Syndicalisme
 Marie-Victoire Louis  et  Marie-France Boutroue  *

Féminisme, Syndicalisme1(Débat)

Regards 2
N° 51. Novembre 1999
p. 20, 21

date de rédaction : 01/10/1999
date de publication : 01/11/1999
mise en ligne : 16/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Une rencontre nécessaire, celle du féminisme avec le syndicalisme. L'une est une intellectuelle et une militante féministe, l'autre se bat au nom de la CGT pour l'égalité professionnelle entre les sexes. Elles font l'état des lieux et cherchent à ouvrir des perspectives. Avec attention, chaleur, émotion.
Marie-France Boutroue est responsable de la délégation CGT au Conseil supérieur de l'égalité professionnelle (instance créée par la loi Roudy où siègent syndicats, patronat, gouvernement). Elle collabore au secteur garanties collectives et retraite de la CGT.
Marie-Victoire Louis est chercheuse au CNRS. Elle a été présidente de l’AVFT(Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) *. Elle a publié notamment Le droit de cuissage. France,1860-1930. Editions de l'Atelier, 1995 (Débat réalisé par Evelyne Pieiller).

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Encarts
Marie-Victoire Louis : « Vous savez bien que la situation des femmes s’aggrave. Et que le sexisme est virulent. Si le syndicalisme ne propose rien, la concurrence entre hommes et femmes et les violences à l’encontre des femmes vont encore s’accroître. Que fait la CGT? »

Marie-France Boutroue : « La CGT organise un colloque les 2 et 3 décembre, " les Femmes et le syndicalisme ", pour faire avancer la situation. Et on essaie de faire en sorte que les questions de l'emploi et du salaire soient portées par les hommes et les femmes. Sans antagonisme».

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Marie-France Boutroue : Cela n'a pas fait grand bruit à la CGT. On a vu ça dans le journal le matin, mais on a été simplement quelques-unes à en parler. On était toutes parfaitement d'accord avec ce que le Manifeste affirme. En revanche son titre a fait débat. On ne peut qu'approuver le fait de manifester son soutien aux femmes publiques attaquées en tant que femmes, mais « chiennes de garde », ça m'a vraiment déplu. Je me suis sentie un peu dégradée… En ce qui concerne la suite, ce qui pourrait naître de ce texte dans mon organisation, j'ai du mal à le percevoir.

Marie-Victoire Louis : Je précise d’abord que si je suis signataire du Manifeste - et si j’ai notamment participé à la rédaction de textes des Chiennes de garde - je n’en suis pas à l’origine. Et que je parle ici en en mon nom propre.
L’impact du Manifeste a été incontestable - signé par un tiers d’hommes - en France mais aussi dans le monde entier. Et pas uniquement dans les médias, comme l’atteste le courrier et les demandes d’interventions qui sont adressées à l’association. En outre, la phrase «  Attention, on va appeler les Chiennes de garde » est souvent dite.
Ce texte a donc créé un choc, à l'évidence et participe à la revisibilisation actuelle des luttes féministes. Le sous-estimer serait une erreur de jugement politique.
Quant aux effets qu’il a déjà produits, ils sont importants. Les Chiennes de garde ont obtenu les excuses publiques du syndicat national Force Ouvrière de Radiodiffusion et de télévision pour les injures sexistes qu’il avait adressées à Laure Adler, présidente de Radio France. Le tract s’intitulait : «  France-Culture : Maison close à la création ! La taulière met les producteurs, auteurs et artistes interprètes sur le trottoir ». En outre, dans la mesure où Marc Blondel, Secrétaire national de FO n’a pas répondu à notre demande de désavouer ce texte et de mettre la lutte contre le sexisme à l'ordre du jour du prochain congrès national de FO, nous demandons aux personnes déterminées à lutter contre le sexisme de démissionner de ce syndicat. Il est important de souligner que c’est la première fois dans l’histoire que les féministes posent une telle exigence. Cette rupture est d’autant plus forte que cette demande s’est, depuis le 18 octobre, étendue au syndicalisme dans son ensemble.
Par ailleurs, Le Monde du 6 octobre avait fait état des propos tenus en public par un patron qui se rendait à la rencontre organisée par le MEDEF sur les 35 heures. Jean-Paul Luce avait dit, en présence d’une journaliste: « Le problème, c'est Martine Aubry , cette dame est dogmatique. C’est une frustrée. Comme dirait Bigeard, il faudrait lui envoyer un parachutiste ». Je considère, pour ma part, qu’il s’agit d’un appel à mater sexuellement une femme publique, d’un appel au viol. Une lettre ouverte - reprise par le Monde - a été adressée à Ernest-Antoine Sellière, président du MEDEF. Certes, celui-ci n’est pas directement responsable de ces propos, mais nous avons cependant décidé de lui poser les mêmes demandes qu’à Marc Blondel pour F.O. Nous réfléchissons sur la suite à donner à cette affaire.

