Harcèlement sexuel. Droit de cuissage
Livre : Le droit de cuissage
 Marie-Victoire Louis

Chapitre IV. De l'appropriation sexuelle du corps des femmes au travail

Le droit de cuissage. France, 1860 - 1930
Éditions de l'Atelier
Février 1984
p. 93 à 119

date de rédaction : 01/10/1983
mise en ligne : 16/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
Augmenter la taille du texteDiminuer la taille du texteImprimer le texteRecommander ce texte par mail

Pour combattre la misère, il faudrait d'abord combattre la faim,
et puis la coquetterie.
Vaincre, dans l'ouvrière, l'animal humain
et la femme1

Faut-il s'étonner qu'elles soient si rares
celles qui résistent ? Sont-ils si communs les héros ?2

Dépossédées collectivement de leur individualité pour être mieux sexuellement réappropriées, les travailleuses ont été efficacement maintenues dans des rapports de domination. C'est par leur corps qu'elles sont privilégiées ou humiliées, par lui qu'elles sont distinguées et opposées les unes aux autres. Si la beauté est un critère fréquent de sélection, elle est rarement appréciée comme seule valeur ; il faut qu'elle s'accompagne de complaisance. L'accès à la disponibilité de leur corps devient un élément fondamental, quand il n'est pas le seul, de leur identité ; il faut être jeune et jolie, seule et dépendante, mais surtout "compréhensive" et "gentille". C'est ainsi que les orphelines, les enfants naturelles, les "filles-mères" ayant enfant à charge, peuvent être particulièrement recherchées : la contrainte au travail est plus forte et le chantage plus aisé.

Dès lors, l'embauche, le salaire, la carrière - pour les rares femmes qualifiées ou promues - sont moins le signe de la valeur personnelle que celui de la "distinction". L'emploi est moins une reconnaissance professionnelle de l'adéquation au poste, qu'un "service" qu'il faut savoir apprécier, une "faveur" dont on est redevable, un presque "don" qui demande une contrepartie, voire une "gêne" pour celui qui embauche, laquelle implique "dédommagements". Le travail ne relève pas du droit : il reste subordonné au bon vouloir et à la tolérance d'hommes qui procèdent par grâce ou par disgrâce. L'embauche et la promotion des femmes passe largement, au XIXe siècle, par la "faveur" individuelle.

Les femmes partagent, au même titre que leurs collègues masculins, le contrôle patronal à l'embauche, mais les critères diffèrent : pour les hommes, ils sont politiques et syndicaux, pour les femmes, physiques, et moraux.

Embauche et apparence physique des femmes

À l'embauche, être jolie peut être, en soi, un critère de choix. Dans certaines professions - la couture et le commerce plus particulièrement - celles que la nature n'a pas qualifiées d'un joli visage, d'un beau corps ont bien du mal à trouver du travail. "Malheur aux laides !" déplore la romancière Marcelle Tinayre, à l'écoute des conversations masculines. 3

Si les femmes ne sont pas les seules à subir l'arbitraire de l'embauche, ce sont sur elles que pèse le plus l'injustice de la discrimination qui leur vaut d'être jugées, embauchées et payées sur le critère de leur apparence physique : "Une employée est-elle moins gracieuse que d'autres, c'est une cause suffisante pour qu'elle soit toujours et uniquement employée à la manutention où les conditions de travail sont très dures et la rémunération extrêmement faible ? Une autre est laide, elle sera constamment prise pour faire des heures supplémentaires non payées" dénonce, pour les employées de commerce, Clothilde Dissard, bonne analyste des conditions du travail féminin au tournant du siècle. 4

Cette importance accordée à l'apparence, qui joue incontestablement en faveur des plus jolies, des plus jeunes, peut aussi se retourner contre elles. Plus fréquemment l'objet d'attentions masculines, plus souvent soumises au chantage, elles risquent davantage d'être sujettes aux pressions si elles refusent les "propositions" qui leur sont faites. De là, toute une littérature de romans populaires sur "le malheur d'être jolie". Le roman d'Hector Malot : Séduction, publié en 1881, nous fait ainsi vivre la longue suite des malheurs d'une institutrice honnête et trop jolie, courtisée par tous les hommes qu'elle rencontre, et qui ne trouve la paix que lorsque, défigurée par la petite vérole, "personne ne la regarde plus, personne ne s'occupe plus d'elle ; elle gagne sa vie honnêtement ". Mais son école est "à la tête de toutes celles de son arrondissement." 5 La leçon de ce livre est tout entière fondée sur l'incompatibilité de la beauté et du travail pour une femme : " laide, elle n'eut pas à souffrir ces outrages". 6

Embauche et " bonnes moeurs "

Pour certains postes, dans l'administration notamment, des enquêtes privées, plus ou moins discrètes, auprès des anciens employeurs, des concierges, des autorités municipales ou religieuses font de ces femmes des êtres toujours potentiellement soupçonnés de possible "relâchement moral", du seul fait de leur autonomie professionnelle.
Au Crédit Lyonnais, en 1903, une employée - qui fait une description fort désenchantée du travail offert aux femmes - se plaint qu'elles sont "surveillées, espionnées comme des coupables. Selon elle, l'administration s'occupe de leur vie privée avec autant d'intérêt que de leur travail. Les concierges reçoivent même la visite de ces messieurs de la police des banques pour savoir qui l'on reçoit, ce que l'on fait le soir et le dimanche, si l'on paie régulièrement son loyer. " 7

Dans l'administration des Postes, par exemple, au début du siècle, les postulantes doivent inclure dans leur dossier un certificat du maire de la commune confirmant qu'elles sont de "bonne vie, de bonnes moeurs et de nationalité française".8 Ce certificat sera officiellement supprimé par un décret du 16 mars 1952.

Le jour de l'embauche, où il faut se présenter bien habillée, les questions auxquelles les femmes doivent répondre ont souvent plus à voir avec leur vie privée qu'avec leurs compétences : " Vivez-vous seule ? Avez-vous des parents, des amis, un ami ?" sont des questions courantes posées avec l'assurance, le sans-gêne d'un supérieur ou la suffisance d'un homme habitué aux "bonnes fortunes".
Le tutoiement unilatéral est perçu par certaines comme une prise de possession symbolique qui marque l'inégalité des conditions.

Les postulantes sont examinées, soupesées, déshabillées du regard. C'est la femme que l'on teste, que l'on scrute, que l'on jauge. Dans certaines maisons de couture, on leur demande même d'enlever leur manteau, s'indigne L'Ouvrière, "afin de mieux les examiner, tels des chevaux de courses" . 9

Les pratiques de certains employeurs, en matière de sélection, sont dénoncées, tant pour le mépris de la personne qu'elles révèlent, que pour la suspicion prostitutionnelle à laquelle elles donnent prise. Ainsi, les dirigeants des Biscuits Pernot, en 1927, à Dijon, font passer dans les journaux locaux une petite annonce par laquelle on demande des "petites mains" de 13 à 16 ans.
Une trentaine de jeunes filles se présentent. On prend leur nom, leur âge, leur adresse. On leur fait subir un véritable interrogatoire, puis on leur dit : "Revenez lundi". Se croyant embauchées, toutes reviennent, mais on leur fait passer un examen : opérations d'arithmétique, dictée sur les règlements de l'usine, les devoirs de l'ouvrière envers le patron etc. Puis, on les congédie ainsi : "Revenez mardi". Le mardi, on les fait défiler, une à une, tandis que l'un des potentats de l'usine les examine, les évalue du regard. Et puis la parade terminée, celui-ci leur dit : "Vous pouvez vous en aller, maintenant, quand on aura besoin de vous, on vous écrira. Et voilà. . . Quel calcul ou quelle fantaisie de mufles se cachent derrière ces procédés ? " se demande le journal communiste.. 10

Nombre d'hommes considèrent, quant à eux, que les femmes ainsi "choisies" bénéficient d'un "privilège" accordé à celle qui a été "élue". Et, de toutes façons, "puisqu'elle doit y passer, autant que ce soit moi plutôt qu'un autre. J'aurais tort de m'en priver" affirme simplement un couturier célèbre du quartier du Roule tout étonné de se voir accusé d'avoir voulu "abuser" d'une de ses jeunes vendeuses. 11

Lors de certains entretiens, le chantage sexuel est explicite; l'alternative proposée a au moins le mérite de la franchise : "C'est dur de gagner sa vie, surtout quand on n'est pas laide, et que, partout, dans toutes les places, et au-dehors, quoi qu'on tente, où qu'on frappe, on entend ce même refrain : 'Couche ou crève' " déclare une héroïne du roman de Victor Margueritte, qui vient de trouver une place de "secrétaire particulière". Comme l'intitulé du poste l'indique clairement, elle n'échappera pas aux pressions de son nouveau patron. 12

La plupart du temps, cependant, les employeurs se refusent à s'abaisser en explicitant leur demande qui, clairement posée, suppose que l'offre puisse être récusée.

