Marie-Victoire Louis  et  Colette Gallard

Impressions de retour d'un voyage à Moscou au début de la Perestroïka 1

LRS 2
Bulletin de l'association ' Littérature russe et traduction'
N° 5. 1989
p. 3 à 13

date de rédaction : 01/12/1988
date de publication : 01/05/1989
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Ayant participé à un voyage organisé par France URSS du 13 au 20 Novembre 1988, il nous a semblé intéressant d'évoquer, telles que nous les avons perçues, certaines impressions concernant la situation des femmes soviétiques au début de la Perestroïka.

La délégation soviétique est composée d'une quinzaine d'hommes. Un certain nombre de questions sont posées, jusqu'à qu'une jeune réalisatrice de théâtre (membre de la délégation) exprime son étonnement devant l'absence totale de femmes. En guise de réponse, le vice - président jette un regard autour de lui, semble constater avec un étonnement réel ou feint l'état de la situation et lève les bras au ciel sur le mode d'une reconnaissance impuissante et pseudo coupable. Puis, souriant, il évacue la question.

Plus tard une seconde femme repose la même question, la seule à n'avoir même pas eue droit à un semblant de réponse. Étonné devant ce qu'il devait considérer comme un acharnement sur un sujet bien secondaire par rapport aux enjeux de la perestroïka, le vice-président du Mossoviet admet qu'il s'agit d'un problème important. Et, sur ce, il se lance sur une analyse de la situation des femmes en URSS, fondée sur deux constats :
* L'immense majorité des femmes travaillent,
* Elles sont en moyenne plus diplômées que les hommes.

Mais, loin d'en déduire que cette situation devrait - pour le moins - leur ouvrir aux femmes l'accès aux postes à responsabilités, il justifia leur absence, eu égard à leur lourde tâche en matière d'éducation des enfants.

Les femmes représentent en effet 33 % des membres du Soviet Suprême, 7 % du Comité Central, et il n'en reste qu'une seule au Secrétariat du Comité Central, chargée...des "affaires sociales, des femmes et du travail".
Aucune femme ne siège au Bureau Politique, ni au Présidium du Soviet Suprême.

En présentant cette division des tâches comme suit : aux hommes, le politique, aux femmes, le domestique, celui-ci - visiblement mal à l'aise cependant - estimait que l'égalité entre les sexes était ainsi respectée.

Les policiers nous confirment que l'homosexualité est toujours un délit.
Concernant les violences faites aux femmes - l'une des interrogations de notre voyage - on nous affirme que les viols sont rares "parce qu'ils sont très sévèrement punis"…
La peine de mort, confirmée par le nouveau code pénal, est en effet le "châtiment" des violeurs de mineurs. 3.

Si jusqu'à une date récente, nous dit-on, la crédibilité de l'accusatrice n'était pas mise en doute, une amélioration serait intervenue puisque "dorénavant celle-ci devait faire la preuve du viol." Comment comprendre cette phrase ? Passerait-on actuellement en URSS d'une négation de ces problèmes à une prise en charge de ceux-ci dans une approche tendant à en rendre les femmes responsables ? 4

À cet égard, sur un ton assez égrillard, l'un de ces responsables nous raconta que, récemment, deux femmes, "ni jeunes, ni jolies", mais aisées furent assassinées par deux hommes qu'elles avaient rencontrés dans un restaurant. L'explication donnée - construite sur d'évidents fantasmes masculins - était que ces femmes avaient été tuées parce que, pour satisfaire leurs besoins sexuels, elles avaient invité ces hommes chez elles. Dès lors, ce crime n'en était plus vraiment un puisque ces femmes n'avaient obtenu au fond que ce qui était inscrit dans l'ordre des choses.

Lors de la description de ce "fait divers", ce policier laissa apparaître sa satisfaction à faire ainsi partie, par procuration, du sexe qui était ainsi un objet de désir.

