Lutte de femmes
 Marie-Victoire Louis

Chapitre X. La grève de Limoges contre droit de cuissage, Avril 1905

Le droit de cuissage. France, 1860-1930
Éditions de l'Atelier
Février 1994
p. 267 à 295

date de rédaction : 01/10/1983
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Vous défendez la femme exploitée dans tous les pays
Salut et honneur à vous, ouvriers de Limoges.1

Franchement, camarades limousins, la cause méritait-elle un tel effort ? 2  

On pouvait lire, le 30 mars 1905, dans la chronique locale du Courrier du Centre cet entrefilet : « Un léger conflit, qui fut vite aplani, a éclaté mardi à la fabrique de M. Théodore Haviland, dans l'atelier de peinture. Hier, de nouvelles difficultés surgirent et les peintres quittèrent tous le travail. Ils réclament, paraît-il, le renvoi du directeur de la peinture. Les grévistes ont tenu une réunion dans la soirée à la bourse du travail ».

Quinze jours plus tard, la ville de Limoges est, du fait de ce "léger conflit", plongée dans une situation insurrectionnelle. L'armée tire sur la foule : un ouvrier, Camille Vardelle, est tué et quatre autres blessés par balles. On évoque un second Fourmies.

Cette grève dont on a si longtemps caché la véritable signifie en l'expliquant seulement par la tradition ouvrière, socialiste, révolutionnaire de Limoges, "la ville rouge", "la Rome du socialisme"3, n'a du début jusqu'à la fin qu'une seule et même revendication : le départ d'un directeur, nommé Penaud, pratiquant sur les ouvrières le droit de cuissage.
C'est en raison de son importance que cette grève exemplaire mérite un statut spécifique.

Contrairement à l'analyse récente qui a pu en être faite, le déclenchement des grèves de 1905 à Limoges et notamment de la plus import elles, celle de l'usine de Théodore Haviland n'est pas un « mouvement spontané » 4, à moins de considérer comme tel tout mouvement qui échappe aux analyses classiques en matière de luttes sociales.  

Pour certains contemporains, Limoges est une ville « aux mœurs patriarcales où l'esprit de famille est très puissant, où les fils restent généralement avec leurs parents jusqu'à l'établissement de leurs sœurs. » 5 Pour d'autres, « la famille ouvrière n'y est plus qu'une fiction. C'est l'affranchissement en fait pour la femme, l'enfant, le chef de famille de ce contrôle mutuel de tous les instants qui maintient la moralité dans les foyers, ou tout au moins s'oppose aux trop grands écarts. La gravité de cet état de choses est surtout apparente pour les femmes et plus encore pour les jeunes filles », peut-on lire dans une thèse publiée, en 1904, consacrée au travail porcelainier en Limousin. 6

On peut émettre l'hypothèse suivante : les structures familiales du Limousin, encore largement imprégnées de traditions rurales, sont au début du siècle, confrontées à un éclatement, dues à l'importance croissante du salariat féminin. Cependant, le « recrutement par familles, père et fils, mères et filles travaillant ensemble ou successivement dans la même usine, voire dans spécialité»7 contribue à perpétuer ces structures.

Dans la porcelaine, principale activité industrielle de la ville, les femmes sont 24 % de la population active en 1884, 35 % en 1901. Le patronat trouve dans la main-d'oeuvre féminine le moyen de procéder à la rationalisation du travail, accélérant ainsi le processus de déqualification des ouvriers : les décalqueuses, payées quatre fois moins que les artistes en porcelaine, remplacent la plupart des anciens décorateurs. Si les femmes sont payées, en moyenne, deux fois moins que les hommes et affectées aux ateliers les plus dangereux pour la santé - leur espérance de vie est de cinq ans inférieure à celle des hommes 8- elles ont, néanmoins, acquis une force indiscutable. Selon John M. Merriman, historien de la ville de Limoges, les ouvrières de la ville « se syndiquent de plus en plus   ; il s'était notamment créé une Chambre syndicale des ouvrières de la peinture céramique qui compte 120 membres en février 1904 et 400, l'année de la grève. En 1905, 1200 ouvrières sont syndiquées, soit 20 % du total, c'est-à-dire, deux fois plus que la moyenne nationale. 30 % des syndiquées de la chaussure et de la porcelaine sont des femmes. Et - chiffre plus édifiant encore - 42 % des membres de l'Initiative, la Chambre syndicale de la porcelaine) sont des ouvrières, soit 12 % de plus que 5 ans auparavant. 9

Nous savons aussi qu'en sus de leur participation aux grèves mixtes, les femmes ont initié plusieurs grèves qui ont secoué Limoges en 1904 : deux grèves de décalqueuses, c'est-à-dire de femmes peintres : l'une, pour la suppression des amendes ; l'autre, sur le refus d'utiliser un nouveau papier décalque qui devait supprimer deux emplois sur cinq ; une troisième, de lingères sur les salaires et le départ du contremaître.
Les ouvrières d'une papeterie de Saint Junin ont même obtenu d'élire leur contremaîtresse. 10

Selon Geneviève Désiré Villemain, historienne de Limoges, l'accusation faite au directeur de l'usine Haviland d'exercer un droit de cuissage sur les ouvrières « n'est pas dépourvue, dans le contexte de l'époque, de vraisemblance ».11 Elle affirme, en outre, que « les ouvrières limousines acceptent avec plus de difficultés que les ouvriers l'autoritarisme des contremaîtres, car les conflits pour cause (leur) tyrannie y sont plus fréquents dans les ateliers féminins que masculins.» 12

La lutte contre le droit de cuissage dont Penaud sera le symbole n'est pas une nouveauté : les ouvrières de Limoges ont déjà fait part de la violence qui leur est faite, sans être entendues.

Lors de la grande grève de la maison Fougeras (chaussures et sabots) - qui ouvre la voie à celle de Haviland - l'un des contemporains a déjà noté que la demande de renvoi du directeur Crouzière, qualifié de "dur, inflexible, autoritaire, outré, insolent a pour cause son attitude à l'égard des femmes. .. Les ouvrières disent que les maris et les pères de famille doivent se joindre à elles pour demander son renvoi".13 Un dirigeant du syndicat des ouvriers et ouvrières en chaussures, J. Rougerie a d'ailleurs, en mars 1905, saisi, à ce sujet, la Fédération des cuirs et peaux et a dénoncé « l'attitude arrogante, insolente et hautaine de Crouzière ainsi que des faits... et même des actes d'une moralité douteuse. »14

De fait, les revendications des ouvrières sont, après sept semaines de lutte, largement satisfaites. Certes, Crouzière reste chez Fougeras, mais il n'a plus de contact avec ses subordonnées; en outre, une légère augmentation de salaire est obtenue. L'articulation réussie entre ces deux revendications : salaires et lutte pour la dignité s'avère dangereuse pour les intérêts patronaux. Si les grèves de Fougeras et de Haviland s'expliquent par les mêmes réalités, la différence tient sans doute au fait que, mieux organisée, plus combative, la classe ouvrière dans l'usine Haviland ait pu être stimulée par le succès chez Fougeras.

Mettant à son profit la montée générale des luttes sociales à Limoges, en 1904, 1905, la classe ouvrière, les femmes plus particulièrement, a cru alors pouvoir mettre un terme à l'exercice du cuissage.

Le contremaître Penaud - souvent qualifié aussi de directeur - âgé de la cinquantaine, est employé depuis douze ans dans la fabrique Charles Haviland, industriel de nationalité américaine, qui possède la plus importante et la plus moderne des fabriques de porcelaine de Limoges. L'usine compte 5 740 hommes, 2 400 femmes et 1 528 enfants 15.
Au terme d'une grève récente, la suppression du travail aux pièces qui favorise l'arbitraire patronal a été obtenue : "On voyait un mauvais ouvrier gagner 150 F par quinzaine, tandis qu'un non ouvrir n'atteignait que 40 F. Le 1er mars 1905, la Chambre syndicale vota un ordre du jour flétrissant ces agissements. » 16

Selon un contemporain, Penaud "fait tout son possible pour amener le rétablissement du travail aux pièces (et par ailleurs)... réserve le bon travail à ses créatures. On ne peut gagner sa vie sans s'être assuré, par des amabilités, des gracieusetés, des dons - en nature et en argent - de la bienveillance du contremaître... Les femmes et les jeunes filles sont soumises à des exigences de caractère particulier. » 17

Le journal Le Libertaire présente Penaud comme un être « abject, autoritaire, prévaricateur » et estime que "les faits (sont) constants, prouvés et connus de tous".18 Le Réveil du Centre, se fiant à ce que racontent les grévistes, décrit : " les prévenances spéciales qu'il a pour certaines (dont il exige) qu'elles le paient retour ; il poursuit de sa haine celles qui lui résistent. On a renvoyé des ouvrières dont le crime unique est de n'avoir pas été suffisamment... aimables,  peut être même a-t-on renvoyé qui avaient cessé de plaire. » 19

Certes, aucune information ouvrière de première main - en particulier aucune information formelle - émanant d'ouvrières ne nous est parvenue. Charles Haviland, lors d'une interview, se targue de ce silence. Il déclare : " Lorsque, avec les autres chefs de maison, j'ai reçu la délégation ouvrière, devant l'insistance de quelques-uns d'entre eux à qualifier de suborneur le contremaître, que ceux qui ont des faits probants à lui reprocher, ai-je dit, portent plainte ! On enquêtera. Quel est celui qui peut formuler une accusation précise ? "20 Personne, d'après Haviland, ne répondit.

