Recherches féministes. Critiques (des) féministes
 Marie-Victoire Louis  *

Féminisme et syndicalisme : éloge de la diversité

Pour La revue du Grep
Femmes : les chemins de l'autonomie
N° 108. Septembre-Octobre 1986
p. 22 à 30

date de rédaction : 01/07/1986
date de publication : 01/09/1986
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Tenter de réfléchir positivement - en ébauchant une critique qui ne soit ni destructrice, ni démobilisatrice - sur les rapports entre le féminisme et le syndicalisme relève de la gageure.
En effet, ces deux mouvements sociaux se sont longtemps vécus comme concurrents et contradictoires (ce qui peut paraître paradoxal). Pourtant, malgré la différence fondamentale qui les oppose (lutte anti-capitaliste et lutte anti-patriarcale), ils possèdent certaines caractéristiques communes quant à leurs pratiques. Comme, par exemple, les tendances :
- au messianisme (la « classe ouvrière» ou les « femmes» jouant un rôle de rédemption révolutionnaire),
- au volontarisme (les stratégies élaborées faisant l'impasse sur les situations concrètes au nom d'une volonté de les supprimer),
- à l'unanimisme (sous-estimation des différences à l'intérieur des catégories sociales « femmes» ou « classe ouvrière ») ce qui tend à privilégier l' « unifiant » et l' « identique».

Tentons néanmoins de poser le plus clairement possible quelques jalons de la crise de ces deux mouvements sociaux qui peuvent peut-être nous aider à mieux penser leurs relations futures.

Le travail salarié n'est plus le centre de gravité de la vie d'un nombre croissant de personnes. D'une part, du fait de la division internationale croissante du travail et des processus de robotisation, les emplois occupés , comme les tâches effectuées sont le plus souvent sous-qualifiés, sans espoir de promotion et apparaissent comme un fragment non significatif d'un processus de production dont on ne voit plus ou mal la finalité parce que l'on n'en maîtrise plus le sens. Dès lors, les projets professionnels se déconnectent progressivement des projets personnels.
D'autre part, les exclus du marché du travail (chômeurs-euses) dont la durée moyenne de chômage ne cesse de s'allonger, pré-retraité-es dont l'âge moyen de départ en retraite ne cesse de s'abaisser...) sont de plus en plus nombreux. Comme c'est le cas des personnes insérées dans des itinéraires professionnels hyper-mobiles où travail et chômage perdent leur spécificité. Dès lors, la banalisation de la précarité fait progressivement perdre de son sens à la notion même d'insertion professionnelle. André Gorz estime ainsi qu'à la fin du siècle, seule 30 à 40 % de la population sera pourvue d'un emploi permanent à temps plein.

Faut-il revendiquer encore une politique de plein emploi ou réfléchir aux conditions d'une diminution du temps de travail pour tous dans le cadre d'une politique de redistribution du profit, des salaires et des revenus ?
La logique du capital ne peut plus - si tant est qu'elle l'ait jamais pu - expliquer à elle seule les comportements des individus face au travail salarié et aux arbitrages qui évoluent dans le temps entre temps libre / temps domestique / temps de travail, revenus salariaux et autres...
L'existence d'une demande différenciée de la diminution du temps de travail devient dès lors un enjeu majeur dans les luttes sociales.

L'unicité du statut salarial basée sur l'emploi stable à durée indéterminée qui a fondé la force et l'unité syndicales (surtout dans la fonction publique, l'enseignement, mais aussi dans l'industrie) est de plus en plus rare. Elle est remplacée progressivement par une multiplicité d'horaires de travail (flexibles, variables, à 3/4 de temps, à mi-temps, à temps partiel, de nuit, de soirée, en deux équipes de 8 heures ou trois équipes de 6 heures, de week-end exclusivement, etc.) comme de contrats de travail (contrats à durée déterminée, intérimaires, stages de formation qui sont souvent des emplois déguisés, voire absence totale de contrat). Sans compter que le libéralisme actuel privilégie les activités dites "indépendantes", au nom de « l'esprit d'entreprise ».

Cette stratégie qui se nomme flexibilité pour les entreprises et mobilité pour les travailleurs-euse peut être interprétée de deux manières :
- en ne payant les salarié-es qu'aux seuls moments où l'entreprise les considère comme rentables, le patronat vise à transférer à l'Etat la prise en charge sociale de l'inactivité ;
- cette politique est, de fait, une forme de partage de la quantité de travail disponible qui tend à rendre la conscience de l'absence de travail moins douloureuse, ou moins dangereuse socialement.

