Revue : Projets Féministes
numéro 1
 Linda Gordon  *

Histoire

Violence par inceste. Etats-Unis XIXème siècle

Projets Féministes N° 1. Mars 1992
Quels droits pour les femmes ?
p. 68 à 79

date de rédaction : 01/03/1992
date de publication : Mars 1992
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Traduit de l'anglais par Anne Prost

Au début des années soixante-dix, quand une prise de conscience radicale des féministes amena la question de l'inceste sur le devant de la scène, nous eûmes l'impression de défricher un terrain vierge. En réalité les œuvres de bienfaisance et les travailleurs sociaux un siècle auparavant avaient déjà été quotidiennement confrontés à des cas d'inceste, se rendaient compte qu'ils étaient monnaie courante et comptaient sur une association de protection de l'enfance, la société pour la prévention de la cruauté à l'égard des enfants (SPCC), pour prendre sa part du fardeau.

Comment peut-on expliquer cette amnésie historique ?

Comme ce fut le cas pour la suppression de pans entiers de l'histoire des femmes, ce vide ne vient pas uniquement du déclin du féminisme entre 1920 et 1970, mais d'une réinterprétation radicale des sévices sexuels à l'égard des enfants.
Je frémis lorsque je mesure ce que cela signifie : d'une part que les victimes de l'inceste furent annihilées et réduites au silence, d'autre part qu'aucun grand progrès de la prise de conscience n'est à l'abri - et le danger reste actuel - des puissantes pressions de l'idéologie.

Mes motifs étaient donc fort loin d'être désintéressés lorsque j'ai écrit une histoire de la violence familiale.

Les associations de bienfaisance et les travailleurs sociaux américains de la fin du XIXème siècle connaissaient bien cette question des sévices sexuels perpétrés contre les enfants et savaient que là plupart du temps, ils avaient lieu au sein de la cellule familiale, 10 % des cas de violence familiale enregistrés par les associations de protection de l'enfance de Boston recensés à partir de 1880 étaient des cas d'inceste. (Gordon, 1986, 1984)

De plus, à leur façon, ces grands bourgeois protecteurs de l'enfance avaient une analyse féministe du problème : ils condamnaient la brutalité masculine et l'absence de maîtrise des pulsions sexuelles. Ils pouvaient sans risque expliquer ainsi les choses puisqu'ils pensaient que le problème n'existait que dans les familles pauvres d'émigrés catholiques qu'ils percevaient comme une "race inférieure", entassés "comme des animaux" dans les ghettos urbains.

Ainsi - et cela ne manque pas d'ironie - ce travail de sauvegarde de l'enfance effectué par la haute société contribua à l'identification de problèmes totalement tabous selon les standards de la bienséance victorienne.

En dépit de ces limites dues à cette perception de classe, cette sympathie à l'égard des enfants victimes, née de cette sensibilité, fut l'une des avancées les plus notoires du mouvement féministe du XIXème siècle.

Cependant, le procès intenté aux hommes pour leur violence sexuelle et conjugale était souvent déguisé sous une rhétorique anti-alcoolique. Des historiennes américaines ont récemment reconsidéré la question de l'abstinence - en reconnaissant son contenu anti-catholique et anti-ouvrier - mais en identifiant également tout ce qu'elle signifiait pour les femmes qui souffraient des ravages provoqués par l'alcool, pour elles-mêmes et pour leurs familles : violence, maladie, paupérisation, irresponsabilité masculine.
Par ailleurs, la campagne féministe contre la violence obtint d'indéniables succès. Au cours du siècle, le fait de battre sa femme devint - en dépit d'une pratique largement répandue - illégale et répréhensible, une activité clandestine que les hommes niaient de plus en plus et s'efforçaient de dissimuler. (Pleck, 1979)

En vérité, le mouvement contre les sévices sexuels envers les enfants qui commença dans les années 1870 fut par bien des aspects le fait d'une sensibilisation féministe : opposition aux châtiments corporels et préférence donnée à une éducation des enfants moins brutale ; mais aussi défi lancé à l'inviolabilité du foyer victorien et à l'autorité du père de famille. Les manuels d'éducation publiés au cours du dernier quart du XIXe siècle ne préconisaient les châtiments corporels qu'en dernier ressort. Et les victoires légales remportées par les femmes en ce qui concerne la garde des enfants rendirent prioritaires les droits des mères envers leurs enfants pour un siècle.