Mais cette absence de dénonciation formelle ne signifie pas pour autant que Penaud, qui n'a jamais, pas plus que son patron, démenti les faits dont il est accusé, n'est pas coupable. Quelques témoignages ouvriers font état de ses pratiques. L'un d'entre eux, interrogé par un journaliste parisien, pendant la grève, déclare : « Penaud a tout fait.... excepté quelque chose de bien. Il est injuste, dur. Et puis, avec les femmes… .Il les fait passer par un petit couloir pour entrer et sortir, et puis... » Et le journaliste, qui attribue à la pudibonderie son mutisme soudain, observe que « le porcelainier s'arrête en rougissant».21 Un ancien employé de l'usine rencontré par le correspondant de l'Humanité affirme, pour sa part, qu '« il a été le témoin de faits révoltants dont un seul suffirait à légitimer la colère ouvrière. »22 Toujours selon le journal socialiste, la Chambre syndicale de la Céramique avait été saisie de nombreuses plaintes. 23

Néanmoins le relatif silence ouvrier doit être analysé, Il peut s'expliquer par la nature des faits reprochés. En outre, faire appel à la justice ou à l'autorité patronale pour dénoncer Penaud, sans législation adéquate, sans garantie, sans autre preuve que la parole d'une ouvrière face à un patron tout puissant, c'est prendre le risque d'être soi-même l'objet de la suspicion, de la vindicte, du licenciement. "L'éternelle argumentation des défenseurs des débordements de la virilité: noircir les victimes pour tenter d'excuser les accusés"24 aurait été avancée: c'eut été immédiatement sur le travail ouvrier ou sur le comportement des ouvrières que les accusations ou enquêtes de moralité se seraient portées.
Un compte-rendu d'une réunion patronale, tenue le 24 mai 1905, confirme cette hypothèse. On peut y lire ceci : « M. Penaud a été interrogé par le délégué du ministre et il est certain qu'on n'a pu trouver aucun fait immoral sur son compte, tandis que chez les ouvriers et surtout les ouvrières, les enquêtes faites par les fabricants les occupant ont prouvé que certaines se livraient comme suppléantes dans les maisons de prostitution. » 25
Dans le peuple, la cause est cependant entendue ; la satire s'empare de ces faits :

Chanson à l'éminent Penot

Le père Penot , le mistonneur (bis)
Passe son temps à faire le charmeur
Tous les jours, nous le voyons
Avec la femme de poil à maron

Refrain:

Voilà pourquoi, nous disons
A bas Penot, A bas Penot

Quand une fille vient demander
Du travail pour turbiner
Avant de demander son nom
Il lui touche les nichons
Et si cela lui plaît
Vite, elle est embauchée
26

Une complainte héroïque de 25 couplets (dont en voici 6) est par ailleurs entièrement consacrée aux événements de 1905 :

Les peintresses et la grève à Limoges

Il était une fabrique
Porc'lainière de son métier
La têt', avenue de Poitiers
Mais l' coeur, à la Martinique,
Ousqu'un amoureux farceur
Rêvait du droit du seigneur

Donc, ce monstre, en défaillance
(- Or, c'est trop s'apitoyer
Et l'on devrait hongroyer
Tous les contremaîtres de France ! -)
Aux jeunes' à dents d'ivoir'
Offrait sournoisement le mouchoir !

Mais, ces bich'un peu farouches,
Au fait de toutes les couleurs,
Et abîmées de douleur,
Par un procédé si louche,
Supplièrent le syndicat
Qu'il les en débarassât !

D'zim !…par certain' fausses hanches
Le pauvre était fasciné!
Il fut soupçonné, tout net,
De fair' la traite des blanches
Boum ! ….Allons, frère Jonathan,
Remerciez l'mangeur de piment,
Ou, sur le champ, c'est la grève".

Et, cette complainte se termine par cette suggestion révélatrice :

Pour clore aussi cett' faconde,
Soufflons donc à moussu l'preftt
Un truc pratique et parfait
Qui peut contenter tout le monde:
C'est, à la Bourse du travail,
D'adjoindre un nombreux sérail
27


Enfin, dans un style plus grandiloquent, La Marche des fusillés, signée Goulesque, qui fut éditée par l'auteur, au bénéfice des chômeurs. Citons les troisième et quatrième strophes:

Le porcelainier demandait
Que l'on respectât sa misère
Au patron qui se refusait
A bien vouloir les satisfaire
Penaud voulait des ouvrières
Car la luxure l'étreignait

S'indignant de pareils marchés
L'amour sacré de la famille
Vibrait au coeur des ouvriers
Crever, mais non livrer nos filles
Jamais des âmes aussi viles
N'animent des porcelainiers.
28

La genèse exacte de ce qui se passa le 28 mars 1905 dans l'atelier de peinture n'est pas clairement établie. La cause officielle est le renvoi de trois peintres "accusés d'avoir fourni, depuis qu'ils étaient payés à l'heure, un travail insuffisant".29 Mais toutes les analyses, toutes les interprétations, dont aucune démentie ou infléchie, sont formelles: la cause réelle en est le droit de cuissage. On peut d'ailleurs se demander pourquoi Penaud, après avoir renvoyé les peintres, cède subitement à la pression ouvrière ? N'est-ce pas qu'il savait ces accusations fondées ? Devant son recul, le travail reprend mais « à la suite d'une vive discussion entre le directeur de l'atelier de peinture et les ouvriers peintres, 40 de ces derniers abandonnent le travail, déclarant qu'ils ne le reprendraient que lorsque le directeur aurait été renvoyé ». 30

La propagation de la grève est rapide : elle gagne tout l'atelier de peinture, le 29 mars ; elle est totale, le 2 avril, dans l'usine et s'élargit, le 10 avril, à l'usine de Charles Haviland, le frère de Théodore. Là, les ouvriers demandent le départ, d'un autre contremaître, lui aussi détesté, nommé Sautour. Celui-ci est accusé du licenciement d'un ouvrier qui avait enterré civilement son enfant et plus fondamentalement de « favoriser les ouvriers qui partagent ses opinions (cléricales) et de se montrer injustes envers les autres ». 31

La grève chez Charles Haviland bénéficie très vite du soutien syndical ; s'il faut croire en la complainte déjà citée, ce sont les ouvrières qui auraient fait appel à lui. Dès le 30 mars, la Chambre syndicale des peintres céramistes déclare « approuver pleinement les camarades peintres de la maison Haviland» et décide de « donner plein pouvoir à la Fédération de Céramique pour s'occuper du conflit existant entre M. Théodore Haviland et le personnel de la peinture ». Le soutien syndical est notamment financier; cette solidarité a déjà été à l'origine de l'importance et de la durée de la dernière grande grève de la porcelaine de 1882. La cotisation est fixée en 1905 à 10 % du salaire pour les hommes et 5 % pour les femmes et les enfants.

Cette grève est originale par son objet et par ses formes. Tous les contemporains ont noté, avec étonnement, qu'elle ne s'assigne aucune revend matérielle: ni augmentation de salaire, ni diminution des horaires de travail. Jaurès, notamment, a évoqué «son caractère singulier ».32 Il tient à son facteur déclenchant, mais surtout à l'intransigeance ouvrière, quant à son objet, alors même que les critiques sur son bien-fondé ne manquent pas de s'exprimer dans le milieu ouvrier et syndical.

Les pouvoirs locaux et nationaux occultent et sous-estiment la cause réelle de cette grève: on parle d'"incident" de "querelle", de "problème de mœurs", de "susceptibilités". Le maire socialiste de la ville, Labussière affirme, le 3 avril, que " les conflits survenus n'ont aucune cause de gravité exceptionnelle". Certaines autorités l'ignorent totalement: le Préfet de la Haute-Vienne, Cassagneau n'y fait allusion dans aucun des télégrammes au Ministre de l'Intérieur. Il faudra attendre que l'émeute éclate dans les rues de Limoges, pour qu'un télégramme codé émanant du Ministre, en date du 17 avril, s'en inquiète. Celui-ci tout en mettant l'accent sur le maintien de l'ordre, demande en effet au Préfet « s'il ne conviendrait pas de rechercher une solution par la constitution d'une sorte de commission d'enquête, composée de deux représentants patronaux, deux représentants ouvriers et un représentant choisis par le gouvernement qui aurait pour seule mission de vérifier les griefs contre les deux contremaîtres et de dire si ces griefs sont fondés »33

Quant aux fabricants de Limoges, ils se réunissent, le 3 avril, non pour débattre des pratiques de Penaud, d'emblée « mis hors de discussion », mais sur le sujet de « la situation faite à l'un des leurs ». La note du commissaire de Police au Préfet précise qu'ils sont "outrés de l'attitude mauvaise des ouvriers"34

La presse, enfin, élude, elle aussi, l'essentiel. Les lecteurs et lectrices du principal journal de Limoges Le Courrier du Centre, devront attendre 22 jours après le début du conflit et trois jours après l'émeute avant de voir évoquer incidemment, par le délégué CGT, sur la tombe de Camille Vardelle « le nécessaire respect de nos femmes et de nos enfants dans les ateliers. »35
Il en est de même pour le Réveil du Centre. 36
Ce n'est donc que le 19 avril qu'ils et elles ont pu lire les débats à la Chambre au sujet de l'émeute, et notamment l'interpellation du député Poulain : « Les ouvriers ont appris par où on a essayé de faire passer leurs sœurs ; leurs filles, leurs femmes, même quand celles-ci venaient chercher du travail.» Et celui-ci termine ainsi son discours : « Je n'insiste pas ; on est fixé là-dessus. » Ce n'était cependant pas par leurs journaux locaux que les Limousins en avaient été informés.