Aussi, le plus souvent, la proposition est implicite, jouant sur l'ambiguïté de la suggestion amoureuse. C'est aux femmes de comprendre ce que l'on attend d'elles. Elles sont alors placées dans une situation difficile : aborder sans ambages la gêne que provoque une invite qui n'est qu'insinuée, n'est-ce pas risquer d'être accusée de vanité, de prendre leurs désirs pour la réalité ? Dans une scène du roman déjà évoqué d'Hector Malot, Séduction, la jeune institutrice, à la recherche d'un emploi, est reçue par un marquis. Celui-ci lui demande d'enlever ses gants et de relever son voile, afin qu'elle soit plus libre pour écrire une lettre. "Elle hésite un moment, mais il lui semble que refuser ce qui lui était demandé, c'était attacher précisément à cette demande une importance maladroite". 13 Elle obtempère. Le marquis profite alors de l'occasion pour préciser ses "avances".
Mais lorsqu'un homme est confronté à un refus formel, il lui est aisé de démentir l'interprétation faite de la proposition qui n'était encore qu'allusive, lorsqu'elle est perçue et vécue comme abusive et récusée en tant que telle.

Quelle qu'en soit la forme, ces hommes, humiliés ont du mal à accepter la résistance des femmes qui ne sont pas supposées avoir tant de susceptibilité. Leur refus est vécu comme une remise en cause de l'autorité masculine, de la hiérarchie professionnelle, de l'ordre social donc.
Qu'une fille, qu'une femme - en outre en situation de dépendance - renverse, de la sorte, les rapports de force masculins traditionnels provoque alors un regain d'autorité ; l'humiliation engendre le dépit, la colère et un désir de vengeance.

Si les ouvrières, moins respectées, moins qualifiées que les employées sont plus souvent l'objet de ces exigences masculines, ces dernières n'y échappent pas pour autant. D'autant que la concurrence pour ces emplois est rude. En 1900, le nombre d'emplois publics accessibles femmes est en effet largement insuffisant par rapport à la demande : en 1900, 25 nominations par an pour 6 000 demandes à la Banque de France, 100 nominations pour 300 demandes au Crédit Lyonnais, 64 nominations pour 250 demandes à la Société Générale, 50 places pour 3 000 candidates aux Chemins de Fer métropolitain, 193 postes pour 7 000 postulantes dans l'enseignement primaire de la Seine, 200 places pour 7000 postulantes dans l'enseignement primaire de la Seine, 200 places pour 5 000 demandes dans l'administration des Postes. 14

Léon Frapié, évoquant plus spécifiquement la question des institutrices, estime, dès lors, que "peu à peu les dispensateurs de places ont été affranchis de toutes les règles avouables de leur choix. L'ancienneté de la demande ne comptant pour rien (il y a trop de postulantes) et la loi ayant nivelé tous les candidats à la même valeur en spécifiant le même brevet exigible pour enseigner, le choix ne pouvait être guidé par des considérations personnelles". Selon lui alors "l'administrateur précieux, c'est celui qui, ayant une seule place à donner, laquelle est convoitée par 300 affamés, réussit à éloigner 299 bouches voraces, sans qu'il en résulte ni émeute, ni scandale". 15

Les concours officiels représentent cependant un réel progrès vers l'anonymat des postulantes et diminuent d'autant les contraintes pesant sur elles à l'embauche. En tout état de cause, le poids des recommandations "morales" et religieuses a toujours été plus important pour les femmes que pour les hommes.

Pour les postes d'employées, de fonctionnaires - qui sont à peu près les seuls qui permettent aux filles de la petite bourgeoisie de travailler sans être déclassées - des relations sont souvent exigées ou suggérées, pour faire avancer un dossier.

Au Crédit Lyonnais, en 1903, après l'examen très sommaire "qui n'a d'autre but que de permettre au piston de s'exercer, la postulante doit remplir un questionnaire visant sa famille et ses références. La première demande est alors :Par qui êtes-vous protégée ? Il est bien vu d'avoir des recommandations d'un ministre, d'un député, d'un chef de service, d'un évêque."16 Ces recommandations peuvent alors - en ce qu'elles représentent une garantie dite "morale" - contribuer à effacer ce que le travail peut avoir encore de dégradant pour les femmes de la petite bourgeoisie, avant la Première Guerre mondiale.

Mais à y regarder de plus près, certaines sont plus suspectes. Dans les Chemins de fer, en 1898, il est notoire que la protection d'un actionnaire "souhaitant assurer une place à quelque minois chiffonné qui a su lui plaire" est un des moyens les plus efficaces de se faire embaucher. 17
Et trouver un emploi à la personne dont on veut "se débarrasser" peut aussi s'avérer un moyen de faciliter une rupture : "Il est arrivé, constate Daniel Lesueur, que des demoiselles compromises n'ont tiré de leur séducteur que ce genre de dédommagements... Un administrateur complaisant rend ainsi un service apprécié à celui qui veut se débarrasser d'une charge." 18

Dans ces conditions, il est clair que les capacités de la personne proposée à l'embauche entrent peu en ligne de compte.
Progressivement, cependant, le statut de fonctionnaire de l'État devient une garantie, sinon de moralité, du moins de crédibilité. Madeleine Pelletier raconte dans son roman autobiographique, La femme vierge, comment, vers 1900, seul son statut d'institutrice lui permit de n'être pas suspectée de prostitution par les concierges de sa maison. 19

Les femmes les plus conscientes de leur valeur vivent ces propositions comme humiliantes ; elles se sentent salies, blessées et sont alors contraintes pour se défendre, soit de faire référence à une autre autorité masculine, sensée les protéger : " Je suis mariée, Monsieursoit à se justifier quant à leur moralité : " Pour qui me prenez-vous ? " ou : "Je ne suis pas celle que vous croyez !"
Le prix que celles-ci doivent payer de ces humiliations est donc réel. "Si les femmes aisées pouvaient avoir une idée approximative de ce que souffrent les malheureuses créatures obligées pour avoir du travail de se soumettre aux exigences monstrueuses des hommes, il y aurait une levée en masse de toutes les femmes de cœur", écrit une ouvrière à Marie Pognon en 1900. Malheureusement, "ces faits sont ignorés" constate et regrette cette dernière. 20

À la fin du XIXe siècle, de plus en plus nombreuses sont cependant les femmes qui n'acceptent plus l'interprétation abusive qu'ont les patrons leur pouvoir ; certaines posent le problème du droit à leur corps, à leur image.
En 1893, une ouvrière écrit à La Fronde pour demander si "un patron a droit d'obliger ses ouvrières, sous peine de renvoi immédiat, à se faire photographier et d'en garder le portrait. N'y a-t-il pas là quelque chose d'illégal ? Est-ce seulement une idée malsaine, dont les conséquences pourraient dans certains cas, prendre un caractère de gravité dangereux pour la personne qui en a été victime ? "
Tout en affirmant "le caractère odieux et l'illégalité du procédé" : "Un patron n'a que le droit d'exiger de ses ouvrières qu'elles remplissent les devoirs de leur emploi" , le journal féministe lui conseille cependant de "se soumettre sans récrimination ou, franchement révoltée, de partir claquant la porte".21Au nom du "réalisme", la "malheureuse" doit alors renoncer à la défense de son droit au travail.

