Revue : Projets Féministes
numéro 1
  Manimala

Violences politiques – Violences contre les femmes

Les femmes de la ceinture meurtrière de Bihar. Inde1

Projets Féministes N° 1. Mars 1992
Quels droits pour les femmes ?
p. 5 à 16

date de rédaction : 01/03/1992
date de publication : Mars 1992
mise en ligne : 07/11/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Traduction Sylvie Nail-Desse

Je voudrais tout d'abord expliquer ce que j'entends par ceinture meurtrière de Bihar. Cette région, connue sous le nom de Central Bihar, comprenant les districts de Gaya, Jahanabad, Aurangabad, Bhojpur, Rohtas et Palamau, est devenue une région infestée de gangsters, où la violence est constamment fomentée par des chefs de castes, lesquels sont tous des hommes.

On peut noter que certains de ces chefs de castes ont des engagements politiques connus et appartiennent même à des partis nationaux.

Depuis 1977, une série de violentes confrontations et de meurtres odieux a eu lieu dont la plupart des victimes sont des paysans sans terres.
Ces victimes se trouvaient appartenir tant à des castes reconnues qu'aux castes de bas statuts.

En 1986, d'après les rapports officiels, il y a eu 400 victimes de meurtres dans le Punjab contre 3.600 au Bihar. Bon nombre de Harijans2 y ont été sauvagement assassinés.

Je voudrais expliquer cette situation et analyser l'évolution de ces meurtres.

Commençons en 1967, où 9 personnes furent tuées à Be1chi.
La raison du massacre : leur revendication d'un salaire minimum.
Après cet événement en 1969, il y eut une augmentation des activités naxalites.3

Voici les 'trois revendications principales autour desquelles fut créé ce mouvement national :
1) mise en application de la loi sur le salaire minimum ;
2) problème du droit de propriété sur les pâturages communaux ;
3) résistance contre l'exploitation sexuelle croissante des femmes.

Jusqu'alors, la pratique générale dans cette région était que toute femme Harijan, avec ou sans son consentement, pouvait être utilisée pour la gratification sexuelle de tout membre des castes supérieures, dès lors qu'il le souhaitait. Ce n'était même pas perçu comme un délit par les habitants de cette région. La nouvelle épouse d'un Harijan était offerte en cadeau au propriétaire terrien pour la première nuit, après quoi elle était autorisée à regagner la maison de son époux.
Cette tradition continue à ce jour.

En fait, lorsqu'on étudie l'histoire de ces massacres, on trouve une longue histoire d'exploitation sexuelle.

Prenons pour exemple l'histoire survenue à Piora. La nuit du 25 février 1980, 14 personnes furent brûlées vives dans ce village. La raison en était que le propriétaire terrien Kurmi4 avait une femme Chamar5 comme maîtresse depuis 10 ans. Les membres de cette communauté finirent par se révolter et exigèrent soit qu'il l'épousât, soit qu'ils la reprennent parmi eux. L'action des Chamars rendit le propriétaire furieux et il mit le feu à leur village cette nuit-là. Lorsque hommes, femmes et enfants commencèrent à s'enfuir, les hommes de main du propriétaire ouvrirent le feu et les tuèrent.

Une histoire similaire avait eu lieu quelques jours seulement auparavant à Parasbigha où 11 personnes furent brûlées vives, le 2 février 1980. Le motif était presque le même. Deux femmes Garedia6 avaient été enlevées dans les champs où elles travaillaient. Lorsque les personnes de la région se révoltèrent, le village fut brûlé intégralement et ceux qui essayèrent de s'enfuir furent jetés dans les flammes.

Je vais maintenant narrer les incidents que les médias n'ont pas suffisamment couverts. On rapporte ces meurtres de masse en en donnant pour explication l'agitation autour de la loi pour le salaire minimum. Ce n'est pas la vérité. La vérité, c'est que derrière tous ces incidents se cache la longue histoire de l'exploitation sexuelle de la femme que personne ne se donne la peine de mentionner.

Pour en revenir à l'incident de Parasbigha, il y avait deux Yaadavs 7parmi les victimes. Bien que les Yaadavs soient considérés et regroupés avec les classes défavorisées, ils sont en train de devenir l'une des communautés politiques les plus puissantes du Bihar. Ils ont récemment acheté beaucoup de terres et bon nombre d'entre eux sont devenus propriétaires terriens. Leur position sociale est maintenant par conséquent très forte.