Il reviendra à La France du Centre de présenter, sous la plume de son directeur, le député Tourgniol, l'analyse la plus proche de la réalité. Celui-ci impute la responsabilité "des événements de Limoges à l'ignoble Penaud, son complice Haviland et le syndicat patronal". Et il estime que cette grève est "d'autant plus respectable, qu'elle est fondée sur des motifs élevés ». Il regrette enfin, qu'aucune loi ne permette encore de poursuivre ce "crime social". 37

Cette grève sort très vite du lieu de travail; l'usine est fermée le 3 avril et les grévistes font la jonction avec d'autres grévistes. Les réunions à la Bourse du Travail se terminent régulièrement par des manifestations au coeur même ville.
Labussière adresse, dès le 3 avril, une missive à ses concitoyens pour les mettre en garde contre les conséquences pouvant survenir « des troubles occasionnés par les nombreuses manifestations sur la voie publique, accompagnées d'actes répréhensibles ».

Cette grève, aux formes directes et violentes, s'en prend, faute de médiations, aux personnes elles-mêmes, en particulier aux contremaîtres, symboles de toutes les manifestations de l'exploitation, « cibles déclarées des grèves ». 38

Le contremaître Sautour, alerte, en ce sens, le 1er avril 1905, le Préfet pour « lui demander la protection légale qui lui est due, en tant que citoyen français ». Sachant que son employeur est américain, on peut s'interroger sur son insistance à arguer formellement de sa nationalité. "Menacé", il précise qu'il a été « avisé que, sous peu, ce soir peut-être, [il] doit être traité, comme il est d'usage maintenant, à Limoges, pour les contremaîtres boycottés, c'est-à-dire avec sifflets, huées, crachats et le reste. » Sur des papillons, en ville, on peut en effet lire : « Sautour, ta condamnation est prononcée. Sautour, on t'observe », tandis que, lors des cortèges, des « inscriptions peu aimables » contre Penaud, selon Le Courrier du Centre, sont inscrites sur des pancartes. Dans une déclaration au commissariat de police du 1er avril, Sautour fait état de « jets de pierres lancés contre sa maison et dans son jardin, brisant une partie d'une persienne».39 Par ailleurs, des mannequins portant des pancartes où l'on peut lire: «Mort à Penaud, Mort à Sautour» ou: "Vous êtes tous priés d'assister à l'enterrement de Sautour et de Penaud», accompagnent les drapeaux rouge et noir de la manifestation du 15 avril.

Les patrons n'échappent pas, non plus, à la vindicte populaire ; ils sont eux aussi, mais dans une plus faible mesure, injuriés. Haviland est pendu en effigie, le 14 avril.

L'action directe, qui emprunte ses méthodes aux libertaires, aux anarcho-syndicalistes, peut être considéré comme le pendant des méthodes utilisées à l'encontre des ouvrières, attaquées dans leur personne. À la violence et aux abus de la hiérarchie, les ouvriers opposent une violence alternative. L'Ouvrier Céramiste, évoquant les pratiques du successeur de Penaud à l'usine Haviland demande même aux ouvriers de se poser la question de savoir s'il ne faut pas "l'abattre"40

Cette violence atteint aussi les ouvriers et ouvrières qui ne sont pas solidaires de la lutte. Des notes de police évoquent les moyens utilisés par les grévistes pour obtenir la solidarité financière; les ouvriers et ouvrières sont poursuivi-es, conspué-es, voire molesté-es dans les rues, lorsqu'ils « refusent de verser convenue à la collecte en faveur des grévistes». 41

La ville est socialement et politiquement coupée en deux : l'affaire Penaud est son affaire Dreyfus : « On était contre Penaud, si l'on épousait la cause ouvrière, pour lui, si l'on soutenait les patrons ».43

Dès le début du conflit, Charles Haviland refuse de négocier. Le 28 mars, il parlemente avec une délégation de peintres qui lui présente leurs revendications, Mais il s'oppose à toute concession, comme à toute relation directe avec les ouvriers, sous quelque forme que ce soit. Il s'en tiendra à cette position jusqu'au terme du conflit.
Les discussions entre le syndicat patronal et ouvrier, chargés de défendre les intérêts respectifs des protagonistes sont donc largement formelles puisque Haviland a prévenu qu'il ne céderait pas. Considérant toute discussion sur la base des exigences ouvrières comme une atteinte à son autorité, Haviland refuse de remettre en cause un droit, pour lui, imprescriptible : celui de choisir ses représentants.

C'est d'ailleurs en arguant de l'intransigeance patronale que le maire de Limoges jouera le rôle qui fut le sien tout au long de ce conflit : tenter d'obtenir des concessions de part et d'autre pour éviter, selon lui, "le pire". Celui-ci se rend, le 1er avril, de son propre chef, à l'usine Haviland, pour demander à Penaud « au nom de l'intérêt général » sa démission. Selon ses dires, celui-ci répond, «sans même une hésitation », qu'il accepte volontiers de se retirer, mais qu'il répugne à le faire lui-même. Labussière, encouragé par cette affirmation, téléphone à Haviland qui « répond par un blâme », confirmant par là même la réalité de l'offre de démission donnée par Penaud.44 Le jour même, après le désaveu patronal, Penaud quitte, avec sa famille, Limoges pour se réfugier à Angoulême. Il n'est pas pensable que ce départ, le soir même de cet engagement oral, en présence de plusieurs directeurs de l'usine Haviland, ait pu avoir lieu sans l'accord et sans doute à l'initiative même de Haviland. La parole de Penaud entre peu en ligne de compte dans la stratégie patronale.

Alors que les délégués ouvriers, sans doute informés par Labussière, pensent que le conflit est terminé, ceux-ci se voient à leur grand étonnement, communiquer une lettre de Penaud, le 8 avril, par le Comité des fabricants : "En réponse aux allégations qui se sont produites, celui-ci se considère comme engagé d'honneur à ne pas donner sa démission."

Les délégués ouvriers font alors deux contre-propositions :
- Le retour au travail du personnel « sous la direction de M. Penaud, sous réserve de son renvoi dans un délai d'un mois » ;
- Sa rétrogradation hiérarchique, « soit comme ouvrier à la banquette, soit comme employé en dehors des ateliers de peinture ». 45

De fait, il semble moins qu'il s'agisse d'un « louable sentiment d'humanité », comme l'analyse Le Réveil du Centre, que d'une tradition ouvrière libertaire, chère au Père Peinard, de vouloir remettre les contremaîtres à la base, d'où ils n'auraient jamais dû sortir.

Les délégués patronaux refusent cette atteinte au pouvoir disciplinaire et font alors une contre-proposition, qualifiée de « vraiment bizarre » par le Réveil du Centre, organe de presse proche du maire. « M. Penaud conserverait ses titres et ses fonctions, mais ne s'occuperait pas de la direction de l'atelier de peinture pendant six mois. Afin de permettre au calme de renaître dans les esprits, il obtiendrait un congé d'un mois, au terme duquel il serait employé par M. Haviland, soit à la direction de la lithographie, soit à tout autre service qui lui conviendrait, en dehors des ateliers de peinture, pendant un délai de cinq mois. »

Les ouvriers refusent cette proposition qui laissait les mains libres à M. Haviland de remettre Penaud à son poste antérieur.
Le conflit reste entier et s'aggrave même lorsque les mécaniciens de la maison Charles Haviland, frère de Théodore, demandent, à leur tour le renvoi de Sautour et se mettent en grève.
Le sort des deux contremaîtres et des deux usines, qui occupent à elles seules plus de 6 000 ouvriers et ouvrières sont désormais lié.
À la demande des Haviland, les patrons de la porcelaine font alors connaître, par l'intermédiaire de leur Fédération, leur intention de fermer toutes les usines de la ville, c'est-à-dire mettre près de 20 000 personnes au chômage, si les ouvriers des deux usines Haviland ne reprennent pas le travail. À la solidarité ouvrière, ils opposent la solidarité patronale : bloc contre bloc. La lutte des classes n'est pas ici un vain mot.