Significativement, les crimes "entre personnes se connaissant" - dont on peut penser sans trop de risque qu'il s'agit bien de violences commises par des hommes dans le cadre de la famille - furent évacués de l'analyse de la criminalité, leur nombre soustrait des statistiques globales des crimes, tandis que la question sur les violences conjugales n'obtint aucune réponse.

Signalons qu'une participante parlant russe nous a précisé que l'un des hauts gradés de la police présent souhaitait qu'on parle de ce sujet.

En tout état de cause, les atteintes à la propriété apparaissaient beaucoup plus préoccupantes pour la police que les violences entre individus. Notre impression pourrait d'ailleurs être confirmée par une lettre adressée au journal Sovietskya Rossiya par un lieutenant de la police au sujet de la condamnation légère d'un violeur retrouvé non pas par la police mais par le père de la jeune fille. : "En tant qu'officier de la police, je sais très bien que nous ne sommes pas censés nous démener pour résoudre ces cas. La priorité des priorités est le vol des biens de l'Etat, tandis que le vol dans les maisons particulières vient en deuxième position". 5  
Quant aux viols dans les maisons….

Loin d'analyser sa situation comme exceptionnelle, celle-ci a justifié toutes les exigences qui étaient attendues des super women soviétiques, sans en remettre en cause l'injustice, alors même qu'elle constatait aisément que l'on n'avait pas du tout les mêmes exigences pour les hommes. Mais son analyse fut d'ailleurs ouvertement contestée par l'interprète.

Cette responsable était tout autant fière de sa compétence que du fait qu'elle répondait aux critères de féminité qu'elle était heureuse d'incarner.

Il nous est apparu clairement qu'en URSS, après des générations de femmes fondés sur le modèle de la-femme-conductrice-de-tracteurs, ce "droit à la féminité" apparaissait comme une valeur nouvelle et positive.

Ce qui apparaissait suffisamment important et nouveau pour être montré à des étrangers tournait autour de ces avancées :
- L'hygiène. Nous avons dû, tous et toutes, revêtir des bottes en tissu, de blouses blanches, de chapeaux et même des masques pour visiter la clinique ;
- La non-séparation des enfants et de leurs mères après l'accouchement ;
- La suppression des chambrées ;
- La prise en charge médicale des grossesses à risques.

L'URSS serait en effet au cinquième rang mondial pour la mortalité infantile, après les Barbade. Dans certaines régions, ce taux serait au niveau du Paraguay et de la Thaïlande.
Sovietskaya Rossia reprit des chiffres cités par le Dr V.Taboline, membre correspondant de l'Académie des Sciences médicales, d'où il ressortait que pour 1.000 bébés nés en URSS, 18 mouraient immédiatement et 13 ne dépassaient pas leur première année. 6.

Nous avons été frappées par le maintien des pratiques d’emmaillotement (style momie) des nouveau-nés, l'absence de tout isolement des salles d'accouchement (salles vitrées à portée des regards des passants, sans rideaux), la vétusté du matériel médical.

À la question de savoir si les pères pouvaient assister à la naissance, l'étonnement fut complet. Il leur est en effet même interdit de voir leur femme et leur enfant pendant les sept jours d'hospitalisation. Alors que la méthode d'accouchement sans douleur nous viendrait d'URSS 7, celle-ci n'était pas pratiquée dans cette clinique.
Un jeune gynécologue interrogé nous a précisé que la gynécologie était l'une - sinon la branche - la plus conservatrice et la moins avancée de la médecine soviétique. Lui-même pratiquait essentiellement des césariennes avec pour argument le fait que Madame Kennedy en aurait subi une douzaine !

Concernant l'avortement, le médecin de la clinique nous a cité le chiffre moyen de 4 à 5 par femme. Mais selon une jeune interprète, lors d'un aparté, il serait de 8 par femme.