La prise de conscience progressive des femmes, confrontées à ces rapports fondés sur la légitimité de la domination masculine patronale, s'élargit cependant. Elles deviennent plus lucides. Léon Frapié évoque, dans un roman publié en 1902, Marcelin Gayard, les déboires de Lucette, qui cherche un poste dans les administrations et qui découvre, honteuse, "la façon singulière dont s'éveil les regards des personnages sollicités. Dès lors, que ce fussent des regards arrondis de gaieté, ou des regards aigus, voraces, elle se sentait attaquée, salie comme par un arrachage de vêtements, elle en avait des frissons et des poussées de fièvre". 22  

Certaines réagissent frontalement, tout au moins dans certains romans : "N'approchez pas, ou je cogne" s'écrie Agathe, dans un autre roman de moeurs de 1907, intitulé La faim et l'amour, lorsque, convoquée pour une place d'institutrice, elle comprend qu'il s'agit d'être en réalité la maîtresse d'un vieux monsieur. Celui-ci considérait en effet que c'était "un crime de faire une maîtresse d'école d'une gentille oiselle comme elle". 23

L'arbitraire qui préside à l'embauche joue également pour les renvois.
Les "mortes-saisons", si fréquentes dans les métiers féminins, sont autant d'occasions pour certains de demander des "faveurs" dont ils savent quelles seront plus difficiles de les refuser. Les pressions sont d'autant plus aisées que la nécessité du travail est plus forte.
À Lyon, en 1925, une jeune fille de 17 ans, accusée d'infanticide, fait ce récit sans fioriture au chef de la Sûreté : " Une période morte arriva. Le patron me fit signifier mon congé. Je lui fis part de mon ennui. Il me pria de le voir après le départ des ouvrières. Dès le début de l'entretien, il me parla de tout autre chose que du travail. Il devint pressant. J'avais peur d'être mise à la porte. Vous devinez le reste. Quand le bébé vint au monde, je l'ai mis sous les couvertures. Il est mort comme ça. " 24

Est-il besoin de rappeler que le chômage n'est pas payé et que le chômage saisonnier dure en moyenne, selon les enquêtes de Jules Simon, trois mois au moins dans la petite industrie des métiers féminins et qu'il peut atteindre jusqu'à six mois. "La morte-saison tue la vertu" constate laconiquement un auteur de l'époque.25  
La même année, lors de la grève chez Citroën à Saint-Ouen, de nombreuses femmes sont licenciées. Le journal L'Ouvrière estime qu'elles le furent sur des critères très personnalisés ; les contremaîtres Coulon et Morisset sont alors nommément accusés. 26

Cette réalité propre au travail des femmes n'exclut pas, par ailleurs, le fait que, comme les hommes, les femmes sont aussi licenciées pour des raisons politiques ou syndicales.

Dans les ateliers, les usines et les bureaux, de bons postes, de bonnes affectations, de bons horaires font toute la différence entre une vie facile, agréable et une vie insupportable. L'aide d'un homme, surtout s'il a du pouvoir, est alors chose précieuse. Certains ne se privent pas pour le tarifer. Les exemples ne manquent pas.

Chez Wallert, en 1913, dont le directeur est le très catholique Monsieur Lebas, " les ouvrières qui ne veulent pas servir de paillasses aux surveillants et aux contremaîtres se voient réserver le mauvais travail. 27
À la chocolaterie Meunier, en 1926, dont le patron est pourtant "un moraliste", "le travail est réparti de la façon la plus arbitraire, suivant que l'ouvrière plaît plus ou moins ou se refuse à certaines habitudes avec lesquelles évidemment la morale n'a que de lointains rapports. À l'usine de Noisel, pour gagner sa accomplir un travail moins malsain et moins pénible, il est bon (pour les femmes) d'aller chaque dimanche faire une petite visite à l'un des personnages influent de l'usine » . 28

La même année, chez Peyronnet, à Clermont-Ferrand, "les meilleures places et le bon travail sont réservés à celles qui veulent bien accorder faveurs au contremaître"29, tandis qu'à l'usine de pétrole d'Avignon, toujours en 1926, il faut, pour obtenir un bon boulot, "supporter les attouchements du surveillant". 30
De l'affectation à ces postes dépendent aussi les salaires, surtout lors sont liés, comme dans le commerce, aux résultats de la vente. Un exemple particulièrement parlant nous en est fourni dans les grands magasins : " Germaine V. et Christiane D. sont entrées le même jour aux magasins X., deux jeunes et bien faites. Mais Christiane était blonde, délurée, facile et l'administrateur n'est pas insensible à ce genre d'arguments. Christiane a été affectée à l'électricité et Germaine au ruban. À l'électricité, la vente est rapide et cela vaut cher. Au ruban, quand une cliente fait un achat de 20 frs, c'est un gros chiffre. Christiane gagne 1600 francs par mois et Germaine, 850 frs... " 31

La Fonction publique, malgré l'existence d'une échelle des salaires qui confère une apparence de justice au système, n'échappe pas non plus à cet arbitraire.

Certes, le renvoi n'est plus aussi facile et certaines garanties statutaires protègent les femmes contre le licenciement brutal. Le supérieur hiérarchique reste cependant en mesure de noter les comportements au travail, d'effectuer les inspections, de proposer les promotions ; il garde donc le pouvoir de bloquer la carrière de celle qui aurait refusé ses avances ou d'aider, au contraire, celle qui les aurait acceptées.

Une description nous en est fournie, en 1925, par le personnage trop réel pour être totalement imaginaire de Monsieur Téron : "C'est un homme que l'on rencontre dans chaque usine ou chaque administration. Il a presque toujours la cinquantaine, est grisonnant et occupe un emploi de directeur ou de chef de service. Il est honorablement connu et père de famille. Pour le grand malheur du personnel, c'est lui qui propose, refuse, ratifie les augmentations. Cet homme d'apparence si intègre~ a un faible. Chacun ici-bas, a ses défauts et personne n'est parfait. Le faible de M. Téron est pour les femmes auprès de qui il aime tournoyer. Comme il aime encore les bonnes fortunes, il peut trouver, parmi son personnel, quelque assoiffée d'avancement, si toutefois ce n'est pas une protégée qu'il fait admettre dans son service. Comme dans la bureaucratie, le traitement est établi d'après la tête, M. Teron fait en sorte que Madame Louise, sa protégée, bénéficie d'augmentations successives. Mais il faut être prudent ; aussi les rares autres privilégiés auront quelque chose : l'os que l'on donne à ronger au chien. "32

Les affectations, les demandes de mutation sont également soumises au bon vouloir d'hommes qui ont, là aussi, un moyen de pression sur leurs subordonnées. On remarque ainsi, en 1922, que tel inspecteur d'Académie que l'auteure de l'article affirme pouvoir nommer - place dans un hameau perdu, en pleine montagne, la jeune normalienne qui l'intéresse. Puis, sous prétexte d'inspection, il vient, un jour d'hiver, à la fin de la classe. 33
Dans l'Éducation Nationale, en 1902, on compte 448 inspecteurs primaires pour 3 inspectrices.

Ce pouvoir est réel ; de ces demandes de changements, décidées lors des inspections, dépendent vies quotidiennes, possibilités d'échapper à des postes pénibles, rejoindre un compagnon, faire carrière. La loi Goblet du 31 octobre 1886, qui réglemente jusqu'en 1944 les modalités de nomination, de surveillance et de sanction des instituteurs et institutrices de l'enseignement public, ne considère pas les déplacements, les mutations d'office comme une sanction. Les décisions de l'Inspecteur primaire qui diligente l'enquête et fait propositions et rapports ne font donc pas l'objet d'un jugement contradictoire; elles sont simplement contresignées par le Préfet et l'Inspecteur d'Académie. 34 Il n'est donc pas possible de les contester.

De la même manière, il faut également mentionner les propositions de prêt personnel, censées remplacer pour certains, une augmentation de salaire; les requêtes personnelles, qui sont vécues ou interprétées par la hiérarchie comme autant de demandes de faveurs, accordées discrétionnairement selon que l'on se montre plus ou moins gentille; les offres de services qui obligent et rendent redevables et dépendants; les compliments personnels qui déplacent l'objet des relations et déstabilisent celles qui se croient embauchées pour leurs seules compétences.

Mais progressivement ce pouvoir peut plus difficilement s'affirmer de manière brutale. C'est dans l'ambivalence des relations amoureuses entre un homme et une femme et des relations imposées par le rapport hiérarchique que ce pouvoir s'exprime, perpétuant ainsi l'ambiguïté du statut professionnel et sexuel des travailleuses.

La scène de l'inspection de Louise Chardon par l'inspecteur Vaupasse dans le roman de Léon Frapié, L'institutrice de province, publié en 1897, restera à égard comme l'une des analyses romancées les plus justes que nous possédons au point où le nom de cet inspecteur deviendra un symbole de cet abus pouvoir.
" M. Vaupasse fit une entrée brusque dans la petite classe. C'était un jeune homme chez qui certaines recherches de toilette trop apparentes indiquaient des prétentions à plaire ; trop pommadé, lissé trop en rond, trop brillamment cravaté ; par le grain rose de son visage fade, il s'appareillait au garçon boucher.
- Continuez votre leçon, Mademoiselle, ordonna-t-il.
Et au grand trouble de Louise, il se campa à distance pour la toiser, la détailler; il la contemplait crûment, d'un air d'autorité humiliant ; avec un sans gêne de supérieur mal élevé vis-à-vis d'un inférieur sans défense. Il évaluait la femme et l'institutrice.