Un problème essentiel se pose dès lors aux syndicats : faut-il s'opposer au principe même de cet éclatement du contrat et du temps de travail ou, tout en dévoilant les risques encourus, surtout celui de la précarisation accrue pour l'ensemble des travailleurs-euses, reconnaître que des offres et des demandes diversifiées existent et donc défendre ces travailleurs-euses « atypiques » ? Et dans ce second cas de figure, comment, sur la base de cette diversité, recomposer ces intérêts divers en une stratégie qui ne soit ni une simple addition de revendications, ni une unification arbitraire ?

La rareté du travail, l'affaiblissement des syndicats de par la peur du chômage et la concurrence entre les travailleurs-euses, ainsi que la montée en force de l'idéologie libérale concourent par ailleurs à renverser les fondements du syndicalisme.
Le discours libéral dominant tend à déplacer la contradiction capital / travail vers la contradiction travail / chômage. Le patronat et l'Etat ne sont plus considérés dès lors comme des exploiteurs de la force de travail : ils sont des créateurs d'emploi, ils « offrent » du travail. Quant aux salariés, ils ne sont plus considérés comme des exploités, ils ont « de la chance» d'avoir un emploi, ils sont des « privilégiés» ; les acquis syndicaux ne sont plus le fruit de batailles anciennes, ils deviennent des rentes de situation.

Ainsi, les syndicats sont-ils actuellement acculés, moins à lutter pour augmenter la part du salaire dans le profit, qu'à lutter - souvent le dos au mur - pour tenter de garder ce qu'ils ont déjà obtenu, quand ce n'est pas pour discuter des conditions du partage du travail disponible.
Soit ceux-ci refusent d'assumer les conséquences de la rationalisation capitaliste et de faire ce "sale boulot" ; ils risquent alors d'être « dépassés » par un syndicalisme plus "coopératif ". Soit ils acceptent et, s'ils ne clarifient pas les critères de leurs choix, ils risquent de reproduire, selon un 'ordre naturel des choses' , une priorité qui pourrait réserver aux hommes, blancs, qualifiés, un rôle central dans la production et dans le syndicalisme1.

Obliger les syndicats à réfléchir sur les priorités internes au salariat et entre les salariés et les chômeurs présenterait au moins l'avantage de les dévoiler et permettrait aux catégories socialement considérées de fait par eux comme « non prioritaires » de mieux lutter.

Par ailleurs, le syndicalisme, qui a fondé toute sa philosophie comme sa stratégie sur la notion d'action et d'identité collective des travailleurs, s'est insuffisamment posé les problèmes de la stratégie individuelle des travailleurs face à la logique du capital.
La libération de la classe ouvrière ne pouvait s'obtenir que collectivement dans le cadre d'une lutte frontale et selon un schéma avant-gardiste.
Or, cette problématique est d'autant plus malmenée que les nouvelles stratégies patronales de gestion de la main-d'oeuvre utilisent toutes ces contradictions ( intersyndicales, entre les syndiqués et non-syndiqués et surtout à l'intérieur même du salariat ), pour mettre en porte-à-faux les revendications syndicales unifiantes (35 heures pour tous par exemple). Le patronat s'adresser en outre de plus en plus directement aux salariés en jouant sur les multiples contradictions tenant à la diversité des "offres" et des "demandes" de travail. Les débats autour du temps partiel sont particulièrement révélateurs de ces multiples contradictions.

À ces éléments s'ajoutent les secousses que les mouvements féministes ont provoquées dans le syndicalisme. Celui-ci s'est longtemps posé par rapport au féminisme comme porteur d'universel luttant contre un "particularisme". Mais de nombreuses femmes ont progressivement affirmé que, derrière cet universalisme, se cachait souvent un « discours masculin sur des pratiques masculines .» (D. Kergoat)  
Ces militantes ont dévoilé, révélé le patriarcat et le sexisme qui régnaient dans les milieux syndicaux. Elles ont donc découvert que les revendications des femmes ne sont toujours pas réellement intégrées et reconnues effectivement par tous les syndicats, qu'il s'agisse du droit des femmes au travail, de leur droit à être reconnues selon leurs compétences et leurs aptitudes, et non selon leurs attributs sexuels, ou de la demande "à travail égal, salaire égal".
Les féministes ont également dévoilé à quel point l'histoire syndicale avait nié l'existence et l'apport des femmes au travail et au syndicalisme. Celui-ci se nourrissait des femmes sans les reconnaître : "Etre désappropriées de l'histoire, c'est peut-être finalement l'histoire la plus importante et la plus ordinaire qui arrive quotidiennement aux femmes." (Arlette Farge)

