Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie Victoire Louis  *

Chair à travail, chair à plaisir

Quel corps ?
Corps symboliques
Mai 1998
p. 179 à 190

date de rédaction : 01/01/1998
date de publication : 01/05/1998
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Des femmes dépossédées de leur corps aux femmes appropriées par leur sexe, de la contrainte à la prostitution, à la virginité contrôlée, de la « promiscuité des sexes » à la ségrégation rigoureuse, de la séduction imposée à la coquetterie réprimée, le corps des femmes dans le salariat a été utilisé, exploité, approprié de fort différentes manières. Et c'est sans doute dans ce droit qu'il a su s'arroger, de définir selon ses intérêts historiques les différentes utilisations corps des femmes (maternel, sexuel, domestique, salarié, prostitué), que réside le pouvoir du patriarcat.

Les corps des femmes dans leurs immenses potentialités sont bien au coeur d'un dispositif d'assignations: corps censé dépourvu de désir propre et marqué l'appropriation sexuelle qui confère des droits au mâle; corps producteur d'enfants, objet de politiques natalistes, ou interdit d'avortement et stérilisé; corps, objet de marchandages ou vendu à l'encan; corps enfermé, affecté à la disponibilité d'autrui dans l'espace familial, et toujours menacé d'y retourner; corps exploité et humilié dans le travail et sujet privilégié de division des mes entre elles.

C'est ainsi que, dans le salariat, l'absence de frontières entre les divers droits d'usage du corps des femmes inscrites dans l'appropriation familiale se reproduit et s'aggrave, non sans contradictions d'ailleurs.

Toute l'histoire du salariat féminin pourrait être d'ailleurs lue comme un lent processus pour tenter d'échapper à ces affectations d'elles-mêmes par leur sexe dont l'enjeu est bien de rappeler aux femmes qu'elles ne sont pas des travailleuses à part entière. La différenciation progressive de la sphère du « privé » et du professionnel », du « corps » et de la « force de travail » n'est pour nombre de femmes pas encore achevé.

***

Je me limiterai ici, à la charnière du XIX e et du XX e siècle, à évoquer (car il s'agit du commencement d'un travail) la diversité des formes historiques de l'appropriation des divers usages des corps des femmes dans le salariat et notamment l'ambivalence des fonctions productives et sexuelles.

Le travail salarié des femmes pose en effet le problème de la concurrence entre les propriétaires « légitimes » conservant grâce au Code Civil le privilège du caractère entier de leurs droits sur les femmes de la famille et les propriétaires par « détournement » acquérant, par le salariat, des droits sur l'usage de la force de travail.

Dans cette « substitution de l'autorité du mari et du père à l'autorité du règlement, du patron et du contremaître » que craint Jules Simon en 1860 1, ce sont bien les intérêts convergents comme les contradictions entre les logiques patriarcales et les logiques capitalistes dans l'appropriation des femmes et notamment de leurs corps qui sont posées.

Entre la dépendance du mari ou du compagnon et celle d'autres hommes (le contremaître, le compagnon ou le patron), la marge de manœuvre des femmes fut bien étroitement contrôlée. Jules Simon et Proudhon exprimaient au fond tous les deux la même crainte: comment face à ce bouleversement social potentiel maintenir la puissance tutélaire du père de famille ? Et cette convergence d'intérêts n'est pas anodine : les femmes pénètrent dans le salariat sans qu'aucune des barrières juridiques et politiques qui avaient été pensées pour les maintenir dans la dépendance infra politique de leurs pères puis de leurs maris n'aient été levées.

On connaît la prégnance des discours familialistes et « protecteurs» qui ont si efficacement caché la violence de l'exploitation des femmes. Ce qui importe aussi de dévoiler c'est pourquoi, par qui et contre quelles menaces les femmes salariées devaient être « protégées » ?

Au début de l'industrialisation, la « licence » régnant dans les manufactures et usines que dénonçait hypocritement la bourgeoisie fut une réalité massive dont on commence seulement à découvrir l'ampleur, si longtemps cachée derrière les discours moralisateurs.

Patrons, fils de patrons, contremaîtres et ouvriers se partagèrent, inégalement bien sûr, cette « manne » gratuite et sans défense. Et que cette force de travail féminine fût composée essentiellement de filles, jeunes, célibataires, déracinées et souvent orphelines n'est pas un hasard. Elles étaient assez formées pour soutenir le poids du travail, mais pas assez pour avoir l'expérience de la vie. En outre, elles n'avaient pas de contre-pouvoir familial à opposer à une hiérarchie et à un environnement presque totalement masculin et donc peu de moyens à opposer pour tenter de diminuer le poids de l'exploitation comme de la dépendance.

