Harcèlement sexuel. Droit de cuissage
Livre : Le droit de cuissage
 Marie-Victoire Louis

Chapitre VI. Le droit de cuissage dans l'entreprise.
Pouvoir patronal et solidarité ouvrière

Le droit de cuissage. France, 1860 - 1930
Éditions de l'Atelier
Février 1984
p. 146 à 178

date de rédaction : 01/10/1983
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Les patrons ou chefs d'établissements
doivent en outre veiller
au maintien des bonnes moeurs
et à l'observation de la décence publique. 1

Que voulez-vous,
je n'ai pas d'homme pour me défendre ! 2

Le droit de cuissage dans l'entreprise s'exerce en règle générale sinon dans le silence, du moins dans l'impunité ; il est rare qu'il soit dénoncé et, dans cette hypothèse, c'est à la femme de partir. Certes, les intérêts des patrons, contremaîtres, maris ou compagnons et collègues ne sont pas identiques, ils sont cependant suffisamment convergents pour expliquer la faible solidarité dont les femmes sont l'objet.
Dans les failles des contraintes cumulées, apparaissent néanmoins des tentatives de modifier ces rapports de forces.
Ce qui est en cause ici, c'est de tenter de comprendre, à travers l'analyse du droit de cuissage, compris dans son sens large d'exercice de pressions et de chantages sexuels sur les femmes, cette face cachée des relations du travail dans l'entreprise.

Que ces "entreprises de séduction" soient le fait d'employeurs, ou, le plus souvent de contremaîtres, elles sont, du fait du cumul de contraintes pesant sur les femmes, rarement contestées, lorsqu'elles ne sont pas encouragées.

Si les employeurs sont ceux qui exercent le droit de cuissage, le risque d'une dénonciation est quasi nul. La salariée se voit proposer le choix d'accepter ou non les "conditions de travail" proposées, alors même que, de sa décision, dépend le plus souvent, sinon sa survie, du moins sa liberté, en tout cas, ses moyens de vivre.
Mais, les modalités de la mise en oeuvre de ce contrat - qui relèvent souvent d'une logique de l'achat de services - laissent peu de place à la négociation.
La faiblesse des sommes offertes - souvent perçues, en outre, par les employeurs, comme des arrhes sur l'"inconduite" escomptée, ou des gages sur services dus - dévoilent le peu de cas que l'on fait des femmes.

Julie Daubié évoque, à cet égard, le procès de Reynaud, ancien fonctionnaire public, en mars 1861, devant la Cour d'assises de l'Isère, sous la prévention d'assassinat. Celui-ci qui avait été, quelques années auparavant, chef de jury du même tribunal, est accusé "de poursuivre, sans cesse, de ses obsessions, ses servantes, ses journalières, les filles de ses fermiers". Il se vante à l'audience d'avoir acheté autant de femmes du peuple qu'il en désirait, "en leur jetant une pièce de 5 francs pour amorce. C'est ainsi que cela se pratique" affirme-t-il cyniquement "avec conscience de son droit ", commente pertinemment Julie Daubié. 3

Mêmes ceux qui sont moins assurés de la justesse de leurs exigences ne se sentent pas, pour autant, trop inquiets. « Les patrons savent bien qu'ils ne peuvent être vendus par les ouvrières » constate Aline Vallette, en 1898. 4
En caricaturant sa pensée, peut-on vendre quelqu'un qui vous achète ?

Comment penser que le droit légalement reconnu aux hommes dans le mariage de satisfaire leurs besoins sexuels, leur droit à une sexualité, présentée comme exigeante, impulsive sinon incontrôlable, n'ait pas eu aussi sa traduction dans un environnement professionnel où, face à l'autorité patronale, il n'existe que peu de réel contre-pouvoir ?
À cet égard, le critère de classe, à lui seul, n'est pas explicatif du droit de cuissage ; celui-ci ne concerne pas nécessairement les (grands) bourgeois, mais tous les (grands) bourgeois ne peuvent prétendre au rôle de modèles, en matière de respect des femmes.

On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, que nombreux sont les employeurs qui s'estiment soustraits à toute contestation. Dans un livre sur La prostitution clandestine à Paris, paru en 1904, le docteur Commenge qui cite de nombreux exemples de jeunes filles "séduites" par leurs employeurs, constate que "ces chefs de maison n'ont la conscience ni de leur immoralité ni de leur responsabilité".5

Certaines de leurs réactions sont significatives de l'évidence de leur bon droit: "Les autres femmes ne faisaient pas autant de bruit que vous" ; "Ben quoi, il n'y a plus moyen de rigoler ! " ; "Puisqu'elle doit y passer, autant moi qu'un autre" ; tandis nombreux sont ceux qui se vantent de leurs bonnes fortunes, sans que l'on s'interroge sur les moyens employés pour les obtenir.

On peut ainsi évoquer ces jeunes ouvrières du Nord, à qui on laisse, en 1901, sur leurs machines, 10 sous "pour se laisser faire"6, de cette petite bonne de 14 ans "engrossée" par son vieux patron qui lui donne "pour acheter ses complaisances, des sous avec lesquels elle se payait des rubans, des bonbons". 7

Tant qu'une rumeur n'est pas effectivement prouvée - comment peut-elle l'être ? - tant que le droit de cuissage ne devient pas scandaleux - c'est-à-dire publiquement objet de scandale - risquant de mettre à mal la réputation de l'entreprise, ou celle de son responsable, le problème n'existe pas.

Si le problème réside moins dans la réalité de la situation, que dans son dévoilement, c'est alors celui-là qui importe.

Il faut que l'employeur soit récidiviste, que les employées soient des adolescent-es (c'est le seul cas où la législation permet d'agir), que le problème ne puisse plus être étouffé, pour qu'un employeur soit inculpé.
Ce qui ne signifie pas : condamné.

Les Parquets, qui bénéficient du pouvoir discrétionnaire de décider de la gravité d'une plainte, classent en général ces affaires, ... surtout si la personne incriminée est un notable local et qu'il "donne du travail" à la région.

On note quelques inculpations de responsables politiques; en cas de risque de dévoilement d'une affaire gênante - surtout en période électorale - leur statut social, qui les a, jusque-là, protégés, se retourne contre eux.
C'est ainsi, qu'en 1894, l'adjoint au maire de Fleury, près de Nevers, âgé de 58 ans, est arrêté et inculpé d'attentat à la pudeur sur des petites filles âgées de 7 à 10 ans. 8 C'est aussi le cas de Mr. Fauroux, maire de Toulon, marié et père de famille, qui, en 1890, est condamné à 5 ans de réclusion par la Cour d'assises du Var pour complicité dans une affaire d'avortement; il est à nouveau, en 1901, arrêté, pour ce même chef d'inculpation, sur la personne d'une demoiselle R., domestique chez lui. 9

Mais, ces quelques très rares procès ne doivent pas cacher la norme : en règle générale, les patrons sont doublement protégés, par leur statut social et par leur sexe, gages postulés d'honorabilité.
Ainsi, lors du procès d'une jeune midinette, en 1903, son avocat se voit rappeler à l'ordre par le Président : "Maître, ne prononcez pas le nom (de l'accusé), vous compromettriez un honorable monsieur." 10
Dans une autre "affaire de mœurs", où sont inculpés les rejetons de la bourgeoisie amenoise, on note que les procès-verbaux sont tout simplement annulés. 11
Enfin, en 1900, lors d'une affaire portée devant le Tribunal de simple police - entre un cocher et son patron, il est vrai - La Gazette des Tribunaux précise qu'" une raison supérieure de paix sociale interdit de dévoiler le nom des inculpés". 12
Mais, toute dénonciation du droit de cuissage patronal ne touche-t-elle pas à la "paix sociale" ?

Les dénonciations de contremaîtres, bien que rares, sont plus fréquentes.
Plus nombreux que les patrons, en contact direct avec les ouvrières, chargés de l'application des normes de production et du respect de la discipline, les contremaîtres, le plus souvent d'anciens ouvriers, sont promus pour leur capacité à faire travailler et à se faire obéir. Ils sont, selon Pierre Pierrard, "plus durs, moins généreux que les ouvriers".13

N'appartenant pas à la bourgeoisie, ils ne bénéficient pas de la même protection que leurs employeurs et restent soumis au regard de leur milieu. Issus de la classe ouvrière - dont ils connaissent les valeurs - ils doivent cependant prouver qu'ils n'en font plus partie.
"Il n'y a rien de pire qu'un gueux qui s'élève"14, constatent laconiquement les ouvrières des Tabacs et Allumettes. Dans le même sens, Aline Vallette évoque, à propos des conditions de travail des batteuses d'or, "ce sous patronat qui, comme il arrive fréquemment aux sous-ordres, dépasse en exigence le modèle". 15

Ainsi, la dénonciation, toujours très difficile, sort pourtant du domaine de l'impossible. C'est, en général, sur le mode confidentiel, que des patrons sont informés sur ce qui se passe concrètement dans les ateliers et les bureaux, ou sur tel licenciement qui paraît suspect.
L'appel au patron chargé officiellement de "la surveillance des bonnes moeurs" est le premier recours pour poser le problème.
Il faut toutefois que les réclamations, qui empruntent la voie hiérarchique, puissent lui parvenir. Il ne faut pas oublier que a culture ouvrière fondée sur les pratiques collectives, est majoritairement rétive à ces dénonciations individuelles, perçues comme des "trahisons".

La presse peut, à cet égard, jouer un rôle de relais.
Ainsi, lors de la grève des Chapelières de Saumur, en 1899, La Fronde évoque la responsabilité que les patrons assument "en tenant pour négligeable une raison de dignité morale". 16

Les difficultés sont cependant réelles. Qu'une femme revendique, pour elle-même, semble relever de l'impudence et apparaît comme la manifestation d'un orgueil indu ; il lui faut en outre démontrer qu'il ne s'agit pas d'une vengeance. Enfin, il ne faut pas apparaître comme voulant se substituer - impensable exigence ! - à l'exercice de l'autorité patronale ; la moindre contestation apparaît comme une remise en cause radicale de celle-ci.
À l'inverse, ce qui est affirmé, c'est que l'information est transmise pour que le pouvoir - réconcilié alors avec la justice - puisse mieux s'exercer.

Ce n'est que, sur le fondement de ce principe, que quelques rares dénonciations s'affirment, avec beaucoup de précautions. Le risque de poursuites pénales à l'encontre de celle qui dénonce est aussi réel.

Par ailleurs, même lorsqu'il s'agit de violences flagrantes, on hésite à en nommer les auteurs. Ainsi, à Fougères, L'Humanité fait état d'une pratique quasi générale du droit de cuissage et, pourtant, l'auteur de l'article écrit : "Les noms sont sur toutes les bouches. Peu importe de les citer." 17
Dans l'hypothèse où le patron est informé, cela ne signifie pas pour autant qu'il prenne en compte de la dénonciation qui lui est transmise. Il est en effet partagé entre deux contraintes. Garder le contremaître, conforter ainsi un pouvoir hiérarchique contesté, mais risquer alors d'être critiqué de ce fait, ou le licencier ou le muter et, dès lors, reconnaître que son autorité a été mal exercée.  