En règle générale, l'histoire concède historiquement aux femmes, soit un rôle dans les émeutes de subsistance (puisque, aussi violentes soient-elles, ces luttes ne remettent pas fondamentalement en cause la prééminence accordée aux femmes dans la gestion du " domestique" ), soit un rôle de compagnes de lutte (qui consiste souvent à gérer les pénuries dues à la prolongation des grèves ).
Aussi, lorsque les femmes se mettent en grève, seules, elles doivent progressivement faire appel aux appareils syndicaux où, confrontées à l'hégémonie masculine, elles sont souvent désappropriées - en tant que femmes de la gestion et du gain politique, syndical et symbolique du conflit.
Ce processus s'aggrave encore lorsque des femmes décident de faire grève contre toutes les formes d'abus de pouvoir et de discriminations qui dégradent les femmes au travail et qui ont pour effet, soit de les renvoyer au foyer, soit de les maintenir au travail dans des conditions de subordination qui renforcent et redoublent les rapports d'exploitation (luttes pour leur dignité de femmes, pour le renvoi de contremaîtres grossiers, violents, de collègues abusant de leur pouvoir d'hommes; luttes contre toutes les pratiques masculines qui maintiennent la force de travail des femmes dans le jeu de rapports de domination personnels; luttes contre les discriminations sexistes; luttes contre l'inégalité structurelle des qualifications, des salaires, comme de l'accès aux postes de pouvoir...).

Les femmes découvrent alors que la solidarité ouvrière fonctionne à sens unique; il est dans l'ordre des choses que les femmes participent aux grèves « unitaires ». Mais lorsqu'elles revendiquent le soutien de leurs collègues masculins, les questions qu'elles posent sont perçues et analysées comme des "problèmes de femmes". Le syndicalisme alors, soit redéfinit les termes de la lutte de manière à ne pas avoir à être remis en cause, "en tant qu' hommes", soit les abandonne, et souvent les trahit.

En outre, lorsque les femmes entrent en lutte, elles remettent en cause l'ensemble des places qui leur ont été historiquement assignées : le lieu de travail apparaît vite comme n'étant pas le lieu unique de l'exploitation ; leur activité ne s'arrête pas aux portes de l'entreprise; la solidarité entre femmes ébranle vite les analyses, les pratiques (et les divisions) syndicales.

Le syndicalisme n'a pu empêcher les interpellations du féminisme, mais il a considéré trop souvent cette intrusion comme une " violation d'un espace historiquement réservé» (C. Rogerat). Le travail salarié fut en effet longtemps considéré comme l'apanage exclusif des hommes et les grèves comme des « actes virils ». (M. Perrot).  

Avec la renaissance du féminisme dans les années 1970, des commissions "femmes-travailleuses " se sont créées dans les syndicats; elles ont tenté de concilier la lutte anti-patriarcale et la lutte anti-capitaliste et d'imposer aux appareils syndicaux leurs modes d'action et leurs revendications.

Actuellement, en France, elles ont très largement disparu en tant que structure autonome dans les syndicats.

Certes, si l'on peut trouver les raisons de cette greffe ratée dans les stratégies syndicales qui n'ont jamais vraiment intégré les interrogations féministes ( au mieux, le plus souvent, l'appareil syndical se réserve le droit d'interpréter les « besoins » des femmes ), il faut aussi en chercher les causes au sein des mouvements féministes eux-mêmes.

Les femmes, comme groupe social, ont réussi à imposer , de manière encore fragile, mais réelle, un autre rapport de force dans le couple, dans la rue, dans l'entreprise, par rapport aux hommes en général.
Et ceci constitue un immense bouleversement.
Mais il est temps de reconnaître certaines limites internes aux analyses féministes .

Tout d'abord, les mouvements féministes ont été trop souvent unanimistes. Si, dans un premier temps, cette constitution d'une « catégorie femme » a fait - par la rupture qu'elle a instaurée - la force des mouvements féministes, il est urgent d'aborder les problèmes de nos différences. L'abstraction de la catégorie « femme » permet en effet difficilement de prendre en compte la diversité des conditions de vie et d'existence de l'ensemble des femmes.

