Syndicalisme
 Marie Victoire Louis

La lutte des femmes de Concord – Lighting

Les Cahiers du Grif
La mise à nu.
Septembre 1983
p. 79 à 123.

date de rédaction : 01/06/1983
date de publication : 01/09/1983
mise en ligne : 16/10/2006
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Concord Lighting, usine de montage en matériel électrique située dans le zoning de Charleroi (Belgique), à Jumet, plus précisément, fait partie d’une multinationale Anglaise dont le siège central est à Londres. L’unité de Charleroi a été construite au début des années soixante-dix. 

La croissance indiscutable de cette unité n’a cependant pu être réalisée que grâce à l’aide directe et indirecte de l’État belge ; c’est ainsi que l’entreprise a bénéficié pour deux périodes de 5 ans d’aides importantes à l’investissement.
En novembre 1978, le Secrétariat d’Etat à la région wallonne lui a alloué :
« Une bonification en intérêt de 7 % pendant 5 ans sur le montant du crédit, soit sur 19.000.000 F.
Une prime en capital équivalente à une subvention en intérêt de 7 % pendant 5 ans sur les 3/ 4 de l’investissement, moins le montant du crédit, soit sur 11. 640.000 F ;
L’exonération du précompte immobilier pendant 5 ans
La faculté d’appliquer des amortissements accéléré ».
1

Mais ces aides n’étaient allouées que pour autant que le programme d’investissement soit réalisé et que le personnel, dont le siège d’exploitation, soit garanti au niveau de l’emploi de 1979 (c’est-à-dire, plus de 200 personnes). Or, dès juin 1982, l’entreprise ne comptait plus que 162 personnes dont 136 ouvrières et ouvriers et 26 appointés.

De plus, depuis juin 1980, tout le personnel ouvrier chômait 15 jours par mois ; l’importance et la fréquence du chômage partiel contribuait donc à transférer sur l’O.N.EM. la moitié des charges sociales de Concord Lighting. Bref, avec un personnel réduit de moitié, la production s’était maintenue à 75 % de ce qu’elle était à effectifs complets.
Avec une mise de fonds dérisoire – on parle de 500.000 F – l’entreprise avait pu procéder à un amortissement accéléré du matériel et avait déclaré en 1981 un bénéfice net de plus de 17 millions, soit 34 fois l’investissement initial de 1970.

Il ne s’agit donc pas d’une entreprise au bord de la faillite - tant s’en faut - mais d’« une restructuration tendant à concentrer progressivement l’ensemble des activités de Concord à Newhaven (l’autre usine du groupe en Angleterre) et à introduire à Jumet des activités nouvelles plus orientées vers la fabrication ». « Nous ne sommes pas en difficultés » précisait même le Directeur dans une lettre adressée au personnel. 2
Pour que cette restructuration puisse s’effectuer, la direction constatait « qu’il n’y avait aucun espoir de réutiliser la totalité de main d’œuvre » et décidait donc de réduire l’effectif de 77 personnes… avec l’espoir de faire travailler le personnel restant à temps plein. « Une nouvelle société devait cependant être créée dans les bâtiments mêmes de Concord pour fabriquer des produits jugés commercialement plus rentables : faux plafonds en aluminium (dont la production était commencée depuis janvier) et réflecteurs. »  Malheureusement pour les ouvrières de Concord, cette nouvelle production « devait requérir un degré de qualification que la plupart des travailleuses de Concord ne possédaient pas actuellement. »3

Est-ce un hasard si les postes de travail non qualifiés étaient quasi intégralement féminins et si la direction avait évoqué pour ces nouveaux postes qualifiés l’embauche de travailleurs ? À Concord, en effet, on trouvait 95 % de femmes travaillant à la chaîne à des postes non qualifiés. La dizaine d’hommes de l’entreprise étaient majoritairement concentrés au magasin ; et, sans avoir un travail nécessitant plus de qualification, ils étaient payés 30 f de l’heure de plus que les ouvrières, par ce que, dans le poste « magasinier » est, dans les conventions, classé au-dessus du poste « ouvrier ».

Comme à Bekaert4, les femmes estimaient travailler plus que les hommes ne l’auraient fait à leur place : « On acceptait beaucoup plus de se crever qu’un homme….à cause de cette habitude de la domination …Si on nous disait de produire plus… on produisait plus ». (Une ouvrière)

Le 14 juin 1982, le personnel de l’usine apprend donc en Assemblée générale que la direction entendait procéder à 77 licenciements, lesquels devaient prendre effet, sans prestation de préavis, le 1er juillet 1982. Cette nouvelle fut moins une surpris en elle-même car la fréquence du chômage partiel la laissait prévoir, qu’elle ne le fut par l’importance du nombre de personnes licenciées : presque  les 2/3 du personnel !

Dans l’effet de surprise, la colère pour les unes, les craintes pour les autres, ressoudent la solidarité. En outre, les ouvrières étaient persuadées que « s’il y avait tout ce paquet-là, aujourd’hui, le reste était pour demain ! »

La décision d’occuper l’usine fut prise quasi unanimement alors qu’on ne connaissait pas encore le nom des futur-es licencié-es.

Dès le départ, les ouvrières défendent une position intransigeante et refusent toute proposition de réembauche qui ne serait pas à durée indéterminée et pour toutes : « Notre position est claire : aucun licenciement, ni maintenant, ni dans un an. »
Cependant, « en échange » du maintien de leur contrat de travail, elles acceptent le principe d’une augmentation du chômage partiel.
Comme à Bekaert, les ouvrières se battent pour le maintien de leur emploi (d’autant plus que Concord est une des dernières usines du bassin de Charleroi employant des femmes), tout en acceptant le principe d’une diminution du temps de travail égale pour toutes. Certaines d’entre elles revendiquent  le passage à 32 heurs, voire à 30 heures de travail par semaine, sans perte de salaire. 5

La stratégie patronale a d’abord consisté à isoler les ouvrières des appointés qui n ‘étaient pas concernés, cette fois-là, par les mesures de licenciement.

L’absence de solidarité entre employés et ouvriers – qui s’était déjà manifestée à Bekaert – peut sans doute partiellement s’expliquer par la différenciation des contrats de travail respectifs. En Belgique, les employés, contrairement aux ouvriers, ne connaissent pas le chômage partiel, bénéficient d’indemnités de licenciement nettement plus élevées et ont droit à des préavis de licenciement qui peuvent atteindre 2, voir 3 ans, alors qu’elle n’est que de 28 jours pour les ouvriers. Selon une syndicaliste F.G.T.B : « Les appointés se réfugient derrière l’argument que c’est au patronat de payer la crise et que ce n’est pas à eux de reculer sur leurs acquis. Mais pendant ce temps-là, on met parfois une entreprise en difficulté parce que le chômage des employés grève trop les charges. Alors, on ‘dégraisse’ plus facilement et, d’abord, les ouvriers. La solidarité entre les travailleurs ouvriers et appointés pose alors un problème, cela divise énormément ».

Les ouvrières étant isolées des appointés, il restait à les isoler aussi de leur encadrement. Trois jours après le début de l’occupation, les « chefs de table » (celles qui commandent à la chaîne) quittèrent l’usine face à la menace de licenciement qui leur fut transmise par les contremaîtres. Les ouvrières étaient donc seules à assumer l’occupation de l’usine, mais elles étaient déterminées et solidaires, puisque sur 130 ocupant-es, on ne comptait qu’environ une vingtaine de « tièdes » (une dizaine de femmes et tous les ouvriers sauf un ou deux). Pour « casser » l’occupation, la politique patronale fut très rapidement de proposer « une indemnité (de départ) substantielle largement supérieure aux indemnités légales », tout en précisant que «  chaque jour d’occupation des lieux de travail en diminuerait le montant prévu, tout en faisant perdre aux autres travailleurs leur salaire habituel ».6

La position syndicale ne contrariait pas la politique patronale. En effet, le permanent F.G.T.B., syndicat majoritaire dans l’entreprise, n’était pas, quant à lui, favorable à l’occupation et poussait les ouvrières à accepter les compromis syndicaux, notamment celui proposé par le bureau de conciliation du 21 juin proposant une réintégration pour un an seulement. Il était aussi, semble t-il, « prêt à se battre pour avoir une enveloppe pour celles qui partent »,7 espérant ainsi qu’il y aurait des départs accélérés.

L’occupation s’est donc poursuivie sans lui et même contre lui, tandis que les griefs des ouvrières qui attendaient des positions plus combatives se précisaient : « Quand il nous poussait à prendre les départs volontaires, là vraiment on a reconnu son jeu, ses manœuvres, ses manières de parler pour embobiner les gens. Quand il a fallu voter sur le principe de la reprise pour un an, il nous manoeuvrait en faisant des phrases tellement compliquées que les gens votaient pour la reprise pour un an, alors qu’ils croyaient qu’ils votaient pour la reprise définitive. En fait, il n’a pas réussi, on a arrêté l’assemblée, on a fait mettre noir sur blanc qu’il n’en était pas question et, après, on ne l’a plus vu. Il est parti en Italie pour la mort d’un parent. On n’y a pas beaucoup cru et on ne l’a pas vu pendant les deux mois de l’occupation. Il a été remplacé par un vieux qui faisait des remplacements…plus coopérant, tout à fait correct, même. Il n’inventait rien, mais au moins il ne nous mettait pas des bâtons dans les roues ». (Une occupante F.G.T.B.)

