Revue : Projets Féministes
numéro 1
 Marité Vézina

Initiatives

L'Épiscopat québecois fait amende honorable 1

Projets Féministes N° 1. Mars 1992
Quels droits pour les femmes ?
p. 143 à 144

date de rédaction : 01/03/1992
date de publication : Mars 1992
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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L'Épiscopat du Québec a souligné le 50e anniversaire du droit de vote des Québécoises en conviant plus de 1.000 femmes à une rencontre dans la Vieille Capitale au printemps dernier.

Motif ? Faire amende honorable.

Un geste diversement perçu par les descendantes des suffragistes.

Marie Gratton-Boucher, théologienne fortement engagée dans le débat sur l'évolution du statut de la femme dans l'Église, s'est présentée à la basilique de Québec coiffée d'un chapeau et portant aux doigts des bijoux anciens. Elle explique que sa tenue reflétait davantage toute une forêt de symboles qu'un seul souci d'élégance : "J'ai longtemps hésité avant d'accepter cette invitation des évêques. Pourquoi irais-je en quelques sorte sanctionner par ma présence ce geste "récupérateur" de l'Église ? Je suis consciente que les choses ne bougent pas dans cette société et je ne me cache pas pour le dire. Certains ont choisi de ne pas assister à cette cérémonie et je les comprends : on était en quelque sorte piégées. D'une certaine manière, il s'agissait d'un geste audacieux de l'Église et de surcroît demandé par des militantes. Mais après réflexion, j'ai décidé d'accepter les excuses des évêques comme un geste réparateur à l'égard de ma mère et de toutes ces femmes de sa génération qui ont été opprimées par l'Église."

On se rappelle qu'à l'époque des suffragistes, le Gouvernement et l'Épiscopat avaient manifesté une longue opposition à l'obtention du droit de vote pour les femmes.
Le comité des affaires sociales de l'Assemblée des évêques du Québec a donc voulu célébrer rétrospectivement "cette bonne législation et reconnaître les réels progrès auxquels elle a ouvert la voie".
"Mais si l'Église admet tout haut son erreur historique, il ne faudrait pas croire pour autant que nous sommes dupes », ajoute Marie Gratton. Certaines croient qu'il s'agit d'un événement fortement médiatisé pour montrer la bonne volonté et la compréhension de l'Église, en somme une entreprise pour gagner du temps. D'autres ont pris ce geste au sérieux et je les comprends. Quand le président de l'Assemblée des évêques dit que "des obstacles d'ordre canonique, qui tiennent le plus souvent à la force d'inertie et de l'habitude, devront être levés", cela est sans équivoque. Et ces femmes se disent : "La porte est maintenant ouverte et on ne la laissera pas se refermer."
S
hirley Rivet, sage-femme de Montréal, suit de très près tout ce qui touche les dossiers de condition féminine : "Ces agents du pouvoir patriarcal reconnaissent qu'ils nous ont opprimées en nous jugeant incapables d'exercer le droit de voter. Mais parce que l'Église de 1940 a agi ainsi, j'ai besoin d'un geste de la part de l'Église d'aujourd'hui pour m'assurer qu'une situation semblable ne se reproduira pas. Je ne demande pas à l'Épiscopat de nous dire oui ou non sur la question de l'avortement. Je lui demande de nous reconnaître un droit tout aussi fondamental : celui de contrôler notre corps, d'avoir les enfants que nous voulons."

Simone Monet-Chartrand, militante de la première heure dans les mouvements d'action catholique et sociale, a également participé à cette cérémonie. Elle se rappelle qu'en 1940, ayant refusé de s'agenouiller devant un évêque, elle s'était fait dire : "Vous êtes bien orgueilleuse de penser qu'un jour les femmes joueront un rôle au sein de l'Église." "Beaucoup d'eau a coulé sous les clochers depuis ce temps », avoue-t-elle. C'est un geste honnête que l'Église a posé, un geste qui manifeste beaucoup d'ouverture d'esprit et d'humilité. Mais je ne condamne pas plus l'Église que la société civile du temps qui, sous le Code Napoléon, considérait la femme comme mineure."

A la suite du message lu par le président de l'Assemblée des évêques, Mgr Gilles Ouellet, Simone Monet-Chartrand a demandé d'exercer son droit de réplique : "Tenant compte du contexte dans lequel vous avez posé ces gestes dans le passé, je vous donne à mon tour l'absolution."
Lorsqu'elle a tracé le signe rituel de la croix en direction des évêques, ce geste lui a valu bien des applaudissements et certains sourires approbateurs.

"Pour plusieurs, cette cérémonie a permis la prise de conscience de la détermination des femmes à l'intérieur de l'Église", affirme Huguette Marcoux-Labrecque, responsable de la Condition des femmes au diocèse de Québec. "Il faudra dorénavant reconnaître que les rapports d'autorité sont modifiés."

Huguette Marcoux-Labrecque croit qu'il faut continuer en pratiquant la politique des petits pas et surtout en travaillant à la base. "Nous pouvons dès maintenant exercer bien des fonctions dans l'Église, pourquoi ne pas commencer pour occuper ces postes ? Depuis ce geste d'ouverture des évêques, je suis convaincue que ça ne sera plus pareil dans l'Église du Québec", conclut-elle.

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Notes de bas de page
1 La Gazette des femmes. Sept-Oct.1990

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