Après le crime du 2 février, les Yaadavs voulurent se venger en attaquant le village de Dohiya, très proche de Parasbigha qui se trouve être un village de Bhumihars.8 Deux jours plus tard, le 4 février, ils attaquèrent Dohiya, mais comme cette attaque avait été prévue, tous les hommes s'étaient enfuis en laissant les femmes et les enfants.
Les Yaadavs frappèrent les femmes et les enfants, les déshabillèrent et les violèrent en pleine rue. Aucun journal ne rapporta l'information parce qu'il n'y eut pas de mort. Les Yaadavs ne jugèrent pas nécessaire de les tuer, parce qu'après tout ce n'étaient que des femmes et qu'il y a beaucoup de façons de les torturer. Des histoires de ce genre sont aujourd'hui chose commune et ce sont des exemples d'exploitation sexuelle des femmes dérivant des oppositions entre castes et classes le plus souvent entremêlées.

Je voudrais à présent vous parler des groupes naxalites qui travaillent dans cette région et de la façon dont, eux aussi, utilisent et abusent des femmes à leurs fins.

Le premier groupe naxalite à venir dans cette région fut le groupe de Cham Mazumdar9, en 1969. En 1970, il disparut progressivement à la suite d'une violente répression policière. Dans les années 70, beaucoup de petits groupes s'installèrent ici et il y a actuellement 20 groupes naxalites différents dans la région. Dans une zone très petite se trouvent 12 groupes et organisations naxalites, parmi lesquels 5 dominent. Le premier est le groupe de libération, dont l'organisme de couverture est le Front du peuple Indien. Leur groupe officieux est dirigé par Vinod Mishra et l'organisation officielle par Nagabhusan Pattanayak. Le deuxième groupe est le MKSS : Mazdoor Kisan Sangram Samiti.10 Leur organisation clandestine s'appelle Unité du Parti. Le troisième groupe est le Centre de Coordination Marxiste, Le quatrième est le groupe Bhaiji.
Tous ces groupes sont à présent très actifs ici.

Les problèmes de castes et de classes de cette région se mêlent tellement que toute lutte de classe prend automatiquement la forme d'un conflit de caste. Le paysan sans terres est aussi un Harijan.

Ce que je veux dire est qu'une politique fondée sur le système de castes, en particulier sur le plan électoral, rend la polarisation des castes encore plus aiguë.

Ainsi, indépendamment de leurs finalités, les groupes naxalites se trouvent à former des organisations basées sur des castes, et il n'y a qu'une caste dépourvue de terres, ce sont les Harijans. Bien entendu, il y a parmi les Harijans de nombreuses factions, mais les Harijans dans leur ensemble forment la majorité.

Depuis ces vingt dernières années s'est fait jour un mouvement dirigé par Deo Nandan Mochi, lequel a été assassiné. II avait organisé les hommes et les femmes de Nohni Nagwa contre un Bumihar supposé avoir violé au moins quinze femmes de ce village. Les victimes appartenaient à toutes les castes, mais la plupart d'entre elles étaient Harijans, ainsi que certaines veuves de Brahmanes, ce qui explique une très forte mobilisation contre cette personne. Lorsque le Groupe de Libération est arrivé ici, il a conclu une alliance avec ce groupe. Étant donné que les gens de cette région recherchaient d'une manière ou d'une autre une direction, ils acceptèrent simplement celle que leur offrait le Groupe de Libération. À la suite du développement du MKSS dans cette région, une tension naquit entre ces groupes naxalites pour savoir qui hériterait et absorberait le groupe fondé par Deo Nandan Mochi. Cette tension tourna aux hostilités et ces deux organisations prévinrent les villageois qu'ils les tueraient s'ils ne rejoignaient pas leur groupe. À l'heure actuelle, le mouvement a pris la forme d'une rivalité inter organisationnelle et, là encore, les victimes sont les Harijans.

Du fait de la montée de la tension entre les différentes castes, les femmes Harijans ont commencé à considérer les femmes des castes supérieures comme leurs ennemies, ignorant totalement le fait que, bien que le pourcentage de femmes parmi les victimes soit très élevé, aucune femme de quelque caste qu'elle soit ne se trouve parmi les coupables.