À ce faible engagement de la structure syndicale F.G.T.B, la C.S.C répondit par une certaine combativité pendant l’occupation : « Il avait beau jeu d’être bien, le permanent C.S.C. : ils étaient super minoritaires et il y avait une place à prendre, alors ils se mettaient en avant ». (Une ouvrière F.G.T.B)

Ce jeu de bascule des stratégies syndicales – que l’on avait aussi constaté à Bekaert – reste en effet incompréhensible si l’on tente seulement de l’expliquer selon des critères de nature politique ou selon l’analyse de «  la ligne syndicale ». Un des critères majeurs de l’action syndicale semble être en effet celui de la concurrence entre les syndicats : comment prendre « l’autre » en défaut, prendre alors le contre-pied de ses positions et tenter de lui suborner ses affilié-es. Le critère sur la base duquel on juge une action syndicale semble d’ailleurs être moins celui de sa réussite en elle-même que celui du nombre de syndiqué-es que l’on a réussi à gagner. Il est significatif d’ailleurs que l’on ait reproché à la déléguée principale de ne pas avoir gagné de nouvelles affilié-es après l’occupation, alors même que la lutte avait été victorieuse. Quant au permanent C.S.C, il a tenté de « débaucher » les syndiquées F.G.T.B, y compris celles qui avaient été les plus combatives, moins semble t-il sur le critère de leur engagement que parce qu’elles avaient été critiques à l’égard de leur propre appareil syndical.

Celles-ci ont agi essentiellement à deux niveaux : celui de l’appel à la solidarité régionale et celui de l’action sur les pouvoirs publics.
Elles ont en effet publiquement et vigoureusement posé un problème d’envergure : celui de la finalité et du contrôle des aides financières publiques aux entreprises privées. En effet, l’entreprise Concord Lighting ayant bénéficié de nombreuses aides financières n’avait pas respecté les clauses du contrat puisqu’elle licenciait une partie fort importante de son personnel et demandait, qui plus est, de nouveaux prêts, dans le cadre d’une nouvelle entreprise commerciale Alukarben, créée dans les bâtiments même de l’usine. Les ouvrières de Concord qui, elles, travaillaient alternativement et pour Concord et pour Alukarben, dénoncèrent les manipulations commerciales qui, derrière les changements de noms des sociétés, permettent de « profiter de toutes les aides de l’Etat  belge et de remercier le personnel dès que la situation ne leur est plus favorable ». 8

Elles se rendent donc à l’Economie régionale wallonne et demandent pourquoi, face aux promesses de maintien d’emplois non tenues, face à l’annonce de 77 licenciements, la Région wallonne n’a pas réagi pour obliger le patronat à respecter ses engagements ; elles demandent même plus précisément qu’aucune aide financière ne soit accordée à Alukarben.

À cette demande, réitérée quelques mois plus tard au bourgmestre de Charleroi, celui-ci répondit qu’il y veillerait, que l’entreprise était « repérée » et il poursuivit : «  On aide toujours en disant qu’on va créer des emplois, mais ce sont des aides que l’on donne un peu à fonds perdus ». ( 7 février 1982)

Si aucune réponse précise ne leur fit donnée par l’Economie wallonne, si aucune promesse ne leur fut faite, il est cependant probable que leur démarche fut d’un grand poids et jouera un rôle majeur dans la suite du conflit.

Il semble clair que l’octroi des aides demandées ait été en effet subordonné à l’absence de licenciements ; le patronat n’avait donc pas d’autre moyen à sa disposition que de pousser les ouvrières au départ s’il voulait obtenir ces aides. La tâche était ardue puisqu’elles étaient plus d’une centaine dans l’usine.

Bien entendu, les ouvrières de Concord n’étaient pas au courant de ces clauses et ce n’est qu’en réfléchissant ultérieurement à la volonté – presque forcenée – du patronat de les pousser à prendre d’elles-mêmes leur prime de départ, sans avoir à procéder à aucun licenciement, qu’elles ont pu reconstituer la logique patronale. Elles ont alors pensé que l’Economie régionale wallonne avait dû dire à M. Deschouwer : « On ne vous donne pas ces prêts si c’est pour mettre les gens à la porte ! »( Une ouvrière)

Par ailleurs, toute leur action pendant le conflit a été d’en appeler tant à la solidarité de tous les travailleurs et travailleuses de la région qu’à celle des autorités politiques municipales qui ont montré à leur égard une neutralité bienveillante.
Progressivement, cette lutte des ouvrières de Concord apparaît comme un combat exemplaire pour la région.

Il a fallu faire face rapidement aux activités inhérentes à toute occupation d’usine :
* Organiser les « tournantes » (« Les mauvaises heures, c’était de 15 heures à 19 heures, les enfants qui sortent de l’école, les maris qui rentrent ; à ces heures-là, il ne se passait jamais grand’chose »)

* Surveiller les ateliers pour empêcher à la fois le patron de rentrer et le matériel de disparaître.    

* Recevoir les visites de solidarité et populariser la lutte. ( « On a eu énormément de visites de solidarité, de délégations d’usines : Caterpillar, Sonaca, Sabca, Glaverbel, Beecham, Dassault, et puis aussi, de ministres, de députés, de sénateurs ».)9

Un député – semble t-il assez consentant – a même été retenu une journée et a ainsi apprécié sa « séquestration » : « Après tout, pourquoi pas ! Et puis, avec ce que sont les séances à la Chambre actuellement, se trouver séquestré par un personnel principalement féminin n’est pas un si triste sort » !
Ce que cette anecdote dévoile, c’est le point-limite du discours des ouvrières de Concord présentant leur lutte comme « une lutte ouvrière sans différences entre hommes et femmes ». Certes, elles-mêmes s’identifiaient à part entière à « la classe ouvrière », mais, tant qu’une partie de la société leur déniait, comme ce député, le droit à cette simple identité ouvrière, elles étaient renvoyées à leur identité de « femmes ».

Certes, grâce à leur combativité, elles ont pu empêcher toute tentative de les reléguer au statut de « femmes au foyer », mais elles ont dû, pour ce faire, refuser d’aborder les contradictions et les difficultés que nombre d’entre elles devaient assumer parce que femmes et parce que travailleuses.

C’est ainsi, par exemple, que plusieurs ouvrières ont dû quitter progressivement l’occupation du fait de la pression de leur conjoint, l’une dont le mari était policier, au moment où couraient des bruits d’envahissement de l’usine par les forces de police, l’autre, par ce que l’occupation avait aggravé des problèmes de couple latents, la troisième du fait d’interdiction formelle.

Face au refus de certains maris  (« Il y avait beaucoup de jalousie…On avait beaucoup de visites »),10 les ouvrières qui ne voulaient ni rompre, ni céder ont proposé à leurs maris de venir eux aussi loger à l’usine, voire d’y travailler : « Il y en avait une surtout, dont le mari faisait vraiment problème. Alors sa femme n’a rien trouvé de mieux que de lui proposer d’installer sa friterie dans l’usine. Ça a marché. » Si cette ouvrière acceptait  de se placer sous le regard de son mari pour lui ôter toute inquiétude quant aux risques que les visites masculines comportaient, selon lui, pour sa « moralité », elle a cependant obtenu ainsi de pouvoir agir sur le terrain de la lutte pour son doit au travail. 11

Pour certaines femmes, néanmoins, le maintien de l’équilibre fut précaire : attirées par l’atmosphère exceptionnelle crée par l’occupation, par l’ouverture sur le monde qu’elle représentait, par la rupture de la monotonie quotidienne, elles étaient en situation de déserter leur maison.

L’une d’entre elles raconte comment elle a dû, après un certain temps, diminuer le temps de sa présence à l’usine pour éviter une explosion dans on foyer : « J’ai eu beaucoup de problèmes pour l’organisation du travail à la maison. En fait, les trois premières semaines, je n’étais presque jamais là. J’étais à l’usine pratiquement 24 heures sur 24 ; je ne rentrais que pour souper et puis, je repartais. Est-ce que j’exagérais ? je ne sais pas. À l’usine, il y avait beaucoup de choses qui se passaient, on se sentait bien là-bas, on s’amusait, on passait de bonnes soirées... Mais, ça a craqué parce que mon mari en avait marre, mes enfants aussi. Je n’étais plus là du tout. Alors, j’aurais dû ralentir ma présence à l’occupation, mais j’avais envie de rester à l’usine, j’étais vraiment tiraillée. Il y avait d’un côté mon mari et mes enfants qui me réclamaient et puis, à l’usine, il y avait une ambiance, un truc qui était vraiment chouette ! »

Et c’est en effet, au-delà de la lutte pour l’emploi, la force que les ouvrières de Concord ont découvert en elles grâce à la dynamique de l’occupation, qui est apparue comme l’aspect le plus positif, le plus gratifiant pour elles : « Pour beaucoup d’entre nous, ça a été une découverte ; on n’aurait jamais imaginé recevoir si facilement des ministres, des députés, organiser des conférences de presse, rédiger des communiqués, faire toutes les démarches qu’on a faites. Tout le monde a appris quelque chose ; l’une s’occupait du bar, l’autre de la comptabilité, la troisième d’organiser des repas pour 200 personnes ; certaines utilisaient les télex de l’entreprise pour correspondre avec le ministère, d’autres tapaient  les textes à la machine ou répondaient au téléphone. Et puis, avec l’occupation, les gens sur qui on pouvait compter se sont démarqués et les amitiés de sont renforcées ».