Dans l'immense majorité des cas, c'est le refus de se déjuger et le principe d'autorité qui est choisi ; ce n'est pas la victime, mais bien le contremaître, pour la fonction disciplinaire qu'il joue, qui est protégé. Et ce, d'autant plus que, compte tenu de la relative banalité de ces pratiques, une seule dénonciation entendue, risque fort d'en dévoiler bien d'autres.

Aussi, les employeurs "couvrent" quasi systématiquement, au nom d'une double solidarité hiérarchique mais aussi masculine, leurs contremaîtres.

Pour Jules Simon, qui reconnaît leurs abus de pouvoir, "le patron ferme les yeux pourvu qu'il ne se passe rien de compromettant à l'intérieur de l'atelier".18 Il semble bien ici que le mot compromettre doive être pris, selon Le Littré, dans le sens de : "mêler quelqu'un (ici : le patron) de manière à l'exposer à des embarras ou à des préjudices". La dignité compromise de l'ouvrière n'apparaît pas comme prise en compte dans ce cas de figure.

Informés, les patrons refusent, alors, de recevoir les délégations; affirment qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper de "peccadilles", quand ils ne se retournent pas contre celles ou ceux qui les dénoncent. C'est ce qui se passe, le plus couramment.

En 1913, dans une usine du Nord, un contremaître est fortuitement surpris par des apprentis en train de violenter une fillette. Ceux-ci se mettent à crier. La réaction du patron, attiré sur les lieux par leurs invectives, ne se fait pas attendre : "Tas de cochons, si vous ne fermez pas vos gueules, je vous fous à la porte ! Ainsi, ces enfants terrorisés n'osèrent plus un mot en voyant ce sale individu protégé par un directeur". 19

Dans l'hypothèse du risque d'un "scandale" - qui, en règle générale, ne survient que lorsque plusieurs jeunes filles, conjointement ou successivement, sont violentées - la direction doit alors imposer le silence par tous les moyens. Il faut démentir les faits, circonscrire le problème au sein de l'entreprise et tenter d'étouffer l' "affaire" naissante.
Pour ce faire, la technique la plus courante consiste à faire pression sur les témoins, surtout sur les "fortes têtes", sans trop hésiter sur les moyens employés. On achète alors de prétendu-es "témoins de moralité" ; on leur promet le maintien d'"avantages", le plus courant étant le simple maintien dans le poste.
Que ces hommes et ces femmes ne puissent témoigner d'aucune information précise, ni apporter aucune preuve formelle invalidant la situation dénoncée, mais se contentent de "se porter garant de la moralité" du prévenu et de l'immoralité de la victime n'invalide pas pour autant leurs témoignages.

En revanche, la parole de cette dernière n'a de valeur probante que si elle est appuyée par une multiplicité de témoignages formels, si possible masculins.
Si la justice garantit certains droits de la défense, les droits de la victime apparaissent peu pris en compte.

Dans les rares entreprises plus soucieuses de la défense des droits des salariées - en général, il s'agit du secteur public - quelques femmes peuvent tenter de demander un changement d'affectation ; encore faut-il qu'elles croient à la possibilité que la parole d'une subordonnée puisse être, non seulement entendue, mais aussi crédible.

Quelques rares "histoires" arrivent cependant à la connaissance du public. Dans ce cas, l'opinion réagit violemment contre l'agresseur ; victime expiatoire, il paie alors pour tous les autres, qui ont su plus habilement se protéger. La logique du "bouc émissaire" protège la société de tout regard lucide sur elle-même.

Un tisserand d'Halluin, dans le Nord, Henri M., après avoir été inculpé de violences sur des fillettes qui avaient fait contre lui des dépositions accablantes, est ainsi "hué par la foule sur le trajet de la gendarmerie à la gare qui le conduit à la prison de Lille".20

Dans cette hypothèse seulement, les contremaîtres sont lâchés par la direction qui tente, ainsi, avant qu'il ne soit trop tard, de dégager sa responsabilité propre. Les licencier devient alors le moyen de leur éviter d'être poursuivis et par là même, d'entacher, par un procès public toujours dommageable, la réputation de l'entreprise.

Quelques rares patrons cependant, pour la plupart, influencés par l'école de Leplay 21et d'origine chrétienne, ne récusent pas l'idée de leur responsabilité.
C'est au nom de la protection des salarié-es dont ils s'estiment chargés, au nom de la nécessité pour les classes dirigeantes de montrer l'exemple, qu'ils estiment avoir des devoirs particuliers en la matière.
La vigilance des supérieurs - et leur prudence bien comprise - sont la contrepartie de la place qu'ils occupent dans la société.

En 1875, lors de la 4e Assemblée générale des Comités catholiques de France, un député, M. Aubry, auteur d'un rapport sur le travail des femmes dans les manufactures, soutient que la situation des ouvrières, qui se trouvent dans "un rapport d'engagement, de subordination, de salaire, voire de cohabitation avec les chefs d'établissement", a des conséquences sociales dont il faut tenir compte. Il regrette, en effet, que l'autorité de la famille s'arrête le plus souvent, "impuissante, sinon complaisante au seuil du maître qui commande, engage, punit ou récompense". Ce député s'en tient cependant au constat et se refuse, après avoir évoqué "ce péril, à examiner les détails comme les cas d'espèces", laissant à d'autres le soin de dégager des perspectives d'ensemble.22

La réaction patronale peut aussi se traduire par une politique d'entreprise, en règle générale non écrite. Celle pratiquée, par exemple, par les Mines de Carmaux impose que la personne responsable doive s'effacer devant l'intérêt supérieur de l'entreprise. C'est alors au nom de la préservation la fonction d'autorité, qui conditionne la crédibilité de l'entreprise que ceux qui ont abusé de leurs pouvoirs doivent être sanctionnés. Selon Rolande Trempé : "le caractère représentatif des agents d'exécution ainsi que la fonction d'autorité dont ils sont investis expliquent la détermination avec laquelle le Conseil de la Société veille à ce qu'aucune atteinte ne soit portée à leur prestige. Si celui-ci était amoindri, les effets en rejailliraient sur la Société dont les intérêts se trouveraient compromis, puisque toute perte d'autorité du personnel d'exécution se traduit par un recul de la discipline de travail ".

En vertu de cette position, certains responsables sont licenciés. Citons ce cadre renvoyé, en 1860, pour avoir "manqué de dignité" dans ses rapports avec les mineurs, sans que l'on sache précisément ce que ce terme recouvre. Et en 1902, la direction menace de licencier deux jeunes sous-ingénieurs célibataires, "s'ils ne consentent pas à mener un genre de vie conforme aux normes définies et imposées par la Société". Ils sont mis en demeure d'abandonner l'hôtel carmausien où ils logent, se mêlant ainsi à la population locale et d'habiter une villa particulière, mise à leur disposition par la Compagnie.23
Certes, rien ne nous dit que les comportements incriminés relèvent de relations avec les femmes ouvrières ou avec les femmes d'ouvriers ; il peut aussi s'agir de relations, jugées trop familières - ou politiquement trop proches - avec des ouvriers.
Mais on peut penser que certaines Compagnies particulièrement soucieuses de leur prestige n'acceptent pas, sans réagir, les comportements moralement critiquables de leurs agents d'autorité et, dès lors, leur impose la distance sociale que nécessite la hiérarchie.
La confusion sexuelle ne doit pas brouiller les frontières sociales.

En tout état de cause, c'est dans le silence des bureaux des directions du personnel que les départs, les transferts des cadres, ainsi compromis, sont décidés ou négociés. Parfois, au nom du maintien du principe hiérarchique, ils peuvent même se voir proposer une promotion, ailleurs ; le problème est localement réglé ; l'entreprise ne se déjuge pas.

De fait, les employeurs sont légalement responsables du maintien des bonnes moeurs et ainsi, juges de leur propre cause. Il existe, en effet, un article 15 de la loi du 19 mai 1874, repris, tel quel, sans discussion, sous la forme d'un article 16, par la loi de novembre 1892 sur la protection du travail des femmes: "Les patrons et chefs d'établissements doivent veiller au maintien des bonnes moeurs et à l'observation de la décence publique".

Les débats parlementaires de 1874, lors de la discussion de cet article, méritent d'être évoqués car ils constituent la seule source d'information que nous possédons sur la responsabilité légale du chef d'entreprise, en matière de moeurs.
Ces débats se focalisent sur les questions suivantes :
- L'entreprise est-elle un lieu public ?
Si la réponse est positive, cela signifie que les préfets sont alors habilités à surveiller les ateliers ; l'intervention de la police devient possible.
Cette interprétation est fortement récusée, notamment par le comte de Melun, selon qui, "l'entreprise, sans conteste, appartient au patron, au propriétaire. La simple apparition du commissaire, aux yeux des ouvriers, toujours méfiants, ne peut que produire le plus déplorable effet et sera déjà une mise en prévention du patron... Que deviendra le respect, l'autorité morale qui est la seule arme dont le patron puise se servir pour maintenir la discipline au milieu de tous les ouvriers ? "

- Cet article relève-t-il du simple conseil ou fonde-t-il l'infraction ?
À la question posée par le député Hève, quant à sa portée, le rapporteur répond ainsi à son inquiétude : "Sans aller jusqu'à la spécification d'un délit nouveau, la commission a voulu donner plus qu'un conseil."
Rassuré par cette interprétation, celui-ci retire sa demande de suppression de l'article 5.

- Cet article n'est-il pas trop général et trop vague ?
La différence de traitement entre les dispositions toujours précises des lois en matière de location d'un bien, capital ou immeuble, avec celles - toujours plus floues - qui concernent la "location du travail humain", est abordée par certains. À cette occasion, le principe de liberté économique est affirmé avec force ; toute restriction aux lois de l'offre et de la demande est repoussée.

- Qui est concerné par cet article ?
Un député, M. Pernolet, propose que "les chefs d'établissements, patrons, contremaîtres et surveillants" soient nommément cités et qu'en outre, il soit précisé « qu'ils doivent eux-mêmes s'interdire toute atteinte aux bonnes moeurs de la population ouvrière qu'ils emploient ou surveillent. » Cet amendement qui suscite des exclamations à la Chambre est cependant mis aux voix mais il est repoussé: "Il suffit de vous en remettre les termes sous les yeux pour vous démontrer qu'il est inutile de l'adopter. C'est là une prescription qui ne saurait figurer dans une loi. L'y inscrire serait une injure à l'industrie française" déclara le député M. Joubert, sous les applaudissements. 24

Cet article est donc voté dans les termes sus évoqués.
Il reste général, vague, ambigu, sans portée juridique réelle. Et les chef d'entreprises obtiennent une garantie majeure : la puissance publique ne peut intervenir en matière de moeurs dans l'entreprise, qui est clairement définie comme un lieu non public.

La loi de 1892 élargit le champ d'application de cet article: il n'est plus limité aux ateliers, s'étend à l'industrie et s'applique à tous les patrons ou chefs d'établissements publics et privés.

