Harcèlement sexuel. Droit de cuissage
 Marie-Victoire Louis

Le harcèlement sexuel1

Hommes et libertés. Actes
N° Hors série
Les violences faites aux femmes
Printemps 1990
p. 28 à 35

date de rédaction : 01/01/1990
date de publication : 01/04/1990
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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* "Harcèlement sexuel, Il n'y a pas de quoi rire"
* "Ne pleure plus, défend ta dignité"
* "Cette violence dont nous ne voulons plus…"
Tels sont les intitulés de campagnes menées actuellement en Irlande du Nord, en Espagne, aux Pays-Bas, en France.

  Un rapport officiel demandé par la C.E.E. intitulé : "La dignité de la femme sur le lieu du travail" a été publié récemment. L'auteur, Michael Rubinstein, demande explicitement "une interdiction juridique" du harcèlement sexuel, considère qu'il s'agit d'une "discrimination fondée sur le sexe" et prononce sur la nécessité d'une Directive européenne.

De quoi s'agit-il ? Lorsque l'on aborde le sujet, on entend le plus souvent ces types de réactions :
- La commisération étonnée vis-à-vis des "pauvres femmes" incapables de se défendre et se traduisant le plus souvent par une réaction du type : "Comment ! ça existe encore ! ".
- La franche rigolade bien virile : "C'est une plaisanterie ou... quoi ? "
- La confusion entre séduction et violences : "Alors comme ça, vous allez interdire la séduction ! "
- Le déplacement du problème : "Moi, ça ne me déplairait pas d'être harcelé par elle", occultant ainsi la dimension hiérarchique et contrainte de la relation instaurée, ainsi que la question du genre.

Dans tous ces cas de figures, le problème est évacué.

C'est donc en tenant compte de ces écueils et de bien d'autres encore qu'il faut naviguer si l'on veut bien considérer qu'il s'agit d'une réalité et que celle-ci n'est pas acceptable.

Pour pouvoir analyser les formes et la signification du harcèlement sexuel, il faut le resituer dans l'ensemble des rapports de pouvoir fondés sur le sexe et sur la hiérarchie qui forment la trame de la vie quotidienne de tant de femmes.

Sur le terrain du travail, ce sont les chantages sexuels à l'embauche, à la promotion, aux licenciements, dont la fréquence s'accroît en proportion du chômage, mais aussi les brimades, les humiliations, les changements de poste, les avis et notations défavorables qui bloquent carrières et mobilité, les pressions à la démission. Et l'on sait que les imaginations sont fertiles en ce domaine.
Mais, ce que le harcèlement sexuel dévoile, ce sont aussi toutes les formes de discriminations, d'inégalités et de violences avec lesquelles les salariées doivent quotidiennement compose : tutoiement dévalorisant, dénégation de leur travail, paternalisme, grossièretés et pornographie, enfermement dans les postes non qualifiés...

L'enjeu est bien de rappeler aux femmes qu'elles ne sont pas des travailleuses à part entière.

C'est le cas de Mlle B. qui trouve un emploi de secrétaire à Nantes. Au bout de huit jours, un déplacement est programmé pour Paris. Dans le train, son patron lui dit : "Nous irons loin dans les affaires ensemble". À Paris, il la laisse seule pendant un long moment dans un café, puis l'invite au restaurant et lui apprend qu'ils ne rentreront que le lendemain matin. Il avait auparavant réservé une chambre d'hôtel. "Il m'a dit que je lui plaisais et qu'il voulait coucher avec moi". Il m'a prise pour une idiote. Il se disait : Je vais l'avoir tranquille, elle n'a jamais quitté sa campagne'. Et si j'acceptais, j'avais une ascension professionnelle".
Ses promesses ont peu d'effet, mais les menaces qu'il profère l'inquiètent :
"C'était quand même un emploi ; c'était l'appartement que j'avais loué pour l'obtenir". Il promet de ne pas la toucher et, en contrepartie, lui demande de passer à l'hôtel, juste un moment. Là, il sort d'une liasse trois billets de 500 F "pour un quart d'heure". B. s'enfuit et repart seule, après avoir téléphoné à des amis de venir l'attendre au train de Nantes. Elle retourne.néanmoins travailler. Quand son patron l'aperçoit, il est furieux : " Qu'est-ce que tu fous là ? Je t'avais dit de ne pas remettre les pieds ici ! ". " "Il m'aurait tapé dessus " dit-elle. Elle est licenciée.