Comme la décision de l’occupation avait été prise collectivement à la base, la délégation syndicale, ou du moins, certains de ses membres, s’est trouvée sur la terrain «  concurrencée » dans son rôle de représentation par les ouvrières qui, dès le départ, avaient pris des responsabilités et les avaient assumées.

C’est ainsi que deux, puis trois déléguées syndicales, moins présentes et moins actives dans l’occupation, ont pris ombrage des responsabilités prises en charge par d’autres qu’elles-mêmes et se sont servi de cet argument pour justifier leur désengagement.

Or, et c’est là que réside le problème : elles étaient toujours les représentants officielles des ouvrières en lutte, puisqu’elles avaient été élues pour quatre ans et que leur mandat n’était pas achevé.

C’est donc dans cette faille de la représentation due à la non-concordance entre une légitimité syndicale élective et une légitimité de combat, que le patronat chercha à s’immiscer ; il y trouva, en sus de l’opposition classique C.S.C/F. G.T.B, un terrain propice pour diviser la délégation F.G.T.B ébranlée par des concurrences de pouvoirs.

Le rôle majeur joué par la déléguée principale F.G.T.B. fut, durant tout le conflit, un des pivots sur lequel s’appuya le patronat pour tenter de l’isoler de ses camarades et de retourner contre elle son rôle de leader. Les bruits ont alors commencé : on a critiqué le cadeau que les ouvrières lui avaient offert en guise de remerciement, sous prétexte qu’elle n’avait fait que son travail ; on lui  a reproché de n’avoir pas transmis aux ouvrières l’offre patronale de la prime tendant à « faciliter » les départs « volontaires » ; on expliquait enfin qu’elle avait trop de pouvoir, qu’elle influençait, voire qu’elle manipulait les ouvrières. 12 Toute une série d’attaques personnelles furent donc lancées contre elle, lesquelles ne purent être contrecarrées que par la réelle solidarité dont elle fut entourée ; à son pouvoir de représentante officielle de la délégation syndicale F.G.T.B, elle pouvait, face aux attaques patronales et à la tiédeur du soutien des permanents syndicaux de son organisation, se prévaloir aussi et surtout de son rôle de représentante des ouvrières en lutte.

Et c’est sans doute là que réside la différence majeure éclairant l’évolution respective des conflits Bekaert et Concord : dans le premier cas, se constitua (contre les ouvrières) un front solidaire entre la délégation et les permanents syndicaux qui permit d’utiliser tous les pouvoirs dévolus aux syndicats dans la négociation collective pour écraser toute résistance de la base ; dans le second cas, l’alliance très forte entre la base combative et la délégation syndicale dans l’entreprise interdit toute attaque frontale des permanents (qui étaient pratiquement les mêmes que ceux du conflit Bekaert) contre la base ouvrière.13

Malgré l’envoi des 77 préavis le 16 juin 1982, malgré les menaces « de ne pas régler les sommes légalement dues ainsi que celles négociées (que) lorsque la situation sera redevenue normale dans l’entreprise », les ouvrières refusèrent de se laisser intimider et poursuivirent l’occupation.

Après 55 jours d’occupation, et alors que le mouvement commençait à s’essouffler, les ouvrières apprennent qu’une commission paritaire avait décidé de réintégrer les 77 licencié-es et même d’accepter de leur verser la prime de fin d’année, ainsi que les 40 jours de chômage versés par l’entreprise, qu’il avait été question de supprimer.

Le Bureau de conciliation de la Commission paritaire des fabrications métallurgiques, section de Charleroi, réunie le 29 juillet 1982 pour l’entreprise Concord Lighting à Jumet, à l’unanimité de ses membres, fait la recommandation suivante :

1. Le licenciement collectif des 77 ouvriers et ouvrières, auxquels la rupture des contrats a été notifié pour le 1er juillet 1892, est retiré définitivement. Ceci implique que ces  personnes restent inscrites sur le registre du personnel.

2. Au nom du  partage le plus large possible du travail, la possibilité d’instauration d’un chômage économique accentué, en ce qui concerne les activités de Concord, est reconnue. Toutefois, cette disposition ne s’appliquera pas nécessairement à l’activité Alukarben et aux autres activités nouvelles qui remplaceront progressivement les activités Concord.
Dans le cadre du chômage économique instauré, il est rappelé que les conventions d’entreprise restent d’application, en particulier l’octroi des 40 F par journée de chômage et l’assimilation des périodes de chômage technique par le calcul de la prime de fin d’année.

3. En cas de départ de l’entreprise, le Bureau de conciliation recommande :
* la prestation de préavis légal
* le paiement d’une prime d’encouragement à la recherche d’un emploi égale à
- 100.000 F. en cas de départ dans le courant du mois de septembre
- 75.000 F en cas de départ dans le courant du moins d’octobre
- 50. 000 F en cas de départ dans le courant du mois de novembre
- 25.000 F en cas de départ après le 30 novembre.
  
La réaction des ouvrières, par-delà leur joie, fut celle de l’étonnement : « On n’y croyait pas ! On a crié victoire parce qu’il fallait crier victoire, mais même les gens les plus combatifs se rendaient compte que ce n’était pas normal…tout ça …. Sans discuter… On avait gagné, mais on avait difficile de croire que c’était si vite, si facile, si complet ».

A la lecture de ce texte du Bureau de conciliation, et faute des sources d’informations plus adéquates, on peut émettre l’hypothèse selon laquelle cette recommandation a été le fruit d’un compromis entre les financeurs publics et le patronat de Concord : ce dernier acceptait de réintégrer les 77 licencié-es mais escomptait fermement que l’appât des primes d’incitation au départ provoquerait une hémorragie de travailleuses d’autant plus rapide que les primes proposées étaient dégressives dans le temps. En échange de quoi, il se verrait reconnaître le droit de bénéficier de nouvelles aides dans le cadre de la nouvelle société Alukarben, qui, elle, ne devait pas souffrir de chômage technique. 14

Les ouvrières, quant à elles, prennent au pied de la lettre l’article 1 de la convention : elles sont toutes et définitivement réintégrées.

Le travail reprend donc le 4 août 1982, mais avec lui reprend un chômage technique partiel accentué (une semaine de travail pour trois semaines de chômage !) tandis que de nombreuses pressions s’exercent sur les ouvrières pour les pousser à prendre leur prime de départ.

Le 24 janvier 1983, soit six mois après leur réintégration « définitive », lors que les ouvrières arrivent à l’usine, elles découvrent avec stupéfaction que les machines stratégiques ont disparu pendant le week-end.

Elles apprennent le même jour, en Assemblée générale, la décision patronale de licencier 57 personnes : les licenciements s’accompagnent de « l’offre » d’une prime de départ de 130. 000 F et de la promesse de garder 35 ouvrières et 15 employés au travail, à la condition qu’il n’y ait ni grève, ni occupation.  

Une lettre adressée le jour même explicite les raisons de cette décision ainsi que le projet patronal :

Concord Lighting International s.a
Jumet, le 24 janvier 1983

Madame, Monsieur,

En cette période, la situation économique est encore plus mauvaise qu’au moins de juillet dernier.
Nous n’avons pu réduire qu’en partie notre effectif par des départs volontaires.
Nous devons prendre maintenant les mesures indispensables pour assurer l’avenir de Rotalux à Jumet.
Cet avenir, c’est essentiellement une activité de fabrication de pièces utilisées dans les produits Concord. Pour cette nouvelle activité, les besoins en main d’œuvre sont beaucoup plus réduits que pour l’activité d’assemblage qui a été la nôtre jusqu’à présent.
Ceci nous oblige, à regrets, à réduire notre effectif de 57 personnes dont 3 employés.
Nous ne voulons pas ignorer les problèmes que la perte de son emploi pose à chacun, dans les circonstances présentes.
Afin d’atténuer ces problèmes, nous proposons
une somme de 130. 000 Fr. nets à chacune des personnes salariées concernées.15 Cela représente environ six mois de salaire net payé en une fois.
Le montant de 130.000 Fr. comprend les indemnités légales de rupture, la partie du 13e mois correspondant au travail presté en Janvier 1983, ainsi qu’une indemnité complémentaire, non prévue par la loi, pour la perte d’emploi. 
Vous serez consultés en Assemblée du Personnel et c’est chacun d’entre vous qui décidera d’accepter ou de refuser cette proposition.
Si vous l’acceptez, nous serons en mesure d’assurer du travail stable à ceux d’entre vous qui resteront en service.
Nous agirons
immédiatement en vue d’investir16 un montant important pour la fabrication des pièces détachées.
Si, au contraire, il y a opposition, la situation deviendra très différente et très difficile. S’il y a occupation ou arrêt de travail, nos ressources financières fondront rapidement et les lois économiques impitoyables nous obligeront à nous séparer de davantage de travailleurs ; nos moyens ne nous permettraient plus alors que de leur payer les seules indemnités légales de rupture.
Nous savons que vous pèserez soigneusement le pour et le contre avant de vous prononcer.