Le résultat actuel est qu'aucun mouvement de femmes unifié inter-castes n'est possible. II en existe cependant, à Damua Khagri, où Deonandan Mochi avait réussi à associer les femmes de différentes classes et castes en un seul groupe et leur avait fait prendre conscience qu'elles étaient toutes victimes du même ordre social.

La tension croissante entre les castes et la rivalité inter organisationnelle ont cependant beaucoup nui à une telle unité.

Je voudrais développer cette affirmation en donnant un exemple.

L'année dernière, le 25 juin 1988, le MKSS a décidé de se venger d'une bande de criminels Yaadav qui avait tué quatre Harijans dans le village de Khalispur et avait fait évacuer tout le village. Une jeune femme récemment mariée à un Yaadav qui retournait chez son époux, fut capturée. Peu leur importait de s'assurer que l'homme avait joué un rôle quelconque dans les massacres de Khalispur. Ce qui importait était que c'était un Yaadav et que cette jeune femme était sa femme: s'ils la mutilaient, la torturaient et la violaient, ils se vengeraient de la communauté toute entière.

Les pratiques, devenues régulières, de cette organisation MKSS sont le moyen le plus aisé, aussi dénuées de sens soit-elles, de se venger.

Pour en revenir aux faits, les villageois de Khalispur intervinrent, sauvèrent la jeune femme et la renvoyèrent chez elle. Cinq jours plus tard, ce fut le tour des Yaadavs de se venger du MKSS. Ils capturèrent la femme d'un militant du MKDSS et la traitèrent de la même façon. Une fois encore, les villageois parvinrent à sauver la femme en question.

Voilà donc comment dans cette ceinture de Bihar les femmes sont utilisées comme de simples objets par tous et opprimées de toutes les manières possibles.
Selon des chiffres officieux, 3 600 personnes ont été tuées en un an.
Contrairement aux massacres du Punjab, ceux-ci ne reçurent pas de couverture médiatique, apparemment parce que de telles actualités sur le Bihar n'étaient pas politiquement intéressantes.

Tous ces massacres de masse furent qualifiés de troubles de l'ordre public.

Laissez-moi évoquer les complexités du problème. Dans cette région, il existe plusieurs organisations naxalistes indépendamment de Lal Sena (armée rouge). Chaque caste politiquement importante a sa propre armée ; par exemple le Brahmarshi Sena appartient à la caste Bhumihar, Lorik Sena est commandé par les Yaadav, Bhumi Sena par les Kurmis et le Kunwar Sena par les Rajputs.11

Toutes ces armées sont également criminelles.
Mais comme les groupes naxalites sont pauvres, ils n'ont pas la possibilité d'acheter des revolvers ou des fusils. Leur seule alternative est donc les dérober à la police par des raids dans les commissariats. Pour ce faire, des femmes et des enfants sans armes marchent en première ligne de sorte que, quand une enquête officielle est faite par la suite, ils peuvent donner une explication du genre : comment pourrait-on s'imaginer que leur groupe est allé voler des armes avec des femmes et des enfants en première ligne ?
Mais le fait demeure que de telles pratiques ont eu lieu comme, très récemment, à Jahanabad et Aurangabad.
Les femmes ont toujours été exploitées et assassinées, mais il reste à attendre qu'une organisation naxalite accepte une femme comme dirigeante.

Avant de préparer cette intervention, j'ai traversé la région toute entière une fois encore, et découvert que ces groupes n'ont pas encore fait prendre conscience au peuple du système de la dot.
Dans aucune région, ils n'ont abordé la question de la femme.
Ainsi, aucune prise de conscience n'a été encouragée concernant le caractère oppressif des travaux ménagers.
Les femmes ne sont pas autorisées à participer au processus de prise de décision.

Elles ne sont pas censées participer non plus à quelque manifestation que ce soit.
Mais on trouve toujours les femmes parmi les victimes ; lorsque des armes doivent être volées, elles sont placées en première ligne. Les femmes font toujours partie des emprisonné-e-s et des tué-e-s dans les rixes avec la police.
Lorsque les médias nous disent qu'il y a eu des rixes avec la police, il faut comprendre que les policiers descendent simplement dans les maisons et les tuent.
Pour chaque cas réel de rixe, il y en a 10 fabriqués par la police.