Eugène Tallon, ancien député, membre de la Commission supérieure du travail des enfants dans l'industrie, considère, en 1885, que c'est "au nom de la délégation qu'ils auraient reçue de l'autorité paternelle"25, que la responsabilité du chef d'entreprise est posée en matière de moeurs. La question est alors celle des limites de cette tutelle. Selon lui, cet article qui veut assurer "dans la mesure du possible" le respect des personnes et l'observation des règles de morale n'a "qu'un caractère de conseil" et vise seulement "à tenir en éveil la vigilance des patrons". La surveillance des moeurs relève alors "plus de (leur) conscience, que de sanctions légales et pénales".26

Néanmoins, ce juriste, spécialiste de droit du travail, conscient des nombreux abus de pouvoirs dans les entreprises, ne peut simplement s'en remettre "au sentiment d'honneur et à la moralité des employeurs". Il les confirme dans un rôle de responsabilité et leur demande de "donner des instructions catégoriques aux contremaîtres ou chefs d'ateliers qui sont en contact avec les jeunes ouvriers et ouvrières pour qu'ils veillent à la décence de la tenue de ceux-ci et à la réserve de leur langage ». Posant une première ébauche d'une théorie de la responsabilité de l'employeur, Eugène Talon estime que "la faute des patrons consisterait à tolérer ces abus (propos obscènes ou gestes équivoques), sans protestations, comme à persister à en conserver chez lui les auteurs". 27

Certes, l'hypothèse selon laquelle le chef d'entreprise puisse être lui-même coupable de telles pratiques n'est pas évoquée, car cela reviendrait à envisager une autorité supérieure à la sienne. Mais sa responsabilité est posée en relation avec la délégation d'autorité qu'il confère à la hiérarchie qui agit en son nom.

Georges Lagresille, avocat à la Cour d'appel, n'évoque, en 1893, que l'hypothèse d'atteintes aux bonnes moeurs du fait des ouvriers et ouvrières : "conversations obscènes, propagation de livres immoraux, inconduite ou immoralité notoire surtout dans les établissements où sont employés les ouvriers des deux sexes".
La responsabilité du chef d'entreprise consiste exclusivement à "assurer la moralité de (son) personnel ouvrier, à empêcher par une surveillance effective tout acte ou propos de nature à blesser la pudeur". 28

Enfin, Georges Bry, professeur à la Faculté de droit d'Aix, estime, dix ans plus tard, que cet article a moins pour finalité de défendre les bonnes moeurs, "que de prévenir toutes les atteintes portées au bon renom (des) établissements".29

Les faits démontrent l'inefficacité de cet article de loi. Pour les années 1880 et 1881, la verbalisation, par l'inspection du travail de faits délictueux, au regard de cet article, concernent l'affichage de gravures obscènes, l'emploi de jeunes filles à des travaux d'une immoralité non équivoque et enfin de l'embauche de femmes inscrites au "bureau des mœurs".30
Aucun ne concerne les agressions sexuelles sur les femmes ou les jeunes filles dans l'entreprise.

Quant à l'inspection du travail - qui a embauché 17 inspectrices en 1902 - chargée de l'application de cette loi, elle a, pour le moins, des difficultés à agir : sa compétence pénale n'est pas définie et elle doit, pour verbaliser, constater l'existence d'une infraction. C'est possible pour les trois cas évoqués ci-dessus ; il n'en est pas de même en en matière de "séduction dolosive par abus d'autorité" : les agresseurs agissent rarement en public et encore moins en présence des inspecteurs/trices du travail.

Les organisations ouvrières ne se sont pas, non plus, référées à cette loi ; sans doute ne sont-elles pas dupes des limites de cette injonction.
Soulignons, en outre, qu'elles ont été longtemps mal à l'aise face à l'utilisation du droit du travail.

Cependant, même si les patrons n'accordent que peu d'importance à cet article, il demeure, par sa seule existence, comme un glaive symboliquement suspendu au-dessus de leurs têtes.

Tenus par la loi de faire respecter les "bonnes mœurs", ils peuvent être considéré comme les principaux responsables des atteintes qui leur sont portées.
D'autant que la classe ouvrière, tout au long du XIXe siècle, a reproché à la bourgeoisie la trahison de ses propres idéaux. Ou du moins de ceux dont elle se targuait.

Faute de pouvoir reconnaître cette réalité, la bourgeoisie se contente d'évoquer abstraitement "les dangers de la promiscuité" des ateliers.
Elle trouve dans les comportements ouvriers l'excuse à ses propres "abus" et rejette sur eux la responsabilité de la "séduction", faisant fi des pouvoirs spécifiques des patrons : "En règle générale, le séducteur n'est pas de ces bourgeois libidineux que les socialistes aiment à charger de tous les vices… non pas que le bourgeois en soit incapable, mais c'est un fait que le plus souvent l'ouvrière tombe par l'ouvrier. Il n'est pas d'ouvrier qui n'attaque l'ouvrière, il n'en est pas qui la défende" écrit Charles Benoist, en 1895.31
Que cet auteur ait cru bon de rappeler les capacités sexuelles des hommes de sa classe, comme si la comparaison risquait d'être en sa défaveur, doit être noté.

Le Comte d'Haussonville s'inscrit, lui aussi, dans cette continuité de pensée, quand il affirme : "Leur séducteur (des ouvrières) est bien moins souvent un bourgeois libidineux qu'un camarade ouvrier qui a joué vis-à-vis d'elle la comédie du sentiment." 32 Puisque les hommes puissants ne peuvent être coupables, d'autres doivent l'être.

De fait, la bourgeoisie s'inquiète moins des causes de l'immoralisme régnant dans l'entreprise que des conséquences de la vie en usine sur la morale des femmes, c'est-à-dire sur la stabilité de la famille ouvrière.

Si quelques-uns s'émeuvent véritablement du sort des femmes, d'autres, plus nombreux, vouent, sans trop d'inquiétude, celles-ci à un destin jugé inéluctable.
Louis Reybaud explique, en 1862, ces atteintes à la moralité publique par la seule responsabilité des ouvrières : "Elles visent plus haut que leur condition... cèdent à leurs mauvais instincts et commettent ainsi des fautes irréparables."33
Ce discours fait des émules.
Charles Benoist estime que "l'ouvrière parisienne se corrompt par l'air ambiant",34 Louis Legrand que "l'air extérieur flétrit sa vertu".35

Le discours sur la légèreté, l'inconscience des jeunes femmes, prêtes à tout pour des futilités, des fanfreluches, un bijou, une robe, est largement repris par l'ensemble de la société.
Il apparaît, pour une large part, comme un déni du réel qui justifie les pouvoirs masculins.

Des ébauches de "solutions" sont mises en oeuvre qui, au nom de l'incontournable et nécessaire protection des femmes, renforcent, de fait, le contrôle patronal sur elles : enfermement renforcé, surveillance accrue, horaires décalés avec les hommes, ségrégation des sexes dans l'entreprise.

Si l'on s'explique relativement aisément le silence patronal, la faible solidarité ouvrière et syndicale pose des problèmes plus complexes.
Dans cette lutte inégale pour l'appropriation du corps des femmes, quelles solUtions les ouvriers ont-ils à offrir ? Souvent concurrencés par leurs propres femmes, du fait des politiques de main-d'oeuvre qui tendent à la diminution du coût global des salaires, ils ont bien du mal, en outre, à défendre leur propre dignité.

La classe ouvrière masculine ne dénonce que faiblement le droit de cuissage et n'est qu'exceptionnellement solidaire des femmes qui luttent contre les agressions sexuelles sur les lieux du travail et les atteintes à leur dignité.
Aussi, c'est le plus souvent en vain que les féministes font appel à l'honneur des hommes. Quand Aline Vallette en découvre l'ampleur au pays du tulle en 1898, elle interpelle les ouvriers : "Ah ! comme nous comprendrions tous les frères, tous les maris soulevés contre l'odieux droit patronal !"36
Mais la formulation, au conditionnel, qu'elle utilise, semble rendre cet appel peu plausible.

Marie Bonnevial, au fait de cette même réalité dans les grands magasins, aspire, elle aussi, sans trop y croire, à la mise en oeuvre effective d'une solidarité des travailleurs : "Si l'on sentait derrière chacun, une armée de camarades prêts à se soutenir, combien serait amoindrie l'audace des employeurs ! " 37

Et lorsque exceptionnellement cette solidarité se manifeste, c'est pour défendre une jeune fille - pratiquement jamais une femme mariée. Ce n'est donc pas sur le principe d'une solidarité de classe, mais sur celui d'une protection de l'enfance, d'une défense de l'honneur familial ou viril que les ouvriers réagissent. La classe ouvrière n'a donc pas remis en cause l'interprétation dominante de l'époque ; il aurait fallu, pour cela, interroger la tutelle que les ouvriers exercent dans la famille, comme les pouvoirs qui leur ont été dévolus en son sein, sur leurs femmes. Or, l'indépendance des femmes n'est pas - loin de là - une priorité ni pour les syndicalistes, ni pour les socialistes. Cette possible indépendance des femmes leur fait même si peur que Proudhon va même jusqu'à inclure, aux cotés du maire et du juge de paix, le chef d'atelier au sein du conseil de famille qu'il préconise d'instituer pour les femmes "dépourvues de tuteur-né ". 38

Pour une partie des femmes salariées, il y a donc une transposition de la protection familiale - toute relative, d'ailleurs - au lieu de travail qui fait du père, du mari, du frère, le gardien et le garant de la vertu des femmes, comme de l'honneur familial menacé.

À Troyes, dans la Bonneterie, en 1893, un contremaître tente de violer une petite fille de 13 ans, après l'avoir bâillonné. Celle-ci raconte "les horreurs dont elle a été victime" à son père. Ce dernier, selon Le Père Peinard, "se fout dans une colère bleue, va trouver le patron et fait un tel foin que le contremaître est flanqué à la porte". Lorsqu'il apprend que le père de sa dernière victime est au courant, il se voit "cuit", rentre chez lui et se suicide. Le médecin de famille baptise généreusement sa mort : "congestion cérébrale". 39

Au Creusot, en 1899, c'est un frère qui défend sa sœur, "poursuivie par les assiduités d'un contremaître et à moitié (sic) violentée par celui-ci ". Une scène a lieu entre les deux hommes, l'incident s'ébruite et raison est donnée au frère. Le fait qu'il soit présenté comme " l'un des meilleurs ouvriers de l'usine" a sans doute joué en sa faveur. 40

Des bagarres, des "cassages de gueules" opposent maris, compagnons et contremaîtres et transforment ces violences exercées par des hommes sur des femmes, en "affaires d'hommes". Tant que le mari joue le rôle de victime silencieuse, il est en général considéré comme responsable de n'avoir pas su garder pour lui seul sa femme ; lorsqu'il veut venger son honneur viril bafoué, le jugement se retourne en sa faveur.

La justice, en général, se fait alors compréhensive et clémente.