La grève prend alors une dimension nationale, Le Président du Conseil, Maurice Rouvier, envoie un télégramme pour tenter de retarder le lock-out, ne fut-ce que de 48 heures. Mais, le 14 avril 1905, les portes de 19 fabriques de porcelaine sur 32 restent fermées tandis que Georges Haviland est reçu par le Ministre de l'Intérieur à la sortie du Conseil des ministres. À Limoges même, M. Labussière, peu entendu par les grévistes, « les adjure, dans un but d'apaisement et dans l'intérêt général de ne pas exiger le renvoi pur et simple de Penaud et d'accepter les conditions patronales ». Pensant que l'influence de certains pouvait être atténué par un vote à bulletins secrets, Labussière décide d'y avoir recours. L'après-midi, par 260 voix contre 67 et 6 bulletins blancs, la proposition patronale est repoussée. 46

Le 15 avril, la Fédération de la Céramique affirme que "malgré de nombreuses concessions de leur part, aucune n'en a été faite par les patrons". Les ouvriers ont notamment fait savoir qu'ils se résigneraient au maintien de Sautour pour peu que Penaud disparaisse. Mais, faute de réponse patronale, «ils se voient contraints d'accepter la lutte…avec l'intime conviction d'avoir avec eux l'opinion publique. Car, devant tous les faits reprochés au directeur Penaud et au contremaître Sautour, il n'est pas un ouvrier conscient qui ne condamne leurs agissements ». 47
Le maire, toujours à la recherche d'un accord, prend cependant très fermement parti contre la décision patronale de lock-out, qualifiée de "pacte de famine", comme l'atteste une protestation du Conseil municipal de Limoges, le 17 avril : « Ils ont sacrifié des milliers de familles au caprice d'orgueil de l'un d'entre eux », peut-on y lire. «Ils n'eussent pas agi de façon différente s'ils avaient prétendu provoquer ceux-là mêmes qui sont leurs victimes », poursuit la déclaration.48

Des souscriptions s'ouvrent en solidarité aux victimes du lock-out. Celle du Réveil du Centre que Labussière, entouré de ses adjoints et de nombreux conseillers municipaux inaugure le 17 avril, en versant la somme 20 Frs, recueille la somme de 4 962, 05 F. à la date du 2 mai 1905.

M. Haviland décide d'interdire aux ouvriers l'accès à la caisse de secours qui contient 28 000 francs.

Plusieurs manifestations ont lieu en ville où la violence croît en relation notamment avec l'entrée de l'armée dans la ville, décidée par le Préfet. Une note en date du 14 avril du Commissaire central de police fait état de « la surexcitation d'une grande partie de la population de Limoges depuis l'entrée de Monsieur le général Tournier », commandant du 12e corps d'armée. Celui-ci constate que « les relations entre civils et militaires ont cessé, [et que] l'animosité a pris naissance ». Il pense donc que « la situation ne peut être améliorée que par le départ de M. le général Tournier. Dans le cas contraire, une haine se produira contre les officiers et il ne faudra que bien peu de choses pour que des faits déplorables à tout point de vue (puissent) se produire. » 49

La situation prend alors une tournure nettement insurrectionnelle. C'est l'émeute, l'entrée des ouvriers dans les usines pour déloger les personnes qui y travaillent encore, y compris dans les usines ayant décrété le lock-out, la découverte d'une bombe, le pillage d'armureries, l'attaque contre la prison pour délivrer les personnes qui ont été arrêtées.

Le Courrier du Centre estime toujours que "le cas de M. Penaud peut être encore réglé de manière satisfaisante si la ville ne vivait pas au milieu de cette fièvre et de cette tension nerveuse qui font qu'une révolution locale peut sortir d'une simple grève."50

La troupe cependant « charge et tire sans sommation sur une foule réfugiée au jardin d'Orsay».51
On relève un mort, un jeune peintre sur porcelaine de 20 ans, Camille Vardelle, atteint dans l'aine, d'une balle tirée d'un fusil Lebel. Plusieurs blessés sont relevés, dont trois atteints, eux aussi, par balles.

Le 18 avril, un débat a lieu à la Chambre. Le Ministre de l'Intérieur, M. Etienne, traite exclusivement du maintien de l'ordre. Le député Rouanet interrompt pour aborder le problème des causes du déclenchement de la grève et termine ainsi son discours: « On a tiré sur des travailleurs qui, en somme, ne luttaient que pour assurer leur dignité d'hommes.» Jaurès intervient aussi mais la demande d'une enquête parlementaire qu'il propose est repoussé par 369 voix contre 176.

Le 20 avril, les obsèques de Vardelle (aux frais de la ville) sont suivies par 20 à 30 000 personnes.
La presse note que beaucoup d'ouvrières portaient des fleurs à la main: dernier hommage à celui qui était mort pour leur dignité ?

Trois discours sont prononcés sur sa tombe : Labussière rappelle ses multiples tentatives pour désamorcer le conflit et fait allusion sans plus de clarté à « la périlleuse question d'amour-propre des patrons ». Un député socialiste de la Seine lance un appel au calme. Un représentant de la CGT lance un vibrant appel à la syndicalisation. Il est le seul à évoquer les causes de la grève : «Nous voulons que, dans nos ateliers, on respecte nos femmes et nos enfants » affirme-t-il.

Les ouvriers de la maison Haviland votent, le soir même, un ordre du jour demandant toujours le renvoi pur et simple de Penaud.

À Paris, le comité confédéral de la CGT, au cours d'une réunion extraordinaire, fait la déclaration suivante : « Le conflit actuel a eu pour origine les actes immondes d'un contremaître, soutenu par tous les patrons porcelainiers. Le Comité confédéral souligne que c'est pour protéger ce pourceau que l'armée a été lancée par le gouvernement contre les travailleurs limousins. » La déclaration évoque aussi : "l'arrogance et les passions bestiales des patrons ou de leurs représentants". Enfin, la CGT se dit convaincue que « le prolétariat saura faire tout son devoir pour imposer au moins le respect et la vie des siens ». 52

Les initiatives en vue d'une solution au conflit continuent. Mais, le 20, les patrons refusent de se rendre à la convocation du juge de paix, afin de mettre un terme au lock-out. Cette décision « produit [dans la population] la plus pénible impression »53
Trois membres du conseil municipal de Limoges se rendent à Angoulême, précédés de deux parents de Penaud, pour obtenir de lui, à nouveau, sa démission. Ils sont reçus par son frère qui fait savoir, le 22 avril, que Penaud s'y refuse toujours.

Le jour même, cependant, un accord est signé entre les délégués patrons et les ouvriers.
Le Courrier du Centre avait, en effet, affirmé que, puisque le principe de l'autorité patronale était sauvegardé, les négociations devaient en être facilitées.
En voici les termes :

Article 1 : La délégation ouvrière déclare que, dans l'affaire Penaud, elle n'a pas entendu mettre en jeu le principe de l'indépendance du patron. Elle reconnaît la liberté du patron quant à la direction du travail et au choix de ses préposés.
Article 2 : La commission patronale, en présence des graves et pénibles événements de ces jours derniers, estimant que la situation de Penaud est devenue difficile à Limoges, croit de son devoir de faire une démarche auprès de Monsieur Théodore Haviland, pour le prier de ne plus occuper Penaud dans sa fabrique de Limoges.
Article 3 : Le conflit Sautour n'existe plus. Ce contremaître conservera ses fonctions dans la fabrique de Ch. Haviland and Co.
Article 4 : Toute demande de modification de tarif sera différé.
Article 5 : Les patrons pourront rouvrir leurs fabriques à partir de mardi prochain, 25 avril. Il n'y aura aucun renvoi pour faits de grève.

Le jour même, une foule peu nombreuse, environ 1500 personnes, assiste à une nouvelle réunion concernant la grève qui n'est toujours pas terminée. Selon la presse locale, l'auditoire est composé « en majorité de curieux et de femmes ». Faut-il y voir une désaffection des ouvriers ?
Deux orateurs et une oratrice prennent la parole.

Pour la première fois, publiquement, les raisons du conflit sont évoquées en tant que telles. Le problème posé au syndicalisme l'est en termes du rapport entre la cause du conflit et ses conséquences : la dignité des femmes au regard d'un mort, d'une ville entière au chômage, à feu et à sang.
Le "citoyen" Antourville, sur une position relativement défensive, estime que : « pas une conscience honnête ne peut blâmer les ouvriers de leur attitude. Car le prolétariat n'a pas seulement à se protéger de la faim, il a le droit d'imposer le respect des siens. »
La citoyenne Sorgue, proche de Gustave Hervé, partisane de l'action directe comme de la syndicalisation des femmes, sera la seule dans ce conflit à affirmer avec force que « la classe ouvrière de Limoges a droit à l'admiration de tout le prolétariat, [car] il a fait preuve d'une conscience, d'un courage, d'un héroïsme sans pareil, en ayant défendu la femme exploitée dans tous les pays. » Et elle termine ainsi : « Salut donc et honneur à vous, ouvriers de Limoges. » 54

L'ordre du jour voté - curieux jugement au terme d'une grève - «approuve (en définitive) les grévistes dans leurs revendications et les engage à persévérer dans cette lutte d'honneur au premier chef ».

La sentence arbitrale est présentée le 23 aux ouvriers et ouvrières concerné-es, à la base.
Si l'article 1 est approuvé sans opposition, l'article 2 est l'objet de vifs débats. En effet, divers orateurs déclarent que la question n'est pas suffisamment tranchée et que les ouvriers n'obtiennent pas, sur ce point primordial, la satisfaction qu'ils escomptaient. Ils décident alors que si Penaud est présent mardi chez Haviland, le personnel se mettra en grève, tandis que les ouvriers des autres fabriques travailleront et les soutiendront financièrement. Enfin, en réponse à ceux qui se plaignent de la décision d'ajournement des revendications ouvrières [classiques], les délégués rétorquent que « le conflit repose uniquement sur le cas Penaud » et qu'il ne peut être « aggravé par des questions de tarif ».