Nous vous présentons, Madame, Monsieur, nos salutations distinguées.

M. Deschouwer
Directeur général.

Comme cette lettre le précise, c’est parce que l’entreprise « n’a pas pu réduire son effectif par des départs volontaires » (seules 37 personnes avaient accepté la prime de départ) que la Direction considère qu’elle doit licencier 57 personnes tout en renouvelant avec insistance son offre d’une nouvelle prime majorée par rapport à celle du mois de juillet. Ayant en effet atteint le nombre maximum de départs «  volontaires » au ‘prix’ offert en juillet, la direction se devait en effet, si elle voulait obtenir une nouvelle charrette de départs, augmenter l’attrait financier de la prime en en majorant le montant.

Quant au retrait des machines et à leur transfert dans un endroit inconnu des ouvrières, le directeur l’a justifié en expliquant que « la société, désireuse d’éviter une nouvelle occupation sociale des bureaux, telle que celle de l’été dernier, les avait mises à l’abri ». Il s’agissait bien donc, en enlevant aux ouvrières toute possibilité de pression de rendre une nouvelle grève inopérante.

En remettant en cause unilatéralement une convention signée paritairement, le patronat violait délibérément, avec sa parole, la politique conventionnelle. L’accord national des fabrications métallurgiques de 1973, déjà cité, précisait en effet sans ambiguïté que « la conclusion de conventions collectives…implique le respect de ces conventions par les contractants et engage leur responsabilité… Ce respect…constitue une obligation pour les travailleurs de l’entreprise et leurs délégués syndicaux comme pour les employeurs et leurs préposés ».

Là encore, le rôle joué par le conciliateur social qui se prévalait, trois jours après l’annonce de ces nouveaux licenciements de « l’autorité dont il était investi par le Ministre de l’Emploi et du Travail » est posé, comme il le fut dans le conflit Bekaert. Son impuissance  - ou sa caution ? - face au mépris de Fabrimetal17 du respect des accords nationaux n’est-elle pas aussi révélatrice d’une position gouvernementale qui confine au parti pris pro patronal ?

Mais, pour les ouvrières de Concord, le rapt des machines comme le viol  de la convention révélait clairement le peu de cas que Fabrimetal faisait de la politique conventionnelle : alors qu’au même moment, cette organisation patronale de la métallurgie négociait le renouvellement des conventions aux ACEC, à Caterpillar, son représentant expliquait que l’accord signé à Concord n’avait aucune valeur «  par ce que les circonstances avaient changé » !

« Maintenant, les conventions, on les bafoue comme on veut en Belgique » ; «  Encore une mise à la poubelle ! » ; «  Vraiment, pourquoi continuer d’en signer, puisqu’on ne les respecte pas ? », telles furent les réactions ouvrières entendues.

Qui plus est, lorsque la liste nominative des licencié-es fut connue, il s’avéra que toutes les déléguées F.G.T.B (sauf les deux qui avaient rejoint progressivement les positions patronales) et 70 % des affilié-es de ce syndicat qui représentaient les ouvrières les plus combatives lors de l’occupation, étaient licenciées.

On se trouvait donc dans une situation très claire puisqu’il y avait une quasi totale convergence entre la liste des ouvrières combatives pour le maintien de leur emploi et celle des ouvrières licenciées : « Les gens savaient bien dans quel camp ils étaient : lorsque la liste fut connue, la division était totale. Chacun s’est reconnu dans son camp et les camps étaient écrits ». (Une ouvrière F. G.T.B)

Le 26 janvier, lors de la réunion de la commission paritaire, le directeur de Concord posa son projet et ses conditions : «  Il s’agit de réduire l’effectif à un total maximum de 55 personnes dont 35 ouvrières ». Pour cela, une prime était à nouveau proposée. Celui-ci précisa alors que « si ces termes généreux n’étaient pas acceptés, il n’y aurait pas d’autre alternative que de licencier un nombre plus élevé de travailleurs, dans des termes moins avantageux, à partir du 28 janvier au soir ».18

Pour obtenir que ces départs s’effectuent, et alors qu’une fraction importante des ouvrières avait jusque-là résisté à l’appât de la prime, la gamme des moyens utilisés fut vaste.
Tentons de les répertorier :

- Jouer sur la menace d’un licenciement sans prime de départ.
L’offre des 130.000 Fr. n’était valable qu’à la condition que l’accord parvienne avant une date-limite ; la décision était donc drastique pour les ouvrières parce qu’elles refusaient les deux termes de l’alternative (partir avec ou sans la prime) sans qu’elles sachent pour autant si leur refus pouvait sauver leur emploi.
En effet, la date prévue d’envoi des préavis de licenciement et celle de l’arrêt de la proposition de prime de départ était identique ; aussi la personne qui refusait de renvoyer la lettre stipulant qu’elle acceptait de quitter l’entreprise pouvait perdre les 130.000 Fr. et son emploi : et ce choix était d’autant plus pénible à faire que c’était individuellement que ces lettres étaient envoyées. On ne savait donc pas comment réagiraient les autres et on prenait le risque de se trouver seule sur une position de refus ; si la solidarité – de refus global – échouait, la perte de l’emploi se conjuguait avec la perte de la prime.

- « L’action psychologique ».
Les ouvrières qui devaient être licenciés mais qui étaient encore au travail étaient l’objet de menaces, de pressions tendant à les  faire «  craquer » pour les obliger à partir. Certaines d’entre elles étaient d’ailleurs dans un tel état de tension nerveuse qu’elles en arrivaient, alors qu’elles étaient farouchement décidées à garder leur emploi, à recevoir une lettre de licenciement qui leur épargnerait un choix si douloureux.
Quant à l’atmosphère dans l’entreprise, elle ne faisait que contribuer à accroître cette tension : « On était isolées des autres…Vous alliez quelque part, les conversations s’arrêtaient….Les chefs étaient toujours en réunion… Et puis, on venait vous demander : Alors, qu’est ce que tu vas faire ? ‘Qu’est ce que tu décides ? …pour savoir, aller raconter aux autres. À la fin, c’était encore pire : on ne vous disait même plus bonjour…C’était comme si on était déjà parties…On était comme des filles qui n’étaient plus là ».

- Opposer ouvrières et déléguées « protégées ».
On se souvient que, parmi les 57 licencié-es figuraient 9 déléguées et suppléantes. Or, le statut des délégué-es syndicaux prévoit que « les membres de la délégation syndicale ne peuvent être licenciés que pour des motifs inhérents à l’exercice de leur mandat ». (Article 16 de l’accord du 19 février 1973) Néanmoins, l’alinéa suivant de ce même article stipule que : « l’employeur qui envisage de licencier un délégué syndical, pour quelque motif que ce soit, sauf pour motif grave, en informe préalablement la délégation syndicale et l’organisation syndicale qui a présenté la candidature de ce délégué ». Ainsi, le même article prévoit donc les conditions nécessaires pour que le licenciement des délégués soit valable, alors que celui-ci est formellement interdit.

Quant à l’article suivant, il chiffre le montant de l’indemnité forfaitaire due par l’employeur dans un certain nombre de cas de déléguées syndicaux. Concrètement, ces articles signifient que l’on peut licencier des délégués (et ce d’autant plus que c’est à l’organisation syndicale et non pas au délégué qu’incombe la responsabilité de refuser ou d’accepter la validité du licenciement envisagé), mais qu’il faut y mettre le prix.

Arguant donc de ce que les licenciements, qu’elle avait elle-même décidés, lui coûteraient trop cher, la direction de Concord a tout simplement demandé aux déléguées syndicales d’abandonner elles-mêmes les indemnités prévues par la loi en se défaisant de leur protection syndicale19. Devant le refus par les déléguées de cette ‘proposition’ dangereusement novatrice, le directeur a alors réuni les ouvrières non-licenciées et leur a tenu le langage suivant : « Si je dois payer aux 9 déléguées les indemnités prévues par la loi, cela coûtera 20 millions de francs à l’entreprise. Nous ne pouvons pas nous le permettre, sinon, c’est la faillite. Par conséquent, je ne peux pas licencier ces 9 personnes et je dois en choisir 9 autres parmi vous » !20

Le résultat recherché, et partiellement obtenu d’ailleurs, de ce chantage était donc de dresser les travailleuses non licenciées contre les déléguées avec l’espoir qu’elles accuseraient les déléguées de se battre pour leur prime ou/et de conserver leur emploi au détriment des travailleuses non protégées.

- Jouer de la division syndicale pour affaiblir la résistance.
Le patronat, en se servant des germes de division qui étaient apparus lors de l’occupation de l’usine au sein de la délégation F.G.T. B, réussit à mettre deux déléguées dans son jeu : il affaiblit donc la capacité de négocier des ouvrières combatives en réussissant à diviser la délégation F.G.T. B. Celle-ci se trouvait par ailleurs menacée puisque la délégation C.S.C s’était vue reconnaître un statut d’interlocuteur privilégié par le patronat. 21

On en était donc arrivé à la situation suivante : « La délégation C.S.C pense comme le patron et une partie de la délégation F.G.T.B. pareils.» (Une ouvrière licenciée F.G.T.B. La situation était donc très difficile pour la fraction combative de la F.G.T.B.