La situation la plus terrible est celle des femmes dont les époux ont été  tués lors des massacres de masse. Aucune de ces femmes ne s'est remariée. Ce n'est pas qu'elles ne veuillent pas se marier, ou qu'il y ait un tabou quelconque dans leur société contre le remariage, mais personne n'était disposé à les épouser. Personne ne se fait le moindre souci concernant ces femmes. Pas même les organisations naxalites. Aujourd'hui, ces femmes mènent une vie d'isolement absolu, ayant été boycottées par tout le monde. Parmi ces femmes que j'ai rencontrées après l'incident de Pipra, je découvris qu'il n’y avait aucune source de revenus dans leur famille.

Les propriétaires aussi ont imposé un boycott économique de sorte qu'elles ne peuvent trouver de travail. Et le gouvernement n'a pas pensé non plus à donner à ces femmes une assistance quelconque. Les conditions de vie de ces femmes sont devenues tellement épouvantables que cinq d'entre elles sont mortes de faim.
À l’exception d'un petit journal de Pailla, aucun journal n'en a parlé.
Lorsque j'ai demandé aux chefs naxalites pourquoi ils n'avaient pas accepté femmes comme camarades dans leurs groupes, ils m'ont dit : "Elles ne nous servent à rien parce qu'elles ne savent pas se servir d'armes et qu'elles n’ont aucune place dans notre politique."

On peut rendre l'attitude de ces groupes naxalites encore plus explicite en citant un autre exemple d'un incident à Aurangabad.

Là, une jeune veuve a vécu une relation avec un homme qui était également membre du parti et ils décidèrent de se marier. Les villageois d'Aurangabad se plaignirent au parti qu'un tel acte ternirait la réputation de leur village, car, après tout, la femme en question était la femme d'un martyr. De là un panchayat 12fut formé au sein du MKSS. La femme n'obtint pas l'autorisation de se remarier et on demanda à l'homme, dont le nom est Lakhan Deo Mochi, de quitter l'organisation parce qu'il avait osé penser à épouser la femme d'un martyr.  
Mais la femme, bien qu'absolument illettrée, prit la parole et dit que ce mariage avait son consentement total et que si Lakhan Deo était chassé du parti, elle aimerait également démissionner.

Non seulement ils furent tous les deux chassés du parti, mais qu'on leur demanda également de quitter le village. La raison qui en fut donnée fut que le moment n'était pas encore venu de se battre pour de telles questions qui feraient perdre sa crédibilité à l'organisation.

Quant aux hommes de village, ils s'étaient tous remariés après la mort de leur épouse, certains s'étaient même mariés deux ou trois fois et menaient maintenant une vie normale avec femme et enfants. Par normale, j'entends bien sûr aussi normale que peut l'être la vie d'un Harijan, parce que les Harijans ne sont nés que pour être tués, leurs têtes sont coupées avec la facilité avec laquelle on tranche des légumes.

Prenons pour exemple l'incident qui s'est déroulé à Kansara. Un propriétaire Bhumihar y avait été tué, et il fut décidé que les gens de la caste inférieure devaient être massacrés. Parmi les victimes se trouvaient des femmes et de très jeunes filles. Les maîtres saisirent leurs couteaux, faucilles ou n'importe quoi d'autre et leur tranchèrent la gorge.

C'était le moyen le plus facile de se venger en tuant des femmes et des jeunes filles innocentes qui s'étaient rendues comme d'habitude dans les différentes maisons où elles travaillaient comme domestiques.

Je me suis entretenue avec tous les chefs naxalites et également avec le criminel Hariram Yaadav qui s'est suicidé en se pendant dans sa prison. Je leur ai demandé : "Comment se fait-il que vous aussi tuiez ces femmes ; ont-elles tué ou fait du mal à qui que ce soit ? Quel genre de lutte des classes est-ce là ?" À Dalelchak Babhora, les Yaadav, pour se venger, tuèrent 53 Rajputs.
Parmi les tués se trouvaient de nombreuses femmes et jeunes filles.
Cette explosion de violence était menée par le centre de Coordination Marxiste.

J'ai demandé à ce groupe : "Ceux que vous avez tués étaient tous des petits paysans. Comment ces petits paysans, ces femmes et enfants innocents sont-ils devenus vos ennemis de classe ? De quiconque soient-elles les épouses, peu importe à qui elles soient mariées, ces femmes doivent avoir au moins une vie à elles pour être classées comme les ennemis de classe de quelqu'un."

