
Simone Veil
Membre du Parlement européen
Miet Smet
Ministre du Travail et de l'Égalité (Belgique)
Lone Dybkjaer
Membre du Parlement, Ancien ministre de L'Environnement(Danemark)
MelinaMercouri
Ancien ministre de la Culture (Grèce)
Edith Cresson
Ancien Premier ministre (France)
Erna Hennicot-Schoepges
Présidente du Parlement (Luxembourg)
Hedy d'Ancona
Ministre de la Santé, de la Protection sociale et de la Culture (Pays-Bas)
Leonor Beleza
Vice-Présidente du Parlement( Portugal)

Prijo Rusanen
Ministre du Logement (Finlande)
Inger Davidson
Ministre de l'Administration publique (Suède)
Judith Stamm
Membre du Parlement, Présidente de la Commission des Affaires des Femmes (Suisse)
Krisztina Dobos
Députée, Sous-Secrétaire d'État au ministère de la Culture et de l'Éducation (Hongrie)
ChafikaMeslem
Directrice de la Division de la Promotion de la Femme (Nations Unies)

Les femmes suivantes, dans l'impossibilité d'assister à la conférence, ont promis de signer la Déclaration :
Rita Süssmuth
Présidente du Parlement (Allemagne)
Matilde Fernandez Sanz
Ministre des Affaires sociales (Espagne)
MaryO'Rourke
Ministre du Commerce et de l'Industrie (Irlande)
Tina Anselmi
Ancien ministre du Travail et de la Santé, Présidente du Comité national pour l'Égalité (Italie)

Femmes au pouvoir, un beau thème de réflexion pour les femmes qui y sont quasiment absentes. Il n'est guère utile de rappeler la proportion infime des femmes dans la plupart des parlements de nos pays, ni leur faible participation aux gouvernements et dans les instances dirigeantes des partis.

Je suis, il est vrai, mal placée pour me plaindre puisque je dois ma carrière politique au fait que je suis une femme.

En 1974, le nouveau Président de la République voulait des femmes dans le gouvernement. On alla me quérir au ministère de la Justice où j'étais magistrat. Je n'appartenais pas à une formation politique et n'avais pas de vocation à devenir une "femme au pouvoir".

Les obstacles ; j'en avais eu cependant à surmonter au cours de ma carrière de magistrat. Chaque changement d'affectation avait été un noviciat, m'obligeant à faire à nouveau la preuve, non tant de ma compétence que de mon assiduité, de mon sérieux et surtout de mon autorité, toutes qualités qui vont de soi pour n'importe quel magistrat du sexe masculin.

Aucune vexation, voire même humiliation, ne m'ont été, les premières années, épargnées : ni les consignes données de ne pas m'adresser la parole pour me faire quitter l'administration pénitentiaire où j'avais été nommée, ni la présence muette d'un magistrat homme pour contrôler mes capacités à m'adresser aux directeurs de prison inspectés, ni le refus de m'accueillir dans une réunion de travail où je représentais mon directeur parce que femme, et juive de surcroît.

Il faut reconnaître que la méfiance de principe vaincue, les choses s'arrangent aussi longtemps que vous n'avez pas d'ambition d'une promotion équivalente à celle d'un homme dans une situation analogue.

Ministre je le fus, je crois, à part entière, tant au sein du gouvernement qu'auprès des fonctionnaires de mon ministère. Pourtant comment ne pas faire état de la réaction de rejet quasi-total, surmonté mais pour partie seulement, au fil des années, du corps des médecins universitaires, corporation exclusivement masculine, n'acceptant pas la présence d'une femme à la tête d'un ministère, place que beaucoup d'entre eux convoitaient ?

De même ne puis-je passer sous silence la grossièreté, la violence des propos et des injures utilisés par les parlementaires hommes, lors du débat sur l'I.V.G. et même sur la contraception. La volonté d'humilier une femme sur ce sujet qui les touchait dans leur propre sexualité était patente. Un ministre homme n'aurait sans doute pas fait voter la loi, mais il n'aurait pas été traité de cette façon.

Je reviens à dessein sur ce mot d'humiliation car il est fréquemment l'arme utilisée à l'encontre des femmes, sachant que c'est là leur vulnérabilité. Et Et pourtant c'est la tonalité de ce débat retransmis à la télévision, la vision de ma présence pour répondre à chacun avec passion, mais avec dignité à des insultes personnelles, ainsi que le courage de dire la vérité en dénonçant l'hypocrisie, qui m'ont valu ma popularité et ont favorisé le vote de loi par le Sénat que j'avais à affronter après la Chambre des Députés.

Je parle de courage parce qu'il me semble que c'est là une qualité plus spécifiquement féminine.

Moins soucieuse de leurs ambitions personnelles, les femmes veulent agir, parvenir à des résultats concrets. Quitte à prendre des risques, à user de moins de formes, de moins de précautions d'usage dans le discours, elles foncent avec détermination et courage pour faire aboutir les dossiers, leur engagement les conduisant parfois jusqu'à l'intransigeance, y compris dans le détail, s'il doit permettre des progrès concrets.

Cette intransigeance qui n'est pas de l'intolérance, loin de là, les femmes la manifestent tout autant au plan des idées. Ne se laissant pas arrêter ou freiner par des calculs politiques concernant leur carrière, elles tiennent bien davantage à affirmer leurs convictions et leur indépendance.

L'indépendance, c'est sans doute le trait de caractère qui déconcerte plus leurs collègues masculins qui ne veulent y voir que faiblesse ou "absence de sens politique". C'est là pour eux la faute irrémédiable qu'ils ne peuvent pardonner.