Enfin, les Chiennes de garde ont fortement réagi - et là encore ont obtenu que leur critique soit publiée - concernant un scandaleux article du Monde sur Talisma Nasreen. Sans aucune critique, ni jugement de valeur, le journal - qui pendant des années s’était engagé dans la défense de Salman Rushdie - avait reproduit les paroles de la première ministre du Bangladesh. Or, celle-ci se vantait notamment d'avoir censuré cet auteure, considérée comme une « pornographe ».

Et on pourrait continuer sur l’impact du manifeste. Mais la question qui doit être posée, c’est:  « Pourquoi tout cela n'a pas, à ce jour, fait grand effet à la CGT ? »

Marie-France Boutroue : Peut-être parce que, depuis plusieurs années, il y a eu un renouvellement des militantes qui avaient défendu les valeurs féministes lors des années 70-80. Moi, par exemple, je suis arrivée à la CGT en 1977, à cette date-là, je n'avais pas participé aux grandes manifestations, ou peu, aux initiatives concernant l'avortement, la contraception. On ne s'est pas impliquées comme celles qui nous ont précédées, et il est probable qu'on a une certaine méconnaissance du féminisme ; lors d'une réunion de juin, avec une centaine de femmes, il y a eu un débat avec des femmes qui avaient participé à ces initiatives, des femmes d'une cinquantaine d'années, elles ont parlé aux jeunes de trente, trente-cinq ans, et ces jeunes femmes ont eu un rejet de la vision du féminisme telles qu'elles le percevaient chez ces femmes de cinquante ans. A vrai dire, à la CGT, on n'a pas vraiment travaillé ces questions-là, les seules relations que nous avons avec le féminisme, c'est à travers le collectif Droits des femmes, où nous participons, pour défendre les garanties collectives des femmes, et comme on a intégré la question sous la forme du collectif Femmes-Mixité à l'intérieur de la CGT, je pense qu'on ne doit certainement pas voir le féminisme comme autrefois. Ce n'est pas pour autant qu'on ne défend pas les valeurs féministes, mais je ne me souviens pas, par exemple, avoir jamaisvu un débat à la CGT sur ce que signifie le féminisme aujourd'hui. De plus,l'affaire Chiennes de garde s'est produite en pleine discussion autour des 35 heures. Et on s'est plus préoccupé de la « deuxième loi ».

Marie-France Boutroue : Le changement est amorcé. C'est d'ailleurs surtout la direction confédérale qui est à l'initiative, les femmes étant la moitié de la population. Si on veut être l'organisation syndicale représentant vraiment la réalité du monde du travail, il faut que les femmes soient représentées pour ce qu'elles sont. Il y a donc eu beaucoup d'efforts et de volontarisme depuis environ trois congrès pour que soit renforcée, à la Commission exécutive, la présence des femmes. Mais j'insiste, il a vraiment fallu faire beaucoup d'efforts. C'est seulement depuis environ six ans, à l'aide de sondages, d'enquêtes, de micro-trottoirs, qu'on a pu se faire une idée de ce que représente la femme et ce qu'elle veut. Et c'est en partie grâce à cela qu'on a pu obtenir, au dernier Congrès confédéral, la parité au niveau de la commission exécutive et du bureau. Sinon, on n'y serait pas parvenu. On est en train de réhabiliter l'image des femmes. La semaine dernière, dans un stage que j'animais, il y avait deux syndicalistes qui, à propos de la parité, disaient : « C'est encore une femme pour une femme : la parité, ce n'est qu'une histoire de quotas »... On a du travail ! Par ailleurs, selon la branche d'activités dont on relève, selon qu'elle est très masculine ou pas, les comportements sont très différents. C'est vrai que la première réaction, quand je suis arrivée au Bureau fédéral, ça a été : « Qui c'est cette jeunette, qu'est-ce qu'elle vaut, encore une femme pour une femme ». Alors qu'il vaut peut-être mieux interroger les compétences.