Le Monde citait le 20 Décembre 1988 un article paru dans La Pravda du 16 Décembre 1988, d'où il ressortait que l'on enregistrait 20 % de plus d'avortements (légaux ?) que de naissances, soit respectivement 6,8 et 5,6 millions.
Selon les mêmes sources, 600 femmes mourraient chaque année d'avortements clandestins. Leur nombre semble s'accroître.
Le ministre de la Santé publique de l'URSS, E. Tchazov, a en effet annoncé publiquement que "ces dernières années, la quantité d'avortements illégaux des jeunes filles âgées de moins de 17 ans avait augmenté de 28 % ". 8
Comment ne pas imaginer que viols et incestes puissent être la cause d'un certain nombre d'entre eux ?

Le directeur de la clinique nous précisa que les avortements n'étaient pratiqués qu'après la huitième semaine de grossesse, par aspiration, sans anesthésie.  L'interprète, pour sa part, considérait que ce long délai avait un objectif dissuasif.

Il semble bien que l'avortement - dont les autorités parlent avec une certaine gêne - soit toujours LA méthode contraceptive en URSS.

Les personnes que nous avons rencontrées nous ont confirmé que les contraceptifs oraux étaient pratiquement introuvables et que les autres moyens étaient inadaptés ou peu fiables. Un jeune homme - qui croyait d'ailleurs que les femmes françaises avaient droit à un arrêt de travail durant leurs règles - nous confia qu'il venait de se marier à la suite d'un échec de préservatif.

La législation sur le congé de maternité est la suivante : trois mois d'arrêt de travail au moment de la naissance pouvant se prolonger jusqu'à 18 mois avec une indemnité de 35 roubles pour le premier enfant, de 50 pour le troisième enfant (le salaire moyen est de 160 roubles). Il semble que l'allongement de ce délai s'explique par l'insuffisance du nombre de crèches.

Nous avons pu constater que l'apprentissage des tâches domestiques (repassage, couture, cuisine) étaient exclusivement réservées aux jeunes filles.

Nous avons été frappées par l'extrême division du travail, dans un processus de production relativement peu mécanisé. Seules les femmes travaillaient à la production, les rares hommes rencontrés étaient réparateurs de machines et contremaîtres.
Chaque ouvrière faisait toute la journée, sans prévision de changement de pestes, toujours la même opération (coudre un volant sur une manche, repasser un col, faire une broderie mécanique, marquer à la craie une découpe de jupe...).
Le salaire au rendement (dénommé "émulation socialiste") était pratiqué.
C'est dans cette usine que nous avons vu les seules femmes émigrées d'origine asiatique.

Le discours qui nous fut tenu était fondé sur un idéal type de la femme soviétique totalement abstrait et irréel ; le substrat en était la fonction idéalisée du rôle des femmes dans la famille. Dans son numéro de Novembre, la revue annonçait d'ailleurs un concours international de photos sur le thème : "La famille” .
Les thèmes proposés étaient les suivants : dont les thèmes étaient :"amour et tendresse, compréhension et confiance, responsabilité pour la vie des enfants, fierté pour la vie des adultes, fierté des adultes devant la vie des jeunes et fierté des enfants à l'égard de leurs parents, soins envers les vieilles personnes"
"Mais nous sommes heureux"
en était la légende sous le portrait d'une famille d'origine russe ouzbek, comportant six enfants.

Cette nouvelle politique familialiste est confirmée par le ministre de la santé publique de l'URSS interviewé par ce journal. À une question sur les difficultés rencontrées par les femmes pour participer " à la sphère productive et sociale" , celui-ci répondit : " Mon credo n'a pas changé : la femme doit toujours rester femme. la mère, l'épouse est le pilier de la famille et, pour elle, la famille est le sens de la vie. Dans son for intérieur, toute "femme active" est avant tout une femme, avec ses riches émotions, son besoin d'aimer et de prendre soin de ceux qu'elle aime. C'est pourquoi je ne peux pas imaginer qu'une femme puisse être heureuse si, au nom de sa carrière, elle renonce à fonder une famille, au bonheur de la maternité..." Il ajoutait toutefois que pour les femmes d'Asie centrale "qui accouchent presque chaque année"... il est indispensable d'établir une limite à la natalité : pas plus de 5 ou 6 enfants". 9

Interrogées sur l'impact de la Perestroïka sur leur travail, ces journalistes nous ont cité l'exemple d'un article - présenté comme novateur - sur le problème des femmes âgées et seules.