- En dernière instance, les atteintes aux libertés fondamentales.

Devant le nombre jugé insuffisant de démissions ‘volontaires’ , le patronat, sur l’ « insistance du conciliateur social et des permanents syndicaux » accepte de « retarder l’action (c’est-à-dire, l’envoi des préavis de licenciements et l’arrêt de la validité de la prime) de la date-limite du 28 janvier à celle du 14 février ». 
Mais deux conditions avaient été expressément mises au report de cette échéance :
* que la production soit assurée normalement jusqu’au 13 février inclus
* Qu’il n’y ait pas de manifestation particulière de l’une ou l’autre partie.

Le texte initial, raturé puis réécrit en ces termes, prévoyait même qu’il ne devait y avoir « ni communiqué de presse, ni manifestation » ; et ce n’est que devant la réaction du permanent F.G.T.B. face à une telle atteinte à la liberté de la presse et à la liberté d’expression que le texte a été modifié.

Puis vint une nouvelle atteinte à la liberté de réunion, cette fois-ci.
Les ouvrières licenciées de Concord réunies après les heures de travail dans un café virent, à leur grand étonnement, arriver un représentant de Fabrimetal, envoyé par la direction générale de Concord : « Je suis venu en observateur, dit-il, et j’espère que Rolande (la déléguée principale F.G.T.B.) n’empêche pas les femmes de prendre leur préavis » !

Il fut, bien entendu, vigoureusement prié de partir, mais c’est en se basant sur le constat de cette réunion que Concord déclara que la trêve avait été rompue du fait des ouvrières !
Il considéra que la réunion des ouvrières en dehors des heures normales de travail était une « manifestation » de leur part et que, donc, les engagements (préalablement rédigés dans ce but d’ailleurs) avaient été bafoués et il se servit de ce fait pour envoyer une nouvelle lettre de licenciement.

Viol de la politique conventionnelle, immixtion directe dans les affaires d’un syndicat, remise en cause de la liberté de réunion, attaque de la législation concernant la protection syndicale, les motifs d’une réaction syndicale d’envergure ne manquaient pas dans le conflit Concord.

Et pourtant, le milieu syndical ne bougeait pas et les ouvrières ne comprenaient pas ce silence : « Pourquoi ne défendent-ils plus leurs conventions ? Pourquoi n’ont-ils pas fait descendre les gens dans la rue ? Pourquoi les permanents n’ont-ils pas fait bouger la région ? ».

À ces questions, une ouvrière rencontrée ébauche des éléments de réponses : « De plus en plus, on est trahis par les syndicats…je ne l’explique pas…si ce n’est qu’ils font  partie du système, qu’ils se sentent impuissants, que c’est la crise et qu’ils ne veulent pas tout remettre en question. Ils essaient de bouger le moins possible, alors qu’à eux aussi, on leur donne une gifle ».

Et un militant F.F.T.B poursuit : «  Depuis 25 ans, c’est du syndicalisme de haute conjoncture… Il se trouve que maintenant que c’est une période de crise, ils n’ont absolument rien à proposer. Les conventions collectives ? À la limite, ils s‘en fichent  par ce que le syndicat fonctionne comme un ministère. C’est simplement quelque chose qui fait partie du système. Le syndicat, c’est une assurance.

Il faut savoir qu’en Belgique, le chômage est payé par les organisations syndicales, et que le ministère du travail, par l’intermédiaire de l’ONEM, paie le syndicat pour le service qu’il rend un salaire fort élevé. Ça va jusqu’au point où chaque délégué d’entreprise qui paie la sécurité d’existence et la semaine de chômage prend un pourcentage, personnellement, pour lui, dans sa poche ! Quand se vend un timbre syndical, il y a 3 % pour le délégué ; c’est un salaire 22! Alors, on assiste à des chasses au carnet : je m’occupe de 300 personnes ; c’est 300 personnes sur lesquelles je vais gagner quelque chose. Alors, le taux de syndicalisation est monté très haut : il y avait toute une classe de travailleurs, très anti-syndicats, très anti-grèves, des gens qui votaient toujours pour le patron en cas de référendum ; depuis qu’on chôme, ils sont tous syndiqués, par ce que si tu es syndiqué, tu touches ton chômage directement par le délégué syndical tous les 15 jours, sinon, tu le touches deux mois après…et, en plus, tu fais la file deux mois au ministère à attendre, à être emmerdé…
Alors, maintenant, les délégués, au lieu de faire de l’explication de l’agitation, pour ce qui se passe à Concord ou à Bekaert, ils disent :
‘On n’a pas le temps !’  Et c’est vrai, ils sont débordés de travail et, en plus, ils se font entre eux une concurrence pour être le premier qui paie !. J’ai dit à mon délégué : ‘Pourquoi tu n’as pas fait d’assemblée aujourd’hui ? ‘, il m’a répondu : ‘Je devais payer le chômage’. Je lui ai dit alors : ‘Tu aurais pu payer demain’ ! et il m’a répondu : ‘ Les travailleurs n’auraient pas supporté’ ! » Et c’était vrai !
Ils sont tout à fait coincés ; la seule chose qui leur reste, c’est la soi-disant lutte pour l’emploi. Alors ils limitent les dégâts. Pour Bekaert, ils avaient comme solution de licencier 13 femmes ! Ils cautionnent ; c’est eux qui font  ça !
Le grand patron de la F.G.T.B., on l’a vu dire à Marguerite Staquet
23 : « Je vous en conjure, demandez à vos copines de reprendre le travail, sinon, l’entreprise va aller très mal ! » Et puis, le parti socialiste a rattrapé après en posant le problème au niveau européen…pour se donner bonne conscience ».

Bref, pour ne revenir au cas de Concord, la position des permanents syndicaux a été très clairement de pousser les ouvrières à partir et à prendre leur prime, la position officielle de la F.G. T. B n’étant que formellement offensive.
« Aucun texte nouveau, autre que celui du 29 juillet ne sera accepté, la seule modification pouvant éventuellement intervenir concerne l’article 3 de l’accord du 29 juillet qui prévoit le paiement de primes pour les personnes partant volontairement, pour autant que ce soient des modifications allant vers la hausse ».24 Sur cette position, la F.G.T.B a obtenu que « les ouvriers et les ouvrières ayant plus de 10 ans d’ancienneté25 recevront une indemnité supplémentaire équivalente à une rémunération de quatre semaines », «  acquis supplémentaire de la F.G.T.B. » commente Le Journal de Charleroi. 26

Les ouvrières de Concord ont très largement fait appel à la solidarité régionale interprofessionnelle. L’enjeu était en effet de faire pression sur les structures syndicales en mobilisant la classe ouvrière à l’extérieur de l’entreprise ; les problèmes qui se posaient aux ouvrières étant en effet des problèmes qui concernaient l’ensemble des usines de la région.

S.OS. des travailleuses de Concord Lighting.

…Ce qui nous arrive aujourd’hui peut vous arriver demain ! C’est pourquoi nous venons vous proposer quelques suggestions :
1.Interpellez fortement vos délégués ; dites-leur combien vous craignez vous-mêmes la perte de vos  acquis, si on laisse faire de telles attaques aux conventions ! Pressez-les d’intervenir rapidement auprès des fédérations pour qu’elles prennent des positions plus fermes, plus violentes face à des patrons bafoueurs de conventions !

2. Organisez de nombreuses pétitions envoyées à G. Staquet et à F. Camata. 27
Des milliers de signatures apporteront un poids efficace

3. Organisez un arrêt de travail de protestation ce lundi 7 février, jour où nous nous rendrons à
Fabrimetal. Venez nous y rejoindre.
Merci de soutenir notre lutte qui est aussi la vôtre ;
Ensemble, nous serons combien de fois plus forts !

Les travailleuses de Concord Lighting bientôt licenciées

Les ouvrières de Concord se présentèrent donc aux trois séances de conciliations, entourées de nombreuses délégations syndicales d’entreprises.
Mais, malgré cette solidarité, malgré leur ténacité, la position patronale ne se modifiait pas, tandis que les interventions auprès des autorités locales se soldaient par de simples et banaux communiqués de presse. 

Aussi, conscientes de l’inutilité de ces négociations et leur relative impuissance sur ce terrain, faute d’un réel rapport de forces en leur faveur, les ouvrières se sentirent de nouveau acculées à la grève, à l’efficacité de laquelle cependant, personne ne croyait plus vraiment, puisque les machines importantes avaient disparu.
Mais un fait a joué un rôle essentiel dans leur décision de reprendre la grève : ce fut le constat que, malgré tout, le travail continuait dans certains ateliers (à la peinture notamment) et surtout que certaines pièces étaient fabriquées à l’extérieur. En effet, le directeur du personnel ramenait à Concord des pièces faites sur les machines Alukarben pour les peindre à l’usine, tandis que certaines productions étaient transportées à l’extérieur et, plus tard, rapportées sur place pour êtres terminés.