Les femmes, quelle que soit leur classe d'appartenance, n'ont même pas droit à une existence propre. Mais la situation dans cette région est telle que personne n'est prêt à écouter tout cela. Ce que les différents groupes naxalites trouvent à dire, c'est : "La priorité, c'est la pauvreté. Une fois acquise l'indépendance économique, plus personne ne sera tué".

Que l'économie soit le problème principal, c'est vrai, mais plus important encore est le droit de vivre. Le peuple ne peut se battre pour ses revendications que s'il est vivant, mais dans ces régions, c'est leur existence même qui est menacée. On les tue pour n'importe quelle raison et rien n'est fait par ces groupes naxalites pour modifier cette réalité.

Une autre question essentielle que je voudrais évoquer est que les camarades et même les chefs au niveau de l'État exploitent et abusent de ces femmes sexuellement.
Leur logique est grotesque de simplicité.
Ce qu'ils disent, c'est que ces femmes devraient considérer comme leur devoir et comme un acte de patriotisme de satisfaire à la luxure des chefs, parce qu'après tout, ces chefs servent la nation, et que tout service qui leur est rendu est indirectement un service rendu à la nation.

De telles histoires de chefs exploitant les femmes sont très fréquentes dans ces régions.
Je n'ai aucune hésitation à en nommer certains.

L'un d'entre eux est Tilakeshwar Kaushik et dans le mouvement de 74, il faisait partie de notre groupe. Plus tard, il se joignit au CPM, 13mais il dut le quitter parce qu'il était accusé d'avoir abandonné sa première épouse et vivait avec une autre femme de ce village. Après cela, l'IPF le prit comme membre et il vit actuellement confortablement avec sa seconde épouse.

De tels faits sont très courants et ne sont pas sanctionnés. La raison qu'on en donne est que le but principal est de lutter contre la pauvreté et de mener une lutte de classes, et que tout ce qui est nécessaire pour  atteindre ce but est justifié actuellement.

Il y a dix ans, cette ceinture se nommait la ceinture combattante. Aujourd'hui elle a été rebaptisée et est connue sous le nom de ceinture meurtrière dans laquelle, selon les chiffres officiels, cinq personnes sont tuées chaque jour, mais rien de ceci ne fait les gros titres.

L'attitude des rédacteurs en chef vaut la peine d'être notée.

Une conversation typique se déroule comme suit:

Le rédacteur : Combien de tués ?
Réponse : Un
Le rédacteur: D'accord, mettez ça quelque part (ou quelquefois : N'en parlez pas).
Le rédacteur : Plus de 10 ? Mettez-le en deuxième gros titre. Plus de 30 ? En gros titre.

Voila le degré d'insensibilité auquel on peut parvenir parce que c'est un fait accepté qu'un Harijan est né pour être tué, et donc quelle différence le nombre fait-il ?

Mais cette insensibilité n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Elle est calculée et la logique sous-jacente est que si de tels faits étaient rapportés dans les journaux, les quelques garçons et filles Harijan qui étudient à l'université en prendraient connaissance et ceci pourrait les inciter à revenir dans leurs villages, à organiser les membres et à offrir leurs services comme chefs. Donc pour empêcher une telle éventualité, ces morts et ces crimes ne sont pas rapportés, et même lorsqu'ils sont couverts, l'information est présentée de telle sorte que l'épisode dans son ensemble ressemble à un non événement.
Quant aux morts de femmes, elles ne sont pas considérées comme importantes, même par les armées rouges.

Laissez-moi vous en donner un exemple.
Après l'incident de Kansara dans lequel des femmes et des jeunes filles furent massacrées dans les maisons où elles allaient travailler, j'avais parlé avec certains chefs de l'armée rouge et manifesté le besoin d'organiser quelque chose pour ces femmes dont le lieu de travail offrait aussi peu de sécurité. La réponse que j'obtins fut : "Des femmes sont mortes, et de toute façon elles sont de peu d'utilité à notre mouvement actuellement."
Ainsi donc, aujourd'hui tout est jugé à l'aune de l'utilité.
Aucune importance ou valeur n'est accordée à la vie humaine.
Si quelqu'un est d'une quelconque utilité au parti, il doit vivre; sinon, mourir.
Le gouvernement tire parti de cette situation.
Au cours de ces deux derniers mois, quatre cas de viols de groupes par des policiers ont été rapportés.