La leçon finie, ses questions défilèrent sur la méthode d'enseignement, sur les progrès des élèves ; et il n'écoutait pas les réponses ; sa pensée poursuivait un autre objet ; soudain, il trouva une critique à formuler, son front se chargea de menaces. Puis pour achever de décontenancer Louise, presque au même moment, un sourire le transforma en personnage poli, protecteur, aimable; une plaisanterie compatissante sur les difficultés du début et la monotonie lassante des premières leçons sortit de sa moustache à bouts redressés en hameçons.

Son changement de ton et de manières exposait, pour ainsi dire, les deux faces d'une même situation, donnait le choix à l'institutrice entre la rigueur et la faveur administrative, lui indiquait une classification du personnel en protégés et mal notés : la pluie ou le beau temps. Mr l'inspecteur changeait à volonté.

Il se retira à petits pas, l'air perplexe, en prononçant distraitement des paroles banales, en balayant du haut en bas, de ses regards hardis, l'institutrice qui le reconduisait.

Il laissa à Louise cette impression que la bienveillance de l'inspecteur n'était pas due ; que cette faveur était subordonnée à des considérations arbitraires, étranges, parmi lesquelles la valeur professionnelle n'avait pas place. "35.

Pour atteindre un objectif inchangé, les méthodes évoluent vers plus de finesse. Des employeurs cherchent à attirer la sympathie, jouent le jeu de la sincérité, dévoilent leurs faiblesses, offrent leur amitié et laissent, en dernière instance, la liberté de choix à celle qui est l'objet de leurs propositions.
Mais il est rare qu'ils acceptent jusqu'à leur terme les règles du jeu qu'ils ont ainsi apparemment posées.

Dans ces conditions, les promotions sont alors réservées aux femmes privilégiées, parce que protégées. Favorites d'un moment, reines d'un jour, d'une saison ou plus rarement d'une vie, elles ont été choisies, embauchées, affectées, promues non pas sur leur capacité ou sur leur mérite - ce qui ne signifie pas qu'elles n'en aient pas - mais sur le critère de l'accès à la disponibilité de leur corps, réel ou escompté.

Le don plus ou moins contraint de leur corps est bien l'une des premières formes de promotion professionnelle - si ce n'est sans doute la première pour les femmes, à la fin du XIXe siècle.

C'est souvent le seul moyen qui leur soit laissé de sortir du rang, d'échapper au sort commun, d'améliorer leur condition ou simplement d'obtenir une reconnaissance professionnelle.

Ne peut-on pas penser d'ailleurs que le refus par les femmes de la mésalliance - au même titre que leurs ambitions amoureuses qui sont souvent au-dessus de leur condition - est, dans le contexte d'une société qui ne leur accorde pas de pouvoirs propres, la forme féminine dominante de l'ambition ?

De fait, si un homme n'aide pas une femme à gravir quelques degrés de l'échelle sociale, ses chances propres sont encore exceptionnelles. Pour une Madeleine Pelletier, qui, venant d'un milieu pauvre réussit à devenir la première femme médecin des asiles de la Seine36, combien de vies sans espoir autre qu'amoureux ? Logiques de promotion sociale et logiques "morales" ne se recoupent pas. C'est ainsi que, pour reprendre le vocabulaire de l'époque, tant de "chutes" commencent d'abord par des "ascensions".

Une ouvrière de la couture se voit même, dans le roman populiste de Marguerite Audoux, L'atelier de Marie-Claire, parce qu'elle est attirée par les théâtres et les restaurants, menacée par son patron, d'un avenir où "elle tomberait dans les grandeurs". 37

Sans même évoquer les conditions différenciées de la répartition dans l'espace, dans le temps, de la division sexuelle du travail - que Madeleine Guilbert a si bien analysé pour le XXème siècle siècle 38 - le pouvoir de la hiérarchie masculine est réel en matière de promotion ; les femmes les plus compréhensives peuvent se voir récompensées par des affectations gratifiantes.

Au Creusot, en 1899, "les bobineuses et les électriciennes sont toutes choisies parmi les protégées des chefs. Bien rares sont celles qui peuvent se soustraire à cette honteuse servitude" constate avec tristesse l'envoyée spéciale de La Fronde. 39 Pour elles, le travail n'est pas pénible, le salaire est assez raisonnable. Quant aux autres, des centaines de femmes, le travail qu'elles effectuent est si dur, si mal payé, que les hommes ont, avant elles, refusé de l'effectuer.
L'enjeu de leur affectation n'est pas secondaire ; c'est bien leur santé, leur vie même qui est en cause.

C'est cette même réalité qui est décrite dans les caves de Champagne en 1923 : ce sont "les femmes légères qui ont droit à toutes les faveurs des contremaîtres"40 Il en est de même en 1926, chez Gysels et Cie, dans la région Rouennaise : celles qui sont promues, c'est parce qu'elles ont "de beaux yeux ou des cheveux superbes" ce sont aussi celles qui acceptent de "moucharder" leurs camarades. 41

En la matière, les femmes rejoignent la situation qui est celle de nombreux hommes selon les règles classiques des promotions maisons. Mais ce double favoritisme reste cependant spécifique : les patrons se paient ainsi de "la chair à plaisir et une police à bon compte". 42

Dans bien des usines, le chef d'atelier a sa maîtresse, comme le contremaître, le régleur, le chef d'équipe ; la "poule", la "cocotte" du chef fait partie de la vie de travail. Dans L'Éducation sentimentale, Flaubert campe, avec force, en quelques lignes, le personnage, tout entier défini par son apparence physique, de la Bordelaise qui tranche si clairement dans la grisaille de l'usine : " Alors que toutes les ouvrières avaient des costumes sordides, on en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d'oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres toutes charnues d'une négresse. Sa poitrine abondante jaillissait sous sa chemise, tenue autour de la taille par le cordon de la jupe".43 Cette ouvrière est la maîtresse d'Arnoux, le patron des lieux.

C'est ainsi qu'une seconde hiérarchie non dite fondée sur des relations de type personnelles redouble ou contredit la hiérarchie officielle. La "Bordelaise " refuse ainsi d'obéir aux ordres du contremaître, sans qu'il lui soit tenu rigueur.

Contrairement aux hommes, les femmes ne bénéficient donc que rarement de promotions dues à leur qualification, au sein de leur classe sociale ; lorsqu'elle existe, c'est du fait de leur corps et dans une logique de dépendance aux hommes. Les femmes ne peuvent encore sortir du rang par elles-mêmes; sauf exception, la surenchère, par le travail, dans un rapport de concurrence aux hommes, est perdue d'avance.

C'est pourquoi, les conditions de ces promotions, rarement durables, les rendent fort fragiles. Puisque c'est le supérieur qui prend l'initiative d'instaurer une relation - qui devient alors un statut - c'est aussi lui qui a la possibilité de la maintenir ou de la faire cesser. Lorsque la passion, l'intérêt ou le jeu - amoureux ou non - disparaissent, l'appui fait défaut.

De fait, l'inégalité sociale de la relation n'est que rarement effacée dans la relation amoureuse. Le rapport de subordination, un instant effacé, peut ressurgir à tout moment et se retrouver même encore aggravé. L'abandon de l'amant s'accompagne nécessairement de la perte de l'emploi.

Pourquoi un homme qui a le pouvoir de s'en débarrasser, garderait-il une femme qui a cessé de lui plaire ? Pour les moins scrupuleux ou les plus lâches, la rupture est, en outre, plus aisée : pas d'explication pénible, pas de fausse justification, pas de scènes. Il suffit d'évoquer la faute professionnelle, la rupture de contrat, la nécessité économique du licenciement.
Pourquoi en outre s'inquiéter, puisque l'usine, la manufacture, les bureaux drainent inlassablement de nouvelles recrues ?

La vision romanesque du jeune patron séduit par la jeune et pure ouvrière est à écarter ; celle de l'ouvrière promue grâce à ses "charmes" ne doit pas l'être.
La sentimentalité féminine est d'ailleurs fondée sur cet imaginaire et en a été nourrie ; tous les romans populaires que lisent, avec avidité, ces travailleuses sont construits sur ce double espoir : échapper à l'usine par un amour hors de sa classe.
Il est significatif que le roman de Victor Marguerite, Le Compagnon,44 tout entier construit sur ces thèmes, ait été très lu par les ouvrières.