Ainsi, en 1900, un marchand de vin, le sieur Camus accepte d'embaucher, à la demande de son garçon livreur, sa jeune épouse. Dès le premier jour, Camus l'envoie à la cave, la rejoint et "se précipitant sur elle à l'improviste, l'embrasse, tout en la serrant de très près ". Elle parvient à se dégager, s'enfuit chez elle et raconte la scène à son mari, qui en "conçoit une vive irritation". Celui-ci va immédiatement adresser de violents reproches au marchand, qui nie et accuse la jeune femme d'être "une menteuse et une malheureuse". Le marchand s'avance vers elle, paraissant la menacer : à ce moment, le mari tire et tue l'employeur. Il est acquitté. 41

Dans de rares cas, c'est toute la famille, appelée à la rescousse, qui règle ses comptes. En mai 1895, un porion42 nommé Cormois qui passe dans le pays de Charleroi "pour être bien traité par le beau sexe" se rend à un rendez-vous, devant la maison d'une ouvrière, nommée Vincki, récemment mariée. On sait que son mari, par crainte des "entreprises" de Cormois, ne veut plus qu'elle travaille à la fosse.
L'histoire ne nous dit pas si celle-ci a accepté librement ce rendez-vous, ou si elle a tendu, en accord avec sa famille, un guet-apens à son présumé séducteur.
Quoi qu'il en soit, à l'heure dite, surgissent le mari, la sœur de l'ouvrière et son beau-frère qui se précipitent sur Cormois, le font entrer de force dans la maison et le ligotent sur une chaise. Il est soumis "au supplice de la flagellation ", malgré ses demandes de grâce et ses prières et ne peut sortir, qu'après avoir signé un billet à ordre de 100 francs. Commentaire de l'intéressé qui porte plaint au tribunal correctionnel pour extorsion de signature : "J'aurais signé un billet de 1 000 francs, tant j'étais rompu de coups".
Les trois responsables de l'agression sont condamnés : le mari à 1 mois de prison, le beau-frère à 15 jours et la sœur à 26 francs d'amende.
On ne sait si l'épouse est l'instigatrice, la complice de cette vengeance où si elle a été contrainte à participer à la vengeance, mais elle est acquittée, "bien que cause de tout le mal", d'après le commentaire de La Gazette des Tribunaux 43

Les femmes, en général, craignent ces violences supplémentaires qui ne résolvent rien. Si ces bagarres peuvent procurer aux femmes des satisfactions symboliques - c'est pour elles que l'on se bat - elles y perdent toujours leur emploi. Il est n'est pas rare, qu'après l'incident, la femme, toujours plus ou moins considérée comme responsable, n'en prenne pas, à son tour, "pour son grade".

Cependant, la défense des femmes par leurs maris s'exerce plus souvent sur le mode de la menace que de sa mise en oeuvre effective.

À la Manufacture des Tabacs du Havre, en 1895, un surveillant menace une ouvrière "de lui flanquer un coup de poing sur la tête". Le mari qui travaille aussi à la Manufacture, en ayant été informé, réagit : "Eh bien ! le jour où il le fera, il me trouvera !" 44 Si rien ne permet de penser qu'il n'aurait pas, dans cette hypothèse, défendu sa femme, on peut constater que la seule menace du surveillant n'a pas été jugée suffisamment grave pour susciter son intervention.

Quant au directeur des Nouvelles Galeries de Marseille, il se voit, en 1925, fermement invité par des inconnus à cesser ses pratiques abusives, dans une lettre missive qui lui rappelle que "ses ouvrières ne sont pas seules au monde. Beaucoup sont mariées, d'autres ont des frères et des fiancés".45
On ne sait si le conseil fut entendu.

Cet appel à une solidarité masculine familiale, transposé dans le monde du travail, pose bien sûr problème.

Ainsi, la grève des femmes du Métropolitain, en 1901, provoque, à cet égard, une certaine gêne, chez les féministes notamment. En effet, si les grévistes demandent l'égalité de gain entre les employé-es ainsi qu'une durée moins longue de la journée de travail afin de veiller à leur ménage, elles revendiquent, en outre, que leurs maris " continuent à contrôler près du guichet de leurs femmes, et non point sur le quai", comme l'exige la Compagnie.
Elles font valoir, à l'appui de cette revendication, que "le public est grossier, que certains voyageurs non seulement leur parlent fort mal, les traitent de 'bourriques', que certains leur donnent de mauvaises pièces ou partent après avoir jeté sur leur guichet une somme insuffisante. Dans ce cas, le mari est là, disent-elles, force le voyageur à compléter le prix de son billet ou à reprendre sa mauvaise monnaie."

Cet argument ne convainc pas Marie-Louise Néron, qui, faisant part de cette grève dans La Fronde, prétend "ne pas bien voir pourquoi les buralistes tiennent autant à avoir près d'elles leurs époux. Elle affirme alors, quelles donnent ainsi une piètre idée de leurs capacités et fournissent des arguments trop faciles aux antiféministes. Puisque les femmes veulent occuper les mêmes postes que les hommes, il faut bien qu'elles s'habituent à se faire respecter elles-mêmes. "46

Dans la mesure où c'est à une solidarité de type familial qu'il est fait le plus souvent appel, les violences dont sont victimes les femmes du peuple s'exercent jusqu'aux limites d'une telle protection. Pour les autres, les femmes sans homme, le champ est plus libre. Le statut de "femme seule" est encore difficilement accepté par les hommes, pour qui, souvent, " une femme séparée leur appartient de droit. Résiste-t-elle ? Ils l'en punissent en épiant sa conduite, en calomniant jusqu'à son passé. Car, aux yeux du monde, une femme séparée ne repousse un hommage que parce qu'elle en accueille un autre. Cède t-elle, au contraire ? Honte et mépris pour elle."47

Cependant, dans la mesure où même les plus farouches opposants au travail des femmes, reconnaissent à ces femmes le droit à l'emploi, celles-ci peuvent bénéficier de la solidarité ouvrière, justement de ce fait. Mais dans ce cas de figure, l'égalité dérange peu et est plus aisée à reconnaître ; en outre, la logique de la protection - voire de la solidarité - que l'on accorde aux "faibles", aux "femmes sans hommes" peut se perpétuer. L'Humanité en 1913 considère que les " femmes" sucrières en grève " sont d'autant plus dignes de la solidarité que, pour la plupart, elles n'ont ni mari, ni parents pour les soutenir, cependant que beaucoup d'entre elles sont chargées de famille."48

En revanche, si la femme seule est suspectée de vouloir conquérir son dépendance par son travail, elle ne peut, aussi aisément, se prévaloir de cette protection masculine. Elle risque même d'avoir à payer, par un accroissement d'humiliations, la crainte que cette autonomie des femmes inspire hommes.
"Tenez, fait dire Léon Frapié au docteur Cabans, secrètement amoureux de  l'Institutrice de province, la voilà, la fameuse émancipation des femmes, telle que nous sommes disposés à l'admettre.
Enfin, la femme ne nous agace plus, ne nous embête plus avec sa prétendue faiblesse : plus de courtoisie embarrassante ; supprimé ce spécial respect humain qui, dans bien des cas, empêchait de frapper une femme ; supprimée même, la vulgaire pitié.
Et voilà bien le sentiment obscur de la foule envers des créatures qui veulent s'affranchir de leur ancien esclavage, s'évader de la commune bassesse :
- Attends un peu, femme émancipée, femme qui marche, seule, à conquête de pain... femme égale de l'homme.
On va t'en foutre de l'égalité !
Attends un peu, on va te traiter en égale... pour les coups à recevoir".
49

Cependant, à travailler comme les hommes, ces femmes qui n'ont d'autre alternative que de se suffire à elles-mêmes affirment progressivement, dans la réalité, leur droit au travail : "Puisque, de plus en plus, elle se voit forcée de compter sur elle-même, que peut-elle faire, sinon travailler, malgré tous les obstacles, les préjugés, les railleries, la concurrence" constate, en1905 Daniel Lesueur. 50

Elles peuvent alors se faire plus aisément accepter et se prévaloir d'une reconnaissance professionnelle et personnelle, qu'elles l'ont conquise. La liberté s'affirme d'abord par la mise en oeuvre effective de l'autonomie personnelle.

Si tous les hommes ne souhaitent pas défendre cette conception de l'honneur, si tous n'y parviennent pas, si nombre de femmes échappent, en outre, à leur surveillance plus ou moins vigilante, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un problème considéré comme personnel, auquel une solution individuelle doit être trouvée.
C'est là où le bât blesse.
Car, pour intervenir en faveur d'une femme humiliée, agressée, violentée, abusée par un autre homme, ou simplement fournir un témoignage de solidarité, les hommes ne doivent-ils pas être, dans leur vie personnelle, relativement exempts de toute critique dans leurs propres relations aux femmes ?
Dans l'hypothèse inverse, certain-es, mal intentionné-es, ne manqueraient sûrement pas de se prévaloir de leur comportement privé, pour invalider leur prise de position publique. Or, nous savons que les "mauvais traitements" sont, au XIX ème siècle, le motif avancé par 80 % des femmes demandant la séparation de corps. 51

Mépris des femmes, coups, contraintes et violences sexuelles sont trop profondément ancrés dans les habitudes masculines pour que les hommes ne se soient, au mépris d'une solidarité de classe, entre eux, protégés par d'efficaces "complicités gaillardes".52
"Respecter les femmes, peu (d'hommes) savent ce que c'est. On se permet tout avec elle ; où bien, si on la plaint, c'est que l'on a bon coeur" affirme Simone Bodève, auteure d'un livre sur Les femmes qui travaillent. 53

Plus encore, certains d'entre eux s'arrogent, au travail, des droits sur les femmes qu'ils n'oseraient pas mettre en oeuvre chez eux.

Là, réside sans doute la raison principale qui explique cette faible solidarité masculine envers les femmes sur les lieux du travail ; la majorité des travailleurs ne voient souvent même pas l'injustice infligée à leurs camarades, voire à leurs épouses.
La formule employée par Léon Richer selon laquelle "l'habitude du despotisme chez soi finit par rendre acceptable le despotisme au-dessus de soi" est une autre conséquence de ce silence masculin. 54

Transposé dans un milieu aristocratique, Maupassant, dans son roman, Une vie, nous permet de mieux comprendre ces réactions.
Il met en scène le curé d'Yport qui tente de calmer le baron qui veut tuer de sa canne son "misérable gendre" qui-a-fait-un-enfant-à-Ia-bonne.
"Cherchant à accomplir son oeuvre d'apaisement, il lui tint le discours suivant : Voyons, Monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tour le monde. En connaissez-vous beaucoup des maris qui soient fidèles ?
Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse :
- Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces...
Qui sait si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là ?
Je vous le dis : Tout le monde en fait autant.
Votre femme n'en a pas été moins heureuse, ni moins aimée, n'est-ce pas ?
Le Baron ne remuait plus, bouleversé. C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu ; et il n'avait pas respecté le toit conjugal ; et quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme !
Etait-il, pour cela, un misérable ?
Pourquoi jugeait- il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais songé que la sienne fût coupable ?
" 55

Par ailleurs, le droit qui est conféré par la loi, au père, puis au mari, d'autoriser ou non les femmes à travailler permet de régler aisément toute contestation éventuelle. Il suffit alors - comme la loi et la culture le permet - d'obliger leur femme à quitter un lieu jugé immoral ou dangereux.
Pourquoi prend le risque d'être l'objet de plaisanteries attentatoires à leur virilité, voire du mépris ou des plaisanteries dévolus aux hommes considérés comme incapables d'imposer leur autorité dans leur couple, alors qu'il est si facile de quitter sans bruit le terrain inégal du combat ? D'autant que l'on peut chercher à attaquer personnellement le mari pour mieux faire pression sur sa femme ou venger de ses refus.