De retour à Paris, à la lecture des dernières livraisons de cette publication, traduite en quinze langues, nous pouvons ajouter à cette appréciation la publication d'analyses, rares mais clairement féministes.

Ainsi, l'article intitulé : "Les hommes ont créé le monde pour eux", d'Olga Vorononia : "... Tous les bavardages sur "la destination de la femme" à n'être qu'épouse et mère (qui sont devenus assez fréquents dans la presse) ne sont rien d'autre qu'une tentative de faire renaître les idées patriarcales. C'est une position hypocrite vis-à-vis des femmes, car même celles qui voudraient rester au foyer sont obligées de travailler. La société ne peut pas encore les libérer. De plus c'est un manque de respect envers elles-mêmes puisqu'on sous-estime leur travail professionnel considéré comme un travail d'appoint au budget de la famille. Les surcharges de travail dont fait l'objet la femme au travail et chez elle se répercutent négativement sur les relations familiales : mère et épouse au sens spirituel et émotionnel, la femme se transforme en bonne à tout faire et en nurse...
La reconsidération des rôles sociaux n'est pas un vœu pieux, ni le caprice des "femmes trop émancipées", ni une menace sur les privilèges douteux (bien que réels) des hommes. C'est une conséquence de l'affranchissement de chaque individu des stéréotypes patriarcaux."
10

M. Maylychéva, philosophe elle aussi, prononce même dans ce journal, le terme : "guerre des sexes". Elle constate que "la femme s'agite comme un animal dans sa cage". Et que "même lorsqu'une femme peut prétendre à une promotion professionnelle par ses qualités peu ordinaires et sa supériorité sur ses collègues, la préférence sera toujours donnée à un homme". Ainsi, celles-ci "accusent-elles toujours un retard considérable au niveau social". 11

À une question posée à ces journalistes sur les violences centre les femmes, la réponse fut : "Vous n'avez que ma parole, mais vous devez me croire, cel1es-ci n'existent pas. " Pourquoi ? Les raisons résideraient là encore dans la sévérité de la législation comme dans le fait que, depuis maintenant plusieurs générations, les femmes soviétiques savent qu'elles sont les égales des hommes : elles ne permettraient donc pas que ces violences s'exercent.
Rappelons que, selon la revue Tchelovek i Zakon, en 1985, 50 % des femmes demandant le divorce invoqueraient l'alcoolisme et un tiers la cruauté, laquelle incluait les violences physiques à l'encontre des femmes et des enfants.12

Concernant la prostitution, les responsables de la revue ont reconnu qu'il n'était plus question d'en nier l'existence. Mais les raisons données pour l'expliquer fleuraient bon le moralisme de notre XII ème siècle. ."Il n'y avait, en tout état de cause, pas de cause sociale à ce phénomène" ; il s'agissait seulement d'un "manque d'éducation de femmes" qui "n'avaient pas le sens de l'honneur".  

Nos hôtesses ajoutaient que certains journaux avaient aussi une lourde responsabilité en présentant la prostitution comme une vie de facilité. Celle-ci avait lieu, d'après elles, essentiellement dans les ports et dans les grandes villes, "avec les étrangers". Il est vrai que pratiquement tous les hommes de la délégation se sont vus offrir les "services" de prostituées dans notre hôtel. Prix : 60 roubles, en dollars, "la passe".
Quant au sida, on en dénombrerait 83 cas en URSS, "tous des étrangers, sauf un".