C'est le cas de Madame C., vendeuse dans un supermarché qui devient la proie de son directeur. Celui-ci, pendant des mois, entreprend une véritable entreprise de démolition. "Je vous tiens au bout de mon fusil" lui disait-il significativement : insultes, allusions incessantes à sa vie privée, sanctions injustes, menaces de licenciement "pour faute grave", remontrances devant la clientèle, suppression des pauses, refus d'aménagements d'horaires, sans jamais pouvoir être entendue par la hiérarchie.
La seule "défense" que trouve madame C. est de s'ouvrir les veines sur les lieux même de son travail. Commentaire du directeur - ancien para, il est vrai - : "S'il n'y a pas une civière, il y aura bien une poubelle ".
Ce dernier a simplement été muté dans un autre magasin ; pour cacher la mesure disciplinaire, il avait sablé le champagne avant de quitter son emploi. Madame C. y travaille toujours.

C'est le cas d'une jeune journaliste dans un ancien mensuel de gauche. Après six mois de travail, son patron lui propose, à un moment de grand vide dans la rédaction, de dîner avec lui, car " il avait des propositions à lui faire". " De quel type ? professionnelles ? " lui demande-t-elle. "Oui, cela peut être ça " lui répond-il. Elle trouve une échappatoire. Il revient à la charge. "Je crois savoir ce qu'il veut; je vais y aller à son rancart et ça va être traité rapido ! ", raconte-t-elle. "Au bout de 10 minutes, c'était très clair, même si ce n'était pas explicite, c'était pour passer la soirée ensemble. Il n'y avait pas un vrai chantage sur mon emploi, mais plutôt sur ma carrière, sur le thème : 'Vous avez du talent, vous pourriez faire beaucoup plus pour le journal, vous pourriez notamment m'accompagner dans des voyages'".
Elle est beaucoup plus mal à l'aise qu'elle ne le pensait au début.
Et lorsqu'il lui dit : " Mais enfin, pourquoi êtes-vous sur la défensive comme ça, je ne vais pas vous manger !" , elle quitte la table sans se contrôler vraiment en lui rétorquant : "Non merci, ça ne m'intéresse pas... Et puis en plus vous avez vu votre âge ? Vous pourriez être mon père ".
Il n'est plus jamais question de cette soirée. Au bout de quelques mois néanmoins, elle démissionne : "Je savais que mon champ professionnel ne pouvait plus s'élargir. Et puis je ne pouvais pas vivre dans une entreprise où il y avait ce type de rapport à mon égard. Sa femme travaillait aussi là et j'avais du mal à subir son regard".
Enfin, le rapport entre les femmes dans la boîte - entre celles qui avaient cédé et les autres - étaient complètement pourries ; il n'y avait aucune solidarité et cela capotait vite sur le problème principal : le boulot."

Ce que les femmes ont en propre - si l'on peut parler ainsi - c'est d'avoir été et d'être encore trop souvent définies par leur sexe. En effet, aucune femme ne peut être assurée échapper à l'éventualité d'être un jour, par n'importe qui, n'importe où, rabaissée à son sexe, qualifiée par le galbe ses jambes, par la fermeté de ses seins ou par ses supposées capacités sexuelles, et dès lors spoliée de son individualité comme de ses capacités professionnelles. Bien sûr, les femmes ne sont pas les seules à subir ces pratiques, mais les concernant, la frontière entre l'appropriation de leur corps et l'utilisation de leur force de travail est encore extrêmement floue.

Certes les formes de cette appropriation du corps des femmes ont historiquement et culturellement changé. En effet, dans le salariat, les femmes ont été à la fois :

- Contraintes à la prostitution et assignées à la virginité ou au célibat, mais toujours contrôlées et jugées par leur " moralité" (Le certificat "de bonne vie et moeurs" n'a été supprimé qu'en mai 1952) ;
- Obligées de séduire [dans combien de métiers, demande-t-on aux femmes d'être "gentilles", "aimables", de "plaire" ?]  mais aussi niées dans leur corps (les humiliations par les règles sont fréquentes dans les usines de femmes).