Dans l'immense majorité des cas, c'est dans l'intimité de l'espace familial que ces conflits entre ouvriers, ouvrières, contremaîtres et patrons se transposent ; c'est là que les décisions sont prises.
C'est aussi l'une des raisons qui explique pourquoi ces problèmes, si importants dans la vie quotidienne de tant d'hommes et de femmes, ont laissé, malgré tout, si peu de traces.

Quant à ceux qui ne peuvent se passer des revenus financiers procurés par le travail de leur femme, de leur fille, ou qui ne peuvent s'opposer à leur volonté de travailler hors du foyer, ils n'ont pas à s'en glorifier.
L'affirmation de Proudhon : "A femme émancipée, mari benêt" est largement partagée dans les milieux ouvriers. 56

Beaucoup sentent, à cette occasion, leur autorité bafouée.
Pourquoi auraient-ils défendu l'honneur de leurs femmes, puisque vraie indignité est de ne pouvoir les entretenir au foyer ?

Aussi, la classe ouvrière masculine qui ne peut épargner aux femmes cette double exploitation est, à la fois, humiliée et impuissante.
Le silence qui couvrit ces violences empêche le ridicule qui eut été malvenu

Les angoisses masculines, aussi cachées soient-elles, ne sont cependant pas à sous-estimer ; nombreux sont les hommes qui souffrent des exigences contradictoires de l'exercice des pouvoirs masculins.

Ce pouvoir est en effet menacé par le travail salarié des femmes qui inverse douloureusement les rôles et les fonctions liés aux sexes ; en outre les chefs de famille ne peuvent même pas protéger leurs femmes des agressions sexuelles d'autres hommes. Elles sont hors de leurs regards, de leur portée, de leurs pouvoirs.
Le farouche soutien ouvrier de l'interdiction du travail de nuit des femmes est profondément lié à cette crainte de la concurrence sexuelle.

Par ailleurs, le fait de bénéficier "en seconde main", peut-on dire, de leurs femmes, a dû rendre, plus d'un homme, fou de rage impuissante. Que la concurrence puisse venir des patrons, la rendait déloyale et doublement insupportable. Car, c'est aux hommes du peuple de "récupérer" celles dont les bourgeois ne veulent plus ou celles qu'ils ont abandonnées... les restes du festin, en quelque sorte. Il est ainsi des femmes jetées à la rue, sur le trottoir, dès qu'elles deviennent gênantes, "à moins qu'elles n'aient été pourvues de quelques pièces de cent sous, si le patron est philanthrope... se marient alors avec une bonne tête de prolétaire qui endosse alors les résultats de l'expansion patronale" 57dénonce Le Cri du Peuple en 1903.

Volés de leur bien par plus puissants qu'eux, les ouvriers ne peuvent échapper aux suspicions, à la commisération, que par une solution tragique. Faute de pouvoir cacher sa mauvaise fortune - qui se targuerait d'être cocu ? - il faut venger son honneur dans le sang.

Procès infamants, perdus d'avance - les bourgeois ont le bras long - misère pour la famille et la prison, n'est-ce pas bien cher payé ?

La nécessité de l'appoint financier - de plus en plus essentiel - procuré par le travail des femmes, jointe à la capacité légale donnée au mari de disposer du salaire de sa femme, peut aussi expliquer que certains d'entre eux ont pu, par intérêt, préférer être aveugles sur les conditions exigées pour les femmes pour avoir un emploi. Certains mêmes, à l'instar des maquereaux, mettent leurs femmes, non pas sur le trottoir, mais "au turbin", sans trop vouloir se soucier du prix qu'elles ont à payer.
Il en est donc qui les poussent lucidement à aller "vendre leurs charmes".

C'est, en 1914, une pratique dans le spectacle, dénoncée par artiste syndiqué, selon lequel, "pour obtenir un rôle ou un engagement, vaut mieux envoyer sa femme auprès de l'administrateur délégué".58

C'est aussi la situation, en 1926, à la chocolaterie Meunier, où des "ouvriers, peu conscients, encouragent leurs femmes ou leurs filles à accorder leurs faveurs aux responsables de l'usine pour bénéficier des maigres avantages que procure la chocolaterie". Et le journal communiste qui évoque ces pratiques se demande "à quel degré de misère il faut en être réduit pour arriver à n'avoir même plus le respect de sa compagne ou de son enfant".59
On peut s'interroger sur cette analyse.
Si la morale et la misère ne font pas bon ménage, l'explication unique par la pauvreté (ou le capitalisme) n'est pas suffisante ; la valeur accordée à la dignité d'une femme, indépendamment de ses rapports aux hommes, en est probablement une explication plus fondamentale. Mais il est plus aisé de mettre sur le compte des nécessités de vie, de l'immoralité bourgeoise, (pour certains, de l'inconscience ouvrière) cette douloureuse extrémité à laquelle la classe ouvrière est acculée ; on tente alors de fermer pudiquement les yeux sur ce que l'on ne peut empêcher.

Certains, plus intéressés, plus lucides, moins délicats ou sourcilleux, savent alors négocier le prix de leur silence. Ils discutent alors le dédommagement qu'ils estiment nécessaire pour assumer la paternité d'un autre. 60

Dans le roman de Maupassant, déjà cité, on assiste à la négociation financière, mené par Désiré Lecocq sur son éventuel mariage avec Rosalie pour qu'il accepte la paternité de l'enfant qui est celui du maître de Rosalie. Un doute persiste sur le prix: "Si c'est c'que dit, Monsieur le curé, j'la prends mais si c'est c'que dit monsieur Julien, j'la prends point" déclare le potentiel époux". 61

Dans le même sens, Balzac cite "ceux qui n'évoquent la morale que si le séducteur est riche et craintif". 62

Le discours dominant fut, là encore, de rendre les femmes responsables : "C'est à l'atelier, que la femme, si elle est faible et d'instincts frivoles, lorsqu'elle est privée du nécessaire ou excitée par les convoitises est sujette à succomber et à accorder des privautés à un patron généreux pour ses plaisirs", déclare l'organe de la CGT en 1901. 63

Les hommes durent apprendre à "partager" et à n'être pas seuls "légitimes propriétaires" ; il fallut aussi apprendre que les femmes pouvaient s'appartenir.

Les franges les plus démunies de la classe ouvrière, faute d'alternative, doivent se résoudre à cette dépossession relative de leurs femmes, tandis que les secteurs les plus qualifiés, les mieux payés, les mieux organisés, les plus syndicalisés s'attachent à défendre la thèse du maintien de la femme au foyer.
En démontrant qu'avec un seul salaire, ils sont en mesure d'entretenir leur famille, ils affichent leur volonté comme leur capacité à maintenir les femmes hors des agressions et des grossièretés du monde du travail.

Proudhon, théoricien de l'antiféminisme et "maître à penser et interprète des ouvriers de métier"64représente l'archétype de ce courant de pensée, dont la puissante Fédération du Livre est l'expression syndicale institutionnalisée. Ce n'est qu'en juillet 1910, par 74 voix contre 63 et 22 abstentions, que le principe de l'admission des femmes au travail est accepté.

Mais ce que le mari refuse pour sa femme ne l'engage pas nécessairement en tant qu'homme, soucieux, - comme tout homme qui se respecte - de profiter des "bonnes occasions".

Comme le souligne Madeleine Pelletier, "le mariage qui met la femme en tutelle enchaîne l'homme, dans une certaine mesure du moins ; aussi entend-il pouvoir satisfaire largement ses sens hors de lui... La loi de l'homme, les hommes mettent tout en oeuvre pour amener les femmes à la transgresser ; à cet égard, comme à maints d'autres, l'intérêt particulier se trouve être en contradiction avec l'intérêt général". 65

Le mari et le travailleur, en une même personne, ont donc souvent des intérêts, des discours et des pratiques divergents. C'est ainsi que tant d'hommes ont pu si fréquemment "tromper" (dans le sens d'induire en erreur) leurs femmes et leur mentir, sans souvent bien comprendre les accusations dont ils peuvent être eux-mêmes l'objet. Car la morale conventionnelle - qui est censée blâmer l'homme marié qui trompe sa femme - pèse de peu de poids par rapport à la morale réelle, marquée par la défense des intérêts singuliers masculins, qui l'excuse et le plus souvent le glorifie.

Dans tous les milieux sociaux, rien ne pose un homme comme d'être un "homme-à-femmes". Les femmes elles-mêmes sont souvent séduites par ces hommes pensent que si tant de femmes s'y sont "laissé prendre", c'est qu'il y a sans doute de bonnes raisons pour cela. Certaines se sentent même auréolées par cette gloire masculine qui rejaillit sur elles.  

Les femmes sont ainsi souvent les meilleurs agents de la reproduction des mécanismes qui les aliènent. Et le mépris des femmes qui fonde si souvent le comportement des séducteurs provoque ainsi les conditions de leur succès auprès d'elles.

Mais cette idéologie syndicale de type familialiste et moraliste aboutit à des pratiques de type schizophrène.
La double morale, l'une valable pour les hommes, l'autre pour les femmes - fortement dénoncée par les féministes - est renforcée par une seconde, l'une valable pour les membres féminins de la famille, l'autre, pour les femmes qui n'en font pas partie : "Tel frère qui entrerait en fureur s'il savait que sa sœur à été caressée par l'un de ses camarades trouverait tout naturel de s'offrir la sœur d'un jeune ouvrier", affirme Louise Bodin.66

Cette morale à double face - qui n'en est donc pas une - voit ses effets encore aggravés par les logiques de classe. Dans la bourgeoisie, sans trop d'états d'âme, tel père peut violer son ouvrière ou la petite bonne, tout en enfermant sa propre fille, du même âge, pour la "conserver" vierge au mariage.
Les bourgeoises n'échappent pas à ces contradictions et certaines féministes s'étonnent de "ce préjugé immoral qui fait que les mères laissent leurs fils se livrer à des écarts de conduite qu'elles condamnent ci les jeunes gens qui se permettent de s'adresser à leurs filles".67

C'est ainsi toute la société qui se trouve prise dans ces dilemmes, dont clarification supposerait que soient posés les réels rapports de pouvoirs en les sexes. On comprend aisément les difficultés de l'entreprise. Aussi, "quand on parle d'affranchir les jeunes filles, on a pour alliés tous les pères, quand on parle d'améliorer le sort des femmes, on a pour adversaires tous les maris", affirme le moraliste Ernest Legouvé à la fin du siècle. 68

C'est dans ce contexte, qu'émerge une doctrine syndicale fondée sur le machisme et le culte de la virilité, sur l'idéalisation rétrograde de la femme au foyer et le mépris de la femme travailleuse.