La manufacture, puis l'usine, reproduisit en l'aggravant le poids de l'autorité pesante - y compris sexuelle par la pratique 2 si courante de l'inceste, régnant dans les familles et dans les ateliers familiaux.
Ces jeunes filles, massivement élevées dans une ignorance soigneusement entretenue des fonctions et des pouvoirs de leurs corps, devinrent des « proies » d'autant plus faciles à manipuler que leur emploi ne leur était - de par leur 'nature' de femme - que temporairement concédé.
La très grande mobilité féminine était justifiée comme étant déterminée par l'affectation de toutes les femmes à la maternité ; la faiblesse des salaires, l'absence de qualification par la faiblesse physiologique inhérente à leur sexe et la « disponibilité » de l'accès à leurs corps par les pratiques maritales.

Pour elles, point de « spécialisation du personnel féminin en deux corps distincts, les unes affectées à la sexualité et au plaisir masculins, les autres à la reproduction »3; ce sont les mêmes qui sont à la fois, dans ce que l'on a nommé « les sérails en haillons », « chair à travail » et « chair à plaisir ».
Le patron, le contremaître, substituts du chef de famille défaillant, symboles pouvoir mâle reproduisirent « naturellement » dans l'atelier, l'usine, le magasin, les logiques de mise en dépendance et d'appropriation des femmes talant dans les familles.

Le droit de cuissage fut un véritable rite, une sorte d'intronisation par la violence sexuelle dans ce monde du travail où leur place était « indue ».

Vers 1900, dans le textile, raconte une sociologue à propos de sa grand-mère, "Lorsqu'une nouvelle arrivait, il fallait qu'elle y passe, sinon, elle remettait en cause le pouvoir que le petit chef avait exercé sur les autres jusque-là. Elles n'étaient pas fières d'avoir subi la loi du mâle, mais elles n'en considéraient pas moins que toutes devaient y passer, sans distinction." 4
À Calais, en 1898, c'est la condition « normale » d'embauche: Aline Valette entend répondre par une ouvrière du tulle que « sans un peu de coquetterie », il n' y a pas d'ouvrage car « celui-ci ne se donne pas partout sans conditions » : "Tu en auras si tu veux" était alors la formule consacrée 5 .
Au Creusot, en 1899, la promotion des ouvrières passe par « le droit du seigneur exercé par des centaines de contremaîtres » se plaint l'un des plus anciens ouvriers de l'usine : « nos bobineuses et nos électriciennes sont toutes choisies parmi les protégées des chefs. » 6
À Belfort, en 1900, dans un atelier, le directeur « choisit les plus jolies jeunes filles de l'atelier entre les 15 à 20 ans et quand il est fatigué... il les repasse à ses valets» déplore le correspondant régional de La Voix du peuple. 7  
« À Fougères, comme à Limoges » en 1907, « les noms des patrons et des contremaîtres qui obligent telle fille ou telle mère de famille à subir ses caprices pour avoir du travail, sont sur toutes les bouches. » 8
À Saint Etienne, à la Manufacture des armes et cycles, en 1924, on sait que "le patron n'est pas insensible au charme des jolies filles » 9
Quant à la chocolaterie Meunier, en 1926, « pour gagner sa vie, il est bon d'aller chaque dimanche faire une petite visite à l'un des personnages influents l'usine. » 10 '
Dans les mines de charbon enfin, « le triage et la lampisterie sont des lieux prostitution autant que d'exploitation » dénonce L'Ouvrière, journal des travailleuses du Parti Communiste: « Celles-ci doivent parfois pour ne pas être congédiées, se soumettre à la volonté du chef de triage, du surveillant, de l'ingénieur, etc., c'est-à-dire donner leur corps pour la satisfaction de ces brutes... Un chef de triage barbu est tout fier d'affirmer qu'il a cueilli fleurs d'orangers qu'il y a de poils dans sa barbe ». En outre, « dès le signe de grossesse, c'est d'abord la visite du médecin et ensuite le renvoi pur et simple ». Le plus triste, conclut l'enquêteur, c'est de voir ces "filles à cailloux", si odieusement exploitées, être considérées par les ouvriers des « filles à ruisseaux». 11

Un an plus tard une nouvelle enquête auprès des trieuses des Pas-de-Calais qui « ont entre 12 et 18 ans et qu'on ne prend plus quand elles sont mariées » confirme en outre que les mineurs eux aussi "profitent" de l'usage gratuit de ces jeunes corps : « Parias parmi les parias de la mine ", elles doivent subir « les propositions malhonnêtes des chefs porions, des mineurs fond et du jour et des galibots. Vouées au mépris même de la classe ouvrière qui considère que la trieuse comme une malheureuse prostituée doit tout accepter [elle] devient alors, 'une femme à mineurs' que l'on rejettera, que l'on méprisera. » 12