Il y avait donc là un moyen de faire pression sur le patron : « Si on faisait grève, on l’empêchait de produire quelque chose dont il avait besoin ». (Une ouvrière)  

Le lundi 7 février, les membres de la commission paritaire convoqués une semaine plus tard que prévu, apprennent donc que Fabrimetal reprochait à la déléguée principale F.G.T.B de ne pas avoir, comme nous l’avons déjà évoqué, respecté les recommandations du bureau de conciliation parce qu’elle avait organisé des réunions avec les ouvrières licenciées pour débattre de l’opportunité d’accepter la prime de licenciement et des modalités d’action possibles.
Cet argument signifiait donc qu’une déléguée syndicale n’avait plus le droit de réunir les syndiquées - ou non - menacées de licenciement.  
Et c’est en se servant de ce prétexte que Fabrimetal annonça la décision d’envoyer immédiatement 40 lettres de licenciement, 14 des 54 ouvrières menacées ayant déjà  accepté la prime de départ. 28

Devant cette nouvelle menace, à la fin de l’assemblée générale du 8 février, quelques ouvrières évoquent à nouveau la décision de faire grève, mais n’en informent pas l’ensemble de l’AG, estimant que, puisque la majorité était clairement contre toute solution de lutte, un vote à bulletins secrets aurait ôté tout moyen d’action à celles qui refusaient d’abandonner leur emploi.

Le lendemain, 9 février, à 6 heures du matin (une heure avant l’ouverture de l’usine), 22 ouvrières se postent devant la porte de l’usine, décidées à en bloquer l’accès et à empêcher la production. À 7 heures, le chef d’atelier ainsi que les ouvrières non licenciées arrivent, demandent ce qui se passe et tentent, en vain, de pénétrer dans l’usine.
Les insultes contre les membres du piquet de grève pleuvent. Quant aux arguments, les voici, tels qu’exprimés par une ouvrière en lutte : « On les empêchait de  travailler ; à cause de nous, elles allaient perdre leur emploi ; ce n’est pas parce  qu’on était au chômage, qu’elles devaient y être ; enfin, si nous avions droit à la grève, elles, elles avaient droit au travail ».

Derrière le représentant du patron, les plus acharnées à vouloir rentrer dans l’usine, sont les délégués C. S.C. qui, depuis le début du conflit, se sont rangés dans le camp patronal, de même que l’une ou l’autre de la F.G.T.B. qui, non licenciées, ne veulent pas entendre parler de solidarité avec les licenciées. 29

Le jour même, datée du 8 février, les ouvrières licenciées reçoivent la lettre suivante :

Rotalux
Jumet, le 8 février 1983
.

Madame, Monsieur,

Nous vous informons du contenu de la proposition faite par la direction au cours de la réunion de la Commission Paritaire du 7 février 1983, présidée par Monsieur André.

La direction considère que la trêve de deux semaines conclue précédemment a été rompue unilatéralement et, bien que les délégués permanents aient plaidé pour son maintien, Madame Rolande Demeure se réserve le droit de prendre toute action qu’elle considère appropriée.

En conséquence, la direction a proposé de poursuivre cette trêve, à condition que :

Les protégés acceptent la levée de leur protection
Les licenciements soient acceptés sans perturbation, ni interruption de travail.

Les organisations syndicales ont déclaré ne pas pouvoir accepter ces propositions de façon collective, ce choix appartenant à chaque personne concernée.

La direction a donc décidé d’envoyer les préavis aux 40 personnes restant (14 sur 54 ayant quitté l’entreprise au cours de deux dernières semaines) avec la possibilité de recevoir une somme de 130.000 Fr. , en cas d’accord individuel.

Cette offre doit être acceptée avant le lundi 14 février 1983, y compris pour les personnes protégées.
Si celles-ci refusent la levée de leur protection, d’autres personnes seront désignées à leur place.

La prochaine réunion est prévue pour le lundi 14 février 1983.

Veuillez agréer, Madame, Monsieur,   nos salutations distinguées.

M. Deschouwer
Directeur général

À cette lettre, était jointe une seconde que voici :

Jumet, le 8 février 1983

Madame,

Nous vous notifions, par la présente, la rupture de votre contrat de travail à dater du 14 février 1983, moyennant le paiement d’une indemnité égale à 4 semaines de rémunération et la partie du 13e mois proméritée.
Si vous nous retournez le double de la présente dûment complété et signé pour le lundi 14 février 1983 au plus tard, vous recevrez immédiatement une somme globale de 130. 000 Fr.
Nous vous ferons parvenir dans les meilleurs délais votre C4 et les autres documents sociaux.
Entre temps, veuillez agréer, Madame, nos salutations distinguées.

M. Deschouwer
Directeur général.

À compléter par vous :

* J’accepte expressément, par la présente, mon départ de l’entreprise, moyennant le paiement d’une somme globale de 130.000 Fr. net.
Apposer la mention manuscrite :
« Lu et approuvé », suivie de votre signature.

* Si je bénéficie d’une protection légale, j’accepte également de renoncer expressément, par la présente, à faire valoir cette protection.
* Apposer la mention manuscrite :
« Lu et approuvé », suivie de votre signature.

Les ouvrières sont donc informées de leur licenciement, mais les préavis légaux ne sont toujours pas envoyés puisque l’offre des 130.000 Fr. est toujours valable.

Les manœuvres de division pour opposer les ouvrières aux déléguées sont explicitement formulées : « Si celles-ci refusent la levée de la protection, d’autres personnes seront désignées à leur place ». Face à un tel chantage, les organisations l’ont cautionné, puisque si elles ont déclaré « ne pas pouvoir accepter ces propositions de façon collective », elles en acceptaient le principe, du moment que chaque déléguée en prenait la décision individuellement !

Les ouvrières avaient donc jusqu’au 14 février pour envoyer leur « accord » - ce qu’elles refusent de faire -, tandis que le piquet de grève s’installe dans la durée.

Dans le froid, la neige (Nous sommes en février, dans le zoning industriel), elles resteront dehors, pendant un moins, devant la porte de l’usine de 6 heures du matin à 3 heures de l’après-midi, entourées le plus souvent par des militants syndicaux, venus d’autres usines. «  Il a neigé, il a gelé….À certains moments, je me disais : on ne tiendra pas le coup. Mais on avait des visites, on buvait de la goutte pour se réchauffer et puis, on chantait, on jouait de la guitare. C’était la fête chez nous…mais c’est vraiment la solidarité qui nous a fait tenir le coup ». (Une ouvrière)  

Les non licenciées non grévistes (en compagnie du directeur du personnel) leur faisaient face, mais, sans doute moins motivées, repartaient vers 9 heures du matin.

Au deuxième jour du piquet, le permanent F.G.T.B se rend à l’usine et demande aux ouvrières présentes (dans la quasi-totalité membres de son syndicat !) les raisons de leur décision : « On lui a dit qu’on s’était rendues compte que les commissions paritaires ne servaient à rien et que le patron se fichait de nous en venant travailler la nuit et en peignant du matériel, qui était fait ailleurs, pour nous faire travailler dessus ensuite…Il nous a répondu qu’il avait de bons arguments, qu’il allait consulter ses instances et essayer de faire reconnaître notre grève, mais qu’il ne nous promettait rien parce qu’on était en minorité et qu’on n’avait pas les 66 % voulus pour déclancher une grève ».

Le 14 février, la nouvelle conciliation prévue a lieu.
Le patron exprime sa colère devant la poursuite de la grève, mais informe la commission que 34 personnes ont pris la prime de départ volontaire. Il « accepte » - oralement – de revenir sur le licenciement des travailleuses protégées, mais demande aux déléguées – réintégrées, selon lui – de convaincre celles qui n’ont pas encore envoyé leur prime de le faire ! Il espérait ainsi qu’elles allaient abandonner leur camarade, puisque leur réintégration était assurée. Mais, toutes, sauf une, décident de continuer la lutte qui ne concernait cependant plus – directement – que 11 personnes licenciées. Celles-ci sont cependant toujours assurées de la solidarité de 8 déléguées et de 6 ouvrières non licenciées.

L’offre des 130.000 Fr, reste toujours valable jusqu’au 27 février.

Les délégués FGTB qui se trouvaient dans le camp opposé à la lutte vont trouver G. Staquet, leur permanent, pour qu’il fasse pression sur les grévistes afin que celles-ci laissent travailler le personnel qui voulait travailler.
Devant leur menace de rejoindre les rangs de la C.S.C, et n’ayant rien à opposer à leur argument majeur selon lequel la grève n’avait pas été décidée démocratiquement, celui-ci promet de tenir une assemblée de l’ensemble du personnel : si la majorité des ouvrières se prononce pour l’acceptation des propositions patronales, la F.G.T.B cessera de payer et de soutenir la grève.

Les permanents syndicaux étaient dans une position extrêmement difficile puisqu’ils avaient des affiliées dans les deux camps. La majorité des syndiquées, avaient, sans leur accord, pris une décision de faire grève - ce qui mettait les syndicats en contradiction avec leurs statuts - , tandis que la minorité revendiquait le respect des textes et l’application de la règle ‘démocratique’ avec d’autant plus de force qu’elle était, sur cette position, majoritaire dans l’entreprise.