Il ressort de cet entretien que l'ensemble de nos questions ne concernaient pas nos interlocutrices et les gênaient tout à la fois. À la fin de l'entretien, pour justifier notre insistance à tenter de comprendre la situation des femmes soviétiques à travers leur analyse et tenter de diminuer le malaise régnant, nous avons expliqué que ces problèmes étaient considérés comme importants par les féministes d'Europe de l'Ouest.
L'une des responsables, assez excédée, avait tenté de modifier le sens de nos interrogations par cette phrase : « Mais, parlons un peu d'amour ! »

La vision abstraite - à la limite surréaliste - qui nous était proposée reposait sur le postulat que l'égalité juridique était le substrat et surtout le substitut de l'analyse des rapports sociaux entre les sexes.

Aussi toutes les questions qui pouvaient fissurer le modèle établi étaient par elles évacuées, sauf celles reconnues par l'idéologie officielle (l'alcoolisme) ou celles qui l'étaient moins (prostitution, sida) mais qui étaient refoulées dans la mesure où la prégnance de ces mêmes problèmes à l'étranger en banalisait la réalité en URSS.

Au fil de la discussion, ces journalistes ont cependant reconnu :
- que le nombre de divorces augmentait : 347 pour 1000 mariages, dont plus de 60 % (70 % ? ), à la demande des femmes (comme en France d'ailleurs).
- que les jeunes femmes qui avaient une bonne situation professionnelle avaient de plus en plus tendance à ne pas se marier
- que la natalité était gravement en baisse. 13

L'alcoolisme présenté comme l'unique facteur explicatif des 'dysfonctionnements sociaux' nous est apparu comme un très efficace " prétexte " permettant d'éviter toute approche réellement critique de la réalité sociale et notamment de la situation des femmes soviétiques.

Précisons toutefois que lors d'une rencontre avec Valentina Terechkova (première femme cosmonaute soviétique, mais surtout ancienne. responsable de l'Union des femmes soviétiques) sa réponse, très nuancée, a laissé entendre que l'ensemble des problèmes évoqués étaient bien réels et non résolus. .

Nous avons constaté que la majorité des fidèles étaient des femmes, des femmes âgées et de milieu populaire. Inutile de préciser que ce clergé est exclusivement masculin et que ce monopole ne semble poser aucun problème à la hiérarchie. C'est là que nous avons vu la seule mendiante, à la porte de l'église.

Les femmes rencontrées affirmaient être sur un pied d'égalité avec les hommes, c'est-à-dire ne connaître ni plus ni moins de censure qu'eux.

Elles ont cependant fondé une Union des femmes cinéastes soviétiques, pour - dirent elles- avoir accès à des possibilités de présentation de leurs productions (festivals de femmes) à l'étranger.
Des femmes écrivains ont elles aussi constitué un groupe autonome de femmes.
Les participant-es de la VII ème conférence internationale des traducteurs qui s'est tenu en juillet 1987 à Moscou, "constatant l'existence d'un point de vue féminin spécifique sur tout un ensemble de problèmes, décidèrent, autour de Zoïa Bogouslavskaïa, de constituer un groupe d'écrivains femmes qui tinrent là, en présence des déléguées étrangères, sa première réunion élargie". 14

 Lors d'une discussion avec un jeune étudiant, sympathique et brillant, ferme soutien de Gorbatchev, celui-ci se présente à nous comme l'idéologue officiel de son école de traduction.
Un peu étonnées devant son assurance tranquille, nous lui avons posé une question sur la manière dont il était perçu par les autres étudiants (en l'occurrence en majorité des étudiantes). En substance, celui-ci nous répondit qu'il n'était certes pas sexiste mais qu'il était obligé de reconnaître que ces étudiantes n'avaient d'autres ambitions que familiales. Le problème qui se posait à lui était de ne pas les brusquer, de savoir être diplomate et surtout d’éviter que par des méthodes inappropriées, celles-ci, qui pouvaient être redoutables lorsqu'elles unissaient leurs efforts, ne se retournent contre lui.