- Jetées dans "la promiscuité" des usines et dès lors considérées comme "des femmes à hommes"3 - ce qui paradoxalement dans la bouche des hommes n'est pas considéré comme une qualité - ou isolées d'eux et enfermées au travail (les couvents usines en étant la forme la plus élaborée).

L'unité profonde de ces manifestations apparemment contradictoires, c'est que le corps des femmes fait tacitement ou non partie du contrat de travail.

On pourrait lire d'ailleurs toute l'histoire du salariat féminin comme un long processus pour tenter d'échapper à ces affectations d'elles mêmes par leur sexe, dont les luttes "pour la dignité" seraient les moments forts.

Ainsi, que le harcèlement sexuel soit dans l'immense majorité des cas exercé par des hommes sur des femmes n'est que l'expression d'une réalité dominante : celle du pouvoir inégal que ceux-ci, en tant que groupe social, ont exercé, exercent encore du fait de leur sexe - sur celles-ci.
Aucune dénonciation de cette réalité ne peut donc faire l'impasse sur l'analyse, préalable, cas par cas, de ces rapports de pouvoir qui le permettent et le cautionnent.
Il ne s'agit ni de rapports amoureux, ni de rapports de séduction qui impliquent plaisir et réciprocité dans le consentement. Ce qui est en cause ici, c'est - au confluent du droit de propriété, du pouvoir économique et de celui du plus fort - le sexisme, le mépris et la lâcheté.

Mais la difficulté tient à ce que, en la matière, le concept de "normal" et d'"anormal", a été conçu dans le cadre d'une société considérant comme normale la sexualité coercitive, que la séduction est une valeur assignée, socialement valorisée pour autant qu'elle soit pratiquée au bénéfice d'un seul homme, que le consentement s'inscrit dans le cadre de rapports de dépendance.

C'est donc bien le pouvoir incarné par le sexe qui lui donne d'abord son sens : le harcèlement sexuel est d'abord l'expression d'un pouvoir avant d'être celui d'un désir sexuel. À moins que le désir sexuel ne soit plus l'expression d'un pouvoir que celui de l'amour partagé...

C'est ainsi que se perpétue la confusion entre le harcèlement sexuel et la séduction, voire entre le harcèlement et la violence.

On ne s'étonnera donc pas que la perception de cette réalité soit fort inégalement partagée.

La logique hiérarchique qui pose, elle aussi, comme normale l'obéissance ou la soumission permet de le cautionner ou de le travestir et lui confère son impunité.

Le harcèlement sexuel s'explique donc d'abord par la mise en œuvre de pouvoirs patriarcaux qui légitiment l'appropriation des femmes ; la dépendance économique culturelle ou sexuelle des femmes en étant la manifestation et la conséquence.

L'approche dominante par "l'irrépressible désir sexuel masculin" conforte les droits acquis et protège l'ego masculin ; les femmes doivent dès lors non seulement s'en protéger, mais aussi ne pas le provoquer volontairement ou par inadvertance.

Le harcèlement, qui réduit les femmes à n'être qu'un corps ou qu'une image sexuée, a essentiellement pour fonction de tenter de les maintenir aux places auxquelles on a décidé de les assigner. Que ces places évoluent au gré des cultures, de l'évolution démographique, des relations internationales, du marché du travail et que les expressions de ces pouvoirs soient diverses voire contradictoires n'invalident pas l'hypothèse de l'existence de pouvoirs patriarcaux : ce constat rend simplement plus complexe l'analyse et le recours à l'histoire plus nécessaire.

Le corps des femmes dans ses immenses potentialités est au coeur de dispositifs d'assignations :

* Corps sensé dépourvu de désir propre, marqué par l'appropriation sexuelle qui confère des droits au "premier occupant" ou jeté dans la prostitution ;
* Corps producteur d'enfants, objet de politiques natalistes ou interdit d'avortement et stérilisé ;
* Corps enfermé, affecté à la disponibilité d'autrui dans l'espace familial et toujours menacé d'y retourner ou contraint au salariat ;
* Corps exploité et déformé par le travail ou les maternités ou objet irréel de fantasme pornographique...

