Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis

Non, Monsieur Badinter 1

Cri Informations2
N° 107. Juillet/août/septembre 2002.
p. 2, 3
Publié sur le site des Penelopes. Avril 2002

date de rédaction : 27/02/2002
date de publication : 01/04/2002
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Non, Monsieur Badinter, la prostitution - ou plus exactement le système prostitutionnel - n'est pas un "fléau". C'est un système de domination ancestral sur les êtres qui considère comme légitime que des millions de personnes sur notre planète soient sacrifiées pour le "plaisir sexuel" et/ou pour les soi-disant besoins irrépressibles des autres.

Non, le système prostitutionnel ne se réduit pas à "la traite" et encore moins à la "traite organisée" qui se limiterait à "l'Europe de l'Est et les Balkans" ainsi qu'à "l'Afrique Noire". La traite des êtres humains n'est que la face immergée du système prostitutionnel. La traite ne concerne que les personnes qui sont transférées à travers les frontières pour le plus grand profit des proxénètes, des clients et des Etats. Se concentrer sur la seule "traite", c'est légitimer le statut, le traitement de toutes les personnes qui ne seraient pas l'objet de ladite traite, la charge de la preuve leur incombant par ailleurs.

Non, les personnes prostituées, quels que soit leur âge, leur sexe, leur choix, leur orientation, leur ambivalence sexuelle, mineur-es ou majeur-es ne sont pas des "victimes pitoyables", ni mêmes des "esclaves": elles sont des victimes. Considérer que seules les mineur-es de 15 à 18 ans mériteraient ce statut, c'est entériner la normalité de la marchandisation des sexes, des corps, et donc des êtres humains.

Non, les personnes prostituées n'"exercent" pas la prostitution, pas plus qu'elles "se livreraient à la prostitution", comme vous l'écrivez dans la rédaction de vos amendements déposés au  Sénat, le 7 février. Et les transformer en "acteurs" - terme repris de la terminologie libérale européenne - ayant le même statut que "le proxénète et le client", c'est nier la domination, l'exploitation, les violences, qui les a faites prostituées.  

Non, les proxénètes ne "travaillent" pas. "Habiles" ou non, "organisés", "en réseaux", "maffieux" ou isolés, ils sont tous des "criminels". Limiter ces qualificatifs aux "proxénètes" des "mineurs de moins de 15 ans", c'est reconnaître la normalisation de tous les autres. Et laisser penser que ce ne seraient pas les mêmes qui, pour alimenter ce qui est devenu un "marché" devaient d'abord et avant tout puiser dans celui de la "chair fraîche".

Non, "un client de passage", un client d'"un instant" n'est pas moins coupable, moins irresponsable ou plus légitime qu'un client régulier. Celui qui de facto accepte que des personnes aient été violées, enfermées, volées de leurs papiers (ce qui leur interdit tout recours à la loi), achetées, vendues, battues, sans protection de la violence des clients comme de celles des proxénètes, mais aussi de l'Etat sont des personnes qui n'ont, pour reprendre vos termes, aucun" respect de la personne humaine".

Et cela, et vous le savez très bien, n'a rien à voir avec le fait d'être "bien pensant". Faudrait-il donc 'mal penser' pour avoir raison ? Et entre "Freud et Monseigneur Dupanloup », n'y a t-il pas de place pour une analyse plus "complexe" qui pourrait notamment intégrer l'apport de celles et ceux qui, depuis si longtemps, ont critiqué la prostitution au nom du respect de la dignité humaine?

La pensée abolitionniste et féministe a dénoncé l'absurdité de continuer à croire que seule une moitié de l'humanité - la même qui s'était par ailleurs approprié le monopole de la raison - soit pourvues de pulsions sexuelles, tout comme l'insupportable de penser que seuls les hommes - puisque c'est bien d'eux dont il faut parler - puissent légitimement les assouvir. Quel qu'en soit le prix à payer pour celles et ceux dont la fonction serait d'être un réceptacle de sperme.

Monsieur Badinter, sous couvert :
- des "risques d'une conséquence désastreuse d'une condamnation pénale d'un client" - y compris si la personne prostituée est mineur-e
- de la prise en compte des "conditions misérables" que vivraient les adolescents  
- des droits des homosexuels, qui jusqu'à preuve du contraire n'est pas synonyme du droit à avoir des relations sexuelles marchandes entre personnes de même sexe,

vous avez procédé une apologie du système prostitutionnel.

Ne vouloir réprimer que les "proxénètes" de "mineurs prostituées" et/ou que le proxénétisme "organisé" c'est entériner et le bon droit de tous les autres "clients" comme des proxénètes à vivre des revenus de l'exploitation des sexes. Significativement, pas un mot - ne serait-ce que de compassion - ne concerne les personnes prostituées de plus de 18 ans .

Vous êtes-vous posé la question de savoir si, pour les personnes prostitué-es par d'autres, pour d'autres, vos catégorisations sont, pour elles, signifiantes?  

Comment peut-on accepter - au mépris de la convention abolitionniste de l'ONU du 2 décembre 1949 et notamment de son préambule - une telle régression, un tel déni de l'humanité des êtres ? Les femmes et les hommes qui n'acceptent pas le "déferlement" de la pornographie, la banalisation des viols et de toutes les manifestations des violences contre les femmes vont-elles/ils accepter ce nouveau droit de l'homme, adolescents compris : le droit aux prostitué-es ?  

Enfin, Monsieur Badinter, je voulais vous dire que votre vision des êtres humains me bouleverse.

Quel respect avez-vous de l'"adolescence" - limitée aux seuls jeunes hommes - pour écrire que l'on "ne peut exiger d'eux la même maîtrise de soi que de l'adulte" ?

Quel respect avez-vous des femmes pour trouver légitime que des jeunes filles "de leur âge" - c'est-à-dire, elles aussi, adolescentes - soit prostituées pour eux ?

Quel respect avez-vous de la sexualité pour écrire que l'adolescent "s'accomplit…auprès d'une prostituée" ?

Quel respect avez-vous des prostituées pour ne leur proposer aucune alternative à ce qu'elles et ils vivent, dans la douleur, la souffrance et la violence ?

Faut-il rappeler, à cet égard, que si l'un-e ou l'autre personne prostituée ne se sentait pas concernée par cette vision, elle ne saurait invalider la réalité de l'ensemble du système ? Un ouvrier heureux, un noir sud-africain promu, une femme libre, un paysan respecté par un système d'échange équitable n'ont jamais empêché la pertinence de la critique du capitalisme, de l'apartheid, du patriarcat, du libéralisme.

Au terme de la découverte de votre projet, je suis encore plus convaincue de défendre le seul projet éthique, cohérent et juste, celle de l'abolition du système prostitutionnel. Pour ce faire, un nouveau principe, un nouveau paradigme doit être posé: "Le corps humain est inaliénable". Lui seul est universel.

 27 février 2002

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Notes de bas de page
1 Robert Badinter, Prostitution et pénalisation. Le Monde. 21 février 2002.

Ce texte - remis à M. Badinter - a été refusée par Le Monde. Le texte de M.Badinter n'a par ailleurs été critiqué par personne.

2 53 rue Victor Schoelcher 33300. Bordeaux


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