Examinons quelques cas d'incestes ayant eu lieu à la fin du XIXème siècle : 1

En 1900, une fillette de 13 ans est placée dans une famille au sein laquelle il n'y a pas de femme. Le délégué de la prévention à la cruauté des enfants (SPCC) note dans son rapport que « le lit de l'enfant n'est pas utilisé et que le lit du père est sens dessus dessous. La fillette pleure et a des frayeurs nocturnes.» (cas N°1820 A)
Une autre victime d'inceste déclare, aux environs de 1890, que son père « lui a expliqué qu'il était normal qu'il lui fasse et lui dise de telles choses, car tous les pères agissaient de même avec leurs filles. Il essaya un jour l'emmener avec lui dans un hôtel à Boston. Il lui conseilla également de fréquenter des hommes pour de l'argent. Il lui disait aussi que si elle avait des ennuis, il l'aiderait.» (cas N°2058 A)

Ces histoires consignées témoignent non seulement de la réalité de l'inceste, mais également de la conscience du phénomène qu'avaient les associations de sauvegarde de l'enfance, comme de leur combat.
L'association du Massachussets, dans ses efforts pour sensibiliser l'opinion et recueillir des fonds, abordait sans détour la question des sévices sexuels au sein des familles, nullement gênée de l'inclure dans les agissements nécessitant l'intervention de la SPCC.

Au début du XIXème siècle, il y eut un changement important dans regard porté par les protecteurs de l'enfance et on cessa de mettre l'accent sur les cas d'inceste. Vers 1920, bien que ces cas répertoriés fussent toujours nombreux, l'explication apportée au phénomène avait subi trois modifications : le lieu du problème s'était déplacé de la maison vers la rue, le coupable n'était plus le père ou un autre membre masculin de la famille mais un étranger dépravé, la victime enfin n'était pas une innocente abusée mais un délinquante sexuelle.
En d'autres termes, on occulta la réalité familiale de sévices sexuels ; on évoquait en revanche des viols commis par des étrangers dans la rue. 2

Mon propos n'est pas de nier l'existence de sévices sexuels commis hors de la famille. Il y en avait. Mais on en exagéra l'importance par rapport à l'inceste.

Cette réinterprétation s'explique par plusieurs facteurs : la professionnalisation du travail social contribua à affaiblir l'influence des féministes et des réformateurs sociaux parmi les protecteurs de l'enfance, même si davantage de femmes furent embauchées comme salariées dans ce secteur. Après l'obtention du vote des femmes en 1920, le mouvement féministe structuré se fragmenta et s'affaiblit. Durant la première guerre mondiale, les maladies vénériennes firent des ravages dans l'armée (c'est la raison pour laquelle les préservatifs devinrent à cette époque très répandus; ils furent distribués pour la première fois par la marine militaire aux marins). Les militaires étaient présentés comme des victimes des prostituées porteuses de microbes. Après la guerre, la crainte du bolchévisme , de la liberté sexuelle et du féminisme se répercuta en un mouvement de retour vers les valeurs "de la famille".

Les conséquences de cette réinterprétation du problème des sévices sexuels à l'égard des enfants furent préjudiciables aux femmes et aux fillettes.

La solution du problème résida dans l'enfermement et la domestication des filles, tandis que leurs mères se voyaient reprocher de ne pas les surveiller suffisamment. Ce qui auparavant était qualifié de sévices sexuels dont les auteurs virtuels étaient tous du sexe masculin devint souvent alors un problème de négligence morale - ce qui signifiait implicitement que la mère était désignée comme coupable - tandis que le comportement de la victime était mis en cause.

Une partie de ce que l'on nommait "violence sexuelle" faisait en fait partie de la sexualité adolescente relativement libre. La "délinquance sexuelle" juvénile féminine au début du XIXème siècle aux Etats Unis fut considérée comme un problème social d'importance ; c'était un délit mal délimité, sans victime. Les filles qui fumaient ou buvaient, faisaient des frais de toilettes, s'exprimaient sans retenue ou étaient simplement dans la rue étaient fréquemment considérées comme des délinquantes sexuelles et envoyées dans des foyers de redressement. (Schlossman et Wallach, 1978). Pendant la première guerre mondiale, dans les régions à forte implantation militaire, c'étaient les soldats qui étaient les grands innocents et leurs partenaires féminines les responsables de la contamination. Même les filles violées n'étaient pas considérées comme des victimes mais comme des aguicheuses. Je ne nie pas que certaines filles se soient comportées d'une façon socialement dangereuse et autodestructrice, ni qu'elles aient été en quête d'aventures. Mais, comme beaucoup de spécialistes de la délinquance sexuelle ou des fugueuses l'ont remarqué, un fort pourcentage des femmes, « très probablement la majorité de ces filles» avaient été d'abord victimes de violences sexuelles au sein de leur famille. Elles avaient été jetées dans la rue pour sauvegarder leur sécurité et/ou leur dignité, loin de leurs familles qui étaient encore plus destructrices.