S'il existe un pouvoir patriarcal, c'est probablement dans sa capacité de décider des fondements et des modalités de ces affectations différenciées des fonctions attachées au corps féminin (maternelle, sexuelle, domestique, salariée, prostituée) qu'il réside.

S'approprier réellement ou symboliquement ce corps, c'est être en mesure d'utiliser ses fonctions selon les intérêts politiques du moment ; c'est aussi maintenir les femmes dans des rapports de subordination singuliers et génériques aux hommes.

Aussi, ce pouvoir dont la finalité est de les nier comme sujets de droit et de les enfermer dans le cadre des rapports dits privés, doit-il perpétuellement rappeler aux femmes leur "féminité". Aussi, pour mieux cacher la subordination dont celle-ci est le signe, celle-ci fut parée des plus beaux atours. Mais le jeu était piégé : la féminité n'avait de sens qu'en tant que faire valoir masculin et ne devait pas être utilisée en tant que pouvoir féminin, la femme qualifiée de séduisante dans un rapport d'appropriation singulier se muait en femme séductrice.

Ce qui se joue dans ce passage du privé au public, c'est bien le maintien de l'ordre sexuel; vénale ou nymphomane, la femme qui déroge à son sexe tombe dans le mépris commun et conforte tous les stéréotypes sexuels. La double morale lui est alors appliquée : elle est moralement et donc socialement condamnée.

La liberté des femmes n'est alors invoquée que pour mieux les confondre.

Ces rapports pluriels qui ont historiquement fondé la mise en dépendance des femmes dans leurs relations aux hommes ne peuvent donc se réduire à un seul paradigme ; il n'y a dès lors pas plus de stéréotype du violeur qu'il n'y a de stéréotype du harceleur.

Nous n'avons pas à établir de hiérarchies entre ces violences. La manière dont elles sont vécues dépend de facteurs culturels, de données nationales, de traditions de lutte, d'histoires de vies propres. C'est, sans les normaliser, en se fondant sur la réalité hétérogène de ces relations de pouvoirs que nous pourrons mieux les dénoncer.

Si nous refusons d'isoler le harcèlement sexuel du contexte qui lui donne son sens, nous devons poser les relations entre hommes et femmes au coeur de l'analyse. Faut-il encore préciser que ces violences ne sont pas plus le problème des femmes qu'elles ne sont un problème féminin ? Qu'une telle évidence doive être rappelée en dit long sur le degré de conscience et d'analyse auquel nous sommes confrontées...

Il paraît cependant nécessaire de distinguer sans les opposer - ce qui est de l'ordre de l'analyse liée au genre, du problème de la responsabilité individuel-le de chacun-e. Il est peu discutable d'affirmer que globalement les hommes, tous les hommes, sont les bénéficiaires de ces affectations contraintes. Nombre d'hommes puisent dans le statut qui leur est a priori conféré la force de se constituer d'autant plus facilement comme individualité que celle-ci est singulièrement posée comme supérieure à celle de l'autre moitié du genre humain. Combien d'hommes n'ont-ils d'autre identité que de se croire, de par leur seul sexe, au-dessus des femmes ?

Nous savons l'inanité de cette fausse conscience, nous connaissons les angoisses, notamment sexuelles qu'elle engendre et les violences contre les femmes qu'elle provoque, il n'en demeure pas moins que cette identité est en elle-même une force, tant qu'elle n'est pas remise en question.

En ce sens, il est possible de poser l'hypothèse selon laquelle les hommes seraient beaucoup plus ancrés dans leur "condition masculine" que les femmes dans la leur. Depuis des siècles, des femmes cherchent à y échapper ; nombreuses sont celles qui y sont au moins partiellement parvenues.