Un ordre du jour est, là encore, voté qui représente un net infléchissement du texte préalablement accepté. Il pose les limites ouvrières au pouvoir patronal que le texte consacrait et réaffirme le pouvoir ouvrier et grève qui en est l'expression. Enfin, il réitère la condamnation de Penaud: « Après avoir pris connaissance de l'accord entre les délégués patrons, l'assemblée émet le désir de voir figurer dans les clauses de cet accord, les déclarations suivantes.
Étant donné que les ouvriers n'ont jamais pensé à contester aux patrons le pouvoir de nommer et de renvoyer les chefs d'atelier, contremaîtres et directeurs. Dans l'état actuel de la société, c'est pour eux un droit inattaquable.
Mais considérant, d'autre part, que le droit du patron finit là où le droit de l'ouvrier commence.
Attendu que l'ouvrier possède, lui aussi, le droit incontestable de défendre pas tous les moyens sa situation économique et sa dignité contre les abus et les dépravations d'un contremaître inique et oppresseur.
Les ouvriers, par la voie de leurs organisations, se réservent la liberté de formuler toutes les plaintes qui leur sembleraient justifiées et de proposer toutes mesures qu'ils jugeraient utiles pour éviter le retour de semblables abus. »
55

Le 24 avril, Charles Haviland écrit une lettre publique au président des délégués des fabricants de porcelaine : « Désirant avant tout mettre fin à la situation pénible pour Limoges, j'ouvrirai ma fabrique mardi, sans le concours de Monsieur Penaud ».
Le jour même, le personnel de chez Haviland reprise du travail, se félicite de « son éclatante victoire », remercie leurs camarades, plus particulièrement, ceux de la chaussure et de l'alimentation. 56
Les détachements d'infanterie qui gardent les usines sont retirés et les régiments étrangers à la ville regagnent leur garnison.
Le 26 avril, toutes les usines ouvrent leurs portes.

Peu nombreux et peu nombreuses sont les historien-nes qui, ayant analysé les traditions anarcho-syndicalistes, guesdistes de la classe ouvrière limousine ont traité du rôle des femmes dans ces grèves.

Or, en 1905, 40 % des travailleurs de la porcelaine sont des femmes57. C'est le cas d'environ la moitié des peintres de Haviland.
Une thèse de doctorat consacrée au travail porcelainier, publiée en 1904, nous précise que les femmes peintres, poudreuses, décalqueuses, brunisseuses y sont aussi communément employées que les hommes. 58 Si la peinture et la décoration de porcelaine occupent dès 1882, 1200 hommes et 700 femmes, nous savons que la part des femmes s'est accrue à la fin du XIXe siècle, notamment chez les Haviland et dans la peinture.
La grève de 1905, entrée dans l'histoire comme la grève des peintres, est, sans doute, largement une grève de femmes peintres et l'hypothèse selon laquelle parmi les trois peintres renvoyés se soient trouvé des femmes ayant refusé le droit de cuissage que Penaud exerçait ou voulait exercer sur elles n'est pas exclue. La complainte précitée s'intitule d'ailleurs " Les peintresses de Limoges".

L'exigence de la demande de départ de Penaud, à travers la dénonciation de l'autoritarisme et de l'injustice de ses exigences est le ciment qui permit l'alliance des hommes et des femmes, renforcée par la conscience de classe à Limoges.

La force de cette demande se nourrit des conséquences de l'accroissement de la division sociale du travail et de la déqualification ouvrière, particulièrement marquée chez les Haviland. Cette classe ouvrière qualifiée voit en effet depuis des années ses acquis remis en cause; l'introduction de nouvelles techniques s'effectue au détriment de la qualification ouvrière, tandis l'exclusion progressive des ouvriers de la maîtrise du processus production engendre un accroissement de la discipline. Le poids de la hiérarchie se renforce ; elle est discrétionnaire, abusive, humiliante. La qualification, la culture ouvrière sont attaquées. L'espoir de reconquérir le pouvoir économique et politique dont les ouvriers estiment avoir été dépossédés s'éloigne.
La multiplication des grèves, au début du XX e siècle, à Limoges, contre la mise en oeuvre des règlements intérieurs d'usine et le pouvoir discrétionnaire des contremaîtres s'explique par cette résistance ouvrière à la volonté patronale d'éradiquer les formes persistantes de pouvoirs ouvriers.
En tout de cause, ces grèves attaquent frontalement « la pierre angulaire de la relation de classe » 59 : la discipline.

Cette aristocratie ouvrière que sont les porcelainiers nourris de traditions patriarcales et socialistes est commandée par des contremaîtres qui divisent pour mieux régner. Ils opposent les femmes aux hommes, les apprenti-es qui entrent à l'usine dès l'âge de 12 ou 13  ans aux ouvrières, les syndicats jaunes aux syndicats ouvriers.
Ce sont les contremaîtres qui décident des salaires, des embauches, des places, comme des niveaux hiérarchiques (on cite le chiffre de 37 niveaux d'emplois différents dans la porcelaine) ; c'est donc contre eux que les luttes se focalisent.

Le "sens de l'honneur" dont Geneviève Désiré Villemain a montré la force chez le prolétariat limousin est érodé par toutes ces humiliations qui visent à briser l'identité ouvrière. Un article du Petit Bleu de Paris pose explicitement le lien entre l'honneur des femmes, la dignité des hommes et la liberté individuelle de chacun-e: « Pour la sauvegarde de l'honneur des femmes, aussi bien que pour le respect de la dignité des hommes, travailleurs c'est vrai, mais citoyens libres aussi, il ne peut y avoir de toute puissance patronale. » 60

Le droit de cuissage exercé sur les femmes apparaît aux hommes comme l'expression la plus évidente de ce pouvoir : attaquer les ouvriers dans leur dignité d'hommes. « Il n'est pas suffisant que les ouvrières, femmes et filles de travailleurs soient au même titre que les ouvriers chair à profit, il faut encore, pour être ceci, devenir chair à plaisir. Aux souffrances physiques causées par l'exploitation capitaliste doivent s'ajouter les souffrances morales » analyse la Voix du peuple. 61

Comme le dénonce l'article précité du Mouvement Socialiste : « Il ne faut pas que le prolétariat relève la tête, il faut qu'il soit livré corps et âme à leur domination. » 62

On peut donc penser que la force de cette grève tient à l'unité des hommes et des femmes tentant de mettre un terme aux attaques professionnelles mais aussi sexuelles des contremaîtres.

La symbolique virile de cette grève est claire des deux côté. La CGT évoquant la réaction patronale explique que « les patrons se sont levés comme un seul homme pour perpétuer la dîme innommable qu'ils prélèvent sur le personnel féminin. » 63 C'est la même expression : « se dresser comme un seul homme » qu'emploie Geneviève Désiré Villemin pour qualifier les réactions ouvrières. 64  

Mais l'union ouvrière n'exclut pas les contradictions.
D'une part, cette classe ouvrière, dont l'unité est malmenée dans l'industrie, est politiquement divisée entre guesdistes - majoritaires, contrôlant la Bourse du travail - et allemanistes, auxquels il faut rattacher, pour l'extrême gauche, quelques blanquistes et anarchistes. Cette tradition anarcho-syndicaliste, qui puise sa force dans les traditions du tempérament indépendant, individualiste et solidaire des Limousins, doit composer avec les courants socialistes possibilistes qui contrôlent la Mairie, soutien de la puissante Bourse du Travail de Limoges.

D'autre part, la classe ouvrière est, pour le moins, mal à l'aise pour aborder le droit de cuissage. Les ouvriers, note la presse bourgeoise, « se dérobent lorsqu'on leur demande à donner un corps (sic) à leur accusation. » 65
Il n'est possible d'évoquer cette violence sexuelle imposée aux ouvrières qu'à la condition de ne questionner, ni les raisons de sa fréquence, ni de sa banalité. Car, il eut fallu alors s'interroger sur les raisons du silence ouvrier ayant prévalu jusqu'alors. Il eut fallu aussi aborder le problème qui déchire le syndicalisme : celui de la légitimité du travail féminin, alors même que les femmes - qui sont aussi des épouses, des sœurs - sont employées par le patronat pour accélérer le processus de la division du travail. Il eut fallu, enfin, s'interroger sur la manière dont les ouvriers, eux-mêmes, respectaient les ouvrières.