Aucune organisation ne s'en est émue et le résultat est qu'un triangle d'oppression s'est formé dans cette région (qu'on pourrait appeler le Triangle Noir) : à une pointe du triangle les politiciens, à une autre les criminels, et à la troisième la police. Les gens du commun sont au coeur de ce triangle. En dessous se trouve un autre triangle, celui des hommes, les hommes de toutes les castes forment ce second triangle en dessous duquel se trouvent les femmes, et maintenant un triangle s'est formé parmi les femmes elles-mêmes selon les différences de castes. Ceci a engendré une tension entre les différents groupes de femmes qui rend impossible toute action dans cette région où la situation est devenue si complexe.

Par contraste, je voudrais raconter un événement de Bodh Gaya qui fait aussi partie du Bihar central. II y a dix ans, le Chhatra Yuva Sangathan Sabha a créé un mouvement de réforme agraire à Gaya. Ce mouvement a démarré en 1978 ; en 1979, il y eut une grève et dès 1980, la reconquête des terres était engagée. Les paysans avaient occupé les terres de force et commencé à les cultiver collectivement. Auparavant, la terre était cultivée par les paysans et la récolte était faite par la police et des hommes des propriétaires terriens. Mais dix ans plus tard, la Cour Suprême décréta que dorénavant toute la terre appartiendrait aux paysans ; de cette façon au moins une bataille fut gagnée.

Nous avions décidé depuis le début que ce mouvement serait dirigé par la section la plus opprimée de la société, c'est-à-dire les femmes exploitées. Donc les femmes Harijan devraient conduire ce mouvement et aucune action ne serait entreprise jusqu'à ce que ces femmes puissent s'être organisées convenablement. Des comités furent donc établis dans beaucoup de villages ; on commença à organiser les femmes Harijan pour mener le mouvement.

Beaucoup de femmes furent grièvement blessées et beaucoup brûlées vives à cette époque.
Mais dès le début, elles avaient indiqué clairement que quand les terres seraient redistribuées, leur enregistrement ne serait pas fait au nom des hommes, mais à leur nom propre. Les hommes au sein de notre organisation même s'opposèrent à cette demande, disant que cela n'était pas faisable, étant donné qu'ils ne pourraient pas vendre la terre lorsqu'ils le souhaitaient si elle était au nom des femmes.
Un autre problème surviendrait quand les femmes se marieraient et quitteraient le village pour aller vivre chez leur époux. Qu'arriverait-il alors à la terre ?
Mais les femmes elles-mêmes trouvèrent une réponse appropriée à cette question en disant qu'elles ne quitteraient pas leur maison et leur terre pour aller dans la maison de leur époux ; si besoin était, ce seraient les époux qui pourraient venir vivre dans la maison de leur épouse.
Arguments et contre arguments de ce genre se prolongèrent pendant un mois entier.
À ces réunions assistaient 500 villageois et environ 8 à 10 d'entre nous de la ville.
Mais une très bonne conclusion fut donnée à ce débat - marathon et ce furent les femmes qui la donnèrent. Elles dirent que la terre appartiendrait à quiconque la travaillerait et la cultiverait à une période donnée. Si un homme ou une femme quittait le village pour chercher un emploi ou si une femme quittait le village pour s'installer chez son époux, cette parcelle de terre ne lui appartiendrait plus et appartiendrait à la personne qui commencerait alors à la travailler.
Cet argument et cette décision étaient logiques et corrects, et correspondaient si bien à ce que souhaitait tout monde, qu'elles furent acceptées.
Mais les hommes n'étaient toujours pas totalement d'accord avec le fait d'enregistrer la terre sous le nom des femmes. Leur argument était, qu'étant donné la logique invoquée, l'espace dans lequel travaillait un individu lui appartiendrait. Puisque la femme travaillait à la maison, la maison lui appartiendrait et elle pourrait exercer ses désirs sur l'homme et le laisser entrer seulement si elle le désirait. Mais ces hommes savaient fort bien qu'aucune femme ne jetterait son mari dehors, et ils étaient donc tranquilles.
D'un autre côté, ils dirent que, puisque les hommes travaillent dans les champs et y font tout le travail, la terre devrait être enregistrée à leur nom.
Ces femmes qui sont complètement illettrées et manquent de toute éducation commencèrent à compter sur leurs doigts et une série de questions s'ensuivit, à peu près comme suit :