Le syndicalisme ne peut prend en charge la gestion de ces logiques éclatées et contradictoires, bien opposées celles de la solidarité et de l'union qui ont contribué à sa légitimité.
C'est alors dans la conscience de chacun que les conflits doivent se résoudre. Enfermés dans la sphère domestique, présentés comme des "problèmes de femmes" que l'on se déconsidèrerait à évoquer, ceux-ci sont ainsi dévalorisés. Refoulés. Occultés. Justifiés.

La vulgarité et la bassesse du sentiment le plus souvent mis en oeuvre sont aussi l'expression d'une gêne profonde. Le rire outré, maladroit, est alors le recours le plus aisé pour éviter les débats ; d'autant qu'il est difficile pour les femmes de contrecarrer l'humour, surtout si celui-ci s'exerce à leur encontre et sur un plan sexuel.

Analyser, prendre en charge, contester ces abus de pouvoirs sexuels, c'est, qu'on le veuille ou non, traiter de l'égalité entre les sexes ; c'est aussi risquer de faire voler en éclats une unité ouvrière constituée sur d'autres fondements.
Aussi, fut-il plus ou moins socialement admis que : ce qui est valable pour le garçon ne l'est pas pour la fille ; ce que l'on condamne chez les autres, on peut le pratiquer soi-même ; ce qui est vrai pour sa femme ne l'est pas pour sa compagne de travail ; que l'honnêteté a, en fonction du sexe auquel cette valeur s'applique, une signification différente.

Chacun peut ainsi décider, selon ses valeurs propres, des critères qu'il entend mettre en œuvre ; les femmes doivent, sans les connaître souvent, s'y adapter.

Le féminisme, souvent bien réformiste, est surtout subversif dans la mesure où il dévoile ces doubles discours, ces doubles morales ainsi que les ambiguïtés et les contradictions dont elles sont porteuses.
Nous sommes, sans doute, ici, au coeur de l'une des sources de l'antiféminisme de gauche.

De fait, à quelques exceptions près, même les hommes les plus imbus du sentiment de la justice, utilisent, lorsqu'il s'agit des femmes victimes d'agissements masculins, des arguments qui sembleraient scandaleux et intolérables, en tout autre domaine. On peut ainsi expliquer, qu'enfermés dans de telles contradictions, c'est sans doute parmi les forces de progrès, censées incarner l'avant-garde, que la mauvaise foi est la plus répandue en la matière.

Faute de pouvoir reconnaître que la-question-des-femmes est en réalité la question du maintien des privilèges masculins ; que la perpétuation des droits des hommes sur les femmes relativise, pour le moins, l'universalité de principe républicain d'égalité comme du principe socialiste de justice sociale, le syndicalisme, la gauche et les forces sociales de progrès transfèrent, eux aussi, aux femmes la responsabilité de ce qu'elles subissent du fait des hommes.

À de rares exceptions près, les débats sur le travail salarié des femmes mêlent tout : la dégradation présentée comme "morale" des femmes, la désagrégation de la famille ouvrière, la perte du statut social et sexuel des hommes liant virilité culture ouvrière, la mise en concurrence patronale des hommes et femmes, l'égalité entre hommes et femmes dans le travail et l'indépendance de ces dernières.

En arrière-fond, ce qui est en cause, c'est non seulement crainte de la perte de pouvoir des hommes (sans doute au premier titre, leur pouvoir sexuel, car il incarne tous les autres) mais aussi de l'inversion des rôles sexuels.
Engels évoque, dans La situation des classes laborieuses en Angleterre, "la légitime révolte de ces hommes - ["contre qui ? "pourrait-on légitimement demander…] contraints, du fait du chômage de rester à la maison, de coudre et de faire la cuisine, en attendant le retour de leurs femmes ". Et il utilise l'expression peu ambiguë de "véritable castration". 69

Un texte de 1899, d'un syndicaliste français, nommé Schneider nous rappelle à quel point le salariat féminin bouleversa profondément tout l'ordonnancement sexuel et social. Et celui-ci oppose, dans une fausse symétrie dont il voit toute la fragilité : le dedans et le dehors, le travail et la famille, la nature et le social, la force et la faiblesse, l'autorité des hommes et l'obéissance des femmes.
Pour mieux freiner l'indépendance des femmes auquel le salariat est lié, celui-ci puise dans les vieilles angoisses liées à la disparition de " la femme".
" Toutes les lois qui commandent au monde physique sont atteintes, comme celles qui se rapportent à la morale sont violées; notre état moral et social ayant subi des transformations contraires à ces lois, sans lesquelles le monde ne peut qu'aller de travers, ont produit ce triste état de choses…
La femme n'est pas faite pour la fabrique.
La femme, être faible, impressionnable, sans défense morale, subit plutôt l'influence du sort et prit les goûts de l'homme. À son contact, elle prostitua son sexe et devint un être mixte tenant de la femme et de l'homme, adoptant les habitudes, les manières, le langage de celui-ci. Elle perdit, dans ces bagnes de la production, son côté féminin que la nature lui avait octroyé.
La douceur, la pudeur sont disparues.
Elle devient un type intermédiaire qui n'est pas l'homme mais qui n'est plus la femme.
C'est cette femme qui, sortie de son rôle social, va faire la concurrence à l'homme sur le marché du travail, transformant tout, jusqu'au salaire. Ce qui fait que dans la vie, elle n'a plus ni aspiration, ni rêve.
Mariée, elle oublie les devoirs de l'épouse ; mère, elle ignore ceux de la maternité, elle est prise toute par la fabrique où elle y empoisonne son coeur, tue son corps. Mais qu'importe, elle gagne sa vie."
70

Le retour des femmes à la maison, dans ces difficiles contradictions, résout idéalement le problème. Et nombreux sont les ouvriers, les syndicalistes, les communistes qui défendent cette position. Trente ans plus tard, en 1927, au congrès de l'Union des Syndicats de la région parisienne, la représentante communiste ne peut que constater que "beaucoup de camarades espèrent le retour de la femme au foyer".71 Nombre de femmes partagent cet espoir.
Et le relatif consensus patronal et syndical autour de la notion de "salaire d'appoint" peut être interprété comme une forme de reconnaissance du pouvoir des ouvriers sur leurs femmes.

Mais cette construction idéale ne résiste pas longtemps à la logique de l'intérêt.
Devant les nécessités matérielles, il est peu de principes qui restent inchangés.
Madeleine Pelletier nous fournit, là encore, de pertinentes analyses : "Le père et le mari le plus attaché aux anciennes conceptions n'hésitent pas à envoyer au travail sa femme ou sa fille, crût-il, en ce faisant, contribuer à la dislocation future de la société toute entière. " 72 La double morale agit alors : "Ce que l'homme refuse comme travailleur, il le permet comme mari, comme père d'une jeune fille. Vingt francs par jour sont bons à prendre ; avec cela, on bouche bien des trous. " 73

Dans certains cas, cependant, des ouvriers peuvent être ponctuellement solidaires des femmes, voire impulser des luttes ; c'est le sentiment de l'injustice qui prévaut alors. La rareté de ces prises de positions, révélatrices de l'émergence d'une solidarité de classe, par-delà les oppositions entre les sexes, ne leur confère que plus de valeur.

C'est le cas, dans une usine de Louviers, en 1924, de "cannibales" qui, informés du licenciement d'une jeune mère célibataire, parce qu'elle a refusé de coucher avec son patron, lui ont "crié leur mépris à la face, devant cette vengeance de lâche ". La jeune ouvrière se serait trouvée sans argent et sans travail, si ceux-ci ne l'avaient, en outre, soutenue 74
C'est cependant la mère impuissante qu'ils soutiennent, et non la travailleuse.

En 1926, c'est un ouvrier, qui, après 14 ans de travail à l'usine, est licencié pour s'être opposé aux agissements d'un contremaître, qui "réservait le mauvais travail aux ouvrières qui ne pouvaient supporter ses hideux caprices ". 75

Et, en 1930, chez Flaive à Saint-Étienne, c'est "un groupe d'ouvriers écœurés" qui exigent la réintégration d'une jeune fille licenciée pour avoir dénoncé son contremaître.76

Cette ébauche de solidarité s'accompagne de dénonciations de quelques journaux ouvriers et de quelques individualités, principalement au sein de courants anarcho-syndicalistes, libertaires, mais aussi communistes.
Certains évoquent, spécifiquement, les abus patronaux et le droit de cuissage; d'autres, plus largement, le problème des comportements ouvriers et syndicaux vis-il vis des femmes.

Émile Pouget et son Père Peinard est le plus vivant symbole de cette avant-garde. Car, s'il fut si acharné à défendre la dignité des femmes, ce n'est ni pour la défense de leur "vertu", ni par paternalisme ou moralisme mais bien pour elles-mêmes, parce qu'elles sont, tout simplement, des êtres humains. Aussi les aiment-il "battantes, ses bonnes bougresses" et particulièrement lorsqu'elles peuvent jouer un tour et ridiculiser les contremaîtres qu'il haïssait tant.
Lorsqu'il rêve de "riches corrections, de mémorables tatouilles, de bonnes fessées, à pleins battoirs, à défaut de paquets d'orties" 77, c'est bien aux femmes - et à elles seules - qu'est dévolu ce rôle justicier et vengeur et non à leurs pseudos protecteurs.

Sa philosophie est fondée sur le principe selon lequel "nul n'ait la puissance, en vertu de son pognon et de son autorité, de disposer du pauvre monde".78
Que peut-on ajouter de plus ?