Marie-Victoire Louis : J'aimerais, puisqu'on s'est dit qu'on se parlait clairement et dans une dynamique constructive revenir sur la «méconnaissance du féminisme». Je ne peux, moi aussi, que regretter cette régression ; il faut cependant rappeler que les femmes salariées et chômeuses en paient quotidiennement un prix très élevé. Mais si un syndicat ne s’affirme pas progressiste, s'il ne dit pas clairement qu’il veut faire avancer des valeurs, et tout simplement s’il ne défend pas les femmes salariées,  alors il doit dire à quoi il sert. Il faut que ce passéisme cesse. Il est fondamental que la CGT, comme tous les syndicats, aborde politiquement la question du sexisme, du machisme, de l’antiféminisme qui est partie intégrante de son histoire.

Par ailleurs, j’ai noté que quand vous parlez du féminisme, vous n’avez évoqué que la question de l’IVG, de la contraception. Comment justifier que le syndicalisme se sente plus concerné - encore de nos jours - par l'IVG que par le harcèlement sexuel, les violences sexuelles, le sexisme au travail qui, pourtant, le concerne au premier chef.

Et alors que la France, grâce notamment à la réflexion, au travail politique, législatif et jurisprudentiel de l'AVFT est un des pays ou les luttes, les résistances, les recours à la justice des femmes dans ces domaines sont les plus fortes. Or, depuis près de 15 ans, l'AVFT a très souvent interpellé les syndicats pour qu’ils s’engagent très clairement dans cette lutte.  Le moins que l’on puisse dire est que les résultats n’ont pas été à la hauteur de nos espérances. Heureusement, à la base, certains syndicats se sont engagés aux cotés des femmes harcelées, agressées, violées. Mais le partenariat à égalité avec une association féministe - pour constituer des dossiers, se constituer partie civile, agir politiquement ensemble - ne fait pas encore partie de la culture syndicale.  Pourquoi la CGT à tous les niveaux ne reprendrait-elle pas cette lutte qui concerne toutes les femmes, avec les féministes ? Mais pour cela, il faut préalablement que certaines pratiques syndicales soient dénoncées, sans aucune ambiguïté.  

Un exemple: A la Poste, lors d’un procès pour harcèlement sexuel, des syndicalistes CGT sont venus avec des pancartes CGT, soutenir le harceleur, et huer dans le prétoire, la salariée harcelée. C’est une honte pour le syndicalisme. Et tant que celui-ci ne désavouera pas de telles pratiques, nous devons considérer qu’il les cautionne. A cet égard, il est urgent que les syndicats - tous les syndicats - affirment qu’il ne soutiendront pas un harceleur et qu’un harceleur ne peut se prévaloir de leur soutien. Tant qu’ils ne le feront pas, les femmes salariées seront en droit de continuer à considérer qu’elles ne sont pas vraiment défendues par eux. C’est un préalable.

Ensuite, vous parlez de « réhabiliter l'image des femmes ». Pour moi, ce dont il faut parler - et ce qui doit devenir un objet central de la politique syndicale - ce n’est pas d’agir sur l’apparence, mais sur le réel. Ce dont il s’agit très concrètement c’est de la domination masculine dans le salariat, de la division sexuelle du travail qui explique les différences de statuts, de salaires et les discriminations. Pourquoi devrions-nous continuer à accepter les présupposés sexistes qui justifient que les hommes et les femmes sont affecté-es à des lieux, à des places, à des fonctions, à des niveaux hiérarchiques différents ? Et pourquoi ne dirions-nous pas que beaucoup d’hommes se battent, souvent avec acharnement et beaucoup de violence, pour empêcher les femmes d’empiéter sur « leur » terrain. Et garder leurs privilèges et leur travail.

Enfin, la parité ne saurait être substitutive d’une politique syndicale féministe.

Et, pour finir, la CGT soutient-elle la revendication d'une loi anti-sexiste ?