Jetées souvent sans transition d'un milieu familial oppressif mais relativement clos à un milieu mixte où la compétition économique et sexuelle était largement ouverte, les femmes salariées ont dû, pour beaucoup d'entre elles payer du « don obligatoire » de leurs corps un « droit» bien aléatoire au travail.
Et c'est pour cela que celles-ci ne furent pas « plus » ou « différemment » exploitées que les hommes, elles le furent doublement, pour un salaire souvent moitié moindre:
- par leurs maris ou compagnons bénéficiant de leur travail domestique gratuit et de leur salaire jusqu'à la loi de 1907 et ayant acquis un droit d'accès à leurs corps;
- et par leurs collègues et patrons bénéficiant, de par la supériorité due à leur sexe, d’un droit d'usage de leurs corps.

« Il n'est guère de métier, écrivait justement Nelly Roussel, où elle [la femme] puisse, même par le travail le plus acharné subvenir complètement à ses et à ceux de ses enfants. Et, ce qui fait son esclavage ce sont peut-être les chaînes légales, l'injurieux article du Code Civil lui prescrivant l'obéissance que la nécessité où elle se trouve, neuf fois sur dix, de recourir à un homme qui l'aide à vivre et qui souvent abuse de la situation pour l'humilier ou l'asservir. Mariage régulier, union illégitime ou "galanterie", c'est toujours la même chose pour une femme, toujours la même situation aussi périlleuse qu'humiliante : livrer son corps à un homme en échange du pain quotidien. » 13

La liberté des femmes fut dès lors bien limitée : ne pouvant vivre seule de son salaire, elles devaient demander un complément aux hommes patron, amant, mari, maquereau.
Aux ouvrières qui revendiquaient un salaire décent, les patrons répondaient: « Prenez un ami ».

Le lien entre le niveau des salaires et la prostitution est récurrent dans les grèves de femmes. Ainsi lors des grèves de 1909 des boutonniers de l'Oise causée par la baisse des tarifs, les femmes argumentèrent "qu'elles voulaient vivre de leur travail sans avoir besoin pour nourrir leurs enfants de se prostituer"14 La prostitution guettait le moindre "faux-pas" (morte-saison, chute des commandes, maternité, maladie) de ces femmes, dont certaines avaient voulu croire que le travail professionnel les en préserverait.
Combien ont ainsi " dégringolé au trottoir" ? 15

Elles avaient crû vivre de leur travail ; elles ne devaient pas sortir de leur condition de femmes ; elles devraient en outre vivre de leur sexe.

À cet égard, on peut dire que la bourgeoisie bénéficiait d'une main-d'œuvre exceptionnellement avantageuse et que le prolétariat qui se voyait ainsi par la quasi-institutionnalisation d'un 'salaire d'appoint', confirmé dans son pouvoir sur "ses" femmes purent avoir des intérêts convergents. Ainsi, les hommes qui craignaient pour leurs filles, leurs sœurs, leurs épouses, la concurrence sexuelle et la possibilité de liberté qu'elle peut aussi conférer pouvaient aisément justifier le maintien des femmes au foyer - tant que le salariat féminin ne s'imposait pas comme une absolue nécessité économique - par la faiblesse des salaires féminins.

De fait, il était presque impossible d'échapper à cette mise en dépendance des hommes ; les femmes étaient en outre presque toutes assurées de trouver dans leurs corps un moyen d'existence, voire la condition de leur existence. " Cet 'à-côté' leur offrait, déplore Aline Valette, avec la satisfaction de ses goûts, ce que le travail jusqu'à épuisement ne saurait lui donner : la possibilité de vivre et de sentir vivre". 16

Aussi, le statut professionnel des femmes n'était jamais acquis ; toute femme pouvait, sur simple suspicion, être arrêtée dans la rue, accusée de racoler par police des mœurs, toute salariée pouvait être assimilée à une prostituée.