Peut-on penser que ce souci d'intransigeance et de sincérité et le refus de compromission qui peuvent conduire à leur marginalisation ou même une  exclusion rebutent les hommes parce que, plus ou moins consciemment, ils perçoivent comme une sorte de reproche dans un comportement si différent  de leur propre modèle ? Je n'ose l'espérer mais peut-être leur vient-il parfois une certaine envie de ne pouvoir en faire de même.

Les femmes prennent des risques, elles en paient généralement le prix mais ne regrettent rien. Elles savent qu'elles redonnent ainsi à la politique son sens et ses valeurs : l'authenticité et la volonté de servir, ce dont l'opinion leur sait gré...

Et pourtant, concrètement, ces qualités les desservent plus qu'elles ne les servent, puisque ce sont les partis - donc les hommes - qui tiennent le système. Ce n'est d'ailleurs pas seulement le système qui est en cause, mais l'appartenance à un club, avec son langage, ses complicités et ses traditions où, comme à la chasse, les femmes n'ont pas leur place car elles y dérangeraient leurs habitudes.

Installés dans la place depuis des siècles, détenant le pouvoir qu'ils n'aiment déjà pas avoir à partager entre eux, les hommes n'en concèderont une partie aux femmes que contraints et forcés.

À cet égard, le poids des électrices pourrait faire pencher la balance en faveur des candidates si celles-ci savent les mobiliser. Il serait intéressant d'avoir des études affinées sur les motivations des électrices dont le vote n'est plus influencé par leur milieu ainsi que leur attitude vis-à-vis des candidatures féminines.

Quelles que soient les critiques portées contre les quotas, notamment leur caractère délibérément injuste, j'y reste pour ma part favorable car c'est, en l'état, la seule méthode pour imposer aux partis de présenter un minimum de candidatures féminines ou de les faire figurer dans leurs instances dirigeantes.

À tous les niveaux, les choses ne peuvent changer que s'il y a une certaine proportion de femmes dans des fonctions de responsabilité et d'autorité. Ce seuil ne pourra être atteint sans des initiatives volontaristes émanant de ceux qui détiennent le pouvoir. Je pense à ceux des hommes politiques qui, conscients des valeurs différentes des leurs que les femmes incarnent, en comprennent l'intérêt pour la société ou pour leur propre image. Les femmes elles-mêmes ont un rôle à jouer : organisée ou non, une véritable solidarité entre elles pourrait être un levier plus puissant qu'aujourd'hui. C'est avant tout une question de comportement et d'état d'esprit. Le Parlement Européen en est un exemple. Je tiens à dire que dans l'ambiance particulièrement machiste qui était celle du bureau de cette institution lors de ma présidence, le soutien de mes collègues féminines me fut précieux comme le mien le fut pour elles.

On ne peut toutefois parler des chances pour les femmes d'accéder au pouvoir sans évoquer, outre les obstacles psychologiques, les nombreuses difficultés matérielles auxquelles elles se heurtent. Sauf exception, les maris et compagnons acceptent mal non seulement "leur carrière politique » mais les contraintes qu'elle entraîne. Eux-mêmes n'ont-ils pas à souffrir de  la réussite de leur conjoint - loin d'en être honorés, ils en sont souvent valorisés.

Les activités politiques programmées le soir ou durant le week-end particulièrement mal acceptées. Pour les femmes elles-mêmes qui doivent déjà concilier une activité professionnelle, avec la charge de la maison et des enfants, l'action politique demande des sacrifices considérables. Elles seraient plus nombreuses à les accepter si elles pensaient avoir des chances d'être reconnues égales à celles des hommes. C'est loin d'être le cas.

Peut-être y a-t-il matière à réflexion sur l'organisation de la société une gestion du temps qui permettent à tous, femmes et hommes, de concilier leur engagement politique et la préservation d'une vie plus proche de celle des autres citoyens dont ils comprendraient alors mieux les besoins, les aspirations. La société pourrait en être profondément changée.

Le chemin sera encore long jusqu'à l'égalité. Mais des rencontres comme celle-ci, que je remercie Mme Papandreou d'avoir organisée, permettront de le parcourir les yeux ouverts sur les obstacles, et main dans la main, pour les affronter et les vaincre.

Parce que l’égalité formelle et informelle entre femmes et hommes est un droit fondamental de l’être humain.

Parce que les femmes représentent plus de la moitié de la population. La démocratie impose la parité dans la représentation et l’administration des nations.

Parce que les femmes représentent la moitié des talents et qualifications potentielles de l’humanité et que leur sous-représentation aux postes de décision constitue une perte pour la société dans son ensemble.

Parce qu’ une participation équilibrée des femmes et des hommes à la prise de décision est susceptible d’engendrer des idées, des valeurs et de comportements, allant dans le sens d’un monde plus juste et équilibré tant pour les femmes que pour les hommes.

Parce que la sous-représentation des femmes aux postes de décisions ne permet pas de prendre pleinement en considération les intérêts et les besoins de l’ensemble de la population.


Nous proclamons la nécessité de parvenir à une répartition équilibrée des pouvoirs publics et politiques entre femmes et hommes.

Nous revendiquons l’égalité de participation des femmes et hommes à la prise de décision publique et politique.

Nous soulignons la nécessité de procéder à des modifications profondes de la structure des processus de décision afin d’assurer l’égalité.

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Notes de bas de page
1 Crews reports. Vol. 12, N° 11. Novembre 1992.

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