La très grande difficulté de la publicité à rompre avec ce besoin de flatter les fantasmes masculins par l'affichage obsédant du corps des femmes, l'élargissement de la diffusion pornographique, l'étrange impunité dont bénéficie le sexisme quotidien ne peuvent-ils partiellement s'expliquer, en cette période de déstabilisation des identités sexuelles, par une tentative de conforter artificiellement ce front masculin en crise ? L'enjeu est d'importance : il est en effet à la mesure des droits acquis masculins.

On comprend mieux la nécessité de brouiller les frontières comme la violence toujours possible de la réaction : les quatorze jeunes femmes abattues à l'Université de Montréal resteront un dramatique symbole.

Dénoncer le harcèlement sexuel, les violences contre les femmes, c'est nécessairement remettre en cause les fondements constitutifs de l'identité masculine.

Et là réside sans doute la difficulté majeure.

On comprend mieux alors le silence, la règle de l'esquive, les détournements de sens, les maladroites tentatives pour traiter par l'humour cette réalité le plus souvent dramatique, comme la gêne ou les colères "irraisonnées" que cette dénonciation rencontre. Et la mauvaise foi est d'autant plus violemment affichée que l'on sait bien qu'il s'agit d'une réalité et que celle-ci est indéfendable.
Comment éviter l'analyse de cette difficile et incontournable réalité de l'existence massive d'une violence masculine contre les femmes ?
Refuser toute analyse "systémique", occulter les rapports de force mis en oeuvre, s'interroger en premier lieu sur la responsabilité des victimes s'avère toujours les méthodes les plus efficaces pour masquer cette évidence.

Le toujours possible recours au "sens commun" - y compris par la grande majorité des intellectuel-les, pour une fois au diapason de société - contribue aussi efficacement à la permanence de ce "point aveugle du patriarcat".

Et pour reprendre Julie Daubié, que "tous les hommes ne profitent pas de leur droit à l'immoralité ou ne se trouvent pas dans les conditions égales pour l'exercer, s'en suit-il que ce droit soit rationnel ou louable? " 4

Aussi, les hommes, en général, réagissent moins par rapport à la réalité du harcèlement qu'en fonction de mythes dont la permanence les rassure.
Il s'agit ainsi pour eux moins de parler des femmes en général ou de la situation en particulier que de se protéger individuellement.
Aussi, obtenir, lorsque des violences sexuelles ont été exercées que chacun-e parle de la situation en cause et ne parle que de cela est déjà grande avancée.

Peu d'hommes dénoncent ces dénis de droits, inégalités, ces discriminations, ces violences. La grande majorité ne les voient même pas.
Une ponctuelle solidarité masculine à l'égard des femmes violentées existe cependant : une relation amoureuse, maritale, amicale mais aussi un rapport d'appropriation exclusif qui ne souffre pas de concurrence en sont les causes les plus fréquentes.

Certains, beaucoup plus rarement, la fondent sur des positions de principe : un certain sens de la justice ou de la solidarité entre exploitées, une autre conception du syndicalisme ou du fonctionnement de l'entreprise...

Cette solidarité doit être élargie et posée en tant que solidarité politique.

Mais les femmes ayant été enfermées dans des statuts largement définis par leur sexe, certaines d'entre elles ont nécessairement été amenées à utiliser - voire à retourner contre les hommes - cette seule arme qui leur était laissée. Celles-ci ont alors utilisé leur sexe comme substitut de pouvoir, encouragées par l'idéologie dominante selon laquelle Il femmes sont "faites pour plaire".
La presse féminine a-t-elle d'autres fonctions que les persuader de cette "évidence" ?

Le rapport singulier et fragile dans lequel elles sont alors placées engendre des relations fondées sur la dénégation des autres femmes perçues comme des concurrentes.

Comment, sur le fondement de la jalousie et du mépris construire une solidarité sans laquelle rien n'est possible ?

Le problème du statut de la liberté individuelle de femmes au sein d'un système largement fondé sur la contrainte tant économique que sexuelle est lui aussi incontournable. Aussi, ne pouvons-nous échapper aux débats autour des problèmes du "consentement" des femmes dont Geneviève Fraisse a justement rappelé l'ambiguïté - tout à la fois "acte de liberté et acte de soumission". 5
Poser le problème du consentement, c'est poser celui de la responsabilité. Et sans responsabilité qui n'est pas, faut-il le rappeler, synonyme de culpabilité - il n'y a pas de liberté, ni de citoyenneté.