La presse de gauche, consciente du danger, vilipende ces feuilletons, ce "second pain" de l'ouvrière, qui transportent les femmes au pays de l'illusion et laissent croire à l'ouvrière que sa beauté suscitera un jour la passion d'un millionnaire.

N'est-ce pas, plus profondément aussi, la crainte que ce rêve d'amour ne les détourne de leur prolétaire de mari et de la nécessaire lutte de classe ?

Arrivées par la faveur, ces femmes se croient au-dessus des lois, parce qu'on les a transgressées en leur faveur, de fait, elles ne sont plus dépendantes que du bon vouloir d'un seul.

Celles qui arrivent à garder leur emploi, déconsidérées, sont souvent l'objet de jeux pervers ; elles deviennent des occasions de s'amuser ; on s'échange les femmes après s'en être servi. Tout est permis avec elles puisqu'elles sont désormais tenues ; il est alors possible de leur faire sentir la déchéance de leur position.

Que certaines d'entre elles ne soient maintenues à leur poste qu'en devenant des entremetteuses, des pourvoyeuses de chair fraîche, n'est pas fait pour surprendre. Le personnage de Simone Lourdal dans le roman de Victor Margueritte, déjà évoqué, nous en fournit un bon exemple. Vieille maîtresse de Pierre Lebeau, le directeur du journal l'Appel, Simone Lourdal, n'avait plus d'autre alternative que "d'aider son amant à jouir de tout. Et ce d'autant plus que Lebeau était un de ces médiocres dont la prétention prend ombre de toute supériorité. De la féminine surtout. Simone Lourdal, avec son esprit et son talent reconnu, lui eut semblé insupportable sans les distractions spéciales qu'elle lui facilitait. .. Vieillissante, la directrice artistique de l'Appel se raccrochait à sa situation par un vigilant proxénétisme. Amies complaisantes, modèles à peine nubiles, théâtreuses en mal de publicité, tout lui était bon pour retenir la salacité changeante du patron. " 45

Ce constat n'empêche pas la critique, voire le mépris - rarement affichés - à l'égard d'hommes, souvent mariés, qui refusent d'assumer publiquement une relation socialement inégale.

Ces femmes doivent alors pour exercer leur autorité - tout à la fois se faire perpétuellement confirmer leur pouvoir par leur protecteur, tout en faisant oublier aux salariées, les conditions de leur promotion. Aussi dépassent-elles en exigence le modèle ; elles ne peuvent exercer le pouvoir que par une surenchère dans l'expression de l'autorité hiérarchique, qui la transforme souvent en caricature. Les salariées doivent alors, elles aussi, leur plaire et leur obéir sans rechigner. C'est le cas de la directrice du personnel féminin de l'usine de la Vigneronne en 1913, Madame Beer, présentée comme "vindicative et autoritaire" : "Peu importe la bonne volonté et le travail ; toute ouvrière doit lui faire la cour, sinon, c'est le renvoi. " 46
Leur conduire justifie alors les stéréotypes sur les femmes-chefs-qui-sont-pires-que-les-hommes; elles contribuent, alors, par leur seul comportement, à déconsidérer le statut des femmes salariées et à confirmer la dévalorisation que la société attache à leur sexe.

Ces femmes sont en outre accusées par une certaine bourgeoisie de viser plus haut que leur condition, par les syndicalistes de trahir leur classe par un amour indigne et par les féministes, d'abandonner leurs compagnes de labeur.
Celles qui ont bénéficié de ces promotions maisons alimentent les ragots, suscitent des jalousies, provoquent des fantasmes ; elles sont un objet d'anathème mais aussi de flatteries et peut-être d'envie. "Dans le fond et à son insu, écrit Léon Frapié, évoquant l'une de ses héroïnes en mal de reconnaissance sociale - elle éprouvait presque cette aversion spontanée des honnêtes femmes pour les déshonnêtes, aversion qui est simplement le regret de libre sentiment ; jalousie d'esclaves volontaires contre d'autres esclaves, plus malheureuses, mais portant une chaîne différente ; rancune de créatures restées trop longtemps chastes, puis rivées à un service unique contre d'autres créatures plus audacieuses qui connaissent peut-être les assouvissements rêvés." 47

Ce sont donc contre ces "femmes légères" plus souvent en contact avec les ouvrières que ne l'est la hiérarchie masculine, que se focalise l'agressivité : on oppose alors les "ouvrières conscientes" aux "créatures" - terme employé lors de la grève des transporteuses d'oranges d'avril 1907. 48
Ces promotions injustes ravivent douloureusement la conscience que l'on a de la dépendance personnelle dans laquelle chacun-e est placé-e vis-à-vis des chefs, petits ou grands, et pose inéluctablement le problème des critères et des fondements de la hiérarchie. Tout ordre alors devient suspect.
Ainsi à l'usine de pétrole d'Aubervilliers, en 1926, les ouvrières ont fort à se plaindre des brimades d'une contremaîtresse. "Est-ce pour y recevoir ses ordres qu'elle se rend auprès du directeur en dehors de l'usine ? " se demande-t-on, avec une feinte naïveté. 49

Fragilisé par les conditions de sa nomination, ce pouvoir devient, plus encore, l'objet de la contestation.

On note ça et là quelques grèves menées par des femmes contre les abus de contremaîtresses : ce ne sont plus seulement des salariées qui contestent des conditions de travail, ce sont aussi des femmes qui refusent d'obéir à d'autres femmes. Leur pouvoir, même compétent, est considéré comme illégitime.
Ainsi, à Marseille, en 1913, dans une usine de liège, une protégée de Mr le directeur, "récemment bombardée contremaîtresse du personnel féminin" élabore un nouveau règlement particulièrement insupportable (défense d'aller aux toilettes pendant les heures de travail, interdiction de boire, défense de relever la tête de dessus l'ouvrage, interdiction absolue de parler). Toute infraction à la règle est punie. Mais cela ne suffit pas encore ; la contremaîtresse brutalise, insulte grossièrement les ouvrières. Elle gifle même une jeune fille. Une de ses compagnes ayant protesté est immédiatement renvoyée. Tout le personnel, hommes et femmes, se met alors en grève, en exigeant le renvoi de la protégée. Celle-ci ne peut sortir de l'usine qu'encadrée du comptable, de deux employés de bureau, du fondé de pouvoir et de deux agents, devant plusieurs centaines de personnes qui l'attendaient. "Elle paie, même avec usure, les mauvais traitements qu'elle a infligés"50  

C'est ainsi que l'on peut expliquer pourquoi tant de femmes salariées préfèrent travailler sous l'autorité d'un homme ; les règles sont mieux connues. Dans certains cas, il est même possible, avec certains d'entre eux, de faire appel à leur compréhension, à leur protection, voire de jouer de la séduction.
Les femmes chefs, elles, doivent se montrer rigides, impitoyables, vindicatives, afin de paraître crédibles ; le moindre signe de faiblesse porte en lui le danger de dévoiler l'illégitimité de leur autorité.
Là résident sans doute les raisons pour lesquelles les ouvrières les plus conscientes, sont si attachées à l'avancement par l'ancienneté qui diminue d'autant les moyens de pression discrétionnaires de la hiérarchie.

En 1902, les ouvrières des Tabacs et Allumettes de Reuilly obtiennent gain de cause sur cette revendication : l'avancement au tableau, qui était en vigueur et qui légitimait tous les arbitraires, est remplacé par l'avancement à l'ancienneté. Ces ouvrières savent que l'administration n'aime ce système que pour le favoritisme qu'il permet. À l'occasion de cette victoire des femmes, La Voix du Peuple explique en effet que "dans la pratique, telle ouvrière qui plaisait n'avait pas de rejet, tandis qu'une autre, pourtant plus habile, mais plaisant moins, en avait". 51

Cette mise en dépendance personnelle des femmes par rapport aux hommes, aggravée par la concurrence spécifique propre au salariat est sans doute la raison majeure des difficultés à mettre en place une véritable solidarité féminine permettant de dévoiler ces injustices. Accorder certaines faveurs aux unes pour exciter la jalousie des autres, n'est-ce pas le meilleur moyen de les isoler entre elles ?
Les femmes vivent alors leurs relations à la fois sur le mode de la concurrence professionnelle et sur celui de la compétition féminine.
Les directions utilisent efficacement à leur profit cette double concurrence.
À Saint-Nazaire, en 1911, " tous les 10 mètres, (on trouve) un café buvette, dont les serveuses sont de jolies et avenantes fillettes. Lorsque dans le bistrot d'à côté, la bonne est mieux habillée, plus aimable, le patron dit ces simples mots : " Ma fille, on sera obligé de nous quitter'". 52

Après avoir affirmé que "rien n'est mauvais dans un hôpital comme la direction d'un homme (car) l'omnipotence avec laquelle il règle la destinée d'un nombreux personnel féminin prête aisément à des suppositions désagréables, qui ne sont malheureusement pas toujours sans quelque vraisemblance", le docteur Marc Blatin, dans son livre sur les infirmières, poursuit ainsi : "Rien ne vaut une femme pour surveiller d'autres femme surtout lorsque l'une est un peu jalouse et que les autres sont jeunes et jolies." 53

C'est bien là que se jouent les mécanismes de la reproduction des pouvoirs patriarcaux par les femmes. Les relations entre elles, passant en effet préalablement par les critères de leurs rapports individuels aux hommes, elles sont alors conduites à ne plus se voir qu'à travers le prisme des normes de type privé qui les aliènent le plus efficacement.