La sexualité et plus largement tout ce qui touche au corps à la fois tabou et très marquée par une approche "naturaliste".
Une anecdote : dans le local de la police, comme l'une d'entre nous souhaitait demander l'emplacement des toilettes aux policiers de garde, une interprète s'est interposée et a prévenu notre initiative selon l'argument que ces hommes auraient pu rougir de la demande.

Par ailleurs, une jeune femme nous expliquait qu'elle avait de nombreux amants, qu'elle-même se définissait comme "froide sexuellement", mais que, dans la mesure où  « ça leur faisait plaisir, elle, ça ne la dérangeait pas". Le ton était : ça ne vaut vraiment pas la peine d'en faire une histoire...

* Après des années de nivellement égalitaire et de dénégation de l'apparence physique des femmes, la beauté, la féminité apparaissent comme à la fois comme une revendication, voire comme une exigence, rehaussant positivement l'image de la femme soviétique.
La revue déjà citée La femme soviétique a d'ailleurs consacré ses colonnes aux résultats d'une étude sur la perception par les jeunes de la séduction relative de la femme travailleuse ou de la femme au foyer. Au bénéfice de la première d'ailleurs. 15
L'insistance mise sur l'élégance de Raïssa Gorbatchev, comme la publicité donnée aux premiers concours officiels de beauté ne sont pas impunément des symboles de l'ère Gorbatchev,

* Les femmes soviétiques ont manifestement acquis, de par le cumul des responsabilités dont on leur a généreusement laissé le monopole, une force, un réel pouvoir dans le fonctionnement de la vie quotidienne comme dans l'éducation des enfants. Des spécialistes ont par exemple calculé qu'elles consacraient "en moyenne 40 heures par semaine à toutes sortes de tâches ménagères, que le poids total des achats effectués par une femme était de 2,5 tonnes, tandis qu' elle parcourait 12 Km en moyenne chez elle, vaquant à ses tâches ménagères". 16

Circonscrire étroitement ce pouvoir au sein de la sphère familiale apparaît alors d'autant plus nécessaire que la majorité des hommes, probablement accablés de 'récriminations, aspirent à rester entre eux pour y échapper. Outre le fait que cet état de choses confirme la prééminence masculine sur les plans professionnels et politiques, cela "appauvrit tant les enfants que les pères….Ceux-ci épargnent peut-être leur force morale et leurs temps, mais de fait ils perdent contact avec leurs enfants". 17

Rappelons qu'il existe en URSS plus de trente millions de FS : " femmes seules ". 18

Ce matriarcat domestique 19apparaît dans les discussions comme la raison majeure contribuant au maintien - sinon à l'aggravation de la situation actuelle - mais surtout à la justification de schémas profondément patriarcaux, dont il n'est pas inutile de dire qu'ils sont aussi largement partagés par les femmes. Dans la mesure où le déséquilibre hommes/femmes dû à la guerre semble toujours enfoui au fond des consciences - il concernait en 1959 plus de 20 millions de personnes 20 - " il subsiste chez les femmes la peur de ne pas trouver preneur et chez les hommes, la certitude que si l'on peut se passer d'une femme, elle, ne peut se passer d'un homme. Il doit faire moins d'efforts selon le vieux principe qu'une marchandise rare, même médiocre, finit par se vendre."21

* Si l'on tient pour acquis que le problème de la création d'un volant de chômage estimé à environ 15 millions d'emplois supprimés est à l'ordre du jour du 12e plan quinquennal 1991/1990 et qu'il concernerait majoritairement les femmes22, les discours actuels sur les difficultés - voire sur l'incompatibilité - à concilier travail domestique et vie de famille (et pourquoi pas aussi la publicité donnée aux statistiques d'avortements ou de mortalité infantile ?) prennent alors un sens politique.