L'efficace dénonciation par les féministes des multiples formes socio-politiques de la domination patriarcale ne saurait légitimer l'occultation du statut que nous accordons à l'individu.

Entre la liberté souveraine des femmes que nous opposent les plus fermes tenants du maintien de leur sujétion et la perpétuation des mécanismes sociaux de la domination masculine, la question essentielle n'est-elle pas de savoir comment contribuer à restaurer les femmes dans leurs droits ?

Pour ce faire, les femmes victimes de violences ne doivent pas être, au nom de la dénonciation d'une soumission historique, niées dans la relation singulière dans laquelle elles ont été placées. Les femmes peuvent être discriminées, humiliées, violentées et même tuées.
Mais la situation dans laquelle elles sont, chacune d'entre elles, placée n'est pas la même : elles peuvent être enfermées dans des relations qui minimisent ou interdisent de fait sinon théoriquement - leurs capacités de réactions ; elles peuvent réagir de manière ambivalente et contradictoire mais aussi participer à la reproduction des mécanismes qui les aliènent.

C'est en ce sens qu'il n'est pas possible de parler :"du point de vue des femmes. "

Comment, dès lors, les féministes, dont l'expression politique est actuellement si dramatiquement nécessaire, peuvent-elles aborder cette réalité ?
Il faut tout à la fois, démonter les mécanismes qui nous enferment, les statuts ambivalents qui nous définissent malgré nous, les situations qui nous piègent, sans pour autant nous déresponsabiliser.

En outre, ce n'est qu'en situant les femmes au coeur de ces relations inégales que pourront êtres dévoilés, dans une logique de mise à nu, les mécanismes qui les fondent et les perpétuent.

Mais, pour se réapproprier notre individualité, pour reconstruire d'autres valeurs qui ne doivent pas être "féminines" mais singulières, ne devons-nous pas aussi nous interroger sur certains avantages que peut procurer un statut dépendant, comme sur les risques réels d'une remise en cause de ces statuts : "Pour nous faire respecter, sommes-nous prêtes à ne plus plaire ? " 6

 Notre marge de manœuvre est cependant étroite. Car, sous couvert de la prise en compte, nécessaire et fructueuse, de l'analyse intégrant les victimes au sein des mécanismes de production de la violence, nous devons éviter de cautionner les courants les plus conservateurs de cette nouvelle "science" qu'est la victimologie.

Reconnaître la victime comme sujet, ce n'est ni l'enfermer dans un statut de victime à vie, ni contribuer à déresponsabiliser l'auteur de la violence pour mieux responsabiliser les femmes, en renvoyant dos-à-dos, dans un amalgame dont nous connaissons trop bien la finalité, agresseur et agressée.

Dans le même sens, la dénonciation du sexisme ne doit pas contribuer à enfermer quiconque dans son sexe ; seul le recours incessant au respect des droits de l'individu-e peut nous éviter les dérives totalisantes. L'individu-e doit être à elle-même sa propre fin ; c'est à cette condition qu'elle pourra battre en brèche le processus de victimisation et échapper à la logique de la protection. C'est ainsi qu'il sera possible de se protéger - mais qui peut se targuer d'en être totalement indemne ? - des dérives moralisatrices, dogmatiques ou puritaines.

Parler en termes de droits de la victime (à être entendue dans sa vérité, à ne pas être jetée en pâture à la satisfaction malsaine du public et de la presse en particulier, à obtenir une réparation en relation avec sa souffrance, à bénéficier de services adéquats) est une autre forme de reconnaissance de son individualité.

Entre l'universel masculin qui a rejeté les femmes dans l'exception ou la déviance, et la singularité qui le plus souvent conforte le modèle, quelle place accorder aux femmes ?

C'est probablement dans ce retour à l'individu-e social-e que la dénonciation des mécanismes de leur oppression rejoint une nouvelle universalité, que la revendication de liberté transcendera le genre.