Cette réinterprétation du problème des sévices sexuels infligés aux enfants s'explique en dernière instance par le fait que l'on a cessé de se pencher sur la cellule familiale et le foyer, institutions sacrées sur lesquels a jeté un voile d'impunité.

On découvrit au cours de cette période le "vieux pervers", le « satyre », le « dépravé », coupables stéréotypés de toutes les affaires de sévices sexuels infligés aux enfants dans les années 1930, 40, 50.
Comme précédemment évoqué, mon propos n'est pas de nier l'existence de tels individus. Les associations de protection de l’enfance révélèrent la prostitution enfantine, les réseaux pornographes et criminels qui se livraient à des voies de fait sexuels contre les enfants. 

Les citations de protection de l'enfance révélèrent la prostitution enfantine réseaux pornographes et les criminels qui se livraient à des voies d sexuels contre un grand nombre d'enfants. `
Les victimes n'étaient pas toujours brutalisées. On achetait pour sous, une orange ou une pelletée de charbon, le silence ou le « laisser-faire » des enfants des familles très pauvres, non seulement durant la grande dépression mais aussi au cours des décennies précédentes.
Mais ces responsables de violences bien que n'appartenant pas au cercle étroit de la famille n'en étaient pas pour autant de parfaits "étrangers. Ils étaient souvent des membres acceptés et reconnus du voisinage, souvent de petits artisans ou des concierges ayant accès à l'espace privé.

Il y eut deux accès d'hystérie provoqués par les délits sexuels: 1937, 1940 et 1949-1955. La panique fut en fait orchestrée par J. Edgar Houver en personne, responsable en chef du FBI.. En 1937, il lança un appel «  à la guerre contre les criminels sexuels ». Les déclarations extravagantes de Hoover sur « les dégénérés menaçant les femmes et les enfants d'Amérique », amalgamaient ces craintes des sévices sexuels au nationalisme, au racisme et à l'anticommunisme.

 Il faut noter que, contrairement aux précédente périodes - il en fut de même lors des campagnes pour élever l'âge de la majorité sexuelle - les organisations de femmes ne jouèrent pas de rôle. cette campagne. (Feedman, 1987).

Parallèlement, les travailleurs sociaux furent de moins en moins à même de décrypter les euphémiques accusations que portaient les filles contre leurs pères.
En 1935, une mère fit interner sa fille pour délinquance sexuelle. L’ enquête révéla que la fille, pour échapper à un père brutal qui battait du reste sa mère comme plâtre, avait pratiquement passé les 3 ou 4 années précédentes avec son oncle et sa tante du côté maternel. Elle accusa ledit oncle de s'être régulièrement livré à des voies de fait contre elle. Cependant, l'examen médical de la SPCC ayant révélé que la fillette était encore vierge, aucune sanction ne fut prise contre lui. 3(cas 3555 A)

Une femme battue, terrorisée contre son mari, apprend de sa fille, devenue une "délinquante sexuelle" se comportant avec "vulgarité", que son père l'a violée. La mère lui dit qu'elle "va lui parler". Au tribunal, le policier en chef déclare qu'il se demande si la plainte est recevable dans la mesure où les dires de la fille sont les seules preuves que l'on puisse avancer. Interroger le père est impensable : «ce serait lui demander de s'incriminer lui-même». La fille fut envoyée dans une institution.

En 1920, une mère a si peur que son nouveau mari ait des relations incestueuses avec sa fille (qu'elle a eue d'un premier mariage) qu'elle fait venir une baby sitter pour la garder chaque fois qu'elle sort. Pourtant, à l'âge de 11 ans, la fillette déclare qu'elle a été violée par un "étranger" qu'elle refuse de nommer. Les travailleurs sociaux non seulement ne se demandent pas si elle ne cherche pas à protéger son beau-père mais décident - qui plus est - que son accusation n'est pas crédible et la stigmatise comme délinquante, menteuse, immorale, incontrôlable. Elle est placée comme domestique. (cas 3085 A)