Une scène vécue par Marcelle Capy, "établie" dans une usine de femmes, nous montre tout à la fois la reconnaissance par les femmes du pouvoir accordé à l'homme patron et l'effet de la prégnance du regard masculin sur un groupe de femmes. Elle dévoile aussi les formes cachées, ténues - et de ce fait si souvent déniées - de la solidarité entre femmes :
" ... C'est alors qu'Il arriva. Il ouvrit la grille, s'avança dans la ruelle. C'était un homme aux fortes épaules, à la face massive, à la nuque rouge et boudinée. Les mains dans les poches, la cigarette à la bouche, il venait faire un tour d'inspection. C'était le patron.
Il entra dans l'atelier. Le nez baissé et l'œil sournois, les femmes faisaient du zèle. Humble, la contremaîtresse le suivait avec discrétion. Il longea le hangar, il se campa devant moi, me dévisagea avec insistance et s'écria avec un gros rire :
- Hé ! Hé !, la belle gaillarde... Et me pinça sous le menton...
L'homme au cou de taureau tourna un moment autour de moi en me clignant de l'œil. Puis il partit...
Mais la jalousie haineuse avait fait place à l'admiration. J'étais promise au rang de favorite et les malheureuses esclaves qui me haïssaient lorsqu'elles me croyaient une concurrente, firent la haie afin de me laisser passer la première à la sortie.
Je m'en allais. Quelqu'un courut après moi. Je me retournais et me trouvais face à face avec la femme du séchoir.
- Écoute, me dit-elle, je ne peux pas garder ça pour moi. Méfie toi de ce type ! Il est malade. Tout le monde le sait. T'as la santé, garde-la.
Elle me donnait ce qu'elle pouvait : la charité de la vérité. On ne me revit jamais plus dans ce cloaque de la zone. "
54

Les femmes sont alors en concurrence à la fois avec les hommes et entre elles, par leur travail et du fait de leur sexe ; la rivalité par la toilette - certaines évoquent même "l'émulation dans la futilité" 55- est l'une des expressions de cette opposition.
Quant aux crêpages de chignon, aux crises nerveuses, au don des larmes - présenté et vécu comma étant l'apanage des femmes comme la preuve de leur faible contrôle d'elles-mêmes - ne sont-ils pas les formes d'expressions de ces manœuvres de divisions, multiples, souvent contradictoires, qu'elles subissent, ainsi que de leur isolement et de leur impuissance ?

Les femmes sont alors moins solidaires que jalouses, moins alliées que rivales. Elles se divisent et s'affrontent sur les critères qui leur ont été imposés : celles qui "plaisent" et celles qui "ne plaisent pas" ; celles qui ont "cédé" et les autres ; celles qui savent que l'"on n'a que le bon temps que l'on se donne" et celles qui "restent dans le devoir" ; celles qui cachent leur plaisir et celles qui le revendiquent ou l'affichent... les "girondes", les "traînées", les "mijaurées", les "pimbêches"...

En 1917, un journal socialiste de Montbéliard prêchant l'entente entre les ouvrières évoque cette réalité qui divise si efficacement les femmes entre elles.
" Il ne se passe pas de jour où l'on n'ait à observer des choses déplorables dans les usines employant des femmes. Certaines sont mal payées et tracassées; d'autres bénéficient de l'indulgence des contremaîtres ou des chefs d'équipe parce qu'elles sont recommandées par un ami ou encore, et c'est le cas le plus fréquent, parce qu'elles ont un minois agréable et la conversation facile, pour ne pas dire mieux. Oui, cela est et toutes les dénégations possibles n'y changeront rien... Cet état de choses crée un courant d'antipathie entre les ouvrières elles-mêmes et la moindre injustice involontaire, la moindre faveur enregistrée, par exemple, un travail avantageux à telle ou telle suffisent à transformer l'atelier en un champ de discorde où évoluent deux clans bien décidés. Doit-on dire qu'hélas, celles qui n'ont pas été touchées par la sympathie des chefs sont des victimes expiatoires. Un seul oubli, un ou deux retards, une réplique soudaine, vite regrettée et les voilà mises à la porte".56

L'auteure qui dénonce cette injustice termine son article en souhaitant " la fin des faveurs, des jalousies, des passe-droits, des rancunes".57

Dans ce contexte dominé par la force des préjugés et des habitudes, fondés très largement sur des critères définis par des hommes, les femmes sont particulièrement dures entre elles.
Les hommes, eux, peuvent s'offrir le luxe d'être magnanimes, tant qu'ils ne sont pas directement concernés.
Et comme ils sont par ailleurs, le plus souvent, les dépositaires du pouvoir, c'est en outre, souvent à eux que les femmes sont amenées à faire appel, soit pour défendre leur point de vue, soit pour trancher leurs conflits.
Ils peuvent, alors, dans ce rôle d'arbitre, montrer conciliants, faire la leçon ou affirmer avec force leur autorité en privilégiant l'une ou l'autre.
Les hommes sont alors confortés dans leur identité et leurs privilèges, tandis que les femmes sont confirmées dans leur petitesse, leur médiocrité et leurs rivalités de "bonnes femmes".

La citoyenne Jacoby, figure de proue du syndicalisme féminin des Tabacs regrette ces "discussions intestines qui éclatent dans les Manufactures".58 Et si elle responsabilise (aussi) les femmes, c'est parce qu'elle estime qu'aucune solidarité n'est possible sans la prise en compte d'un regard critique lucide : "Guidée par un égoïsme révoltant, chacune de vous convoite un bon poste, on fait des bassesses, on rampe pour y arriver".59
Pour les femmes, il est en effet tentant de mettre à profit sa jeunesse pour capter la bienveillance de ses supérieurs, d'utiliser la séduction pour "se faire une position".
Découvrant qu'une relation sexuelle avec un homme met d'agir sur lui, certaines jouent du possible accès à leur sexe. Leur sexe devient un appât que l'on refuse, que l'on donne et que l'on retire ; alors, elles peuvent beaucoup et certaines le savent bien.
Il arrive même que certaines ne sachent que cela de la vie.

Mais "l'amour ne dure pas toujours", constate lucidement Madeleine Pelletier.60 Il est alors urgent d'utiliser le seul capital qu'elles ont et se donnent les moyens de le mettre en valeur. Elles savent que leur avenir n'est fondé que sur ce qu'elles ont de plus passager : leur jeunesse. Tout se joue dans le choix de celui sur lequel elles jettent leur dévolu et des moyens qu'elles se donnent pour "arriver à leurs fins". Celles qui savent attendre et calculer peuvent souvent mieux "négocier leurs charmes" ; un refus, savamment exprimé peut ainsi contribuer à modifier le rapport de force et "faire monter les enchères".

Les historiennes Louise Tilly et Joan Scott ont, à cet égard, une hypothèse intéressante. Elles considèrent que l'investissement en coquetterie a pu en quelque sorte, jouer, pour les jeunes salariées, le rôle de substitut de l'ancienne dot : "C'était important pour les jeunes filles d'avoir l'air jolie, car l'apparence personnelle entrait en jeu dans le processus de choix. Beaucoup de jeunes filles investissaient des sommes qui, autrefois, auraient constitué une dot, dans des vêtements bon marché et prêt à porter, afin de rehausser leur charme aux yeux des hommes. Le fait que le mariage soit l'union de deux salariés qui, le plus souvent, n'apportaient rien en se mariant, donnait encore plus d'importance à la séduction personnelle. " 61
Madeleine Pelletier, pour sa part, raisonnant à situation donnée [qu'ici, elle ne remet pas en cause] 62- justifie dès lors la prostitution pour les femmes du peuple qui n'ont d'autre alternative de vivre mieux. Après avoir estimé que " la vie de demi-mondaine est de beaucoup préférable à l'existence de souffre-douleur départie aux femmes d'ouvriers" 63elle considère que "celles qui ne disposent pas de capacités intellectuelles élevées… ont raison de s'adonner à la galanterie".64 Elle considère en effet qu'au nom d'une certaine conception de la moralité, dont elle savait toute l'hypocrisie, on déniait à des femmes le droit de quitter une vie de misère en tentant de monnayer ce que la plupart des hommes leur prennent sans leur demander leur avis.