L'apparent paradoxe de cette grève veut que ce soit, au nom d'une conception révolutionnaire et virile de l'action syndicale, que revendique l'organe officiel des Bourses du Travail de Limoges en 1904, que les revendications des ouvrières soient défendues.66

On peut lire, dans cet organe syndical, un an avant la grève, une analyse prémonitoire qui pose la dignité masculine ouvrière au coeur de l'enjeu de classe. Parmi les revendications, « l'atténuation de la misère ouvrière (est liée avec) l'exigence d'être traités par les patrons comme des êtres humains. Si nous voulons être des hommes au même titre qu'eux... [il faut] mettre en échec leur orgueilleuse autorité, car, pour eux, nous sommes des êtres inférieurs. » 67
C'est ainsi que le syndicat peut relayer les revendications contre Penaud, mais à la condition de ne pas évoquer réellement le problème du droit de cuissage. Cette réaction d'un vieil ouvrier de l'usine Haviland est probablement assez révélatrice de la conscience collective masculine de l'époque. Interrogé par un journaliste, il déclare : « Les histoires de femmes, il faut en prendre et en laisser. Mais si la vertu et la morale étaient chassées de ce monde, ce n'est pas à Limoges qu'il faudrait les trouver ». Il poursuit en affirmant même que « les moeurs de Penaud ne sont ni pires, ni meilleures que celles de tout autre limousin. » 68
Espérons pour les femmes de Limoges qu'il était de mauvaise foi.

Les contradictions entre hommes et femmes - aussi cachées soient-elles sont donc réelles. Il n'est d'ailleurs pas exclu que cette aristocratie de peintres de la porcelaine, ait vu, par le biais de cette grève, une occasion de reprendre leur pouvoir sur les patrons, mais aussi sur les ouvrières. Ce n'est sans doute pas un hasard si, parmi les revendications posées lors du 1er mai 1905 à Limoges, moins d'une semaine après la fin de la grève, Raymond, le Secrétaire Général de la Bourse du Travail, a invoqué, selon Le Réveil du Centre: « la suppression du travail des femmes dans certaines industries », au même titre que « l'égalité des salaires pour les travailleurs de deux sexes ».69 Le Courrier du Centre n'a quant à lui relevé, pour sa part que « la suppression du travail des femmes ». 70 Quant au premier numéro de L'Ouvrier Céramiste, organe officiel de la nouvelle Fédération nationale de la Céramique, publié, à Limoges, quelques mois après la grève, il fait simplement allusion à « la nécessité pour le syndicat de faire appel non seulement aux ouvriers, mais aussi aux ouvrières qui, elles aussi, sont honteusement exploitées et malmenées dans les usines ». Mais en page deux, un article de Pauline X, décalqueuse, s'intitule sans ambiguïté: "La femme ne doit pas travailler". 71

L'accroissement du nombre et de l'organisation de travailleuses peut expliquer qu'elles aient pu participer à une grève qui les concerne au premier chef ; la permanence de solidarités familiales jointe à la nécessité économique du travail des femmes peut expliquer qu'hommes et femmes de la classe ouvrière se soient, non sans contradictions, unis pour lutter ensemble. Dès 1895, on considère en effet qu'un ouvrier de Limoges ne peut vivre de son salaire, sans l'"appoint" de celui d'une femme ou d'un enfant.  Quant au pouvoir d'achat ouvrier, en 1905, il est resté au niveau de celui de la dernière grève de 1882.

La conscience d'un fort antagonisme économique et politique est partagée par les patrons de Limoges. La bourgeoisie locale n'a pas, contrairement aux ouvriers qui peuvent s'appuyer sur la municipalité socialiste, de pouvoir politique local. Aussi, craint-elle l'alliance de la ville et de sa classe ouvrière. Non seulement la gauche remporte plus de 50 % des votes aux élections législatives, mais 19 des 36 conseillers municipaux sont ouvriers. Le député maire Labussière, socialiste modéré est, lui-même, fils d'un ouvrier maçon et d'une couturière.

La force de cette bourgeoisie - qui est réelle - est économique : pratiquement toute la ville dépend des salaires versés par l'industrie. Les Haviland produisent à eux seuls plus du tiers de la production totale de la porcelaine et sont les chefs de file incontestés du patronat. Citoyens américains, ils contrôlent largement le marché des Etats-Unis qui absorbe la moitié de leur production. 72

En outre, ayant refusé d'abandonner leur nationalité, ils jouissent d'une extraterritorialité avantageuse qui leur garantit la protection du Consulat américain contre les prétentions des ouvriers français. La lettre du Consul au Préfet argue en ce sens que les « biens de C. Haviland et de ses fils à Limoges, citoyens américains, ont été achetés et construits par son capital américain. » 73

Cet antagonisme tout à la fois national, social et politico-économique est aggravé par la délégation de pouvoirs donnés à leurs syndicats respectifs par les deux protagonistes de la grève.

La défense des intérêts des ouvriers est remise dans les mains de la Fédération ouvrière de la Céramique ; ceux des patrons, « liés entre eux, par des contrats, sous peine d'onéreux dédits » 74 sont défendus par le syndicat des fabricants de porcelaine. L'article 3 de leurs statuts précise qu'il s'agit « d'assurer la cohésion des efforts dans le but de réaliser toutes les mesures pouvant servir les intérêts de la corporation». Nombreux sont en effet les patrons qui n'ont pas oublié la grève de 1882 et qui voient dans les attaques qui se multiplient - auxquelles ils ont souvent dû céder - un danger tout à fait réel. Pour être hégémonique, cette bourgeoisie doit lever l'hypothèque socialiste.

Pas plus que la ville de Limoges, où est née la CGT, pas plus que l'usine Haviland, la date de 1905 n'est sans doute un hasard. L'année 1905 représente en effet tout à la fois l'apogée du socialisme limousin, du syndicalisme ouvrier (1 400 syndiquées en 1895, 3 700 en 1900, 6 500 en 1905), de la combativité ouvrière et de la production de la porcelaine.

Ce conflit, qui pose au coeur de son exigence le problème du droit des femmes au travail, et plus fondamentalement encore celui de la réappropriation par les femmes de leur corps ne fut pas, on le sait, analysé comme tel.
Chaque groupe social le juge en fonction de ses intérêts propres, qui bien que différenciés, sont fondés sur la perpétuation de la domination masculine sur les femmes. La remise en cause de ce statut dépendant bouleverse en effet l'agencement des divers pouvoirs fondés sur l'évidence de cette domination.

Ce conflit est interprété par le patronat comme portant sur l'exercice de l'autorité, « ce grand ressort de tout le régime capitaliste.» 75 La volonté quasi unanime de tour le patronat limousin - dont les intérêts économiques n'étaient pas nécessairement en la matière convergents - de défendre Penaud s'explique sans doute parce que celui-ci était devenu le symbole du pouvoir patronal et de son autorité, d'autant plus signifiant qu'il était plus fortement contesté. Il s'agissait, comme le souligne le télégramme du Préfet Cassigneau au ministre de l'Intérieur, de "mettre un terme aux grèves partielles", mais aussi de s'affirmer, par la décision du lock-out, solidaires si « les ouvriers maint[enaient] leurs prétentions. »76 Le terme "prétention", qui, selon le Littré, est « le droit qu'on croit avoir sur une chose » est révélateur de la perception du rapport de forces en jeu. Cette grève est interprétée par le patronat limousin comme l'expression d'un mouvement politique et social à renverser l'ordre des pouvoirs. Charles Haviland déclare, pour sa part, à un journaliste: « On leur dit qu'ils sont les maîtres et ils veulent exercer leur puissance. Ils se sont imaginé que nous passerions sous les fourches caudines de leurs exigences, quelles qu'elles fussent.» Et Haviland termine par cette affirmation sans ambiguïté quant à sa propre conception - autocratique - des conditions d'exercice de son pouvoir : « La maison Haviland fera respecter ses droits, basés sur la justice et la confiance en ses chefs. »77 Celui-ci veut, à travers cette grève au symbolisme si fort, mettre un frein - un terme ? - aux espoirs ouvriers.
Celui-ci s'était sans doute préparé au bras de fer, et/ou, en tout état de cause il s'était senti assez fort pour ne pas l'éviter. Les stocks sont au plus haut et Haviland avait, selon l'Humanité, demandé à l'inspecteur du travail « trop complaisant l'autorisation accordée de nombreuses heures supplémentaires.» 78

Lors du débat à l'Assemblée Nationale, M. Gauthier de Clagny, qui affirme avec force « le droit [des patrons] d'être maîtres absolus dans leurs ateliers », précise pourtant qu'il est des « circonstances où ce droit doit céder devant des nécessités impérieuses ». 79
Quant au journal Le Siècle qui estime que l'enjeu de cette grève est bien « de prohiber aux ouvriers comme aux syndicats, toute immixtion dans la gestion et la surveillance industrielle » 80, il rend cependant les patrons responsables de cette grève : « Etant plus intelligents plus puissants que les ouvriers, ils [se] doivent d'être plus pondérés. Pour une question de gloriole et de susceptibilité, on ne met pas une ville à feu et à sang. » 81
Ceux dont le pouvoir se veut incontesté sont accusés, à droite, de se comporter en irresponsables.
Aussi, certaines forces ne peuvent accepter les risques politiques de la fermeté des Haviland : la défense de leurs intérêts à court terme ne prend pas en compte les conséquences politiques à moyen ou long terme - pour d'autres - de leurs actions.
L'usage que les Haviland font de leur citoyenneté américaine durant le conflit rend plus crédible encore cette analyse : ils peuvent aisément être accusés de ne pas s'inquiéter des enjeux français de leur intransigeance.
Cependant, si la critique n'épargne pas les Haviland, aucun, parmi les défenseurs des intérêts patronaux, n'évoque concrètement le problème des agissements de Penaud. Les réactions contre le droit de cuissage - qualifié d'"abominable" et d'"odieux" - exprimées lors du débat au Parlement peuvent s'affirmer d'autant plus horrifiées que sa signification et ses conséquences ne sont pas abordées.
La question centrale posée, même si elle le fut incidemment, fut rependant celle des limites du pouvoir patronal.
Dans quelle mesure ce pouvoir est-il au-dessus des lois ‘morales’ ?
Le maintien intransigeant de l'ordre hiérarchique contesté est-il, en période de crise, la condition nécessaire du maintien du pouvoir patronal ?
Quelles doivent être les relations entre l'exigence du respect du droit à la dignité et le droit patronal discrétionnaire d'embauche et de licenciement ?
Autant de questions restées sans réponse. . .