Toujours au sein du courant libertaire, on peut citer Sébastien Faure, mai aussi, moins connu, le Père Barbassou qui s'insurge contre "les privilèges de la masculinité" et dénonce les hommes qui acceptent que les femmes soient "des sous-esclaves".79
De même, Georges Yvetot estime que les militants, qui "obéissent à d'absurdes préjugés, sont aussi égoïstes, mais plus hypocrites quI les autres ".
Il vilipende "leur orgueil imbécile" car, "nous ne faisons rien, rien, rien qui concorde réellement avec nos théories sur l'égalité des sexes".80

En 1913, la position de Louis Couriau, le mari d'Emma, mérite d'être à nouveau évoqué : en 1913, en alliance avec la Fédération féministe du Sud-Ouest, il refuse la décision de la section lyonnaise de la Fédération du Livre de l'avoir exclu pour avoir laissé sa femme travailler : "Je répondis que ce n'était pas moi qui obligeais ma femme à travailler. Je ne me crois pas ce droit. D'ailleurs, même en admettant que je veuille faire acte d'autorité dans mon ménage, ma compagne se refuserait obstinément à m'obéir. Elle prétend qu'on ne peut pas lui dénier le droit de travailler de son métier, que c'est une condition de vie et d'indépendance pour elle. Que puis-je, alors ? Quel moyen employer pour l'obliger à ne rien faire ? Je l'ai demandé au comité. On n'a pas su me répondre, Alors ?" 81

Louis Couriau réfute ainsi tous les arguments de type moral contre le travail des femmes, qui n'ont plus cours dès lors qu'il estime que sa femme est seule maîtresse de ses choix et de son destin.
En tant que syndicaliste, il demande en revanche, logiquement, au responsable syndical, "d'enseigner d'abord (la morale) aux camarades syndiqués qui travaillent avec les femmes".82 Le journal Le Libertaire qui, tardivement, prend position sur l'affaire Couriau, traite, sans ambages, ces syndicalistes de Tartuffe et met à nu le discours syndical sur la défense de la vertu des femmes : "Les typos Lyonnais parlent d'immoralité, de promiscuité dangereuse des hommes et des femmes ! Dangereuse pour qui ? Leur vertu est-elle donc si fragile qu'elle ne peut supporter la présence d'un jupon, sans faiblir ? Et les brocheuses, leurs voisines d'atelier cessent-elles d'être des femmes en devenant brocheuses ?
Pourquoi discuter, pourquoi ergoter ?
Ce qu'ils veulent, c'est l'élimination des concurrents, pas autre chose.
Les femmes ont le droit de travailler, partout où elles peuvent exercer leurs facultés et lorsque les typos obtiennent que les typotes soient chassées des ateliers, ce n'est pas le bon droit qui triomphe, c'est le biceps. "
83

Moins connu encore que les précédents, Prosper Gayvallet, originaire du Mans, rédacteur, en 1911, d'une brochure intitulée : Les revendications du sexe féminin 84, mérite, lui aussi, de ne pas tomber dans l'oubli. Rédacteur d'une déclaration des droits des femmes, il est très critique vis-à-vis des représentants du sexe masculin qui, étant "les plus forts, se sont arrogé tous les droits, entre autres, celui de satisfaire leurs instincts sexuels, selon leur bon plaisir, sans tenir compte de la volonté des femmes". Il considère qu'il y "eut jadis une sorte d'entente tacite entre les hommes de toutes les classes sociales : les maîtres, les puissants ont agi en bon prince en accordant aux derniers de leurs esclaves le droit de posséder, pour lui exclusivement, une esclave femme qui est devenue ainsi une sous-esclave."
Aussi, les articles l, 2, 3, 4 et 7 de sa déclaration affirment-ils :
- Les femmes naissent et restent libres.
- Elles ne sont pas des objets de propriété comme des animaux domestiques.
- Elles ont le droit à la dignité humaine comme les hommes.
- Elles ont le droit de résister à l'oppression et à la contrainte brutale.
- L'émancipation des femmes sera l'oeuvre des femmes elles mêmes, par le syndicalisme féminin.

Parmi les journaux ouvriers, certains sont plus particulièrement sensibles à ces dénonciations. Citons Le Cri du Peuple, Le Cri du Forçat, Le Forçat.85

C'est incontestablement, le syndicalisme d'action directe qui est le plus actif en la matière; il trouve, dans cette réalité, ample matière à dénoncer mais aussi à agir.

Les courants socialistes et communistes ne relaient quant à eux la dénonciation du droit de cuissage que dans la mesure où son exercice ne remet pas en cause la subordination égale de tous et toutes au capital, qu'il ne soulève pas le problème des comportements ouvriers, ou oblige à débattre concrètement de l'égalité des sexes au travail. Et à lutter avec les féministes.

Dans l'immense majorité des situations donc, les demandes des femmes sont abandonnées, ridiculisées, ou détournées de leur sens vers des demandes "plus sérieuses". Qui ne remettent pas en cause l'ordre des sexes.

La question de savoir si l'idée reçue selon laquelle les femmes ne sont pas solidaires entre elles est complexe ; les réseaux de sociabilité féminine au travail sont en outre peu connus.

Le constat semble cependant, en l'état actuel de nos connaissances, exact. Mais il faut aborder deux réalités qui le nuancent : les ateliers de femmes apparaissent comme la meilleure protection contre les agressions masculines; la dévalorisation sociale de la solidarité entre femmes est une réalité qui explique partiellement la difficulté de cette mIse en oeuvre.

Madeleine Reberioux note que "dans l'imaginaire féminin, le petit atelier de couture a du bon : les femmes y sont entre elles et n'y subissent pas les agressions sexuelles dont elles voient les risques à l'usine, dans les ateliers mixtes ou les grands magasins. Un travail régulier, la disparition de la grossièreté masculine et des comportements hiérarchiques, est-ce à cela que se limite l'espérance des femmes ouvrières ? "86  

Il est incontestable que l'une des raisons de l'attirance exercée par les métiers féminins réside dans le fait que les risques de pressions sexuelles y sont moindres. L'historien Alain Cottereau souligne l'importance - en matière d'aspirations des jeunes filles à l'emploi - de situations qui permettent le mieux de résister à l'emprise sexuelle des hommes, bourgeois, contremaîtres et ouvriers. 87 Sa démonstration se fonde notamment sur un document, auquel je me suis référé.88

Lors du certificat d'études de l'année 1877, 1949 jeunes parisiennes de l'enseignement libre et public, ayant entre 12 et 14 ans, ont à répondre à la question suivante : "Quel métier souhaitez vous pratiquer à la sortie de l'école ? "
Le souci d'un travail "honorable", dans une "maison bien tenue", l'ambition de "gagner honnêtement sa vie" - "Pour moi, tous les métiers sont bons du moment qu'ils sont honnêtes" écrit une jeune fille de 13 ans - la crainte des métiers qui ne sont "pas assez sérieux", où l'on est "trop exposée" et qui ont "mauvaise réputation", le refus des ateliers qui comportent des "personnes peu convenables", où l'on a des "ennuis" sont parmi les réponses les plus fréquentes.
Et si l'on souhaite s'embaucher quelque part c'est parce que les parents connaissent quelqu'un, chargé de surveiller : une tante, une maîtresse, une cousine, une dame...

Les femmes apparaissent donc comme la meilleure des protections contre les agressions masculines, danger dont ces jeunes filles semblent conscientes.

Qu'elles appartiennent à la classe ouvrière qualifiée ou à la petite bourgeoisie (artisanat, commerce, employés) et que, dans la majorité de ces familles les deux parents travaillent, n'est pas un hasard : c'est dans ces milieux que le souci de promotion sociale, pour les filles, par le travail, est le plus présent.

Même s'il faut prendre en compte le poids du conformisme social, inhérent à la logique même de l'examen, on ne peut qu'être frappé-e par cette revendication d'honnêteté, d'honorabilité chez ces jeunes filles. L'une d'elle - elle a 14 ans - justifie ainsi le choix de la couture (c'est le cas de 51 % d'entre-elles) : "Quel bonheur, quand j'aurai gagné mon premier argent, de le mettre dans les mains de ma mère en lui disant : 'Tiens, maman, c'est bien peu, mais cela t'aidera et puis cet argent est bien gagné'". La couture est, pour elle, en effet, l'état "le plus tranquille", celui qui permet de "rester une jeune fille travailleuse et honorée".

Mais cette aspiration protectionniste dans l'emploi ne peut être simplement analysée comme le signe d'une conception frileuse, voire rétrograde de l'existence. Tant que ces menaces existent et que les femmes n'en sont pas libérées, au nom de quel projet syndical, politique ou féministe pourrait-on leur reprocher de vouloir y échapper ? En outre, cette demande de protection n'est pas contradictoire avec le souci d'indépendance et d'autonomie. L'une d'elles écrit, significativement : " L'aiguille, c'est le chassepot d'une fille, c'est son arme". Et nombreuses sont, d'ailleurs celles qui expriment la satisfaction de ne dépendre, du fait de leur travail de personne.

Dans la réalité, cependant, les jeunes filles ne sont pas, dans ces ateliers aussi "protégées" des agressions masculines qu'elles veulent bien le croire.
Tout d'abord, parce que nombre d'entre eux sont dirigés par des hommes, ensuite parce que ces lieux connus comme étant fréquentés par des femmes, attirent une clientèle masculine qui se soucie peu des aspirations de ces jeunes filles à l'honnêteté.
Certes les moralistes du XIXe siècle ont considérablement exagéré le danger des courses données aux petits "trottins", devant livrer, y compris tard le soir, les vêtements commandés ; celui, représenté par les hommes qui les attendent à la sortie des ateliers ou par les clientes, chargées de recruter, pour d'autres, des jeunes filles "peu farouches".
Néanmoins, ces risques, inhérents à toute logique de sortie individuelle des cadres familiaux, existent. Et les jeunes filles des ateliers féminins y sont soumises, comme les autres.

Lorsque la patronne est une femme, il ne semble pas que son comportement soit fort différent de celui d'un homme. On attend cependant plus d'elle, comme si son sexe devait transcender sa soumission à l'ordre patriarcal. Et si elle ne se montre pas compréhensive face aux revendications de dignité des femmes, cela lui est plus fortement reproché. Ainsi, lors de la grève des sucrières Lebaudy en 1913, une campagne de presse attaque Madame Lebaudy, veuve riche et chrétienne, qui se soucie de ses bonnes œuvres, mais bien peu des conditions de travail - fort peu morales - imposées aux ouvrières.

Certaines féministes dénoncent aussi, au tournant du siècle, la manière dont les filles du peuple -les bonnes-à-tout-faire essentiellement - sont traitées par les bourgeoises, avec la vigilance quasi obsessionnelle dont elles accablent leurs propres filles jusqu'au mariage. 89

En tout état de cause, ce furent les femmes - quel que soit leur statut matrimonial - qui payèrent le plus cher le prix de ces conditions de travail; entre les exigences économiques et sexuelles des patrons et des maris et la nécessité de travailler, nombre d'entre elles vécurent ces situations dans la souffrance, le déchirement, le drame, la culpabilité.
Mais ce furent elles aussi, qu'elles l'ait souhaité ou non, qui furent les avant-gardes d'une réelle progression des droits des femmes.
Et au-delà, d'une avancée des droits de la personne.
En effet, l'accès au salariat leur permit de construire leur destin, qui, de strictement familial s'élargit au social, puis au politique.
Les discussions entre elles, aussi furtives et pauvres qu'elles aient souvent été, permettent de comparer des vies respectives, partager des expériences, découvrir une communauté de condition, transmettre une histoire sans laquelle il n'y a pas de progrès, briser le monopole de la parole masculine et démystifier ainsi le pouvoir des hommes.

Empêcher cette socialisation, dévaloriser les amitiés féminines, caricaturer les raisons de la solidarité, sont des leitmotivs au XIX ème siècle.
La société des femmes est présentée comme fondée sur la coquetterie, la vanité, "les futiles bavardages, les féminines médisances". 90
Les conversations entre femmes ne sont pas considérées comme porteuses de progrès, mais comme dangereuses pour la morale; c'est une manière de les déconsidérer et retarder, ainsi, leur affranchissement.