Sur le terrain professionnel, certaines ont des enfants, d'autres pas ; certaines ont des maris ou des compagnons sur qui elles peuvent compter, d'autres pas ; certaines sont cadres, d'autres ouvrières ou chômeuses ; certaines utilisent le travail d'autres femmes pour être déchargées du travail domestique et ou pour pouvoir exercer une activité salariée ; certaines enfin n'ont plus, n'ont jamais pu avoir d'activité salariée.

Le féminisme a donc aussi ses continents noirs ; les revendications de catégories entières de femmes n'ont pas suffisamment été prises en compte. « Ménagères » à qui l'on a trop souvent proposé comme unique solution d'entrer dans le salariat; paysannes par rapport auxquelles on n'a pas suffisamment pris en compte le problème de l'exploitation familiale ; femmes émigrées pour lesquelles le problème du racisme et du (non) droit qui est si souvent le leur est lancinant...

Si la découverte de notre unité dans l'oppression a été fondamentale, notre diversité n'en était pas moins réelle.
Ces différences, ces contradictions furent partiellement masquées par le fait que les grandes luttes féministes furent justement fondées sur l'unité de toutes les femmes: lutte contre le viol et les violences, pour le droit à l'avortement...

Seconde limite, les mouvements féministes ont présenté une image souvent caricaturale de l'oppression. La mise à nu des mécanismes de toutes les formes de l'oppression patriarcale - qui nous a parquées dans la différence pour mieux justifier notre infériorité - a bouleversé notre vie.
Mais au nom de cette découverte, nous avons souvent oublié que les femmes n'ont pas le monopole de l'oppression et qu'elles ne sont pas toutes dominées de la même manière. Certaines femmes ont d'ailleurs bénéficié, grâce au féminisme, d'une réelle promotion sociale dont l'enjeu politique n'a pas été suffisamment analysé.
Enfin, notre oppression sociale ne résume pas notre être et nos rapports avec les hommes ne peuvent se réduire au schématisme du seul rapport de domination.

Le discours souvent caricatural sur l'oppression a produit un discours caricatural sur les hommes.
Nous ne pouvons plus nous définir par la (dé)négation des hommes.
Nous ne pouvons plus identifier, sans réfléchir plus avant, les hommes au patriarcat dont la force, la logique mais aussi la perversité tiennent à sa capacité de confier à des femmes le rôle de perpétuer l'aliénation d'autres femmes (C. Lacoste-Dujardin le souligne clairement dans Des mères contre des femmes).
Nous devons donc analyser plus finement les mécanismes par lesquels - nous les femmes - nous participons à la reproduction de rôles sociaux inégalitaires et patriarcaux.

D'autre part, les mouvements féministes ont trop longtemps imposé un schéma unique de libération des femmes par le travail salarié. Une petite revue libertaire qui s'intitulait Jamais contentes affirmait péremptoirement dans les années 1970 : "Ce n'est pas le travail qui nous manque; ce sont les sous, le temps, le pouvoir".
Autour de ce principe irréfutable : pas d'indépendance sans indépendance économique, les mouvements féministes en sont souvent arrivés à assimiler libération des femmes et accès au salariat, lorsqu'ils ne renvoyaient pas l'ensemble des femmes au foyer au statut peu enviable de catégorie aliénée et rétrograde. Comme si le travail salarié changeait de nature en changeant de sexe : pour les uns, expression de l'exploitation, pour les autres (les femmes), expression de la liberté.
Devions-nous revendiquer notre prolétarisation - à part entière - comme un progrès par rapport à l'esclavage ? : "D'une part, on reconnaissait et on dénonçait la double journée de travail, d'autre part, on s'ingéniait à vouloir faire travailler les femmes, sans trop se scandaliser qu'elles travaillent deux fois pour toucher un demi salaire" (Jamais contentes).

La contradiction est apparue encore plus nettement lorsque des courants alternatifs ont revendiqué de "travailler deux heures par jour ", voire le droit au revenu minimum pour tous. Au même moment, des groupes féministes, très influencés par un marxisme mal "digéré" exigeaient le droit pour toutes les femmes d'entrer dans la production « à part entière ». Cette contradiction a cependant été soulignée par certaines féministes qui déclaraient : « Nous voulons avant tout être des femmes libres et non des travailleuses émancipées» (Victoria, Le foyer de l'insurrection).

Enfin, les mouvements féministes n'ont pas suffisamment abordé le problème du rapport entre "les femmes" et "les féministes ". Dans un article sur "Les femmes et l'Etat ", C. Delphy écrivait récemment pour mieux cerner son propos: "Je réduirais l'un des termes, les femmes, sans autre forme de procès, au mouvement féministe".Cette 'problématique' ne me paraît plus pouvoir être défendue.

