Violences des hommes à l’encontre des femmes
 Marie-Victoire Louis

Editorial

"Cette violence dont nous ne voulons plus"1
N° 1. Mai 1986
p. 1. 2

date de rédaction : 01/04/1986
date de publication : 01/05/1986
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Notre association entend lutter contre toutes les formes de violences faites aux femmes au travail qui attaquent celles-ci dans leur intégrité et leur dignité. Elle ne se limite donc pas au harcèlement sexuel.

Nous ne voulons pas en effet nous enfermer dans une définition qui ne reflèterait que partiellement la soumission à laquelle ces violences veulent nous contraindre selon des critères et des valeurs définies sans nous et souvent bâties sur notre silence.

Ce qui nous importe d'abord et avant tout c'est de dénoncer - afin de les empêcher - ces abus de pouvoir, ces chantages, ces pressions qui sont autant de moyens de contrôle, d'exclusion, de domination et de dénégation des femmes.

Car c'est la situation de pouvoir, qu'elle soit fondée sur le sexe et/ou sur la hiérarchie, qui permet, cautionne de tels actes.

Ce pouvoir n'a rien à voir avec le rapport amoureux qui implique consentement, plaisir et réciprocité. Ici ce qui est en cause c'est la violence, le mépris et la lâcheté. Le seuil, c'est bien celui de la contrainte il l'intérieur d'un rapport de subordination.

Sur le terrain du travail, ce sont des chantages sexuels à l'embauche, à l'avancement, au licenciement, des démissions forcées, mais aussi des brimades, changements de postes, notations bloquées, avis défavorables.

Nous voulons donc lutter contre toutes ces formes d'abus de pouvoir2 et discriminations.3 qui dégradent les femmes au travail, et qui ont pour effet, soit de les renvoyer au foyer, soit de les maintenir au travail dans des conditions de subordination qui tendent à les empêcher de se révolter : silence imposé, tutoiement, postes sédentaires, tenues vestimentaires anonymes et, dépendance hiérarchique renforcée, humiliation, infantilisation.

De fait, ces violences, parce qu'elles sont une négation des femmes sont aussi une négation de leur droit au travail : en s'appropriant leur corps, on maintient la force de travail dans le jeu de rapports de domination personnels. Provoquer la jalousie entre femmes n'est-ce pas le meilleur moyen de diviser, d'empêcher toute solidarité ?

Ainsi, l'embauche, le salaire, la carrière ne seraient pas dus à une reconnaissance professionnelle ; ils doivent dépendre du bon vouloir et de la tolérance des hommes. Et même si ce n'est pas le cas, il est important de le laisser croire: Quelle femme ayant "bénéficié" d'une promotion n'a-t-elle pas été l'objet de l'interrogation: "A-t-elle couché avec son patron" ?

De même, toutes revendications individuelles ou collectives doivent être maintenues dans un jeu de faveurs personnelles: l'enjeu est bien de rappeler aux femmes qu'elles ne sont pas des travailleuses à part entière.

Le travail des femmes dépend d'un environnement largement masculin. Ainsi en cas de pressions ou de chantages sexuels, comment les femmes parleraient-elles, prises entre la contrainte, voire l'angoisse du chômage, dans un contexte de culpabilité ou de honte ?

Nous voulons que les femmes sachent qu'elles ont des droits:
- Droit au respect et au refus des contraintes sexuelles
- Droit d'être considérées selon leurs compétences et leurs aptitudes et non selon leurs "attributs" sexuels.

Nous considérons que la connaissance de la réalité quotidienne des rapports de domination que certains hommes s'arrogent dans le travail peut devenir une forme de contre-pouvoir car elle réduit la vulnérabilité et l'isolement des femmes face aux pièges dans lesquels l'ignorance de la dimension publique du problème les maintient.

Il est temps que la gravité de cette réalité et des drames qu'elle engendre apparaissent derrière les rires graveleux et les plaisanteries gauloises auxquelles nous ne sommes jamais habituées.

Mais ce qui est important de noter, c'est que malgré les difficultés (qui expliquent partiellement la véritable chape de plomb qui pèse sur cette réalité), la perception et le seuil de tolérance des femmes sont profondément modifiés.