Si aujourd'hui les femmes s'avèrent plus sensibles à l'idée de progrès, si elles se sentent - davantage que les hommes - touchées par les abus et les violences et si elles se montrent plus mobilisées pour lutter contre eux, y compris quand ils concernent les enfants mais aussi les hommes, ce n'est pas du fait de leur sexe, mais c'est parce que leur condition, qui les situe au coeur de toutes les oppressions, leur donne une vision plus universaliste des mécanismes de production de la domination.

N'est-il d'ailleurs pas temps de reconnaître qu'elles ont été à l'origine de nombre d'avancées sociales et politiques ?

La revendication du droit à la dignité dont elles ont été les initiatrices en est, pour le sujet qui nous concerne, l'un des plus essentiels.

Mais ne soyons pas trop idéalistes. Nous devons-nous demander par quelles efficaces articulations entre la domination et le consentement plus ou moins contraint à cette domination, les femmes n'ont que très exceptionnellement été des sujets collectifs de l'histoire, tandis que le féminisme n'a pu encore réellement s'imposer, sauf dans des dénonciations ponctuelles évacuant largement les contradictions entre femmes, entre femmes et féministes, comme projet politique ? Ce qui apparaît le plus clairement, c'est que ces questions s'opposent à toute approche binaire opposant hommes et femmes ; ce qui ne signifie pas - tant s'en faut - qu'elles s'opposeraient à toute interrogation sur la nature sexiste et patriarcale de nos sociétés.

En France, depuis quelques années, des femmes ont parlé plus fort et ont posé publiquement le problème. Renouant avec une longue histoire de revendications "pour la dignité" qui ont marqué notre XIX ème siècle7, des luttes de femmes apparaissent régulièrement : à la Manufacture tourangelle de confection en 1979, chez Tati en 1982, chez Valéda Killy à Chaumont en Vexin en 1983, aux centres médicaux Albarine et Belligneux dans l'Ain en 1984.

À St Quentin, la Ligue des droits de l'homme, sollicitée par les associations féministes, s'est constitué partie civile pour un procès à venir concernant l'exercice, par un employeur, notable politique d'un véritable droit de cuissage exercé sur les salariées qu'il employait depuis des années.

Une association européenne est créée depuis plus de quatre ans et aide les femmes à se défendre tout en menant des réflexions :
- Comment concilier la charge de la preuve avec le principe hiérarchique de l'entreprise ?
- Comment éviter toute approche moraliste, dogmatique ou puritaine ?
- Comment obtenir réparation et sur quels fondements juridiques (violences, abus de pouvoir, discrimination, attentat à la pudeur ou harcèlement sexuel..).

Il est fait appel à nous pour ne plus être seule, se décharger un moment des tensions qui ne peuvent s'exprimer ailleurs : confronter l'analyse de la situation à d'autres regards, a priori compréhensifs et solidaires. Mais, nous ne nous substituons jamais à la personne venue nous voir. Nous avons posé le principe de ne jamais aller ni plus loin, ni moins loin que là où la personne, avec notre aide, peut ou veut aller. Dans certains cas - très rares - nous avons clairement refusé d'intervenir (vengeance, provocation, sentiment de persécution, mais aussi absence d'éléments qui ne nous permette de clarifier les zones d'ombres de l'interprétation qui nous était présentée, demande de prise en charge totale, utilisation politique de l'association, etc.).

Lorsque nous prenons en charge un "dossier", le problème étant éclairci, les faits qui peuvent faire l'objet de contestations ou de poursuites étant dégagés, nous cherchons à créer sur place les conditions d'une solidarité et nous demandons aux personnes responsables - notamment aux autorités hiérarchiques de se responsabiliser et de justifier des accusations portées dont nous nous faisons les porte paroles.

Nous sommes aussi amenées à enquêter sur place.
Notre action se situe alors à trois niveaux :
- Tenter de neutraliser et d'arrêter les abus de pouvoirs en cours ;
- Intenter des actions au pénal ou aux Prud'hommes;
- Donner une publicité aux faits incriminés.

Notre force est en effet de nous situer sur une position de principe : le droit au respect des droits, le refus des abus de droit, le droit à la dignité de tout individu.