Marie-France Boutroue : Il y a beaucoup de choses… Vous avez appuyé là où ça fait mal.
Je suis porteuse de l'histoire de la CGT, je ne la renie pas et je sais qu'il y a eu des moments où des hommes ont fait grève contre les femmes. Il faut reconnaître quand même que la CGT est un syndicat masculin. D'où la nécessité de la parité. C'est vrai qu'il faut travailler deux fois plus quand on est une femme… Je suis convaincue de tout ce que vous dites. Mais comment on le fait avancer ? Ce qu'on a engagé depuis six ans, si on ne le fait pas perdurer, d'un point de vue syndical, on aura beaucoup de mal à éviter les comportements sexistes. Je suis tout à fait d'accord quand vous parlez du harcèlement sexuel, il a fallu beaucoup d'efforts pour discuter avec les femmes confrontées à cela. Elles ne souhaitaient pas parler aux hommes, ou à des femmes ayant adopté un comportement masculin. Les femmes harcelées se confiaient en dehors de la CGT. C'est aussi pour cela qu'on a décidé d'être partie prenante des collectifs de Droits des femmes, ce qui ne règle pas tout. Disons qu'il y a un frémissement. Mais on demeure confronté à la réalité de la démarche de l'organisation, on doit à chaque fois garder la cohérence de la démarche et le sens de la globalité. On a la volonté que les femmes participent autant que les hommes, sans être soumises aux quolibets, voilà. On a beaucoup à gérer, et je ne crois pas qu'en l'état on puisse aller beaucoup plus vite. C'est comme ça. Mais on ne fait pas rien. On organise un colloque à la CGT les 2 et 3 décembre, « Les Femmes et le syndicalisme », parce qu'on veut sortir de cette situation. A être plus nombreuses, plus explicites sur ces questions, on avancera. On commence par ce qui intéresse les salariées, et ce qui les intéresse, c'est la question de l'emploi et du salaire. Et on essaie de faire en sorte que ce soit porté par les hommes et les femmes. Qu'il n'y ait pas division et antagonisme.

Marie-Victoire Louis: Ma situation est évidemment plus facile que la vôtre. Les pesanteurs et contraintes d'un énorme organisme comme la CGT sont évidentes. Mais ce n’est pas une raison pour les accepter. La question du salaire et de l’emploi ne peut être isolé du contexte des conditions dans lesquelles les femmes travaillent et sont si souvent contraintes à des conditions de vie inacceptables : une femme victime de harcèlement - et qui se bat - perd presque toujours son emploi. Très souvent même, le harcèlement sexuel, moral est le moyen employé pour la faire craquer et pour la licencier ou l’obliger à démissionner.
Et que veut dire: « Les femmes s’intéressent à ces questions » quand on sait que l'immense majorité des femmes est traitée différemment de leurs collègues masculins et qu’il existe un consensus de fait pour que ce soient les femmes qui paient le prix le plus élevé de la mondialisation ?
Vous dites aussi qu'il faut partir des besoins. Mais ceux-ci sont définis « à contraintes données ». En outre qui a jamais  - sérieusement - consulté les femmes à ce sujet? Enfin, la question ne se pose pas en ces termes : le libéralisme n’a que faire des besoins des salarié-es ; quant au syndicalisme, il a pour fonction de défendre leurs droits.

Vous dites enfin que les hommes et les femmes doivent agir ensemble. Mais si c'est pour maintenir le statu quo, ça ne m'intéresse pas. Ce que je veux, c'est que les rapports entre nous ne soient plus fondés sur des (non) valeurs sexistes. La question n’est pas de refuser les antagonismes entre les hommes et les femmes mais de les reconnaître. Et de lutter contre eux.   

Vous savez bien que la situation des femmes s’aggrave, que le sexisme est virulent, que beaucoup de femmes sont actuellement en colère et n’en peuvent plus. Et que si elles n’osent pas souvent le dire aussi clairement, c’est qu’elles n’ont pas d’alternative.

Si le syndicalisme ne propose rien, la concurrence entre hommes et femmes va s’aggraver et les violences à l’encontre des femmes vont encore s’accroître.  Mais aucune situation n’est jamais figée. Et nous sommes dans une situation politique de renouveau des luttes de femmes. Que propose concrètement la CGT?

Marie-France Boutroue : Mais, à partir de l'emploi, viennent toutes sortes d'autres questions - celles de la formation, de la vie familiale, etc. C'est en suivant le rythme des salariés qu'on avancera, qu'on changera quelque chose. On va se battre à partir des propositions du rapport de Catherine Genisson, vous le contestez, mais nous, nous partons des constats, des faits, à propos de ces bilans d'égalité dans les entreprises, nous allons demander qu'il y ait obligation de résultat. Nous soutenons tout ce qui va dans le sens de la parité.

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Notes de bas de page
1 J'ai gardé le texte tel qu'il était avant les coupures opérées par la rédaction, faute de place.
2 Regards. 15 rue Montmartre. 75001. Tel : 01 40 13 79 00

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