En refusant plus avant de subir la forme la plus brutale des rapports de force entre les sexes, les femmes revendiquent tout simplement le droit d'exister à part entière, sur les lieux de travail.

En France, outre l'apparition, modeste encore mais réelle, de femmes décidées individuellement à dénoncer ces pratiques et à refuser le rôle de victimes passives et silencieuses, plusieurs luttes de femmes ont posé au premier plan ce problème:

- Nouvelles Galeries de Thionville (1972)
- Usine Bidermann de Bort-les-Orgues en Corrèze (mai 1979)
- Entreprise Occulta-Médical Tournon en Ardèche (octobre 1980)
- Entreprise Ferry Peter à St-Nicolas (janvier 1981)  
- Manufacture Tourangelle de confection (juillet 1981)  
- Magasin Radar de Cachan (mai 1982)
- Magasin Tati de paris (décembre 1982)
- Usine Valeda Killy à Chaumont-en-Vexin (avril 1983)
- Entreprise Bredlin Modes à Dannemarie (janvier 1985)
- Entreprise Imbertrans à Montreuil (mars 1985)

Certes, sur le plan historique, nous connaissons quelques grèves de femmes dont la finalité était le renvoi d'un contremaître "manquant de respect aux femmes" (Faïenceries de Limoges, Manufacture des Tabacs….), mais, ce qui est nouveau depuis le début des années soixante-dix, c'est que les femmes refusent de se laisser dicter l'ordre des priorités dans l'établissement des Cahiers de revendications. Car si cette exigence du "respect de la dignité des femmes" est ancienne, il est un processus qui lui est concomitant, c'est de la refouler au dernier rang des points de la négociation, voire de la tronquer contre une revendication plus facilement négociable.
Peut-on négocier sa dignité ?

Concrètement, les enjeux sont importants :

- Pour les entreprises, c'est celui d'être tenues pour responsables, comme cela est demandé par les syndicats canadiens et pratiqués aux Etats-unis, et pénalisées pour des actes commis à l'encontre de leurs salarié-es.

- Pour les syndicats, outre que le harcèlement sexuel pose le problème tant de la place et du poids des femmes dans l'élaboration des revendications syndicales que celui de la division du travail, cela peut soulever de redoutables problèmes : quelle sera la position du syndicat si le harcèlement est le fait d'un syndicaliste?

- Pour le gouvernement qui est aussi un employeur, il s'agit de rompre le silence et de mettre en place les dispositions législatives et réglementaires qui garantiraient les droits des femmes.

- Pour les mouvements de femmes et pour les femmes, à l'heure où la loi antisexiste est enterrée et ou la loi sur l'égalité n'est pas à même de compenser les processus d'exclusion des femmes sur le marché du travail, c'est aussi la poursuite des luttes contre le viol, pour le droit à disposer de son corps. 4

C'est enfin la mise à nu du rôle social que jouent violences publiques et privées pour maintenir les femmes à la place que leur ont assignée historiquement les hommes.

C'est donc une lutte pour une réelle égalité professionnelle,5 c’est-à-dire contre toutes les formes de discriminations : les chantages sexuels sont probablement le plus fréquent élément discriminatoire sur les lieux du travail.

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Notes de bas de page
1 Bulletin N°  1 de l'Association contre les violences faites aux femmes au travail.
2 Ajout. Juin 2006. Je ne considère plus, depuis longtemps, que ces manifestations de pouvoir relève de l’ ‘abus’.
3 Ajout. Juin 2006. Je ne considère plus, non plus, depuis longtemps que les violences, les chantages, le harcèlement  relèveraient peu ou prou du concept de « discrimination ».
4 Ajout. Juin 2006. Je n’emploierais plus aujourd’hui ce terme qui, dans sa confusion, a pu être employé par les défenseurs/ euses de la légitimité du système proxénète.  
5 Ajout. Juin 2006. Je ne considère plus non plus, enfin, depuis longtemps que les luttes contre les discriminations seraient synonymes d’ ‘égalité professionnelle’. Je ne crois pas non plus que ce concept d’ ‘égalité’, tel que jusqu’alors, dans ses différentes et nombreuses acceptions, qu’il soit ‘professionnel’ ou non,ait une quelconque validité.  

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