Notre position reproduite sur nos affiches est d'ailleurs la suivante :

La violence : un abus
La dignité : un droit

En France, malgré tous ces éléments, aucune institution ne se sent encore vraiment concernée : ni l'État, ni les syndicats, ni le patronat ne se considèrent comme interpellés.
Jusqu'à quand cette politique de l'autruche pourra-t-elle prévaloir ?

C'est pour briser ce silence que nous avons organisé, à Paris, les 17 et 18 mars 1989 le premier colloque international sur le sujet intitulé : "Violences, harcèlement sexuel et abus de pouvoir au travail".

Des représentantes canadiennes, américaines et européennes de groupes luttant contre le harcèlement sexuel, des représentantes de syndicats ayant posé les principes de leur action, ayant négocié des clauses contre le harcèlement sexuel dans des conventions collectives, des représentants patronaux ayant élaboré et fait appliquer des clauses de bonne conduite dans les entreprises, des juristes ayant travaillé sur ce sujet sont venues faire connaître leurs expériences.

Une charte sur le droit à la dignité au travail a été proposée à l'issue du colloque. La voici .

Charte européenne sur le respect et la dignité dans le travail
proposée par
L'Association Européenne contre les Violences Faites aux Femmes au Travail (A.V.F.T.)

Article 1: Toute personne a droit à l'intégrité physique et psychologique, à la dignité et au respect de sa vie privée.

Article 2: Toute personne salariée doit être considérée pour ses aptitudes et pour ses compétences professionnelles. Toute discrimination, exclusion ou préférence fondées sur le sexe, l'orientation sexuelle, la grossesse, le statut matrimonial, l'âge, l'apparence physique, le handicap, la race, la religion, les opinions ou engagements politiques et syndicaux, doivent être considérées comme une atteinte à ces droits.

Article 3: Toute personne a droit à des conditions et à un environnement de travail respectant le droit à la dignité et à l'intégrité physique et psychologique. L'employeur est responsable des conditions de travail ; il est tenu d'assurer au(x) salarié(es) un climat de travail exempt de comportements portant atteinte à ces droits.

Article 4: Ni l'exercice du pouvoir de direction, direct ou à travers la hiérarchie, ni la relation de subordination, ni la raison d'entreprise, ne peuvent justifier la mise en cause de ces droits.

Article 5: Toute personne qui est témoin d'une atteinte à la dignité et à l'intégrité d'une autre personne voit sa responsabilité engagée ; elle doit être protégée de toute sanction de la part de son employeur du fait de son témoignage.
Article 6 : Ces principes doivent avoir force de loi.

Paris, le 18 mars 1989

***

Mais la lutte contre le harcèlement ne peut être isolée de l’ensemble politique dans laquelle elle s’insère: aussi souhaitons-nous continuer à publier notre revue en l'élargissant à l'analyse des mécanismes de production de toutes les expressions de la violence masculine contre les femmes : viols, viols par inceste, violences conjugales, mutilations sexuelles, assassinats de femmes, prostitution, traite internationale des femmes8, harcèlement sexuel mais aussi atteintes à la dignité, sexisme, exclusions, discriminations....

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Notes de bas de page
1 Cet article reprend certains éléments de la post-face du livre publié par l'A.V.F.T. paru aux Éditions La Découverte: De l'abus de pouvoir sexuel. Mars 1990.
2 Ces exemples sont reproduits de la revue " Cette violences dont nous ne voulons plus", publiée par l'AVFT.
3 A l'opposé strictement inverse de l'expression : " Hommes à femmes".
4 Julie Daubié, La femme pauvre au XIX ème siècle, 1869. P.31
5  Geneviève Fraisse : Muse de la raison. La démocratie exclusive et la différence des sexes. Alinéa. 1989. p. 100.
6 Franceline James. Journées d'études et de réflexion sur la violence conjugale et sexuelle organisées par le Bureau de l'égalité des droits entre homme et femmes. Genève. 21 et 22 septembre 1989.
7 Cf., Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage. A paraître.
8 Ajout. Juin 2006 : Aujourd’hui, je n’emploierai plus ces termes

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