Lors de la grande grève des postes de 1909, les dames télégraphistes se voient grossièrement injuriées et traitées de « petites grues », « vieilles poupées», « propres à rien» par M. Symian, Sous-secrétaire d'État aux P.T.T, leur le ministre de tutelle.17
Et durant la seconde grève des raffineries de sucre Lebaudy, M. Grégoire, le directeur de l'usine expliqua aux grévistes que « elles ne gagnaient pas assez, elles n'avaient qu'à travailler le soir ». Quant au sous-brigadier n° 38 du 19ème arrondissement, il fut plus explicite lorsqu'il demanda aux grévistes ce « qu'elles attendaient pour aller au boulevard où il y avait des clients à faire. » 18

À Rennes en 1903, des ouvrières grévistes arrêtées furent même conduites au dispensaire et soumises à la 'visite sanitaire', à laquelle étaient jusqu'alors périodiquement soumises et dans des conditions ignobles les prostituées « en carte». La Voix du peuple, l’un des rares journaux à dénoncer, lors de cette grève, cette « infamie », « se demande comment il se fait qu'il ne s'est pas trouvé un père, un frère, un amant pour loger une balle dans la tête de ceux qui insultèrent nos 19 femmes dans leur dignité. » 20

Tout un prolétariat féminin se constitua aux marges de la prostitution et du salariat : artistes lyriques, danseuses, mais aussi vendeuses, grisettes et lorettes, - sans oublier bien sûr les ouvrières -, dénoncèrent sous formes de plaintes, puis de luttes « pour leur dignité », cette réalité. Leurs cahiers de revendications en portent encore la marque.

Le corps des femmes faisait partie du contrat de travail ; seuls les propriétaires, comme les modalités de son utilisation différaient. Les «bonnes à tout faire », à la dénomination si explicite devaient se laisser « prendre » par leurs patrons ou par leurs fils, les nourrices « donner » leurs seins, les prostituées leurs vagins, les salariées leurs corps pour tous usages.

Cette ambivalence se retrouve aussi pour :
- les premières institutrices laïques subissant chantages et mutations forcées de la part des maires, directeurs d'établissements et inspecteurs d'Académie;
- les demoiselles de magasins dont l'embauche, les places et les salaires dépendaient directement des chefs de rayon et des inspecteurs;
- les femmes bureaucrates et surtout des « auxiliaires» dont la carrière et la qualité de la vie quotidienne étaient arbitrairement définies par un système de notations qui permirent aux chefs de service d'exercer tant de fantasmes de pouvoirs;
- les serveuses de bar et de restaurant se devant d'être « aimables » avec les clients;
- les infirmières et filles de salle face aux carabins, internes et professeurs;
- les ouvrières à domicile face aux entrepreneurs en lingerie...

Et si, beaucoup d'entre elles n'eurent d'autres choix que de « se laisser prendre », « se donner » ou se « vendre », l'anathème fut jeté contre toutes.

Les femmes furent totalement masquées par le discours qu'on tint sur elles: volages et coquettes, corrompues et immorales, fuyant les devoirs de leurs charges maternelles, elles n'étaient que soumises à leurs instincts dont tant de bonnes âmes voulurent les « protéger ».
C'était moins l'insuffisance des salaires qui «perdait l'ouvrière parisienne que le goût de la toilette, la lecture des feuilletons, la promiscuité de l'atelier, la mauvaise tenue et le relâchement de famille.»21  
Les emplois qu'elles occupaient n'étaient pas des métiers, mais des « prétextes », l'embauche était un « service » qui impliquait «dédommagements », la promotion, l'augmentation étaient des « faveurs » dont il fallait savoir apprécier la valeur.
Dans tous les cas de figures, les femmes devaient être redevables.

Ces violences sexuelles, ces humiliations, ces dépréciations physiques accompagnées le plus souvent de grossièretés et d'injures voire de coups furent les formes les moins connues mais les plus brutales de cette dénégation des femmes salariées et de leur travail.

En s'appropriant ainsi leurs corps, on maintenait la force de travail dans des rapports de domination personnels. Dès lors, le corps devient un des critères fondamentaux de leur identité professionnelle : il faut être « jeune et jolie » ais aussi « disponible », « souple », « aimable », « compréhensive ».

Les hommes procèdent par grâce ou disgrâce ; on joue le père, le protecteur ou l'amant, selon les circonstances. On oppose les femmes entre elles sur les fondements de leurs attributs physiques et sexuels, pour ne pas avoir à reconnaître leurs compétences. Autant de moyens efficaces pour diviser les femmes entre elles ; entre les jeunes et les vieilles, les ouvrières et les bourgeoises, celles qui ont « cédé » et les autres, les « femmes honnêtes » et les « putains ». La "jalousie" ainsi provoquée n'est-elle pas le moyen le plus efficace d'empêcher une prise de conscience collective ?

Ainsi, l'embauche, la carrière, le salaire ne sont pas le signe de la valeur personnelle ; ils doivent dépendre du bon vouloir et de la tolérance des hommes. Or l'on sait depuis fort longtemps que le don est l'antinomie du droit.