En 1930, une fillette de 14 ans raconte que son père - veuf - lui fait subir des sévices sexuels et demande en suppliant de ne plus vivre avec lui. Rien n'est décidé jusqu'au jour où le père la traîne devant la justice en l'accusant d'avoir un caractère entêté. La fillette, ainsi que sa sœur cadette qu'elle a essayé de protéger, sont placées par jugement dans deux maisons de redressement différentes. (cas 3585)

Outre les situations de ce genre pour lesquelles les associations ne faisaient aucune enquête et n'engageaient aucune poursuite, il y en avait beaucoup d'autres dans lesquelles les travailleurs sociaux ne relevaient tout simplement pas les allusions évidentes lâchées par les fillettes dans l'espoir d'attirer l'attention sur leur drame. Ils ignoraient ainsi des déclarations telles que : «j'ai demandé à ma mère de mettre un verrou sur ma porte.»

La plupart du temps, on ne faisait pas taire ces filles. Leur silence n'était pas acheté, elles ne subissaient pas non plus de mesures d'intimidation. Certaines des discussions récentes sur les problèmes de l'inceste mettent l'accent sur le silence terrifié des victimes, mais ce témoignage se fonde sur le travail de thérapeutes consultés par les victimes des années après l'événement et qui ont souvent alors reconstruit leurs histoires sur un fondement de culpabilité.

Ce qui est pour moi évident, en relation historique avec l'évènement, c'est que, en général, les enfants tentent d'obtenir de l'aide, davantage sans doute que les enfants victimes de sévices non sexuels. (Gordon. 1986 )
Non seulement les travailleurs sociaux ont moins mis l'accent sur l’inceste, mais les "experts" universitaires ont évacué le problème en le qualifiant de rarissime, avec la probabilité d'un pour un million (Weinberg. 1955) Les interprétations psychanalytiques et anthropologiques se fondant respectivement sur Freud et Levi-Strauss, ont attribué au tabou de l'inceste un rôle capital dans le développement des civilisations. De cette logique a découlé la supposition que ces interdits étaient efficaces et que l'inceste était relativement rare.

En ce qui concerne la gestion des cas réels, on ne peut pas vraiment dire que la pensée freudienne soit responsable du refus des travailleurs sociaux de prendre en charge les plaintes des enfants concernant les sévices sexuels mais elle leur a offert des catégories explicatives qui leur ont permis d'évacuer ces plaintes.
Un psychiatre de Boston, Eleanor Pavenstedt, l'expliquait ainsi en  1954: «La plupart d'entre nous ont été formés au scepticisme quant aux revendications des petites filles qui affirment qu'elles se sont fait séduire leur père... Nous devons nous demander si notre tendance à l'incrédulité n'est sans doute pas le fondement le plus vigoureux de notre image culturelle de la structure familiale. Peut-être sommes-nous effrayés à l'idée qu' elle puisse être menacée.»

Les courants dominants de la sociologie de la famille en firent de même lorsqu'ils inversèrent le fonctionnalisme de Lévi-Strauss pour prouver que le tabou de l'inceste était opérant parce qu'il devait l'être. Ainsi : «Aucune société humaine connue ne serait en mesure de tolérer un taux d'inceste élevé sans risque de destruction.» (Gebhard, 1963).

Les quelques historien-nes non féministes qui étudièrent l'inceste reproduisirent la même erreur en étudiant les système de croyances concernant l'inceste et non plus les comportements. (Wohl, 1978 ; Strong, 1973)

La redécouverte de l'inceste dans les années soixante-dix fut dès lors simplement une réinterprétation.
Celle-ci fut longue à se produire.
Le problème des sévices non sexuels perpétrés contre les enfants fut exhumé tant que problème social dans les années soixante par un mouvement me par des médecins, stimulés par l'influence de la Nouvelle Gauche, bien disposés à l'égard de la jeunesse et critique à l'égard de l'autorité et de la famille.
Sous la pression des féministes, l'inceste réapparut d'abord, indépendamment du concept de genre.
En réalité, le fait de classer toutes les formes de rapports sexuels entre membres d'une même famille sous l'appellation "inceste" obscurcit la signification même de ces comportements.
Ainsi, les relations sexuelles entre membres d'une même famille d'approximativement du même âge sont difficiles à identifier et ne sont pas nécessairement empreintes de rapports de force.
L'inceste mère-enfant est rarissime et selon mes propres recherches beaucoup plus souvent associé à une maladie mentale de l'adulte que l'inceste père-enfant ; les pères incestueux ont en revanche un profil extrêmement "normal". (Gordon, 1984 ; Harman, 1981).