Ce n'est donc pas impunément que les moralistes se soient tant soucié des relations entre femmes, notamment entre les plus jeunes et les plus âgées ou les plus averties. Ne peut-on pas, grâce à elles, faire la connaissance de messieurs riches et élégants, trouver des "occasions" de sortir, de s'amuser, de "joindre les deux bouts", ou de "faire passer une grossesse" ?
La constitution d'une socialisation féminine est un préalable à toute solidarité de type féministe.

Mais le "sens commun" conforte et justifie encore largement les différences existantes entre les "femmes honnêtes" et les autres. Si, entre hommes, la lutte sociale est analysée par la place respective de chacun entre le capital et le travail, entre femmes, c'est sur des fondements interprétés comme "moraux" qu'elles sont censées s'opposer entre elles.

Ce clivage entre femmes n'est pas que construit. Il est en outre porteur de réelles oppositions sociales dont il importe qu'elles ne deviennent pas politiques. Empêcher que celles qui triment ne se vengent contre cet ordre qui confère aux femmes pauvres-mais-vertueuses, toutes les difficultés, tandis que toute l'apparence de la facilité est accordée aux femmes faciles-et-riches ou riches-parce-que-faciles, est l'une des questions insuffisamment analysées du XI Xe siècle : "Quand les filles d'atelier voient ces triomphes du vice, est-il possible que leur âme reste pure et qu'elles ne fassent pas dans le secret de leur coeur ces mêmes comparaisons qui poussent les hommes à la haine et à la révolte et qui les précipitent, elles, dans la débauche ?" 91

Dans le même sens ici que Jules Simon, Charles Benoist, qui dédie son livre, consacré aux Ouvrières de l'aiguille à Paris, à "celles qui font travailler, pour qu'elles prennent en pitié celles qui travaillent", peut écrire : "Dans l'essayage d'une jupe, s'aigrit et s'exaspère la question sociale. La grande dame aura dédaigné l'ouvrière, mais l'ouvrière aura toisé et méprisera la grande madame. Mangeuse de pain gagné dit la femme qui se sent une bête de somme à celle qui lui apparaît comme une bête de luxe. " 92

Effectivement, toutes ces contradictions entre hommes, entre hommes et femmes, entre femmes, sont aussi le substrat des luttes sociales, quasi exclusivement focalisées, par le socialisme, sur les rapports antagoniques entre classe ouvrière et patronat. L'intégration dans l'analyse des rapports entre les sexes complexifie considérablement ce postulat.

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Notes de bas de page
1 Article 15 de la loi du 19 mai 1874 et Article 16 de la loi du 2 novembre 1892
2 Cité par Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard, Féminisme et syndicalisme, Paris, Anthropos, 1978, p. 29.
3 Julie Daubié, La femme pauvre au XIX' siècle, Op.cit. Vol 2, p. 60.
4 Aline Valette, L'hygiène dans l'atelier, La Fronde 20 mars 1898.
5 Docteur O. Commenge, Médecin en chef honoraire du dispensaire de salubrité de la préfecture de police, La prostitution clandestine à Paris, Hygiène sociale, Paris, Schleicher Frères & Cie Ed. 1904, p. 16.
6 Cité par La Fronde, 4 août 1901.
7 L'Ouvrière, La maternité illégale, 21 janvier 1926.
8 La Gazette des Tribunaux, 5 septembre 1894.
9 lbid., 18 août 1901.
10 Le Cri du peuple, Amiens, 11 janvier 1903.
11 lbid. 12 février 1905.
12 La Gazette des Tribunaux, 21 janvier 1900.
13 Pierre Pierrard, La vie ouvrière à Lille sous le Second Empire, Paris, Bloud et Gay, 1965, p. 187.
14 L'Echo des Tabacs, Septembre 1897.
15 Aline Valette, Les batteuses d'or, La Fronde 13 mars 1898.
16lbid., Grève des Chapelières de Saumur, 25 octobre 1899.
17 L'Humanité, Prospérité capitaliste, Misère prolétarienne, 3 janvier 1907.
18 Jules Simon, L'Ouvrière, 1866, Paris, Hachette, 1867, 16e édition, p. 145.
19 Le Cri du Peuple, 1er novembre 1913.
20 La Gazette des Tribunaux, 16 septembre 1894.
21 Cf notamment F.Leplay, L'organisation du travail selon la coutume des ateliers et la loi du décalogue, A. Mame et fils, Tours, 1870.
22 Cité par Ernest Nusse et Jules Pettin, Législation protectrice de l'enfance ouvrière, Commentaire de la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants et des filles mineures employées dans l'industrie, Paris, MarchaI, Billard et Cie, 1878, p.14.
23 Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux, 1848-1914, Paris, Éditions Ouvrières, 1971, p. 350.
24 Ernest Nusse et Jules Perrin, Op.cit. Les débats à la Chambre y sont reproduits.
25 Eugène Tallon, Lois de protection de l'enfance ouvrière, Manuel pratique et commentaire de la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants et des filles mineurs dans l'industrie, Paris, F. Pichon, 1885, p. 363.
26 Eugène Tallon, La vie morale et intellectuelle des ouvriers, Paris, Plon, 1877, p. 354.
27 Eugène Tallon, Lois de protection de l'enfance ouvrière, Op. cit., p. 363.
28 Georges Lagrésille, Commentaire théorique et pratique de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels, Ed. Larose, 1893, p. 117.
29 Georges Bry, Cours élémentaire de législation industrielle, Ed. Larose, 1902, p. 341.
30 Eugène Tallon, Lois de protection de l'enfance ouvrière, Op. cit., p. 365.
31 Charles Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris, Op. cit., 1895, p. 120.
32 Comte d'Haussonville, Salaires et misères des femmes, Op. cit., 1900, p. 15
33 Louis Reybaud, Rapport sur la condition morale, intellectuelle et matérielle des ouvriers vivant de l'industrie du coton, op. cit., p. 96
34 Charles Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris, Op. cit. p. 27.
35 Louis-Désiré Legrand, Le mariage et les moeurs en France, Paris, Hachette, p. 147.
36 Aline Valette, Au pays du tulle, La Fronde,17 mai 1898.
37 Ibid., Marie Bonnevial, Les grands magasins, 23 janvier 1898.
38 Proudhon, La pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, Paris, A. Lacroix, 1875, p. 159.
39 Le Père Peinard, Contre-coup violeur, 25 juin 1895.
40 La Fronde, Les femmes au Creusot, 4 octobre 1899.
41 La Gazette des Tribunaux, 28 juillet 1900.
42 Nom donné aux contremaîtres des mines.
43 La Gazette des Tribunaux. 12 mai 1895.
44 L'Echo des Tabacs, Mai 1898.
45 L'Ouvrière, La misère en robe de soie, 4 juin 1925.
46 La Fronde, Les femmes du métropolitain, 5 février 1901.
47 Ernest Legouvé, Histoire morale des femmes, Paris, G. Sandré, 1897, p. 234.
48 L'Humanité, Lebaudy, 15 mai 1913.
49 Léon Frapié, L'institutrice de province. Paris, E. Fasquelle, 1897, p. 5I, 52.
50 Daniel Lesueur, L'évolution féminine. Ses résultats économiques, Paris, A. Lemerre Ed. 1905, p. 9.
51 Michelle Perrot, Drames et conflits familiaux, in: Histoire de la vie privée, sous la direction de Philippe Ariès et Georges Duby, Le Seuil, Tome IV, p. 277.
52 Michelle Perrot, Figures et rôles, in Histoire de la vie privée, Tome IV, Op. cit., p. 122.
53 Simone Bodève, Celles qui travaillent, cité dans Anthologie du travail, J. Caillat & LeIivre, Paris 1928, p.287.
54 Léon Richer, La femme libre, Paris, E, Dentu, 1877, p. 145.
55 Guy de Maupassant, Une vie, Le Livre de poche, p. 146.
56 Proudhon, La pornocratie ou les femmes dans les temps modernes, Op. cit., p. 86.
57 Le Cri du Peuple, 20 décembre 1903.
58 La Bataille Syndicaliste, 7 avril 1914.
59 L'Ouvrière, A la chocolaterie Meunier à Noisel, 20 mai 1926.
60 On pourra lire Marthe, Le Seuil, 1983.
61 Guy de Maupassant, Une vie, Op. cit., p. 161.
62 Balzac, Les paysans, Coll. Folio, p. 68.
63 La Voix du Peuple, La femme dans les syndicats, 15 décembre 1901.
64 Michelle Perrot, L'éloge de la ménagère, Romantisme, No 13-14, ]976.
65 Madeleine Pelletier, L'émancipation sexuelle de la femme, M. Giard & E. Brière, 1911, p. 3.
66 Louise Bodin, Prostitution et prostituées, L'Ouvrière, 15 avril 1922.
67 La Fronde, 7 octobre 1901.
68 Ernest Legouvé, Histoire morale des femmes, Op. cit., p. 141.
69 Engels, La situation des classes laborieuses en Angleterre, Tome Il, Ed Costes, p. 22.
70 Schneider, Syndicat des employés du département de la Seine, L'Echo des Tabacs, La femme, mars 1899.
71 L'Ouvrière, 10 février 1927.
72 Madeleine Pelletier, La femme en lutte pour ses droits. V. Giard et Brière, 1908, p. 26,
73 Madeleine Pelletier, Le droit au travail pour la femme, in L'éducation féministe des petites filles, Ed. Syros, 1978. ,p.164.
74 Le Libertaire, Le droit du patron, 22 mars 1924.
75 L'Ouvrière, Toujours l'usine de pétrole d'Avignon, 26 août 1926.
76 Ibid., Saint- Etienne, Chez Flaive, Un scandale, 1er mai 1930.
77 Le Père Peinard, Vacheries patronales, 26 décembre 1897.
78 Ibid., Drames d'usine, 22 août 1897
79 Le Père Barbassou, Ménagères ou courtisanes, Le Libertaire, 1er juin 1912.
80 Ibid., Georges Yvetot, Que les femmes soient avec nous, 20 avril 1912.
81 Louis Couriau, La Bataille Syndicaliste,14 septembre 1913.
82 lbid., Louis Couriau, 21 août 1913,
83 Le Libertaire, 6 septembre 1913.
84 Prosper Gayvallet, Les revendications du sexe féminin, Association ouvrière de l'imprimerie Drouin, Le Mans, 1911.
85 Cf., Bibliographie.
86 Madeleine Reberioux, Les ouvrières au tournant du siècle, La Revue du Nord,1981, Art.cit. p. 672.
87 Alain Cottereau, Destins masculins et destins féminins dans les cultures ouvrières en France au XIX ème siècle, in: Le Mouvement social, Juillet-septembre 1983, p. 101.
88 O. Girard, L'enseignement primaire en France et dans le département de la Seine de 1867 à 1878, Paris, Imprimerie Chaix, 1878, Tome II, Annexes.
89 La Fronde, La question de 6 ème, 21 juin 1898.
90 Louis Bonnevay, Les ouvrières lyonnaises travaillant à domicile. Misères et Remèdes, Paris, Guillemin, 1896, p.3.
91 Jules Simon, L'Ouvrière, Op. cit., p. 297-298.
92 Charles Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris, Op. cit., p. 130.

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