Jaurès ne voulut voir dans cette grève qu'une « lutte des ouvriers pour la défense de la dignité élémentaire de la famille : Eh quoi, les ouvriers ne sont-ils pas plus intéressants quand ils se soulèvent pour une raison de dignité morale que quand ils entrent en conflit pour un relèvement des salaires ? Je dis que, dès lors, ils avaient le droit d'être approuvés et soutenus par toutes les forces de la Justice. » 82
Cette analyse abstraite réhabilitant l'honneur ouvrier, enfermé dans une logique familialiste et moraliste, permet à Jaurès d'utiliser cette grève comme un moyen d'attaque politique contre le gouvernement. Celui-ci réfute cependant de manière intéressante les arguments de ses adversaires sur le motif même de la grève.
En ce qui concerne l'absence de preuve des agissements de Penaud, Jaurès renverse l'analyse. Pour lui, la preuve réside dans la grève elle-même : « Croyez vous que des ouvriers qui ne réclamaient ni augmentation de salaires, ni diminution de la journée de travail, s'imposent les souffrances de la grève s'ils n'ont pas à faire valoir un grief d'ordre moral ? »
En ce qui concerne l'absence de plainte ouvrière contre Penaud, il évoque des raisons aux conditions de fonctionnement d'une justice patriarcale dont on doit noter l'absence de critique du droit et de son application. En toute logique, les femmes comme justiciables sont absentes de l'analyse : "Oui, il y a des tribunaux, à condition d'aller faire devant les tribunaux la preuve de la honte infligée à la femme, à la fille, à la sœur... (applaudissements à gauche et à l'extrême gauche)”.
Et il poursuit :"Et c'est pour éviter précisément cette nouvelle épreuve s'ajoutant à celle qu'ils avaient déjà eu à subir, que les ouvriers s'adressaient directement à leur grand patron et lui disaient : Faites justice, éloignez de nous cet homme qui porte dans nos familles la honte et la corruption...». On note ici que ce socialiste laisse - individuellement - au patronat la responsabilité de régler le problème, qu'il n'aborde en outre ni la question de la responsabilité ouvrière, ni celle du syndicat ou des forces de gauche. Ni même celle du recours à la loi. Il ne s'agit enfin pour lui, ni d'une injustice - pour Jaurès, c'est "une épreuve" - ni même des conditions imposées aux femmes dans le travail et des violences qui leur sont faites; seuls les hommes en effet sont considérés comme ayant souffert.  

Un seul député de gauche, Albert Poulain aborde le droit de cuissage, non pas sous l'angle de l'honneur ouvrier, mais bien sous celui de l'honneur des ouvrières.

Voici le débat - fort intéressant - provoqué par son intervention :
M. Albert Poulain : J'ai été à même de connaître certains détails cachés dans les grèves. Je me rappelle, je suis allé dans le Doubs, à la Fléchotte et ailleurs, certains pays où le droit de jambage est une généralité. (Applaudissements à l'extrême gauche)
M. Marc Réville : C'est aller un peu loin, mon cher collègue.
M. Archdeacon : Alors, ce n'était pas la peine de faire la Révolution ! 83
M. Albert Poulain : Si je me permets aujourd'hui d'indiquer ces faits à la tribune, c'est que les ouvriers sont plus sensibles encore à ces questions qu'à toutes celles qui provoquent tant de grèves. (Très bien très bien à l'extrême gauche)
M. Edmond Leppeletier : C'est la guerre de Troie.
M. Albert Poulain : Et voilà pourquoi, à Limoges, les ouvriers ont protesté tout d'abord, Des femmes, des sœurs, des filles, des épouses se sont plaintes timidement d'abord, avec une pudeur que vous comprendrez tous, (Très bien !, Très bien !) des conditions qui leur étaient imposées pour obtenir certains travaux. Et quel est celui qui pourrait nier qu'il y ait de ces abus malheureux et monstrueux ? (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche) Les plaintes se sont succédé. Il y eut des victimes, des femmes qui ont eu le courage de dire :Voilà par où j'ai été obligée de passer pour avoir du travail'.
M. le Comte d'Elva : C'est abominable !
M. Emile Villiers : C'est une infamie ! Toute la Chambre devrait être unanime pour blâmer de tels faits. (Très bien ! Très bien ! à droite)
M. Alexandre Zevaès : Voilà la véritable cause du conflit !
M, Albert Poulain : C'est avec plaisir que je constate que de ce côté de la Chambre (la droite), on s'écrie pour ainsi dire avec une unanimité absolue : c'est une infamie !
M. Lasies : Parfaitement !
M. Albert Poulain : Mais, Messieurs, c'est là la seule cause de la grève. (Très bien, très bien, à l'extrême gauche)
M. le marquis de Dion : Si c'est prouvé.
À l'extrême gauche : Certainement !  84  

Condamnations formelles, allusions et doutes se mélangent ici curieusement dans le cadre d'une émotion qui ne semble cependant pas feinte. Mais l'analyse ne dépassera pas ce débat où l'on voit bien comme il est difficile de dépasser les stéréotypes qui seuls permettent de ne pas aborder le problème de fond : celui de la place des femmes dans la société et donc du féminisme.

La CGT, en ce qui la concerne, est plus mobilisée pour lutter contre l'attaque - certes grave - de l'armée contre le peuple que contre le droit de cuissage. Elle fait néanmoins une déclaration tardive, déjà citée, qui attaque en termes extrêmement violents Penaud, qualifié de "pourceau". Mais la souffrance des ouvrières n'est pas évoquée.
La CGT évoque en termes méprisants « un sérail lamentable et involontaire » et parle en termes misérabilistes de « malheureuses exploitées ». L'hommage qui aurait pu leur être rendu du fait du courage nécessaire à la dénonciation fut interprété comme naturelle, tandis que leur participation à la grève n'est même pas évoquée. On peut noter enfin que la solidarité ouvrière se limite pour la CGT « à vouloir que soit au moins (!) respectée la dignité personne des femmes et des filles ». La CGT attaque, en revanche, les bourgeois, « sans coeur, hypocritement pudibonds, mais moralement et physiquement dépravés dont la fortune est faite de spoliations et de prostitution - souvent les deux à la fois ». Constatant que « leur morale, si elle n'était à double face eût fait intervenir leurs tribunaux pour faire cesser tant d'immoralité", la CGT fait appel à "la justice immanente du peuple"85, terme qui pourrait signifier que le recours à la justice des hommes n'est pas, pour elle, souhaité.

Les libertaires seront les seuls à dénoncer le droit de cuissage en tant que tel. Avec d'importantes limitations. On peut lire ainsi dans Le Libertaire ceci : « Si la solidarité a son bon côté et [s] il est très juste de soutenir les revendications des camarades soit par des cotisations, soit même en quittant l'atelier avec eux, les causes de la grève ne méritait pas la mort d'un homme: Franchement camarades limousins, la cause mérita un tel effort ? » Et, selon le même journal, c'est moins par la lutte sociale que ces violences doivent combattues que par l'action individuelle de chaque homme de faire respecter, par la force - voire l'assassinat - l'honneur de celles qu'ils auraient dû "protéger": « Est ce que l'action individuelle si généralement décriée n'aurait pas été radicale, plus prompte et moins coûteuse que l'action collective ? Que fallait-il pour  se débarrasser de Penaud ? : un homme résolu. Si l'un des parents de ces femmes violentées, matériellement ou moralement, avait carrément, ouvertement corrigé ou tué le satyre à la porte de l'usine, il aurait évité bien des épreuves à la population limousine. » 86

Les pratiques d'action directe, y compris violentes, chères à ce courant d'action et de pensée sont ici intégrées au sein d'une logique de défense de l'honneur masculin.
De "droit des femmes", il n'est pas encore question.

Les ouvrières sont, si l'on en croit l'historiographie, les grandes absentes de cette grève. Et pourtant, leur silence ne fut sans doute pas aussi réel que l'histoire écrite nous l'a transmis. Ce qui est sûr, c'est qu'aucune force sociale ou politique ne souhaitait qu'elles parlent. Nous avons ici plus de questions que de réponses :
Comment se sont-elles exprimées ?
À quelles difficultés ont-elles été confrontées ?
Avaient-elles des lieux spécifiques pour le faire ?
Comment cette question s'est-elle résolue dans la sphère familiale ?
A t-elle même pu être posée ?
Quels ont été les débats dans l'usine, dans les syndicats ?
Des enquêtes d'histoire orale pourraient encore permettre d'y répondre.