De nombreux spécialistes de la question ont cependant, dans les années soixante-dix, feint de ne pas reconnaître ces différences selon les sexes (Kempe, 1980 ; Herman, 1981). D'autres trouvèrent d'ingénieuses explications pour occulter ce qui se passe dans le réel en spéculant sur ce qui pourrait se passer. Ainsi, Kate Rist, une travailleuse sociale décréta que : «la société prohibait plus vigoureusement l'inceste mère-fils» parce qu'«il risquait davantage de se produire». Cette analyse créa une situation déroutante : l'inceste père-fille, moins vigoureusement prohibé, parce que crédité d'un taux d'incidence plus bas, alors qu'il était plus répandu. (Rist, 1979 ; 682

Les historiens n'aiment pas en général parler des "leçons de l'histoire", comme si cette science était une maîtresse d'école dont l'enseignement serait objectif et sans appel.
Mais après plusieurs années sur le terrain, je peux dire que je n'ai jamais rencontré une histoire dont on puisse tirer une morale.
La morale est que la présence ou l'absence d'un fort mouvement féministe fait toute la différence entre les meilleures et les pires solutions apportées au problème de sévices sexuels perpétrés contre les enfants, qui plus est, la même preuve de sévices sexuels sera différemment définie en présence ou en l'absence de ce mouvement.

D'un point de vue non féministe, l'abus sexuel est expliqué par les obsédés sexuels, les espaces publics, les filles non contrôlées affirmant leur sexualité.
Rien n'est plus ironiquement amer que de constater que le plus atroce des crimes, le viol des enfants, a également été celui dont les victimes ont été le plus dénigrées.

Comme pour le viol d'adultes, les sévices sexuels envers les enfants sont utilisés pour brider et ôter tout pouvoir aux enfants.

Cette réinterprétation refit son apparition aux USA vers le milieu des. années 1980, nourrie bien entendu par la multiplication des agressions commises par des tueurs détraqués contre des inconnu-e-s.

Durant l'année scolaire 1984-1985, ma fille qui était dans le secondaire eut trois différentes sessions de cours sur l'attitude à adopter face aux tentatives de viols, lesquelles mettaient toutes l'accent sur le danger présenté par des inconnus distinction de sexe. Les sévices sexuels dont on parla le plus avaient pour cadre les centres de soin de jour pour enfants et y étaient souvent impliquées des femmes professeures, de fait dans des endroits parmi les plus sûr les enfants.

Les statistiques concernant les sévices sexuels perpétrés contre les enfants restent ce qu'elles étaient il y a un siècle : l'endroit le plus dangereux  pour les enfants est leur propre foyer et l'agresseur le plus probable leur père.

De la même manière, le mouvement de panique face aux disparition d’enfants non seulement exagéra leur nombre en le multipliant par mille , mais donna une idée tout à fait incorrecte de ces kidnappings. On omit de mentionner que ce sont les parents à qui n'est pas revenu le droit de garde qui sont de façon écrasante les principaux kidnappeurs et que les adolent-es qui fuguent, souvent des foyers où ils sont maltraités, représentent la grande majorité des enfants disparus.

Quelle est donc la meilleure politique ?
Mon argumentation ne doit pas être entendue comme un appel implicite visant à sous-estimer le problème.
Au contraire.
Les programmes pédagogiques et les brochures ont des aspects positifs, particulièrement dans la mesure où ils poussent les enfants à s'affirmer : «Si vous ne vous sentez pas à votre aise, fiez-vous à votre jugement et dites non,. criez fort et courez vite, parlez-en à quelqu'un».

Bien sûr il est difficile et non conseillé de semer la méfiance à l’égard des pères, d'autant que, plus les pères sont proches de leurs enfants, plus ils sont responsables d'eux et moins le risque qu'ils fassent subir des sévices sexuels est grand.

Mais l'éducation des enfants devrait avoir une dimension féministe et anti-autoritaire, devrait aborder le problème de la relative faiblesse des femmes et des filles, devrait démystifier la famille et même débattre ultime de cet ultime sujet tabou qu'est le pouvoir économique dans la famille.

L'éducation des garçons doit faire d'eux des êtres à la fois courageux et sensibles. Les garçons sont des enfants aussi et souvent des victimes sexuelles. Mais ils sont aussi des futurs hommes ; il n'est pas trop tôt d demander dès l'école de se pencher sur le caractère choquant de l'agression sexuelle masculine et de leur apprendre à être critique vis-à-vis des multiples et puissants messages culturels qui la fondent.