C'était par la vente de leurs corps / force de travail qu'elles risquaient, en échappant à l'appropriation singulière de conquérir une part de liberté, c'est par lui qu'on les atteignit. Charles Benoist évoquait pour sa part la nécessité « de vaincre dans l'ouvrière l'animal humain et la femme ». 22

La compétition sexuelle qui se joua autour d'elles fut aussi le moyen de les faire tomber dans « le domaine public», de les transformer en « femmes publiques ». « J'aurais bien tort de m'en priver ; puisqu'elle doit y passer, autant moi qu'un autre », répondit un directeur d'établissement accusé d'avoir voulu « abuser » d'une de ses jeunes vendeuses. 23

Mais si leur corps est ainsi le prétexte à leur propre dévalorisation, il est aussi le moyen, souvent le seul, pour sortir de la masse, pour améliorer leur condition ou simplement pour obtenir une reconnaissance professionnelle. Le « don » plus ou moins contraint de leur corps est bien la première forme de promotion pour les femmes, quand ce n'est pas la seule.

On ne comprendrait pas sans le discours violent propagé par les hommes, mais peut-être plus encore plus par les femmes, contre les femmes chefs « qui-sont-pire-que-les-hommes »; elles souvent été placées là dans une relation de dépendance personnelle liée à leur sexe. Aussi doivent-elles à tout prix le faire oublier en faisant une surenchère dans l'expression de l'autorité hiérarchique qui la transforme souvent caricature. Là encore, cette réalité imposée aux femmes se retourne contre elles : elles sont accusées de faire de la concurrence déloyale en utilisant des armes leurs collègues masculins ne possèdent pas.

Les femmes salariées, contrairement aux hommes, ne bénéficient que rarement de promotion par leur qualification et dans leur classe. Lorsqu'elle existe, c'est en dehors de leur classe et par leurs corps. Mais, pratiquement toujours dans une logique de dépendance aux hommes. Dès lors, le sexe des femmes devint en lui-même facteur de dépréciation des salaires, des qualifications, l'emploi.

Aussi, le salut des femmes est rarement dans l'entreprise ; il ne peut être qu'une exception. La norme, c'est le départ ou l'absence de qualification à vie, la négation de soi, le travail dépendant. Il n'y a pas d'avenir pour elles, ou alors à un tel coût qu'il ne mérite pas qu'on s'y arrête ; celui de la perte d'estime soi ou celui d'une surenchère dans une concurrence avec les hommes, souvent perdue d'avance.

Si cette reproduction dans le travail salarié des formes de l'appropriation sexuelle par le mari du corps des femmes se révéla d'une terrible efficacité pour le contrôle social des femmes, elle n'était cependant pas exempte de contradictions.

Alors que majoritairement les hommes contrôlaient la capacité de reproduction comme la force de travail des femmes, par leur assignation prioritaire au sein des structures familiales, le capitalisme a, en appelant les femmes au salariat, profondément déstabilisé ce pouvoir masculin.

Et si les historien-nes ont beaucoup insisté sur les formes et les enjeux de la mise en concurrence économique par le biais de la différence des salaires entre les hommes et les femmes, on a par contre peu insisté sur la concurrence d'ordre sexuelle qui se joua et se joue encore entre les hommes dans l'appropriation du corps des femmes.

Entre la nécessité économique du salaire des femmes, la volonté de tant d'hommes de garder leurs femmes pour eux et celle de tant de femmes d'accéder au moins à l'indépendance économique, que de craintes, de déchirements, de drames, de culpabilités !

Ce qui est incontestable, c'est que les salariées vivaient cette réalité de manière spécifique.  En 1899 par exemple, la proportion de grèves pour lesquelles les « questions de personnes » sont en cause qui est à peu près de 1/6 dans les grèves masculines et mixtes (132 sur 701 grèves) atteint presque la proportion du tiers pour les femmes prises isolément (11 sur 39 grèves féminines). « Il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre qu'en effet, il est une certaine catégorie de questions de personnes qui n'existent et ne peuvent exister que pour les ouvrières. Lorsque le contremaître renvoie l'une d'elles d'une façon par trop inexpliquée ou qu'elles vont jusqu'à la cessation de travail pour se débarrasser d'un surveillant, le motif allégué n'est pas toujours le motif véritable, l'on sait assez de quelle nature est ce dernier. » 24

Mais on sait aussi que ces grèves « pour la dignité» 25 furent le plus souvent détournées de leur sens. La revendication elle-même, si elle était la cause première du déclenchement de la grève, était refoulée en règle générale derniers points des revendications au profit de thèmes plus « sérieux » et plus négociables.

