lettres politiques
 Marie-Victoire Louis

Lettre d'une féministe à Lionel Jospin qui n'aurait pas "la cote" auprès des femmes….

Libération, 8 mars 2002
Publié sur le site des Chiennes de Garde et sur le site des Penelopes.

date de rédaction : 25/02/2002
date de publication : 08/03/2002
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Libération du 14 février1 nous apprend que "vous n'avez pas la cote dans l'électorat féminin". Choquée par les explications concernant la dimension "sexy" ou non de votre personnalité, j'ai tenté d'expliciter certaines des raisons pour lesquelles les femmes n'étaient pas satisfaites du bilan de votre gouvernement. Et prolonger la critique selon laquelle : "Des femmes ministres ne font pas un ministère des droits des femmes".2

* Si vous aviez expliqué pourquoi le projet électoral socialiste qui revendiquait : " L’inscription dans la constitution de l’objectif de la parité entre hommes et femmes " a été abandonné
- Si vous aviez effectivement défendu une loi de "parité" c'est-à-dire autant d'hommes que de femmes au Parlement, et non pas simplement une loi constitutionnelle qui "fixe les conditions dans lesquelles est organisé l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions élective"
- Si vous n'aviez pas laissé aux femmes ministres la seule responsabilité de la présenter au Parlement
- Si vous n'aviez pas permis que des partis puissent financièrement s'exonérer de l'obligation de la loi, c'est-à-dire payer une amende s'ils ne l'appliquent pas
- Si vous aviez accordé un crédit de fonctionnement à l'Observatoire de la parité  

* Si vous aviez considéré comme méritant débat la phrase de Geneviève Fraisse, alors déléguée interministérielle aux droits des femmes : "Les femmes ne se reconnaissent pas dans les lois qui sont votées"

* Si vous aviez expliqué la logique politique - et les critères d'attribution de fonctions et de 'dossiers' - qui a présidé à la séparation de compétences, d’attributions, et de fonctions entre le Secrétariat d'Etat chargé de "la famille" et celle chargée des " femmes"
Concernant cette dernière, si vous aviez répondu à celles qui dénonçaient son dérisoire budget de 100 millions de francs ainsi que la faiblesse de la présence politique et des engagements politiques de sa titulaire

* Si vous aviez cru juste présenter, chaque année, un bilan chiffré ce que les femmes et les hommes de ce pays apportent respectivement au budget de l’Etat et en reçoivent
- Si vous aviez proposé la suppression de la déclaration conjointe fiscale par couple qui pénalise les couples et légitime le discours, souvent suivi d'effets : "Il vaut mieux que j'arrête - tu arrêtes - de travailler", sans que cette réforme ne défavorise les revenus imposables les plus faibles

* Si vous n'aviez pas focalisé l'essentiel de la politique de l'emploi sur la "conciliation" du travail domestique et du travail salarié. Et ce, alors même que le budget affecté aux crèches, aux centres aérés, à l’aide à domicile, aux centres de soins pour personnes âgées, n’a pas, pour autant, été en augmentation significative  
- Si vous n'aviez pas exclu toute analyse sexuée dans les textes concernant les emplois jeunes, les 35 heures, l'exclusion
- Si vous aviez pris la parole pour dire que la hausse du nombre des mariages et de la natalité en France n'était pas nécessairement - et seulement - "le signe d’un renouveau du bon moral des français", mais s'expliquaient aussi  par les difficultés des femmes à trouver et à garder leurs emplois
- Si vous aviez remédié à la disparition progressive des statistiques sexuées en matière d'emploi et de chômage, disparition qui rend invisible l'aggravation de la situation pour les femmes

* Si vous ne vous étiez pas contenté de quelques réformes largement symboliques - reprise de la circulaire Fabius sur la féminisation du langage, transmission possible du nom de la mère à l'enfant - aussi rares que peu coûteuses pour le budget de l’Etat

* Si les campagnes "contraception" n'avaient pas été si tardives, timorées, sans suivi et sans rapport avec la vie des femmes
- Si vous vous étiez inquiété des raisons qui expliquent que 220.000 femmes doivent demander une IVG chaque année

* Si vous aviez dénoncé l'abandon de la convention internationale abolitionniste du 2 décembre 1949 des textes de droit international, alors qu'elle est le seul texte abolitionniste de référence qui porte un jugement éthique sur la prostitution et pénalise le proxénétisme
- Si vous aviez pris position contre les textes qui font de l'Union européenne une Europe proxénète. Et contre l'amendement Badinter demandant réduction des peines contre les clients des prostituées mineures, et dans la foulée, justifié "le recours à une prostituée"
- Si vous aviez empêché que la lutte contre la traite des êtres humains et la prostitution des mineur-es ne soient des cache-sexe de l'abandon - imposé par l'Europe - de la lutte contre le système proxénète

* Si vous aviez affirmé que les situations injustes, les inégalités, les discriminations, les violences dont les femmes, et avec elles si souvent leurs enfants, sont l'objet, ne sont pas admissibles, doivent être combattues et disparaître  