Faute de prise en compte des problèmes des rapports de pouvoir à l'intérieur des groupes féministes qui ont longtemps fonctionné " moins sur le mode de la démocratie directe que sur celui du consensus présupposé" (F. Colin), très vite le vieux schéma féministe de l'avant-garde a resurgi avec son cortège de pratiques trop connues : abus de pouvoir, impositions au silence liées à des pratiques contestables des dirigeants bien cachées, manipulations politiques...

Nous devons éviter de reconstruire, par un renfermement de la catégorie sur elle-même, une unité artificielle, un sujet collectif fantasmé : "les femmes opprimées", qui nous normaliserait à nouveau dangereusement. "La parole des femmes" ne doit pas être appropriée par des groupes féministes situés, faute de médiation politique, dans un rapport de pouvoir par rapport aux femmes.

Nous devons aborder concrètement, nous aussi, les problèmes de la démocratie, de la représentativité et des mécanismes du contrôle du pouvoir.

Repenser et reconstruire les rapports entre féminisme et syndicalisme nécessitent d'éviter deux postulats qui sont des impasses : celui de l'égalitarisme postulé et celui de la différence « naturelle » entre hommes et femmes.

Ainsi toutes les analyses qui n'intègrent ni les mécanismes qui contraignent la majorité des femmes à concilier travail salarié et travail domestique, ni les mécanismes qui perpétuent la division sexuelle du travail, ni les mécanismes de la discrimination et du sexisme, s'avèrent être des analyses qui - en les occultant - les reproduisent.

Certains mouvements féministes ont tenté de poser au sein de l'institution syndicale un rapport de force en revendiquant, soit des quotas, soit des structures « autonomes » non mixtes, soit un «programme pour les femmes ».
Ces exigences peuvent être ponctuellement utiles, nécessaires et efficaces, mais elles butent sur leurs propres limites. En revendiquant des quotas pour les femmes, on risque de se situer dans une logique qui ne remet pas en cause la norme institutionnelle, souvent paternaliste, humiliante, patriaracle. En effet, c'est sur la base de leur sexe que certaines femmes seraient alors choisies et non - même si l'on en tient compte - en fonction de leurs compétences. Ensuite, les quotas peuvent être assimilés à des dons car ils ont rarement été arrachés par des luttes. Un don ne se conteste pas et peut toujours être repris. C'est d'ailleurs toute l'histoire des quotas... Une politique de quotas ne peut être décidée et imposée que par les pouvoirs en place ( bureaucratie syndicale, politique...), puisque ce sont eux qui décident arbitrairement de !'importance (10, 20, 30 % ou plus) comme de la composition de ces quotas.
On entérine ainsi les pouvoirs de l'appareil sur la base de luttes de femmes détournées.
Il serait d'ailleurs, à cet égard, intéressant d'analyser le passage des commissions femmes-travailleuses à la politique des quotas dans certains syndicats.

Les groupes non mixtes ne sauraient être assimilés à des ghettos, parce qu'ils sont le résultat d'une démarche volontaire et non pas imposée de l'extérieur.
Pourtant la question de la non-mixité me semble, en théorie, moins importante que la problématique anti-patriarcale. En outre, n' y aurait-il qu'un seul homme qui soit à même de rejoindre les féministes sur cette position anti-patriarcale, sa place devrait lui être reconnue.

L'essentiel est surtout de savoir qui pose les problématiques, qui contrôle les décisions et qui capitalise les luttes sur le plan politique et organisationnel, et sur le fondement de quelles analyses. Le patriarcat étant un système - complexe - d'oppression, certains hommes peuvent être nos alliés et certaines femmes nos adversaires. Il nous faut l'accepter, même si la conscience historique de l'oppression des femmes par la grande majorité des hommes nous gêne parfois pour nous distancier de nos réactions personnelles.

Faut-il élaborer un programme "pour les femmes" ? Celles-ci ne peuvent, à mon avis, constituer l'objet spécifique d'une politique syndicale. Car parlerait-on alors d'elles - de nous - comme "mères et épouses ", "réserve de main-d'oeuvre", "catégorie sous-payée et sous-qualifiée", "groupe social potentiellement flexible" , ou comme "femmes en lutte pour leur égalité... ou pour leur différence" ?