Comment éviter que des comparaisons gênantes entre les pratiques masculines par-delà les statuts professionnels ne soient posées par les femmes ? Et si la découverte des solidarités masculines contre elles remettait en « la lutte des classes », l'explication unique de l'exploitation par le capitalisme serait-elle toujours suffisante ?

Aussi les femmes se retrouvent le plus souvent seules sur leurs propres revendications.

Néanmoins, dans certaines circonstances, apparaissent ponctuellement des pères, quelques très rares maris, des ouvriers. La grève de Limoges de 1905 est à cet égard la plus connue, puisqu'elle trouva sa cause première dans les abus sexuels de deux contremaîtres dont les ouvrières et ouvriers exigeaient le renvoi. Mais devant la mort d'un jeune ouvrier tué par la troupe, Le Libertaire se pose la question de fond : « Franchement, camarades Limousins, la cause méritait-elle un tel effort? » 26

Le capitalisme qui s'embarrassait peu de l'équilibre au sein des familles ouvrières ne souhaitait pas pour autant que les bouleversements potentiels dont était porteur cet accès des femmes au salariat ne se retournât contre ses intérêts.
Aussi utilisa-t-il les femmes contre les hommes, tout en les «défendant » contre les syndicats masculins.
La misogynie massive des syndicats ouvriers ne voulut retenir que la « concurrence économique » que leur faisaient les femmes. Ils voulaient défendre leurs intérêts de classe; ils défendaient aussi leurs pouvoirs masculins.

Massivement la classe ouvrière tenta de garder son pouvoir sur « ses » femmes: c'est ainsi que le droit au travail des femmes fut jamais vraiment acquis, puisqu'il n'était pas vraiment défendu par ceux qui devaient être les porte-parole et l'avant-garde de la classe ouvrière.

Pourquoi auraient-ils défendu l'honneur de leurs femmes puisque la vraie indignité de ne pouvoir les « entretenir » au foyer ?

Il faut insister sur les conséquences de cette dévalorisation généralisée du corps des femmes dans la production; puisqu'il était sans valeur, disponible abondant, pourquoi eût-il fallu le protéger ?

C'est sans doute la raison pour laquelle les femmes furent si souvent employées dans des travaux de force. Michelle Perrot avait noté qu'au début du XIX ème siècle, des femmes travaillaient dans la construction, les chantiers de terrassements, les chemins de fer 27, Mais il faudrait parler aussi du travail des femmes dans les caves de Champagne qui « doivent fournir un travail d'hommes » 28, dans les industries confiturières d'Apt qui « est au-dessus des forces féminines» 29, des trieuses de charbon qui « accomplissent un métier de forçat »30, des domestiques, plus particulièrement encore de couleur « capables de porter de lourds fardeaux et d'assurer les services les plus lourds» 31, des ouvrières des raffineries de sucre qui « effectuent un travail qu'on jugerait scandaleux dans un bagne »32  ... « Enfer des femmes et paradis des hommes », n'est-ce pas d'ailleurs la tradition des raffineries ?

La notion de qualification paraît presque d'ailleurs incongrue pour les femmes : servantes de l'homme comme de la machine, elles doivent être disponibles, mobiles ou attachées à la machine, mais jamais reconnues pour elles-mêmes : « Femmes-machines » ou « femmes toutes mains », « outillage humain à meilleur marché », c'est la machine seule qui définit leurs fonctions et à laquelle elles s'adaptent. .
Elles sont «alimenteuses», «scieuses», « lingoteuses », « rangeuses », « peseuses », « ficeleuses » dans les  sucreries ;  « traîneuses », « empoteuses », « glaceuses », « frotteuses », « émailleuses » dans la fabrication  des pipes de Saint Omer ; « tisseuses », « dévideuses », « tordeuses », « canneteuses », « tavelleuses », « remondeuses», « ourdisseuses » dans la filature lyonnaise, et toujours, malgré tout, non qualifiées et payées à la pièce.

Hors des fonctions strictement productives, le corps des femmes n'avait que peu de place dans l'entreprise. Tout est fait pour leur enlever toute identité corporelle et affective. Les chefs les regardent et ne les voient pas ; elles sont fondues dans la masse des femmes, uniformément exploitées tout en étant parfaitement interchangeables. L'usine n'est pas la place des femmes ; à elles d'assumer les conséquences de leur présence. Se laver, se déshabiller, aller aux toilettes apparaissent comme autant de moyens de contrôles supplémentaires, comme autant de façons de les humilier en leur rappelant qu'elles ne sont malgré tout « que » des femmes.