Une 'philosophe', K. Malychéva conclut un article sur ces difficultés par ces mots : "Être mère de famille, élever des enfants, et bâtir un foyer sont des tâches tout aussi utiles et respectables que de travailler à la chaîne, conduire un tracteur ou conduire un navire ! Ce qu'on appelait hier encore, émancipation, autrement dit," indépendance économique " n'est pas une fin en soi. Il s'est avéré que l'émancipation féminine n'avait rien à voir avec l'idéal radieux imaginé par les leaders des mouvements féministes. Il n'est donc pas exclu que le travail féminin apparaisse aux générations futures comme le fruit de conditions de vie implacables, au même titre que la situation des femmes au foyer".23

Le chef de service des problèmes de la gestion des processus sociaux à l'Institut des études sociales de l'Académie des sciences de l'URSS, M. Bestoujev - Lada présente ainsi la future "situation idéale": allongement des congés maternité, "avec maintien évidemment du salaire", priorité donnée à l'éducation des enfants pendant les trois ans suivant la naissance "tout en bénéficiant comme par le passé de son salaire"; enfin "tant que l'enfant n'a pas 10 ans accompli, la mère doit bénéficier d'une journée de travail réduite."24  

Politique familialiste (faisant du 'couple' femme / famille un postulat), réhabilitation de la féminité, critique des thèses sur la libération des femmes par le salariat, nous sommes actuellement au coeur d'un revirement radical de la politique soviétique.

Ces problèmes nous sont apparus comme un enjeu central - bien que peu évoqué - de l'avenir de la société soviétique: du contrôle différencié de la natalité selon les régions de l'URSS, d'une politique de l'emploi fondé prioritairement sur le retour d'une fraction des femmes au foyer (officiellement présentées comme "une main-d'oeuvre excédentaire" 25(21), du maintien des femmes dans un statut social subordonné dépendent bien aussi "la réussite" à terme de l'expérience Gorbatchev.

Le pouvoir du patriarcat ne réside-t-il pas dans la capacité qu'un système s'arroge de définir, au gré de ses intérêts historiques, ce qu'il entend faire de l'utilisation du corps des femmes (maternel, sexuel, domestique, salarié, prostitué) ?

Aussi, nous semble t-il évident que le régime (comme tous les régimes politiques du monde d'ailleurs) a tout intérêt à maintenir les femmes soviétiques dans le statut d'individues sans parole propre ; et ce n'est pas la mise sur pied par les autorités des "conseils de femmes" qui la leur conférera.

Quant au Comité des femmes, "totalement sclérosé et fantomatique, malgré des effectifs pléthoriques", d'après le correspondant du Monde à Moscou, il est délibérément utilisé pour freiner le processus de représentation élargie des associations au Parlement. 26

* Tout questionnement des rapports de pouvoirs entre hommes et femmes nous est alors apparu comme particulièrement dangereux en ces périodes de bouleversements politiques réels liés à la Perestroïka.
Le maintien de l'exclusion des femmes de la sphère du pouvoir politique nous apparaît, compte tenu de ces enjeux, vital pour le régime.

On peut cependant se demander si les aspirations qu'expriment réellement tant de femmes à travailler moins ou à ne plus travailler hors du foyer, cette revendication d'un droit à la féminité, mais aussi cette demande d'une réelle égalité des droits ne seraient pas aussi porteuses d'une prise de conscience - et donc d'une avancée - liée à l'inégalité des situations historiquement imposées aux femmes soviétiques.
Décidément, l'histoire nous réserve bien des surprises….

Ce n'est pas toutefois une raison pour tomber dans le piège de la "féminité" définie comme "l'alliance de la sagesse et de la protection, de la douceur et de la puissance, de la générosité et de la force indomptable de l'instinct maternel", 27dont tant de femmes ont payé si cher le prix.