Les non-grévistes défendaient la ‘ démocratie syndicale’ qui était en contradiction avec la conception que les grévistes avaient de la lutte pour l’emploi.

Or, ces dernières avaient beau jeu de mettre les permanents en porte-à-faux : Ceux-ci menaçaient de les abandonner en refusant de soutenir leur grève, alors que les instances syndicales appelaient à manifester à Bruxelles, le 26 février, sur le thème de la lutte pour l’emploi : « Pourquoi ne lutterions-nous pas à Jumet, sur le terrain, pour l’application de mots d’ordre que nous sommes appelées à défendre à Bruxelles ? » 

Face aux ouvrières non licenciées et non grévistes qui rejetaient sur les grévistes la responsabilité de la suppression des derniers emplois restants, ces dernières opposent une conception de la lutte pour l’emploi fondée sur la solidarité. « L’acceptation docile de ces mesures de restriction du personnel facilite la tâche de la direction, puisque devant elle ne se trouve plus qu’un personnel de plus en plus faible numériquement. [En revanche], si la direction voit toutes les ouvrières et tous les ouvriers s’unirent, appuyées par leurs organisations syndicales, elle acceptera de réintégrer les ouvrières licenciées ».

Ainsi, aux arguments de ceux (y compris au sein des syndicats) qui se demandaient : « Pourquoi s’acharner pour 20 emplois, alors qu’on va en perdre 20.000 dans la sidérurgie  ?», les ouvrières de Concord, comme celles de Bekaert d’ailleurs, répondaient que « c’était en apprenant à se battre pour 20 emplois qu’on sera prêtes à se battre quand il faudra en défendre 100 fois plus ».

Comme à Bekaert encore, on fit appel à la règle ‘démocratique’ pour tenter de régler les problèmes. À Bekaert, les ouvrières avaient été mises à temps partiel parce qu’elles étaient minoritaires et parce qu’elles étaient femmes ; à Concord, le sort des ouvrières licenciées, elles aussi minoritaires, se trouva mis, par le syndicat, dans les mains des ouvrières maintenues dans leur emploi.
Ce qui est en cause ici, c’est la conception organique d’une classe ouvrière censée être unie mais dont on se refuse à nier les différences (hommes/femmes ; travailleuses licenciées / travailleuses maintenues dans leur emploi), alors même que ces différences sont l’arme utilisée pour briser cette communauté, voire pour la supprimer totalement.

Les travailleuses de Concord refuseront cette conception de la ‘démocratie’ : « [….] Notre décision (de faire grève) n’est pas démocratique, nous dit-on. Tout dépend de l’idée que l’on se fait de la démocratie. Lorsqu’une partie du personnel est frappée par des mesures de licenciement, tandis qu’une autre est momentanément épargnée, il existe un danger évident de division.
La situation idéale est que les non licenciées se solidarisent avec leurs camarades jetées sur le pavé. Mais il arrive aussi que l’égoïsme soit le plus fort et que le personnel « sauvé » préfère « laisser tomber » les victimes des mesures patronales. Ce fut malheureusement le cas à
Concord. Est-ce démocratique d’exiger de 10 ouvrières de sacrifier sans rechigner leurs conditions s’existence, leur emploi ? En est-on arrivé à considérer que les nouvelles formes de démocratie, c’est de pousser les travailleurs à accepter de se retrouver sans emploi sous prétexte de sauver d’autres emplis ?
Comble de tout, cette nouvelle forme de démocratie consiste à faire condamner  les ouvrières licenciées à la résignation de celles qui conservent leurs emplois ! C’est non seulement anormal, c’est complètement immoral.
À la rigueur, on peut comprendre que le personnel non solidaire reste neutre dans le conflit entre les grévistes et la direction, mais rien n’excuse que ce personnel essaie de briser une action pour tenter de conserver des emplois. Les 31 votes d’ouvrières exigeant de cesser la grève, exigent, en fait, que 10 autres ouvrières se suicident sur le plan professionnel. Ajoutons, par souci de précision, que parmi ces 31 votes anti-grève se trouvent ceux de 5 personnes non touchées par les mesures de licenciement de la direction et qui continuent, elles, à travailler sur les machines de l’entreprise
Alukarben, enlevées par les patrons des bâtiments de Concord.  
Les 22 votes en faveur de la poursuite de la grève sont ceux des 10 ouvrières licenciées auxquels s’ajoutent ceux des déléguées et ouvrières non licenciées solidaires de leurs camarades.
Si la démocratie, c’est supprimer le droit pour une minorité agressée de se défendre, c’est qu’elle se confond avec le droit de la majorité d ‘exiger l’écrasement de la minorité.
Nous ne croyons pas que l’on en soit arrivé à cette notion dangereuse de la démocratie. […]  ».
30

Comme le révèle ce tract, le 20 février, le principe du vote auquel les permanents syndicaux s’étaient engagés, devait avoir lieu à la F.G.T.B.
D’un côté, 20 personnes (11 ouvrières licenciées et 9 ouvrières protégées réintégrées (oralement) ; de l’autre, 31 personnes, dont 5 non concernées par les mesures de licenciement qui continuaient à travailler en dehors de l’usine sur les machines Alukarben

Voici comment s’est passé le ‘vote’ :
« Quand on est arrivées, racontent les ouvrières en grève, il y avait la F.G.T.B. et la C.S.C en front commun…..Les permanents étaient très embarrassés : d’un côté, ils avaient leurs statuts, de l’autre.…il y avait nous.
Nous, nous leur disions que nous n’acceptions pas d’être mises dehors et que, si eux trouvaient ça normal, pas nous.
On disait aussi que ce n’était pas parce que les non licenciées avaient la tête hors de l’eau, que, nous, nous devions couler.  
On avait décidé aussi que si l’on exigeait un vote, nous ne voterions pas, que ça ne servait à rien, que c’était perdu d’avance, que c’était une manipulation. C’était honteux de faire voter comme cela. Ce n’était pas normal d’intégrer au vote des gens qui n’était pas licenciés.
Aussi, quand ils nous ont donné nos bulletins de vote, on les a déchirés toutes ensemble et on est sorties, les 22 ».

Le résultat fut officiellement : 31 personnes se sont prononcées pour la reprise du travail, 22 se sont abstenues.  

Devant le refus des ouvrières du piquet d’entériner les conséquences de ce vote et devant le maintien d’un piquet de grève renforcé, le patronat se voit suffisamment démuni pour « en appeler à l’intervention immédiate des autorités locales ou syndicales pour apporter un élément de solution. » Et il demande au bourgmestre de Charleroi une intervention de la police : deux policiers se présenteront au piquet mais n’interviendront pas.

Restait alors l’intervention auprès des syndicats : elle  consista à jouer de la contradiction entre les permanents auxquels on reprochait de ne pas faire respecter les statuts et les déléguées « agissant en dehors de toute démocratie ».
Il s’agissait donc de faire pression sur les permanents « pour lesquels, nous avons le plus grand respect » mais qui «ne sont pas suivis par la déléguée principale et par ses quelques ‘attachées’ » (sic). (Déclaration d’un membre du Conseil d’administration)

Mais la pression de la base syndicale venue des autres usines de la région fut la plus forte : lorsque les conditions dans lesquelles le vote fut effectué furent connues et lorsqu’on apprit que les syndicats risquaient d’abandonner les ouvrières de Concord, une solidarité « incroyable » réussit à faire pression sur les appareils des deux syndicats.

La F.G.T.B, plus particulièrement, dut réunir le Comité exécutif de la Fédération de la métallurgie en Congrès extraordinaire, lequel vota la motion suivante : « Tout en étant conscient de la volonté d’une majorité de travailleurs de vouloir reprendre le travail, il invite toutefois ceux-ci à se rallier aux positions de l’organisation syndicale F.G.T.B… .exige la convocation immédiate d’une commission paritaire régionale et décide de mener une action régionale pour toutes les entreprises affiliées à Fabrimetal, à la fois pour rechercher une solution équitable au dossier Concord Lighting, mais surtout pour exprimer une volonté régionale de respect scrupuleux des règles sur les relations collectives établies paritairement. »  

Les travailleuses de Concord avaient donc réussi à obliger l’appareil syndical à reconnaître leur lutte, tandis que G. Staquet, permanent F.G.T.B. devait admettre que « le vote n’était pas considéré comme valable ».

Quand la F.G.T.B. eut reconnu la grève, le patronat dut sans doute admettre qu’il ne pouvait plus casser la solidarité du piquet de grève et décida, dès lors, d’envoyer les préavis de licenciement aux 35 ouvrières jusque-là non licenciées.
En 4 jours, 15 prirent la prime de départ.
Il ne restait plus donc que 41 personnes : les 21 du piquet de grève et les 20 parmi les non grévistes qui avaient refusé de prendre la prime.

C’est alors que, le 8 mars, après une entrevue entre les permanents syndicaux et la direction, l’annonce est faite aux ouvrières qu’un pré-accord a été conclu prévoyant la réintégration de toutes celles qui n’avaient pas, jusque-là, accepté de prendre la prime de départ.
41 personnes sont réintégrées, l’objectif patronal demeurant celui de réduire ce nombre à 35 pour le mois de juin.