Pour certaines enfin, la séduction - qui n'est pas incompatible avec l'amour - peut aussi être utilisée en vue d'une fin supérieure qui la transcenderait.

Marguerite Durand, l'une des grandes figures intellectuelles et politiques du féminisme français, faisant le bilan de l'histoire du journal La Fronde qu'elle a dirigé pendant cinq ans, n'a-t-elle pas l'honnêteté d'écrire que " le féminisme devait à ses cheveux blonds quelques succès ? " 65

Pour de nombreux hommes - jugement d'ailleurs partagé par bien des femmes - ces femmes font, en captant de cette manière la bienveillance des supérieurs, une concurrence déloyale aux hommes : elles utilisent des armes que leurs collègues masculins ne possèdent pas. "Si la femme est gracieuse, toutes les carrières s'ouvrent devant elle, son avancement est rapide. Que de travail et de science il faut à l'homme pour contrebalancer l'attrait naturel de la femme ! Ses fautes, ses omissions n'en sont pas lorsqu'elle a pour chef un homme. Comme on le voit, loin de se plaindre, le sexe faible, est à envier et l'on a peut-être raison de dire qu'il crée un vrai préjudice à l'homme fonctionnaire". 66

Et comme il est supposé, selon l'analyse de Danièle Delhomme, Nicole Gault et Suzanne Gonthier concernant les inspecteurs de l'Education Nationale, que "ces hommes ne sont sultans que parce qu'ils trouvent des femmes complaisantes, l'homme et le pouvoir sont saufs et la femme fait seule figure de trouble-fête dans une institution dont elle dérange le fonctionnement et les valeurs". 67
Et c'est alors que l'éternelle logique qui, sous couvert d'analyse, transforme ce qui est la conséquence d'une situation inégale en traits structurels, en caractères permanents se met en place, et ce d'autant plus aisément que chacun-e a sous les yeux nombre de situations censées démontrer l'irréfutabilité du constat.
Certaines féministes nuanceront cependant ce propos : si dans un troupeau se trouvent certaines "brebis galeuses", est-ce une raison pour condamner tour le troupeau ?

Inversant les causes et les effets, c'est alors l'immoralité des femmes qui devient la cause de la corruption du système. Et la rancœur contre ces quelques femmes alimente tous les préjugés contre leur sexe.

Proudhon, théoricien de la misogynie, a fourni les éléments fondateurs de ce sophisme : les femmes n'aiment que les privilèges, les distinctions, les faveurs. Elles sont en fait assoiffées de pouvoir et n'acceptent leur esclavage que pour mieux assurer leur empire ; elles ne séduisent les hommes que pour mieux les posséder.  

Longtemps encore, on opposera le thème du pouvoir, occulte ou non, femmes sur les hommes, à leurs revendications et à leurs droits. Exceptionnellement, quelques esprits ouverts, analysent les limites imparties à ce pouvoir. Louis Legrand dans un ouvrage couronné par l'Académie Française intitulé: Le mariage et les moeurs en France, fait une critique pertinente de cette soi-disant analyse : "Ce pouvoir féminin, explique-t-il, n'est qu'un pouvoir d'influence, non sanctionné pas la loi, dû tout entier à la puissance de l'attrait, à des usurpations délicatement déguisées, ou plutôt à des concessions affectueusement faites. Il faut que son intérêt force la femme à être aimable et qu'elle soit condamnée à plaire, son empire n'étant que celui de son charme." 68

Mais, lorsque la concurrence entre les sexes se fait plus rude, comment les hommes peuvent-ils se défendre contre la mise en œuvre ponctuelle de ce "pouvoir féminin" ? Sur le terrain de la qualification, c'est de plus en plus difficile; les femmes obtiennent diplômes de valeur, s'affirment compétentes et sont compétitives, dès lors qu'on laisse jouer les règles de la concurrence. Pire, elles sont plus travailleuses et moins chères. Que reste-t-il alors ? La dénégation par le sexe de toutes les femmes. Ou presque.

Il faudra attendre les emplois qualifiés féminins de l'entre-deux-guerres pour que des femmes puissent commencer à faire carrière. Mais les promotions des femmes resteront toujours marquées par cette suspicion.
En tout état de cause, la question est toujours posée : à qui doivent-elles leur chance ?
Elle n'est pas toujours impertinente.

Il est facile de faire une critique de l'essentialisme réactionnaire des analyses, de type proudhonien, sur les rapports entre les sexes; il serait erroné d'en prendre strictement le contre-pied.
Car, face à la découverte de l'égoïsme des hommes, dans un monde qui nie les femmes avec une telle constance, leurs stratégies de promotion sociale empruntent bien des chemins de traverses et sont fondées sur bien des calculs. Puisqu'elles ne peuvent arriver par elles-mêmes, puisque la seule ambition qui leur est concédée est de se réaliser à travers la reconnaissance d'un homme - plus ou moins habillée du masque de l'amour - comment ne pas penser qu'elles entrevoient, ainsi, un destin possible ?
Que les probabilités de réussir soient rares, le prix souvent coûteux en termes de perte de dignité, pour un résultat aléatoire, ne signifie pas que la possibilité d'une vie meilleure soit exclue.
Par ailleurs, un rapport sexuel peut effacer l'ennui et donner, pour un temps, le sentiment d'exister. Une relation, même inégale, procure le contentement d'avoir été choisie. "De si bas qu'il vienne, constate Célestine, la femme de chambre du roman, d'Octave Mirbeau, que son cochon de capitaine veut mettre dans son lit, c'est tout de même un hommage et cet hommage me donne davantage confiance en moi-même et en ma beauté". 69

Nombreuses sont alors celles qui subissent ces rapports pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire souvent pas grand-chose, dès lors que l'on a appris, du fait au "devoir conjugal" notamment, à s'en abstraire, que l'on sait éviter une grossesse et se cacher du monde.
L'immoralité que l'on reproche aux femmes, la capacité qu'elles ont de céder aux désirs des hommes, peut aussi se réduire à cette appréciation : "Pour ce qui sera demandé en échange ! Qu'est-ce donc ? D'ailleurs, qui le saura ? Tous ces scrupules, des bêtises ! " 70

À force de soumission, ces rapports sexuels peuvent perdre leur signification. Ce qui importe alors, est-ce la contrainte, l'habitude, ou le résultat escompté ?

Aussi, certaines estimant le jeu faussé - ou l'ayant appris à leur détriment - mettent en relation, avec plus ou moins de lucidité, coûts et avantages, sans dramatiser outre mesure ce qui est attendu d'elles. Un calcul d'ordre économique, sans perversité ni passion "trois cent francs par mois, un appartement, et un mobilier" sont aussi des arguments de poids : "C'est une affaire, un établissement". 71

On retrouve là encore, la Célestine d'Octave Mirbeau, qui "rêve de servir chez un vieux : "C'est dégoûtant, mais on est tranquille au moins et on a de l'avenir. "

C'est elle aussi qui, ayant couché avec tant d'hommes, "par amour ou plaisir, veulerie ou vanité, pitié ou intérêt" s'interroge pour savoir si elle "va donner du bonheur à son patron, qui en est si privé. Un de plus ou un de moins, au fond qu'est-ce que cela fait ? Et puis j'aurais de la joie aussi, car en amour donner du bonheur aux autres, c'est peut-être meilleur que d'en recevoir."72

En outre, lorsque les femmes sortent de la logique de l'exclusive appropriation sexuelle, c'est la conception même de "la morale", mais aussi de l'amour qui change. En 1911, Madeleine Pelletier estime que ces femmes - ouvrières, employées, fonctionnaires, étudiantes - qui "prennent des amants, et qui ne sont pas entretenues" contribuent à cette évolution. "Elles ne se comportent pas en effet comme les autres, les prostituées ou demi-prostituées ; dans leurs relations, elles mettent une certaine dignité et chacun commence à comprendre que, bien qu'elle ait un amant, une femme peut quand même être honnête, du moment qu'elle vit de ses revenus ou de son travail"73

Certaines prennent alors leur plaisir, là où elles le trouvent.