Après Trosky, Boukharine et les autres, pourquoi ne pas réhabiliter aussi les premières œuvres d'Alexandra Kollontaï ainsi que celles de Clara Zetkin ?

Et que sont devenues les féministes soviétiques des années soixante-dix ?

Une nouvelle génération de femmes pose à nouveau, en d'autres termes les problèmes qu'elles ont eu le courage de poser.
Décembre 1988.

***

Bibliographie sommaire

Baranskaia Natalia, Une semaine comme les autres et quelques récits. Ed. des femmes. 1976
Kollontai Alexandra, Conférence sur la libération des femmes. Ed de la Brèche. 1978
Femmes et Russie, par le Collectif de rédaction de l’Almanach et queslques autres. 1980.
Proches et lointaines. De la parution du Samizdat des femmes à Léningrad le 10 décembre 1979. Ed Tierce. 1980
Mamonova Tatiana, Voix de femmes en Russie. Denoêl-Gonthier. 1982.
Voznenskaya Julia, Le Décaméron des femmes. Actes Sud. 1988.

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Notes de bas de page
1 Ajout avril 2003.  Le titre de la rédaction revue était " La Perestroïka  au féminin". Récusant l'emploi du terme de "féminin" , je l'ai modifié.

NB Ce texte a été aussi publié dans les Cahiers du Grif. N° Consacré à Georg Simmel p. 113 à 124

2 Rédactrice en chef : Irène Sokologorski.
3 Libération. 19 Décembre 1988
4 Dans le même ordre d'idées, un article sur les causes et effets du divorce signé de F. Florenskaïa paru dans la Revue : La Femme Soviétique qui s'adresse majoritairement aux femmes nous a semblé significatif. On y lit notamment : "Ce n'est donc pas "la mauvaise femme" ou le mauvais mari" qui sont en cause, mais vos propres problèmes irrésolus ; l'insatisfaction de soi se reporte sur les autres et avant tout sur vos proches. Le propre des êtres humains est de ne pas s'apercevoir de leurs propres défauts et de bien les distinguer chez autrui…Généralement celui qui se prétend victime est le plus égoïste des deux. La mission du psychologie consiste à le démonter clairement. Lorsqu'une personne prend conscience des défauts de ses comportements, elle en éprouve du remords et cela l'aide à mieux voir les difficultés entre conjoints". Novembre1988.
5 ln: Bachkatov et A. Wilson, Les enfants de Gorbatchev. Calman Lévy. 1988. P. 124.
6 Ibid. p. 229
7 Ajout avril 2003. Mais est-ce "vrai " ?
8 La femme soviétique. Septembre 1988
9 Ibid.  
10  La femme soviétique. Décembre 1988
11 La femme soviétique. Septembre 1988
12 Les enfants de Gorbatchev, Op.cit. p. 210
13 31 % des couples mariés depuis au moins 5 ans n'ont pas d'enfants. ln : La femme soviétique. Septembre 1988.
14 France-Urss. Novembre /Décembre 1987.
15 La femme soviétique. Septembre 1988.
16 Ibid. Août 1988.
17 Ibid. Décembre 1988
18 Ibid. cf.,  La lettre de Natacha. Octobre 1988
19 Ajout. Avril 2003. Ce terme non défini n'est pas approprié, ici.   
20 B.Kerblay. La société soviétique contemporaine.A. Colin. 1980. p. 145.
21 Les enfants de Gorbatchev. Op. cit. p.35
22 Rabotnitsia. N° 3. Cité dans les Enfants de Gorbatchev. Op. Cit. p. 246.
23 La femme soviétique. Septembre 1988.
24 D.Salque. La perestroïka au féminin. Magazine France URSS. Novembre/ Dec 1987.
25 Cf., Interview du premier secrétaire du P. C du Kazahstan. ln: La femme soviétique. Novembre 1988.
26 B. Guetta. "Des limitations délibérées". Le Monde. 12 janvier 1989.
27 La femme soviétique. Septembre 1988.

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