L’Assemblée (du personnel) le ratifia, malgré l’ échéance de six nouvelles pertes d’emplois.
Une réunion paritaire eut donc lieu afin de ratifier les propositions de Fabrimetal :

Conflit Concord Lighting – Rotalux à Jumet
Propositions de Fabrimetal

1. Les 35 ouvriers et ouvrières auxquels les préavis a été notifié, et qui ne l’ont pas accepté, seront réintégrés le 11 mars 1983, après la ratification de l’accord par les deux parties.
2. Les piquets de grève disparaîtront dès acceptation des présentes propositions, laissant à la Direction et au personnel le libre accès de l’entreprise.
3. L’activité dans l’entreprise reprendra normalement le 5 avril. La Direction examinera la possibilité technique de raccourcir ce délai, du moins pour une partie du personnel.
4. Pour que l’entreprise puisse être gérée de façon correcte, compte tenu de la charge de travail prévisible, l’objectif à atteindre est de ramener l’effectif du personnel ouvrier à 35 unités.
Cet objectif doit être atteint pour le 31 juillet au plus tard. Dans l’intervalle, un chômage économique continuera d’être instauré.
Les ouvriers et ouvrières qui, avant le 31 juillet, sont désireux de quitter l’entreprise, recevront, dès leur départ, l’indemnité globale de 130.00 Fr., nets.  
5. Une réunion d’évaluation de l’objectif se réunira le 27 juin.
6. À l’occasion de la réunion d’évaluation du 27 juin ou à la suite de décisions que la Direction devrait prendre le 31 juillet, si l’objectif final n’était pas atteint, une paix sociale absolue doit être respectée. Toute action de grève, piquets ou autres troubles sociaux entraîneront automatiquement une décision de non investissements à Jumet et, à terme, la fermeture de l’entreprise.
7. Le Conseil d’administration de l’entreprise décidera de procéder aux investissements, après réussite de l’objectif final, donc normalement en septembre 1983.
Toutefois, celle-ci ne sera engagée qu’après le vote positif du personnel.

Mais, ce n’est que le surlendemain, lorsque les délégués firent le rapport de la négociation, que les ouvrières du piquet de grève découvrirent l’article 6, et donc qu’elles ne pourraient plus réagir contre de nouveaux licenciements, la clause de «  paix sociale » étant très explicite.
Les déléguées F.G.T.B. présentes à la réunion expliquèrent que le texte leur avait été remis en tout début de séance et qu’elles ne s’étaient pas rendu compte de l’enjeu tandis que le permanent les accusa de jouer double jeu. 

Le surlendemain, le vote sur cet accord eut lieu : sur 38 personnes présentes, 23 acceptèrent la reprise du travail dans ces conditions, 15 se prononcèrent pour la poursuite de la grève.

Le permanent syndical annonça clairement que si la grève se poursuivait, elle ne serait pas reconnue par les organisations syndicales. Dans ces conditions, celles qui étaient partisans de la poursuite du mouvement décidèrent de se plier à l’avis de la majorité et de reprendre le travail.

La lutte des ouvrières de Concord était terminée : les plus combatives ont été réintégrées.
Mais 6 emplois sont encore menacés à échéance de fin juillet.

Sur les 41 ouvrières, 21 sont affiliées à la F.G.T.B  et 16 à la C.S.C
Les élections sociales ont donné 2 mandats à la F.G.T.B et 1 à la C.S.C, et sur les 22 voix attribuées à la F.G.T.B, la déléguée principale en a obtenu 21.
Dorénavant, les ouvrières élues sont à nouveau protégées par leur mandat syndical pour 4 ans, ce qui représente environ la moitié des effectifs ouvriers (10 F.G.T.B et 6 C.S.C), tandis que celles qui se sont présentées sans être élues sont protégées pour 2 ans.

Toutes les ouvrières qui se sont présentées et qui ont été à la pointe de la lutte ont été élues. Cependant, dans la mesure où les employés ont tous voté pour la C.S.C, ce syndicat est devenu majoritaire au Conseil de Sécurité-hygiène et au Conseil d’entreprise, ce qui ne manquera pas sans doute de fournir un nouvel élément de division ultérieure.

Le 27 juin, lors de la réunion d’évaluation, le patronat de Concord annonçait qu’il «  ne sera prononcé aucun licenciement », en échange de quoi, les syndicats s’engageaient à ne pas « exagérer » dans l’utilisation des crédits d’heures et de formation syndicale.

Concord Lighting avait, comme le souhaitait sa direction, atteint le chiffre de 35 ouvrières. Au terme de ces luttes, ce furent celles qui résistèrent avec le plus d’acharnement pour leur droit au travail qui gardèrent leur emploi.

Comment apprécier ce résultat avec le départ des cent autres ?

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Notes de bas de page
1 Décision du 6 novembre 1978.
2 Lettre de M. Deschouwer, Directeur général aux membres du personnel. 6 juillet 1982.
3 Ibid.
4 Cf., Marie-Victoire Louis, La lutte des femmes de Bekaert-Cockerill, Les Cahiers du Grif.  Septembre 1983. p. 9 à 78.
5 Le 36 heures hebdomadaires étaient déjà en application depuis le 1er janvier 1981
6 Lettre de M. Descouwer. 6 juillet 1982.
7 Solidaire. Juillet 1982. Interview des délégués de Concord.
8 Tract des occupantes de Concord Lighting. Appel à solidarité. 14 juin 1982.
9 Les ouvrières n’étaient pas dupes de l’utilisation politique de ces visites dans un contexte électoral : « Il faut dire qu’en voyant arriver les parlementaires, pas mal d’ouvrières ont dit : ‘ Ca y est, les élections communales approchent. On leur a fait remarquer et on a dit qu’il nous fallait surtout des moyens concrets pour soutenir notre lutte. Si les hommes politiques ne le font pas, autant leur dire tout de suite : ‘au revoir et merci’ ». Discussion avec six déléguées d’entreprise.  Solidaire. Juillet 1982.
10 Le mari d’une des ouvrières rencontrées, raconte avec humour : « Un soir, je suis allé chercher ma femme à l’usine. On m’a dit qu’elle était ‘dans les caisses avec un sénateur’ »
11 Ajout. Juin 2006…..cependant ainsi subordonné à l’accord de son mari. Pas un droit, donc.
12 Elle-même a précisé qu’elle ne concevait pas son rôle de délégués syndicale comme celui d’être « seulement une boîte à lettres des travailleurs. Une déléguée doit mobiliser, entraîner ses camarades et, s’il le faut, leur ouvrir les yeux ». Solidaire, 2 février 1983.
13 Cependant, cette alliance entre la base ouvrière et la délégation syndicale est très précaire puisque l’accord national des fabrications métallurgiques du 19 février 1973 en matière de statut de la délégation syndicale, précise, dans son article 13 : …. « Le mandat de délégation syndicale prend fin lorsque l’intéressé ne réunit plus les conditions prévues par l’article 11 ( «  Etre âgé de 18 ans au moins et ne pas avoir atteint l’âge de la retraite ; avoir au moins un an de présence effective dans l’entreprise ; être affilié à l’une des organisations syndicales représentées et être présenté par elle), étant entendu, qu’en tout état de cause, celle-ci pourra prendre fin à la requête de l’organisation des travailleurs qui a présenté la candidature du délégué ». C’est grâce à cet article que dans l’une des plus grandes entreprises du bassin de Charleroi, 7 délégués syndicaux se sont vus retirer leur mandat par leur fédération !/
14 Cette hypothèse est récusée par le permanent F.G.T.B. selon lequel si les ouvrières de Concord ont été réintégrées, ce n’est ni du fait de leur visite à l’Economie régionale wallonne, mais du fait des négociations parallèles que le syndicat aurait menées avec le patronat et l’Economie régionale.Mais L’un exclut-il l’autre ? Et cette réfutation ne cache t-elle pas en réalité son refus d’accepter que les ouvrières aient pu mener une lutte non seulement quasiment seules, mais de plus victorieuse ( au moins pour un temps ! )
15 Souligné dans le texte. 
16 Ibid.
17 Organisme patronal de la métallurgie belge
18 Lettre de M. Deschouwer en date du 26 janvier.
19 Lettre de M. Deschouwer. 8 février 1983
20 L’exploité. Février 1983. ( Compte-rendu confirmé par ailleurs)
21 La C.S.C s’était vue notamment offrir un bureau dans l’entreprise, inauguré en présence du directeur du personnel.
22 Dans une entreprise importante de la région de Charleroi, la section syndicale F.G.T.B. a fait un pot commun de ces ristournes et a acheté un ordinateur pour gérer le chômage.
23 L’ouvrière la plus combative de la lutte des femmes de Bekaert- Cockerill.
24 Le Journal de Charleroi. 28 janvier 1983.
25 Environ une dizaine.
26 Le Journal de Charleroi. Ibid.
27 Responsables F.G.T.B.
28 Solidaire. 16 février 1983.
29 L’Exploité. 12 février 1983.
30 Tract des ouvrières de Concord : droit au travail et démocratie syndicale.

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