* Si vous aviez compris que le souci que les femmes ont de la "sécurité" intègre certes la violence contre les enfants, les mineurs, les élèves - et entre eux - à l'école, dans les maisons et dans les rues. Mais aussi les violences qui s'exercent sur eux par des adultes, parents, enseignants, éducateurs, policiers... Et, enfin, les violences qui les frappent elles aussi, si banalement et si souvent dans l'impunité : viols, agressions sexuelles, harcèlement sexuel, prostitution, sexisme  
- Si vous aviez rendu hommage aux associations de femmes - et non pas simplement à quelques-unes de leurs dirigeantes - qui luttent depuis si longtemps contre les violences des hommes à l'encontre des femmes  
- Si vous aviez pu entendre cette femme qui, après s'être battue devant les tribunaux depuis des années avait dit à une responsable d'association féministe: "Madame, arrêtez de dire aux femmes qu'elles ont des droits" !
- Si vous aviez intégré les dites associations aux diverses rédactions de la loi sur la présomption d'innocence et les droits des victimes
- Si vous aviez tenu compte des nombreuses propositions de réformes de la loi et de la justice que celles-ci ont adressé au gouvernement
- Si vous aviez de l'affaiblissement de la politique de lutte contre les violences à l'école depuis la nomination de Jack Lang, par rapport à la circulaire de Ségolène Royal de septembre 1997
- Si, à l'instar de la politique antidopage, une politique de lutte contre les violences sexuelles avait été lancée dans le milieu sportif par le ministère compétent

* Si - alors que nul-le ne peut ignorer la dégradation de la représentation des femmes dans la publicité - vous n'aviez pas de fait abandonné le principe d'une loi anti-sexiste au profit d'une politique d'autorégulation par la presse

* Si vous aviez ouvert le dossier des pensions alimentaires non, mal, tardivement, insuffisamment appréciées et payées  

* Si vous aviez rendu juridiquement impossible l’application aux femmes étrangères, sur le territoire français, de codes de statut coutumier et religieux - et la signature de conventions étatiques bilatérales qui la justifient

* Si vous aviez fait de la lutte contre le cancer du sein qui concerne 300.000 femmes et qui est celui dont l'augmentation est la plus forte (+ de 60% entre 1975 et 1995) une priorité de santé publique
- Si vous aviez reçu les responsables de la pétition pour le maintien de la gynécologie médicale signée par deux millions de femmes. Et si le site du PS, intitulé "Femmes 2002" ne laissait pas faussement accroire que vous auriez intégré leurs revendications, pourtant toujours non abouties
- Si les campagnes contre le sida ne s'étaient pas essentiellement focalisé sur les hommes et les homosexuels, laissant les femmes si souvent démunies par rapport à la contamination de leurs maris et amants et clients et dès lors les cibles souvent impuissantes de la propagation du virus HIV

* Si, par exemple, vous aviez inauguré le festival de film de femmes de Créteil, plutôt de faire du film "8 femmes" un symbole socialiste  

* Si vous aviez proposé que, pour les élections à venir, le slogan du PS ne soit pas de "faire la différence", mais d'avancer dans la lutte pour leurs droits

…alors, sans aucun doute, plus de femmes voteraient pour vous.

En liaison avec toutes ces critiques, les projets ne manquent pas.

À titre d'exemples, ces lois sont absolument nécessaires. Citons :

- Une loi antisexiste, applicable à la presse et à la publicité  

- Une loi renversant la charge de la preuve en matière d’inégalité de salaires, de discriminations, de violences, de harcèlement  

- Une loi posant le principe, en cas de violences, du maintien des femmes et de leurs enfants, au domicile dit conjugal  

- Une loi garantissant automatiquement et immédiatement aux femmes quels que soient leurs revenus le paiement des pensions alimentaires  

- Une loi pénalisant la transmission du virus HIV, repoussée en 1994, lors du vote sur le nouveau code pénal

- Une loi permettant aux femmes étrangères victimes de discriminations et de persécutions sexistes et/ou de violences sexistes, et/ou en raison de leur homosexualité, d’obtenir le droit d’asile…

Mais celles-ci ne sont pas substitutives :

- D'une refonte globale et radicale du système pénal qui placerait au coeur de cette réforme la défense des droits et libertés des victimes

- De la mise en œuvre d'un projet politique - qui ne saurait être que coûteux - s’inspirant des initiatives les plus progressistes et donc féministes déjà appliquées dans d'autres pays visant à faire disparaître les violences à l'encontre des femmes et des enfants….

***

J’arrête là ; chacun-e peut continuer l’exercice.
Et les expert-es en la matière sont nombreux-ses.

Ce qui est sûr, c'est qu'il est plus que temps de briser les carcans sexistes qui étouffent et bloquent toute avancée progressiste dans la société. L’oxygène manquant au débat public trouve là sa raison première.

Le nouveau président, le futur gouvernement et la prochaine Assemblée ne doivent pas oublier qu’un jour - sans que l’on sache pourquoi, mais toujours au terme d’un long cheminement - une société considère comme « injuste » ce qui, la veille encore, était « normal ». La situation des femmes en France pourrait bien relever de ce cas de figure.


P.S. Pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, je tiens à préciser que :
- Les déclarations et les projets de Chirac sont encore plus patriarcales.
- Les autres candidats déclarés n'ont rien à dire sur toutes ces questions.

25 février 2002

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Notes de bas de page
1 "Lionel, encore un effort pour plaire aux femmes"
2  Marie-Victoire Louis, « Des femmes ministres ne font pas un ministère des femmes », Libération, 23 juillet 1997.  

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