Femmes : Dites-nous, qui laboure la terre ?
Hommes : C'est nous.
Femmes : Bon. Et dites-nous à présent qui épand le fumier et les autres engrais dans les champs ?
Hommes : Les femmes.
Femmes : Qui désherbe le sol ?
Hommes : Les femmes.
Femmes : Qui marche derrière la charrue pour planter les graines ?
Hommes : Les femmes.
Femmes : Qui coupe la récolte à la moisson, la rentre, la bat, la nettoie et sépare le bon grain de l'ivraie ?
Hommes : Les femmes
Femmes : Donc, si l'on considère tout ce que font les femmes alors que les hommes ne font que labourer, comment se fait-il que vous dites que les hommes travaillent dans les champs et pas les femmes ?

Cette logique était si irréfutable qu'elle imposa silence à tous ceux qui voulaient protester et nous vîmes quelle forme le mouvement allait prendre si les femmes pouvaient en assumer la direction. Il n'était pas besoin d'enseigner le marxisme ici ; ils auraient été incapables de comprendre, même si nous avions essayé de leur expliquer ce qu'était la propriété privée et ce que propriété collective voulait dire. Ces femmes complètement illettrées ne comprennent pas le socialisme ou le marxisme, mais ce qu'elles comprennent bien, c'est que la terre devrait appartenir à la personne qui la cultive. Elle peut appartenir à quelqu'un aujourd'hui et quand cette personne s'en va, elle devrait appartenir à la personne suivante qui y travaille.

Au cours de ce mouvement qui dura 10 ans, seules trois personnes furent tuées, deux paysans et une personne du parti des propriétaires terriens. Pas une seule femme ne fut violée. Il y eut 150 mariages inter-castes et 150 femmes restèrent dans leur village même après leur mariage.

Voila donc la situation dans cette ceinture où les femmes, si on leur en laisse la possibilité, peuvent montrer ce dont elles sont capables.
Ces femmes se sont battues becs et ongles avec l'administration qui n'était pas prête à enregistrer les terres à leur nom.
Mais après un âpre combat, 120 villages de Bodh Gaya peuvent maintenant se vanter d'avoir des femmes qui ont établi leurs droits sur la terre et dont la terre est à leur nom.
Dans cette région, actuellement, personne n'a le courage de venir attaquer les Harijans parce que les gens d'ici sont devenus si unis et s'expriment si bien qu'il n'est plus facile d'essayer de les séduire.
Mais aujourd'hui encore, il y a ailleurs des groupes de 10 ou 15 personnes tellement fragmentés que n'importe qui peut les exploiter, brûler leurs maisons ou les tuer. Maintenant nombreuses sont les femmes de ces villages qui nous ont rejoints. L'une d'entre elles est veuve depuis dix jours et nous a demandé d'envoyer des femmes de Bodh Gaya dans leurs villages pour qu'elles puissent les organiser et leur fournir une direction.
Elles veulent que quelqu'un vienne les aider à s'organiser et leur montrer comment mener leur propre' combat.


Traduction Sylvie Nail-Dessez


Les notes de ce texte ont été rédigées par Alice Thorner. Qu'elle soit ici remerciée.
M-V L
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Notes de bas de page
1 Texte présenté au séminaire national. « Les femmes indiennes : mythe et réalité ». 9, 10 Mars 1989. School of women's studies, Jadavpur University – Inde.
2 Harijans : littéralement : "enfants de Dieu" nom donné par Gandhi aux intouchables, terme rejeté aujourd'hui par les militants de ces castes.
3 Naxalites : groupes marxistes léninistes. Le nom vient de celui d'un village Naxalbari dans le nord de l'État du Bengale Ouest où un soulèvement tribal fut soutenu par des étudiants d'extrême gauche.
4 Kurmi : caste de paysans.
5 Chamar: caste d'ouvriers agricoles
6 Garedia: groupe tribal.
7 Yaadav : caste défavorisée autre que les intouchables faisant partie de ce que certains nomment les OBC: "other  backward classes".
8 Bhumihar : haute classe de propriétaires terriens.
9 Chef historique du mouvement naxaliste.
10 Organisation d'ouvriers et de paysans.
11 Rajput : caste de propriétaires terriens.
12 Panchayat : conseil du village, unité politique de base.
13 CPM: Parti communiste marxiste qui est le parti du gouvernement du Bengale Ouest depuis 20 ans.

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