Harcèlement sexuel. Droit de cuissage
 Marie-Victoire Louis

À propos du "politiquement correct" La Lettre de l'AVFT n°5, Hiver 1994

date de rédaction : 01/10/1994
date de publication : 01/12/1994
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Il n'est pas d'interviews, de débats, d'articles sur le harcèlement sexuel, et au-delà, sur le féminisme, qui n'évoque - pour tenter de l'invalider - le politiquement correct "à l'américaine" et ses "excès".

Cette campagne politique - car c'en est une - se caractérise par ses propres excès. Ainsi, Match pose cette question : "L'hystérie de la vieille fille délaissée s'imaginant être persécutée par le mâle et accumulant les plaintes à la police va-t-elle se communiquer à l'ensemble des femmes françaises? " ( 9-2-1995).

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Le terme "politically correct" recouvre une multiplicité d'interprétations - tant sur le terme lui-même que sur le sens politique de ce courant - qui sont l'objet d'autant de débats et d'exégèses. Pour que la discussion soit intelligible, encore faut-il que les termes en soient posés et les définitions clarifiées. En France, nous devons nous contenter d'exemples-anathèmes qui sont censés tenir lieu de raisonnement.

Le courant qualifié de "politiquement correct" s'est manifesté au sein des universités américaines, au début des années 90. Dans le contexte de l'émergence du multiculturalisme, c’est-à-dire de la reconnaissance - tardive - par la société américaine de ses multiples composantes, qu’elles soient liées à leur origine socio géographique (minorités afro-asio-latino-américaines), à leur classe sociale, à leur sexe, à leur orientation sexuelle, à leur handicap, ces groupes sociaux et sexués ont revendiqué la place qu'elles estimaient ne pas leur avoir été donnée.

Concrètement, ces groupes, qui pour certains d'entre eux, se sont constitués en groupes de pression, contestent le quasi-monopole des visions culturelles, symboliques et politiques des hommes blancs d'origine anglo-saxonne exigent de la société américaine un nouveau réaménagement des pouvoirs entre divers groupes sociaux ou sexués qui la composent.

Les natives americans (les indien-nes), afro-américans, les féministes, les homosexuel-les, les latino-américain-es qui, jusqu'alors n'avaient été considérées comme des minorités - et, au mieux comme des exceptions à la norme - revendiquent d'être traité-es à leur juste valeur. Ils/elles veulent que tant leur apport que les discriminations dont ils/elles ont été l'objet dans l'histoire soient reconnues. L'americano/européo/centrisme, le racisme, le sexisme, le paternalisme, l'homophobie sont dès lors légitimement récusés.

Cette exigence d'une nouvelle vision, tant du passé que de l'avenir est bien l'expression d'une lutte entre différentes cultures engagés dans une bataille pour l'accès au pouvoir. Elle se traduit, notamment dans le langage, par une volonté de le modifier, dans un sens qui reconnaisse la nouvelle visibilité de ces citoyen-nes.
En ce qui concerne la féminisation du langage, il faut être particulièrement cynique pour refuser d'entendre les contestations de femmes qui voient bien dans l'utilisation des termes génériques masculins, l'expression même de leur occultation sociale et politique.

Ce dont il s'agit donc c'est de poser la question de la légitimité de la norme jusque-là dominante. Et, dès lors, pour les tenants de l'ordre établi, toute remise en cause de ladite norme ne peut être que jugée "excessive". À cet égard, l'argument consistant à invalider un principe progressiste au nom de ses possibles abus est un argument conservateur aussi vieux que le monde.

Par ailleurs, comment penser qu'un enjeu d'une telle importance politique puisse se passer sans heurts ? En réalité, ce qui est en cause, ce n'est pas juger des "excès", c'est de caricaturer l'apport progressiste.

Dans ce processus en cours, les conditions par lesquelles les groupes dominants se sont jusque-là appropriés le pouvoir est au centre de la contestation. On ne garde pas impunément le pouvoir pendant des siècles sans que cette histoire ne soit accompagnée d'un processus concomitant de logiques d'exclusion, de dénégation, de contraintes au silence.

Et c'est là, où le harcèlement sexuel, et plus globalement la dénonciation des violences masculines contre les femmes, apparaît comme un débat majeur.

La dénonciation des abus de pouvoirs que ce terme recouvre est en effet au coeur d'une "autre" vision des rapports de séduction et des rapports de pouvoirs entre les sexes, mais cette fois appréciée du point de vue des femmes.

On comprendra aisément que ce déchirement d'un silence ancestral dévoile bien des blessures, bien des violences, bien des injustices qui expliquent notamment l'actuelle division sexuelle du pouvoir.

Ce qui est en cause, c'est, en caricaturant les dénonciations des femmes en matière de harcèlement sexuel, en refusant de voir l'aspect progressiste de ces dénonciations, c'est une tentative d'intimidation visant à imposer aux féministes, notamment françaises, les limites à leurs actions. Et sans doute, au-delà, à mettre un frein à l'ouverture démocratique et aux réformes sociales ouvertes, lors des années soixante-dix.

Que tant d'hommes, suivis par tant de femmes, sans pudeur, se permettent de vanter les mérites de la liberté de la vie privée "à la française", sans même se rendre compte qu'il s'agit souvent d'un plaidoyer pro domo, sans voir le ridicule nationaliste de "l'analyse" consistant à caricaturer tout un pays pour mieux refuser de s'interroger sur le sexisme dominant en France, sans voir que les droits de l'homme sont aussi des droits de l'homme sur les femmes donne une piètre image de ses "élites" qui, sans vergogne, intiment aux femmes l'ordre de respecter leurs hiérarchies, leurs valeurs.

Qu'il s'agisse de faire passer Talisma Nasreen pour une mauvaise écrivaine et pour une usurpatrice (J.Hedern Hallier) ou d'accorder aux seules Algériennes le droit de parler, en tant que femmes, c'est toujours la même volonté de parler au nom et à la place des femmes. Et c'est justement cette inversion du regard et ce refus d'être mise à une place imposée et dévalorisée qui est en cause dans ces débats.

Faut-il que la "société" française ait bien des intérêts à protéger et bien des abus à cacher, en la matière, qu'elle craigne tant le pouvoir des féministes ?

Et, en un sens, cette crainte n'est pas fausse: aussi faibles actuellement les féministes soient-elles politiquement, leur force potentielle réside bien dans l'immensité des injustices qu'elles dévoilent.

Mais pourquoi seraient-elles seules ? Où sont les hommes pour les soutenir ?

Où sont les Poulain de la Barre, les Condorcet, les Léon Richer ?

Nous n'avons même pas encore eu notre quota masculin - un homme féministe par siècle - pour le XX ème siècle.


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