Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis  *

Il faut abolir le système prostitutionnel 1 (Entretien)

Entretien réalisé par Anne Rapin2
Label -France
Ministère des Affaires Etrangères
N° 47. Juillet 2002

date de rédaction : 01/04/2002
date de publication : 01/07/2002
mise en ligne : 19/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Marie-Victoire Louis : Il faut, tout d’abord, avoir une définition rigoureuse de la prostitution et ensuite de poser sa position éthique par rapport à elle. En ce qui me concerne, je suis pour l’abolition du système de la prostitution dans sa globalité et dans le monde entier.

Une définition de la prostitution me conduit à parler de système prostitutionnel, d'un système de domination qui légitime le fait que des proxénètes - personnes physiques et morales - mettent à disposition de personnes appelées clients – essentiellement des hommes, qu’ils aient des relations hétérosexuelles ou homosexuelles –, un groupe de personnes qualifiées de prostituées– il s’agit majoritairement de femmes –, qui sont les victimes de ce système.

J’estime que tant qu’une seule personne, quel que soit son sexe, son âge, son origine, son pays pourra être achetée, vendue, louée, pour un temps et pour un lieu, ou plutôt tant que l’accès à son sexe pourra être un objet de transaction commerciale, nous pouvons considérer que nous sommes toutes et tous potentiellement prostitué-es.

MVL : Lorsqu’on parle d’un système de domination, comme l’est objectivement le système de la prostitution, il est impensable d'invoquer la liberté individuelle des personnes qui en sont les victimes pour en justifier le bien-fondé. Au terme du raisonnement, ce qui est en cause est la justification de toutes les barbaries.

On ne peut donc invoquer la prétendue liberté individuelle des prostituées pour légitimer un système fondé précisément sur la privation de leur liberté. Comment peut-on oser affirmer que les personnes sur qui, depuis des siècles, pèsent les plus fortes contraintes économiques, politiques, symboliques, sexuelles, qui subissent les plus fortes dénégations de leur dignité et de leurs droits, dont la vie quotidienne est faite d’une violence institutionnalisée, pourraient être considérées comme étant libres de disposer de leurs corps ?

En second lieu, pour pouvoir librement disposer de son corps, encore faut-il que ce corps vous appartienne. Or, nulle part dans le monde les femmes ne sont librement propriétaires de leur corps.

Enfin, il ne faut jamais oublier que rien n'est plus codifié que le corps en général, et le corps des femmes en particulier. Que l’on pense aux lois et coutumes en matière de mariage, virginité, de contrôle de la fécondité, d’avortement, d’adultère …
Depuis que l’humanité existe, le corps est ce sur quoi s’exercent les plus fortes pressions sociales et sexuelles, les plus forts interdits, les plus grandes violences.

Je considère que cette affirmation est à la fois un déni de l'histoire, une monstruosité politique, la mort de la pensée de la liberté et la voie ouverte à la barbarie.

MVL : Il a fallu des siècles à l’histoire de l’humanité pour obtenir de ne vendre que sa force de travail et non plus son corps. Sous le servage, comme sous l'esclavage, selon des modalités historiques différenciées, la personne entière était la propriété d’un maître ou seigneur.
On ne peut pas assimiler la vente de sa force de travail, pour un temps donné, dans un lieu donné, pour un salaire donné, aussi scandaleux soit le salaire, aussi lamentables soient les conditions de travail, à la vente de l’accès à son sexe.
Ce qui est en jeu dans la prostitution, c’est l’appropriation d’un sexe, d'un corps.
Parler de "travailleur-euse sexuel-elle" - qui est la véritable ligne de partage entre les abolitionnistes et ceux qui défendent le système proxénète - ce n'est pas conférer plus de dignité au statut de prostitué-e, c'est le normaliser la commercialisation du sexe. En le traitant comme sa force de travail mais aussi comme un outil de travail.  

MVL : De par l'existence même du système prostitutionnel, les personnes prostituées sont démunies de droits. Peuvent -elles dénoncer les proxénètes, les clients, les policiers, les riverains, l'Etat ? Tout à fait exceptionnellement. Et sans aucun rapport avec les violences dont elles sont l'objet.