Si nous devons continuer à traquer, à dévoiler toutes les violences faites aux femmes, y compris celles actuellement encore "invisibles", et à lutter pour leur disparition, nous ne devons pas pour autant nous enfermer ni accepter qu'on nous enferme dans la catégorie "femmes" qui est aussi un pur produit du patriarcat.

Si nous sommes à la fois «femmes-différentes-des-hommes", ce qui perpétue la catégorie "homme" en tant que norme universelle, ne devons-nous pas aussi nous affirmer comme constitutives du genre humain ?
L'enjeu n'est-il pas de briser la pensée dualiste hommes/femmes au lieu d'en inverser les termes ou de renfermer la catégorie femmes sur elle-même par un retournement théorique paradoxal ?

Comme le dit Luce Irigaray  :  « Et l'un(e) ne bouge pas sans l'autre ».
Nous ne pouvons nous contenter, dans l'analyse, de séparer et opposer un sexe à l'autre; nous ne devons ni entériner le principe de la similitude, ni celui de la différence: nous devons analyser le rapport social nouveau entre les hommes et les femmes.

Personnellement, je ne lutte pas pour une société féministe, mais pour une société non sexiste, non patriarcale, où les conditions sociales de la liberté soient créées pour toutes et pour tous et où les questions considérées aujourd'hui comme "des-problèmes-de-femmes" soient prises en charge par toutes et par tous. Ce qui, bien entendu, implique un bouleversement profond de l'ensemble des rapports sociaux.

Nous n'avons pas à inverser les rapports de domination en notre faveur au nom du rétablissement d'une injustice ancestrale ; nous avons en revanche à faire bouger partout les lignes de partage entre "les hommes" et "les femmes ", afin que chacune et toutes puissions trouver un itinéraire qui ne soit plus, a priori, défini par notre sexe. Notre sexe n'est pas notre destinée.

On ne peut pas, à mon avis, concevoir un grand projet de société féministe alternative, et ce n'est pas à regretter.
Mais si nous arrivons à modifier partout où nous sommes l'ensemble des relations publiques et privées entre les hommes et les femmes, nos enfants, nous-mêmes pourrions vivre dans une société plus démocratique et plus humaine. Alors peut-être les femmes échapperaient-elles à leur destin de femmes pour être reconnues - et c'est là pour moi un achèvement - comme des individu-es.
Pour cela, je crois d'abord et avant tout aux luttes de femmes liées à un mouvement de pensée critique et à la solidarité. Il nous appartient de créer un rapport de force, hors et dans les institutions, notamment en remettant en cause ce partage : dans/hors l'institution.

Nous pourrons ensuite passer des alliances avec les institutions, mais sans basculer brutalement d'une logique de lutte frontale à une logique de groupe de pression.

Ces alliances - à partir du moment où les femmes qui les négocient représentent réellement une force féministe (il ne s'agit pas de créer un corps de bureaucrates du féminisme mais de multiplier le nombre de femmes, de féministes dans la bureaucratie...) et sont dès lors contrôlées - ne sont ni de l'alignement, ni de l'inféodation, ni le plus petit dénominateur commun de deux mouvements sociaux. Mais, sur un ou plusieurs points précis, et en respectant des contraintes comme le cheminement de chacun-e , il est possible d'utiliser des contradictions, de trouver les points d'accord et de les négocier.

La difficulté réside en ce que les femmes sont le plus souvent atomisées face à des institutions structurées depuis des siècles, que nombre de problèmes posés aux femmes sont difficilement négociables ( discrimination, égalité, dignité...) et que les différences entre les hommes et les femmes ne doivent pas faire oublier que leurs intérêts peuvent aussi être - ponctuellement - convergents.

Comme le disait très fortement une femme dont j'ignore le nom : "Ce n'est pas nous, les femmes, que nous devons conquérir, c'est notre liberté ".
Alors nous ne serons - car nous ne pourrons plus l'être -, ni des exceptions, ni des forces d'appoint, ni des alibis.
Nous serons-nous mêmes.

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Notes de bas de page
1 A l'entreprise LIF, en France, la section CFDT a signé un accord mettant les femmes de cette entreprise à temps partiel pour maintenir le travail des ouvriers; de même, à l'entreprise Bekaert-Cockerill, en Belgique, les syndicats, le patronat et le représentant du ministère du Travail s'étaient mis d'accord pour imposer le temps partiel à toutes les ouvrières. Leur lutte ouvrière et féministe fut exemplaire.
2 Ajout. Juin  2006. Je n’écrirais plus aujourd’hui cela.

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