Pierre Hamp évoque, dans les filatures, "le renvoi d'une fileuse de 35 ans, parfaite ouvrière qui, à l'heure de midi, enseignait aux petits varouleurs autre chose que le métier". 74

Puisqu'elles existent aussi par leur corps, elles l'affichent ; hors de toute fausse pudeur, elles le démystifient.
Elles peuvent alors, si besoin est, tout à la fois exprimer, sans honte, leur propre désir, inverser les rapports entre sexes et symboliquement, utiliser leurs corps comme une arme contre les hommes, dès lors déstabilisés, impuissants.

Le même Pierre Hamp raconte la mésaventure arrivée à un directeur, dont "la jeunesse énervait les ouvrières. Comme il traversait la salle au mouillé, douze fileuses se mirent nues, ce qui fut vite fait, n'ayant sur elles que jupons et chemises. Elles dansèrent la ronde autour de l'homme confus et affolé qui n'osait les toucher pour rompre leur cercle." 75

Retour en haut de page
Notes de bas de page
1 Charles Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris, Paris, L. Challey, 1895, p. 143.
2 Marie-Louise Gagneur, Le calvaire des femmes, Paris, Achille Faure Ed., 1867, p. 340.
3 Marcelle Tinayre, Le devoir de beauté. La Fronde,5 février 1899.
4 Ibid. Clothilde Dissard, Les employées de commerce. 12 avril 1900. Cf., également, Marie Bonnevial, Les grands magasins, La Fronde. 23 janvier 1898
5 Hector Malot, Séduction, Paris, E. Dentu, 1881, p. 376.
6 Ibid. p.113
7 La Fronde, Le travail des femmes au Crédit Lyonnais, 3 février 1903.
8 Fenelon Gibon, Employés et ouvrières, 1906, Lyon, E. Vitte, p. 56.
9 L'Ouvrière, Les employées, 8 mai 1924.
10 Ibid. À Dijon. 24 mars 1927.
11André Lainé, La situation des femmes employées dans les grands magasins, Thèse de Droit, Paris, 1911, p. 113.
12 Victor Margueritte, Le Compagnon, roman de moeurs, Flammarion, 1923, p. 17.
13 Hector Malot, Op. cit., p. 103.
14 Fenelon Gibon, Op. cit., p. 11.
15 Léon Frapié, L'Institutrice de province, Paris, E. Fasquelle, p. 40, 42.
16 La Fronde, Le travail des femmes au Crédit Lyonnais, 3 février 1903
17 Ibid., Melle Chevreuse, Les employés de chemin de fer, 1er avril 1898.
18 Daniel Lesueur, L'évolution féminine. Ses résultats économiques, A. Lemerre Ed., 1905, p. 30.
19 Madeleine Pelletier, La femme vierge, Roman, Bresle, 1933, p. 76.
20 Maria Pognon, Salaires et misères des femmes, La Fronde. 24 janvier 1900.
21 Ibid., Chair à patron, 25 juin 1899.
22 Léon Frapié, Marcelin Gayard, Paris, Calman-Lévy, 1902, p. 195.
23 Gaston Dubois Dessaulle, La faim et l'amour, Librairie de la raison, 1907, p. 253.
24 L'Ouvrière, En régime capitaliste, 9 avril 1925.
25 André Lainé, Op. cit., p. 111
26 L'Ouvrière, Chez Citroën, 19 mars 1925.
27 Le Cri du Peuple, Lille, 25 octobre 1913.
28 L'Ouvrière, A la chocolaterie Meunier à Noisel, 20 mai 1926.
29 Ibid, 7 octobre 1926.
30 Ibid, L'usine de pétrole d'Avignon, 26 août 1926.
31 Francis Ambrière, La vie secrète des grands magasins, Flammarion, Paris, 1932, p. 191.
32 L'Ouvrière, Pierre Ravine, Un parasite, 19 mars 1925.
33 Ibid., Comment on respecte la femme, 14 octobre 1922.
34 Patrick Nicoleau, Quand les institutrices deviennent des maîtresses, Cette violence dont nous ne voulons plus, No 9, Octobre 1989, p. 34 à 29.
35 Léon Frapié, L'institutrice de province, A. Fayard, op. cit., p. 35-36.
36 Sur Madeleine Pelletier, Cf. Linda Gordon, The intregral feminist, Madeleine Pelletier, 1874-1939, Polity press, Cambridge 1990 ; Charles Sowerwine et Claude Meignien, Madeleine Pelletier, Les Editions Ouvrières, 1992 ; Madeleine Pelletier (1874-1939), Logiques et infortunes d'un combat pour l'égalité, sous la direction de Christine Bard, Ed. Côté femmes, 1992.
37 Cf., Marguerite Audoux, L'atelier de Marie Claire, roman, Fasquelle, 1920. p. 43.
38 Madeleine Guilbert, La fonction des femmes dans l'industrie, Mouton, Paris, La Haye, 1976.
39 La Fronde, Les femmes au Creusot, 4 octobre 1899.
40 L'Ouvrière, La fabrication du vin de Champagne, 10 novembre 1923.
41 Ibid., Région Rouennaise, 9 décembre 1926.
42 Ibid.
43 Gustave Flaubert, L'Education sentimentale, Ed. Garnier Flammarion, 1985, p. 259.
44 Victor Margueritte, Le compagnon. Roman de mœurs. Paris. E. Flammarion, 1923.
45 p. 44 et 61.
46 Marcelle Capy, Les esclaves de la Vigneronne. 4 septembre 1913. Cité dans Marcelle Capy et Aline Vallette, Femmes au travail au XIX ème siècle. Présentation et commentaire : Evelyne Diebolt et Marie-Hélène Zylberberg- Hocquard. Syros. 1984. P.88.
47 Leon Frapié, Marcelin Gayard, Op. cit., p. 277.
48 L'Humanité, La grève des transporteuses d'oranges, 15 avril 1907.
49 L'Ouvrière, Dans les pétroles, 25 mars 1926.
50 La Bataille Syndicaliste, Une grève de dignité. 8 novembre 1913.
51 La Voix du peuple, Victoire de femmes, 15 juin 1902,
52 Le Libertaire, Saint-Nazaire, 19 août 1911,
53 Marc BJatin, Les infirmières. J. Baillière et fils, Paris, 1905, p, 188,
54 Marcelle Capy, Avec les travailleuses de France, 1937. Ce texte postérieur à notre périodisation a été néanmoins utilisé compte tenu de son intérêt. p. 73.
55 Marie-Louise Gagneur, Op. cit., p. 237.
56 Germinal, 29 septembre 1917.
57 Ibid.
58 L'Echo des Tabacs, novembre 1903.
59 Ibid.
60 Madeleine Pelletier, Le droit au travail pour la femme, La Brochure mensuelle, Paris. N° 107. Novembre1931.
61 Louise Tilly et Joan Scott, Les femmes, le travail et la famille, Paris, Rivages/Histoire, 1987, p. 221.
62 Pour une analyse critique de l'analyse de Madeleine Pelletier sur la prostitution, Cf. Marie-Victoire Louis, Sexualité et prostitution, in Madeleine Pelletier, sous la direction de Christine Bard, op. cit., p. 109 à 125.
63 Madeleine Pelletier, La femme en lutte pour ses droits, Paris, Giard et Brière, 1908.
64 Ibid
65 Marguerite Durand, Confession, La Fronde,1er octobre 1903.
66 L'Echo des employés, 16 juin 1895, cité par Guy Thuillier. In: La vie quotidienne dans les ministères, Op.Cit. p.199.
67 Daniele Delhomme, Nicole Gault et Josiane Gonthier, Les premières institutrices laïques, op. cit., p. 118.
68 Louis-Désiré Legrand, Le mariage et les moeurs en France, Hachette, 1879, p. 283.
69 Octave Mirbeau, Le journal d'une femme de chambre, op. cit., p. 377.
70 Charles Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris. Op. cit., p. 119.
71 Ibid.
72 Octave Mirbeau, Op. cit., p. 72 et 108.
73Madeleine Pelletier, L'émancipation sexuelle de la femme. V. Giard & Brière, 1911, p. 111.
74 Pierre Hamp. Le lin, Paris, Gallimard 1924, p. 83.
75 Ibid.

Retour en haut de page