Une seule personne, une femme syndicaliste, la "citoyenne Sorgue" donna toute l'ampleur qu'elle méritait à cette grève si importante pour l'histoire ouvrière. Avec le député Albert Poulain, elle fut celle qui posa le problème dans sa vraie dimension. Ce fut elle notamment qui osa aborder le problème du conflit interne au syndicat que posa cette grève : « Nos camarades se demandaient, dit-elle, si les grévistes de Limoges méritaient des reproches ».
Mais ce fut surtout elle qui donna l'interprétation la plus généreuse, la plus féministe, la plus humaniste, sans doute la plus idéaliste aussi, de la classe ouvrière de Limoges: «C'est l'admiration de tout le prolétariat qu'ils méritent. Ils ont fait preuve d'une conscience, d'un courage, d'un héroïsme sans pareils. Et ce sont surtout les femmes que je salue, elles qui n'ont pas eu peur d'offrir leurs poitrines aux baïonnettes. Votre attitude prouve que vous avez conscience des souffrances de la femme prolétarienne. »
Peut-être peut-on ajouter que, sans doute, nombre d'ouvriers se seraient bien passés de cet hommage ?
Ce fut enfin elle qui dévoila, dans des termes marqués par leur époque, l'ampleur du droit de cuissage en France : « Partout où je suis passée, au Nord, au Midi, à l'Est, à l'Ouest, au Centre, en France et à l'étranger, c'est la même protestation indignée que j'ai recueillie de la bouche des femmes et des filles d'ouvriers : nous sommes victimes de la lubricité des mâles de la bourgeoisie et des contremaîtres. » 87

Même si les sources historiques actuelles nous ont peu retransmis leur parole, cette affirmation nous laisse penser que les femmes ont été probablement moins silencieuses qu'elles ont été peu entendues.

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Notes de bas de page
1 Le Réveil du Centre, Citoyenne Sorgue, 23 avril 1905.
2 Le Libertaire, "A Limoges, Le droit de jambage sanctionné par la république" 25 avril 1905.
3 Cf John M. Merriman, Limoges, La ville rouge, Portrait d'une ville révolutionnaire, Paris, Belin, 1990. Cf., ChapitreVIII : Les grèves de 1905, p. 351 à 375.
4 lbid., p. 374.
5 Le Libertaire, 25 avril 1905, art. cit.
6 Gabriel Ducray, "Le travail porcelainier en Limousin", Thèse, Université de doit de Paris, Angers, 1904. P. 193.
7 Geneviève Désiré Villemain, Une grève révolutionnaire, Les porcelainiers de Limoges, Annales du Midi, Tome 83,,N°101, Janvier-mars 1971, Privat, p. 40.
8 John M. Merriman. Op. cit. p. 270.
9 Ibid. p. 337.
10 Geneviève Désiré Villemain, art. cit. p. 49 et 50.
11 lbid., p. 55.
12 lbid., p. 50.
13 Le Mouvement socialiste, Gabriel Beaubois, Mai 1905, p. 82.
14 Francine Bourdelle, Evolution du syndicalisme ouvrier à Limoges (1870-1905), Mémoire de maîtrise. Université de Limoges, 1973, p. 123.
15 Archives départementales de Limoges, Dossier : Grèves de 1905. Tous les documents cités sous l'intitulé : "Archives départementales" proviennent de ce dossier.
16 Pages libres, Maurice Kahn, "Les événements de Limoges", 1er juillet 1905, N° 235, p. 3.
17 Ibid.
18 Le Libertaire, 25 avril 1905, art. cit.
19 Le Réveil du Centre, 22 avril 1922.
20 Le Gil Blas, Interview de Charles Haviland, 20 avril 1905.
21 L'Echo de Paris, 19 avril 1905.
22 L'Humanité. 21 avril 1905
23 Ibid., 17 avril 1905.
24 A. Dechamps & J. Deschamps & B. Mériglier , 1905, Les troubles de Limoges, Lucien Sony Edit. 1984. p.162.
25 J, P. Baroux & H. Chartreux, Les porcelainiers de Limoges en grève, Institut C. G. T. d'Histoire sociale du Limousin. p.32.
26 ln: A. Deschamps & J.Deschamps & B. Meriglier, op. cit., p. 37.
27 Signé : Las Bourricodas, Limoges, Pâques 1905, Archives départementale de Limoges.
28 Archives départementales de Limoges.
29 Rapport du commissaire de police au préfet de Haute Vienne, 28 mars 1905. Archives départementales de Limoges
30 Télégramme du Préfet au Ministre de l'Intérieur faisant connaître les causes de la grève, 14 avril 1905. Débats Assemblée Nationale, 18 avril 1905, p. 1897.
31 John M. Merriman, op. cit., p. 356.
32 Débats, Assemblée Nationale, 18 avril 1905, p. 1907.
33 Archives départementales de Limoges.
34 lbid., Note en date du 3 avril 1905
35 Le courrier du Centre, 20 avril 1905
36 Le Réveil du Centre, 19 avril 1905.
37 La France du Centre, Les événements de Limoges, 23 avril 1905.
38 John M. Merriman, op. cit., p. 269.
39 Note du commissaire de police au Préfet, 2 avril 1905, Archives départementales de Limoges.
40 L'Ouvrier céramiste, Limoges, 1905, No 3.
41 Rapports de police en date du 10 mars et du 8 mai 1905, Archives départementales de Limoges.
42 Cette grève ayant été largement analysée, nous insisterons essentiellement sur ses aspects moins connus ayant trait à l'affaire Penaud. On pourra se référer aux sources déjà citées, ainsi qu'à la presse locale : Le Courrier du Centre, Le Réveil du Centre essentiellement, et nationale: Le Journal des débats, L'Humanité, Le Siècle de Paris, L'Echo de Paris, La Voix du peuple, Le Petit Bleu de Paris, La Lanterne, Le Gils Blas...
43 Geneviève Désiré Villemain, art. cit., p. 75.
44 Le Réveil du Centre, 10 et 11 avril 1905.
45 Le Courrier du Centre, 9 avril 1905.
46 Rapport du commissaire de police au Préfet, Archives départementales de Limoges, 13 avril 1905.
47 Le Courrier du Centre. 16 avril 1905.
48 Ibid. "Appel à la population",16 avril 1905.
49Notes du commissaire de police, Archives départementales de Limoges.
50 Le Courrier du Centre, 16 avril 1905.
51 Le Réveil du Centre, La Municipalité à la population, 17 avril 1905.
52 L'Humanité, 20 avril 1905,
53 La Lanterne, 21 avril 1905.
54 Le Réveil du Centre, 23 avril 1905.
55 Le Courrier du Centre, 23 avril 1905.
56 La Lanterne, 23 avril 1905.
57 Cf., le mémoire de Francine Bourdelle déjà cité.
58 G. Ducray, Thèse citée. p. 59.
59 John M. Merriman, Op. cit., p. 346.
60 Le Petit Bleu de Paris, 17 avril 1905.
61 La Voix du peuple, 23 au 30 avril 1905.
62 G. Beaubois, Le Mouvement Socialiste, Art. cit., p. 163.
63 La Voix du peuple, 23 au 30 avril 1905.
64 Geneviève Désiré Villemain, Art. cit., p. 55.
65 17 avril 1905.
66 L'Action syndicale de la Haute-Vienne, Nos ennemis, 2 octobre 1904.
67 lbid.
68 Le Siècle de Paris, 19 avril 1905.
69 Le Réveil du Centre, 2 mai 1905.
70 Le Courrier du Centre, 2 mai 1905.
71 L'Ouvrier Céramiste, No 1,6 août 1905.
72 Les services de porcelaine commandés par tous les présidents américains proviennent de chez les Haviland.

Mais aussi français : J'ai ainsi découvert dans une brocante et pu acheter une assiette où était inscrit à son envers: " Théodore Haviland. Limoges. France. Offert par la Ville de Limoges à Monsieur Vincent Auriol président de la République. 10 juin 1947". Sur cette assiette blanche, aux bords dorés, sont dessinés les initiales de Vincent Auriol ( V.C) à l'intérieur desquels on peut lire : R.F ( République Française), surmontées d'un bonnet phrygien.  

73 In: Archives départementales de Limoges.
74 Cité dans le Matin du 12 avril 1905 et repris lors des débats à l'Assemblée Nationale, 18 avti1 1905, p.1898.
75 Francis de Pressensé, La Vie .socialiste, Les leçons de Limoges, 20 avril 1905, p. 705.
76 Débats, Assemblée Nationale, 18 avri11905, p. 1898.
77 Interview de M. Charles Haviland, Le Gil Blas, 20 avril 1905.
78 L'Humanité, 17 avril 1905.
79 Débats, Assemblée Nationale, 18 avril 1905, p. 1901.
80 Le Siècle, 22 avril 1905.
81 Ibid., 17 avril 1905.
82 Débats, Assemblée Nationale, 18 avril 1905, p. 1908.
83 Cette référence à la Révolution intègre donc " le droit de cuissage" au même titre que les autres "privilèges" féodaux , non aboli, celui-ci.
84 Débats, Assemblée Nationale, 18 avril 1905, p. 1906.
85 La Voix du peuple, 23 au 30 avril 1905.
86 Le Libertaire, art. cit, 25 avril 1905.
87 Le Réveil du Centre, 23 avril 1905.

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