A Rouen, en 1925, les femmes qui travaillent à l'esprit de sel n'ont pas d'eau courante et « doivent se laver à l'essence » 33 ;  aux usines Dunlop, rien n'est prévu pour les ouvrières qui « doivent prendre le chemin du logis, le visage encore recouvert d'une couche grasse laissée par la poussière de caoutchouc, mêlée aux vapeurs de benzol » 34; quant aux conserveries de fruits du Vaucluse, ou des centaines de femmes nettoient à longueur de journée les fruits et les cuisent dans le sucre, il n'est pas, pour la majorité d'entre elles, prévu de lavabos. 35

Bien sûr, les femmes n'ont pas le monopole de ces pratiques de dénégation du corps non productif. Et pourtant, leur statut n'est pas identique à celui des hommes. Dans les mines d'Anzin en 1925, seuls les mineurs peuvent utiliser les nouveaux bains douches à la fosse de Vicq, dont les trieuses sont donc exclues.36

Plus encore, par le système des fouilles que les femmes « subissent, différemment des hommes», de l'absence de vestiaires propres, par un voyeurisme souvent institutionnel dans les toilettes de femmes, c'est une volonté de détruire toute protection d'elles-mêmes, par une logique de « mise à nu ». Dans une fabrique de briques réfractaires, en 1925, dans le Vaucluse, les ouvrières doivent «se déshabiller dans l'encoignure d'un pilier » 37; ailleurs, « alors que le directeur a pour lui deux bureaux, dans un endroit où tout le monde passe » 38. Et, à l'usine Dunlop, « hommes et femmes se déshabillent pêle-mêle ». 39

L'obligation qui leur est faite de se déshabiller totalement dans les usines comme dans le commerce, sous couvert de contrôler la fauche, sont des pratiques courantes.

Quant aux toilettes, lorsqu'elles existent, elles sont dans un état lamentable: «essuie-mains absents ou changés tous les mois », le plus souvent jamais, « vieux bidons à essence dont l'eau est renouvelée tous les huit jours faisant fonction de lavabos », absence de savon généralisée.
Le temps d'occupation est strictement réglementé, toujours trop court, le plus souvent sans relation avec les besoins naturels des corps et étroitement surveillé.

Les règles des femmes sont d'ailleurs souvent ainsi l'objet d'une surveillance humiliante et odieuse.

Évidentes permanences de droits d'usage familiaux, l'usage sexuel ne dispensait donc pas de l'usage productif comme domestique. Dans les filatures de lin en 1914, les ouvrières nettoyaient gratuitement les métiers et balayaient l'usine le samedi après-midi et lorsqu'elles ne s'y rendaient pas elles étaient frappées d'une amende de 5 à 10 sous. 40 Dans le Nord, à l'usine Guillemaud aîné, non seulement celles-ci sont chargées de nettoyer les métiers « afin de faire honneur à Messieurs les actionnaires » en visite à l'usine, mais elles doivent outre fournir gratuitement « le savon, la potasse et le pétrole nécessaires’.41
La gratuité traditionnelle du travail domestique incluait ici jusqu'à ses moyens de production matériels.

Cet avantage indiscutable que procurait le salariat féminin et que notait Louis Reybaud en 1858 : « Les ouvrières [...] se prêtent à tous les services intérieurs et ne se rebutent, ni ne se plaignent [...]. Point de débat avec elles, point de temps perdu en propos » 42  se maintint fort longtemps grâce aux amendes et «punitions» si fréquemment brandies dans les usines de femmes.

Lors de la grève des casseuses de sucre de l'usine Lebaudy, on apprit que celles-ci, pour une tablette taché de leur sang, (le sucre exerçant sur leurs doigts l'action d'une râpe), étaient condamnées à un certain nombre de jours de balai, travaux de nettoyage, corvées. Le tarif était de 15 jours de balai pour un morceau de sucre tâché dans un carton.

***

Femmes servantes, femmes prostituées, femmes sans valeur, femmes indignes : telles furent donc aussi les statuts que durent assumer les femmes salariées.

Comment dénoncer une telle situation, entre une morale de la pudeur, une fierté dans le silence, et la dépendance de toutes vis-à-vis de leurs chefs mais aussi de leurs maris de qui dépendent aussi - il ne faut pas l'oublier -, un « droit» bien aléatoire au travail ?

Comment se soustraire à l'autorité de l'un sans tomber dans la dépendance de l'autre? Comment faire en sorte que leurs pouvoirs respectifs ne se cumulent pas ?