Ce qu'il faut poser c'est d'abord et avant tout c'est le projet de l'abolition du système prostitutionnel et, en fonction de ce projet, penser un monde dans lequel les personnes prostituées se verraient proposer de réelles alternatives de vie. Qui les réintégreraient dans les droits de femmes et d’hommes dont ils ont été privés.
En tout état de cause, il faut dénoncer l'amalgame - intellectuellement honteux - qui est si souvent fait entre "droits des personnes prostituées" et "droit à se prostituer".

MVL :.La question qu'il faut se poser est de savoir comment tant d'hommes à travers les siècles ont pu si aisément s'estimer en droit d’acheter l’accès au corps d’une personne. Et ce sans se demander par quelle violence physique, sexuelle, affective cette personne prostituée est censée - contre paiement - s'offrir à lui et n'ait d’autre horizon de vie que d’être sexuellement pénétrée par des dizaines, des centaines, des milliers d'hommes.
Il n'y a aucun plaisir - unilatéral - qui tienne pour justifier une telle barbarie.
Et il est temps que cesse le lien entre le plaisir masculin et la Loi.

MVL : Vivre dans une société qui légitime le système prostitutionnel, c'est reconnaître que toutes les femmes peuvent potentiellement être, devenir, prostituées.
Et qu'un nombre grandissant d'hommes le deviennent aussi ne rétablit pas d'égalité entre les sexes ; c'est simplement la manifestation de l'universalisation de la domination proxénète.  

MVL : L’histoire de la prostitution a été très grossièrement déformée et la violence du système prostitutionnel a été cachée. Les maisons closes, ont ainsi été présentées comme des havres de l’amour « libre » alors qu’elles étaient des lieux d’enfermement, de contrainte et de négation de soi. Nous avons tous et toutes été désensibilisés par rapport aux souffrances de personnes appelées prostituées.
Aujourd'hui, nous sommes entré dans un monde dans lequel les Etats - tous les Etats, abolitionnistes compris - ont en abandonnant toute référence à la convention de l'ONU de 1949 abandonné le projet politique, éthique abolitionniste.
Les questions que l’on peut se poser sont :
- "Quelle est la puissance des intérêts sont en jeu pour qu’une telle régression ait pu avoir lieu ?  »
- "Quelle est cette "démocratie" qui crée les conditions politiques d'un tel changement de paradigme, sans que les citoyen-nes soient même au courant que de telles décisions ont été prises ? "

MVL : L'Union européenne a fait depuis des années le choix de défendre et de soutenir les politiques hollandaises qui considèrent comme légitime de mettre le sexe sur le marché, de décriminaliser le proxénétisme, de légitimer la demande des clients et d'ouvrir des bordels.

MVL : Introduire cette distinction signifie que l'on accepte le système prostitutionnel.

MVL : Il ne faut pas faire reculer le système prostitutionnel - ce qui, de fait, là encore, en entérine le bien fondé - il faut affirmer que l'on veut abolir le système prostitutionnel.
Et s'en donner les moyens politiques.

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Notes de bas de page
1 Le titre de la rédaction était : “La prostitution ne peut être considérée comme un métier comme les autres”.
2 Ajout. Mai 2003. Cette interview telle que publiée - malgré ma demande formelle - n'a pas été relu par moi. Et je ne m'y retrouve absolument pas, nulle part, dans aucune formulation. Certaines phrases disent même le contraire de ce que je pense.

Je précise que, par ailleurs, j’avais exprimé, dès mon premier contact - fort sympathique par ailleurs - à Anne Rapin mon incrédulité (pour employer un euphémisme) quant à la probabilité qu’un interview de moi puisse être publié dans un revue officielle du Ministère des Affaires Étrangères.   

Le texte ici publié n’est pas celui publié mais un autre rapidement réécrit, tel qu’il aurait dû selon moi être publié si les règles de déontologie avaient été respectées.   


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