La contribution la plus importante à la prévention de l'inceste serait probablement le renforcement du pouvoir des mères. En augmentant leur capacité à subvenir à leurs besoins, en renforçant l'estime qu'elles se portent à la fois socialement et psychologiquement, en leur permettant de choisir l'indépendance si cela est nécessaire à leur sauvegarde et à celle de leurs filles, l'exploitation sexuelle pourrait être diminuée.

L'un des dénominateurs communs les plus patents d'un échantillon de cas d'incestes du siècle dernier est l'extrême impuissance des mères. Souvent battues, elles étaient fréquemment malades ou en tout cas dans un grand isolement ; elles étaient les plus pauvres, celles qui manquaient le plus de confiance en soi, qui étaient le plus souvent sans travail. Je ne blâme pas, ce disant, ces victimes. Ce n'était pas de leur faute si elles étaient faibles, leur faiblesse était partie intégrante du système selon lequel le pouvoir des hommes favorise à l'inceste. Le fait que battre sa femme ou avoir des relations incestueuses soit de plus en plus considéré comme un crime est un progrès ; mais on ne peut s'attendre à ce que les femmes se lancent dans de difficiles recours en justice tant que les perspectives offertes aux femmes seules chargées d'enfants sont si fermées.

De plus, c'est justement cette subordination des femmes qui contribue souvent à faire d'elles des marâtres ou des mères négligentes. Les femmes ne font en général pas subir de sévices sexuels aux enfants, mais dans les cas de sévices non sexuels, elles étaient responsables d'environ la moitié d'entre eux. Beaucoup d'études contemporaines donnent la même proportion.

Malheureusement les féministes ont évité d'aborder ce sujet de la violence des femmes à l'égard des enfants et analysé la violence familiale en fonction de stéréotypes : la violence masculine et la douceur féminine.

La violence des femmes ne devrait pas être considérée comme une réalité susceptible d'affaiblir la vigueur de nos revendications féministes. Au contraire, ces revendications ne doivent pas se fonder sur l'assertion de la supériorité des femmes - celles d'entre nous qui se comportent le plus mal sont peut-être celles qui ont le plus le besoin d'acquérir du pouvoir.

Les mauvais traitements infligés aux enfants par des femmes appellent également une analyse des dommages causés par la division sexuelle du travail et le schéma de la responsabilité exclusive des femmes dans l'éducation des enfants. Aux USA également, les groupes féministes radicaux, plutôt issus des classes moyennes, n'ont pas fait des services sociaux une priorité, bien que ceux-ci soient fondamentaux pour les femmes, pour résister à la violence, pour protéger leurs enfants, et pour devenir de meilleurs parents elles-mêmes.

Cela ne veut pas dire qu'une bonne ligne politique féministe résoudra le problème des sévices sexuels perpétrés contre les enfants, plus particulièrement quand la violence a déjà été commise.
Comme tout le monde, les féministes qui s'occupent de politique d'ensemble ou de cas particuliers doivent se débattre dans beaucoup de contradictions. Par exemple : la victimisation est réelle, mais il ne faut pas exagérer son impact et créer dees angoisses morales et sociales.
Le problème naît de l'impuissance l'invisibilité patente et de l'absence de parole des femmes et des enfants particulièrement des filles.

Mais l'inquiétude des adultes a conduit des enfants à inventer des accusations fausses ; leur souffrance ne sera pas corrigée en érodant les droits légaux et les libertés civiles des accusés.

Les sévices sexuels perpétrés contre les enfants nécessitent une interprétation politique posée en termes de pouvoir masculin.

Mais les procès intentés contre les coupables - bien que nécessaires - et l'éclatement des familles qui peuvent en résulter ne profitent pas toujours aux victimes.

Les sévices sexuels, en particulier incestueux, ont quelque chose de tragique, car au moment où ils ont lieu, un gâchis humain considérable s’est déjà produit : une analyse politique correcte n'adoucira pas la souffrance.  

Pourtant cette analyse qui replace le problème dans le contexte de la supériorité masculine dans et en dehors de la famille est le seul espoir à long terme de prévention.

***

RÉFÉRENCES

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Notes de bas de page
1 - Ces exemples proviennent des agences de protection de l'enfance de Boston - Massachusetts
2 Anna Clark a démontré une réinterprétation similaire en matière de viols d'adultes (Clark, 1986) .
3 La réponse classique à une allégation d'abus sexuel était de vérifier l'état de l'hymen (Gordon,1988).

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