Comment conquérir le droit à disposer de soi-même, face à cette double logique que renforcent encore les pouvoirs étatiques ?

Aborder ces questions n'était-ce pas aussi conforter toutes les analogies entre salariat et prostitution et risquer en outre de perdre leur place ?

C'est bien autour de ces questions que les femmes salariées ont, tout au long de leur histoire, tenté de lutter pour leur «dignité », c'est-à-dire pour la reconnaissance d'elles-mêmes.
C'est aussi un autre regard sur les luttes de femmes et sur leurs difficiles relations avec le syndicalisme.
Et que bien des femmes aient été «complices » de ces pratiques n'enlève rien à la validité - si validité il y a 43- de ce commencement d'analyse.

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Notes de bas de page
1 Jules Simon, « Le salaire et le travail des femmes», La revue des deux mondes, 1860, p. 952
2 Ajout. Avril 2003:  L'inceste n'est pas "une pratique", mais une violence sexuelle.
3 Paola Tabet, " Fertilité naturelle, reproduction forcée", in N.C Mathieu Ed. L'arraisonnement des femmes, Paris, Editions de l'EHESS. Coll. " Cahiers de l'homme", 1985.
4 EIle, 14 janvier 1980
5 Aline Valette, «Au pays du tulle », La Fronde, 17 avril 1898.
6 Jeanne Brémont, « Les femmes au Creusot », La Fronde, 4 octobre 1899.
7 « Le droit du seigneur », La Voix du peuple, 30 décembre 1900.
8 "Prospérité capitaliste, misère prolétarienne", L'Humanité, 3 janvier 1907.
9 "Saint-Étienne" , L'Ouvrière, 23 octobre 1924.
10 «À la chocolaterie Meunier à Noisel »L'Ouvrière, 20 mai 1926.
11 Rémy Vermaut, « Les filles à cailloux », L'Ouvrière, 25 août 1925.
12Alphonsine Bernard, « Dans les mines du Pas-de-Calais », L'Ouvrière, 8 avril 1926.
13 Nelly Roussel, Le Libertaire, 13 au 20 février 1904.
14 « La grève des boutonniers de l'Oise », La Vie ouvrière, 20 novembre 1909.
15 « Le droit du seigneur », La Voix du peuple, 30 décembre 1900.
16 La Fronde, 18 juillet 1898.
17 L'Humanité, 16 et 17 mars 1909.
18 « 400 femmes en lutte », La Bataille Syndicaliste. 10mai 1913.
19 Souligné par moi.
20 « Infamie policière », La Voix du peuple, 17 mai 1903.
21 Charles Benoist, Les Ouvrières à l'aiguille à Paris, L. Chailley, 1895, p. 127.
22 Charles Benoist, Op. cit., p. 143.
23 A. Lainé, Les demoiselles de magasin, Paris, A. Rousseau, 1911, p. 113.
24 « Les ouvrières et les grèves », La Fronde, 2 janvier 1901.
25 Cf., Cette violence dont nous ne voulons plus, édité par l'Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, 71 rue St Jacques, 75005 Paris, 6 numéros parus.
26 « À Limoges »Le Libertaire. 25 avril 1905.
27 «Travaux de femmes au XIX e siècle », Le Mouvement Social. Octobre -décembre 1978, p. 8.
28 L'Ouvrière,« Fabrication du vin de Champagne», 10 novembre 1923.
29 L'Ouvrière, « Industries confiturières d'Apt », 30 septembre 1926.
30 L'Ouvrière, « Les trieuses de charbon », 2 juillet 1925.
31 L'Ouvrière, « La crise des domestiques et la main-d'œuvre de couleur », 14 avril 1923.
32 La Bataille Syndicaliste, « L'enfer des raffineries », 14 mai 1913.
33 L'Ouvrière, 22 octobre 1925.
34 L'Ouvrière, 21 avril 1923.
35 L'Ouvrière, « Conserves de fruits », 15 décembre 1923.
36 L'Ouvrière, « Dans la mine ». 7 mai 1925?
37 L'Ouvrière, 15 janvier 1925.
38 L'Ouvrière, "Chez Motte", 9 avril 1925
39 L'Ouvrière, " La femme à l'usine Dunlop", 21 avril 1923.
40 La Bataille Syndicaliste, 29 mars 1914.
41 L'Ouvrière, 19 mars 1925.
42 Louis Reybaud, Rapport sur la condition morale. intellectuelle et matérielle des ouvriers qui vivent du travail de la soie, Firmin Didot Frères, 1860, p. 150.
43 Ajout Avril 2003. Cet excès d'humilité, avec du recul, ne m'apparaît pas saine. Ni justifié.

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