Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis  *

"La prostitution doit être jugée sur des fondements éthiques"

Prostitution et Société
Avril Mai Juin 1997
p. 12 et 13

date de rédaction : 01/03/1997
date de publication : 01/06/1997
mise en ligne : 18/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Rapportrice spéciale  de l'ONU, chargée de la question de la violence contre les femmes, Madame Radhika Coomaraswamy vient de présenter à la 53e session de la Commission des Droits de l'Homme un rapport sur "la traite et la prostitution forcée des femmes".

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Marie-Victoire Louis, militante féministe et chercheuse au CNRS, se livre à une brève analyse de ce texte...

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Claudine Legardinier : En quoi consiste le rapport présenté à l'ONU ?

Marie-Victoire Louis : Ce document 1est à replacer dans son contexte : il s'agit d'un additif au rapport que Madame Coomaraswamy avait déjà publié en 1994, concernant la question de la violence contre les femmes2, où elle avait pris, concernant la prostitution, une position partisane qui avait été très critiquée. En effet, elle y confortait les "analyses" censées expliquer la prostitution par les prostituées, au sein desquelles elle distinguait de manière caricaturale "les mieux loties" et "la petite fille que l'on envoie se prostituer à l'étranger". Elle attaquait gravement et sans justification les associations féministes qu'elle opposait aux syndicats de prostituées "passablement bien organisés (encore que largement non reconnus)". Elle reprenait sans distance l'analyse selon laquelle la prostitution était une activité économique, qu'elle considérait en outre comme "lucrative", et qu'elle définissait comme "marquée par une certaine indifférence de type commercial entre le client et sa partenaire". Elle utilisait donc logiquement le vocabulaire de ceux qui veulent légaliser le commerce des corps : "professionnelles de la sexualité", "travail", "commerce de la sexualité", prostitution par "choix rationnel".

C. Legardinier : Que contient cet additif ? Apporte-t-il des éléments nouveaux ?

M-V Louis. II s'agit d'un bon rapport informatif de mission sur la situation actuelle prévalant dans un pays comme la Pologne. On y apprend par exemple que le nombre de femmes victimes de trafic a doublé en 4 ans, qu'une voiture volée "vaut" trois fois plus qu'une femme destinée à la prostitution, que le "prix" de la vente d'une femme payé aux recruteurs varie de 1 à 10 en fonction de sa "beauté", ou encore que les tribunaux n'ont condamné en 1995 que 5 trafiquants sur 36 affaires instruites, et à des peines très légères avec sursis.
En le lisant, j'ai pensé que de telles informations devraient nous être fournies (elle a prouvé que c'était possible) pour l'ensemble des pays du monde.  

C. Legardinier. Ce rapport remet-il en cause la position initiale de Madame Coomaraswamy ?

M-V Louis. En aucun cas. D'ailleurs, il ne doit pas être jugé sur un plan factuel, mais bien sur le plan politique. Madame Coomaraswamy affirme dans une note qu'elle "ne prend pas position dans le débat sur les questions théoriques et préconise l'examen plus approfondi de ces questions au niveau international". Cependant, les termes qu'elle emploie contribuent à légitimer la prostitution en tant qu'activité économique "normale" : "employeur", "clientèle", "activité économique", "entreprise commerciale viable". Il est même question d'"heures de service sexuel".

Enfin, elle donne aux propositions défendues par la Hollande3 - même si elle en reconnaît le caractère discutable - une place tout à fait importante. Elle évoque ainsi sans la critiquer la proposition de l'organisation TAMPEP de "légaliser la prostitution des personnes n'ayant pas la citoyenneté européenne", au nom de l'argument voulant que cela permette de "supprimer les intermédiaires, les trafiquants et d'améliorer la situation des femmes".

L'Europe expulse des étrangers présents sur son sol depuis des années, s'oppose au regroupement familial et conférerait la citoyenneté aux seules prostituées ! Et ce, pour leur bien-être! En outre, elle entérine le concept de "prostitution forcée", cité près de vingt fois et notamment dans le titre de ce rapport.

C. Legardinier : En quoi cette position vous parait-elle critiquable ?4

MV Louis : Le concept de "prostitution forcée" - entériné par tous les gouvernements lors de la conférence onusienne sur les femmes de Beijing en 1995 - en reconnaissant implicitement le principe d'une "prostitution libre" a pour finalité et pour conséquence de légitimer le système prostitutionnel lui-même. Ce n'est pas rendre la prostitution moins contrainte; c'est, à l'inverse, en posant la contrainte comme inacceptable, légitimer la prostitution comme système.

Dès lors, le proxénétisme c'est-à-dire le droit pour une personne de vivre des revenus tirés de l'exploitation de la vente des corps est reconnu. Et c'est ainsi que l'on entérine les politiques - qui se mettent en place actuellement sur un plan européen et international - qui sont fondées sur cet "acquis" de la normalité de l'échange commercial des corps, des sexes. Seules les dénonciations individuelles de ses conséquences jugées les plus "contraintes", "abusives", "violentes" - qui en quelques années en sont venues à s'incarner dans le seul "trafic des femmes" - deviennent alors l'objet de politiques ; et, chaque État devient alors maître du sens qu'il entend accorder à ces termes.

C'est ainsi que toute politique qui ne s'assigne comme but que de ne traiter que du trafic des femmes, reconnaît de fait comme "normal" et le proxénétisme et la prostitution et....donc le trafic des êtres humains, puisqu'il n'est qu'une conséquence de la prostitution. 5

C. Legardinier : Ce rapport se réfère-t-iI à des instruments internationaux de lutte contre la prostitution ?

M-V Louis : Madame Coomaraswamy considère que "l'instrument le plus pertinent est peut-être la Convention sur l'élimination de toutes les discriminations à l'encontre des femmes", dite Convention de New York (CEDAW), dont l'article 6 affirme : "Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées, y compris les dispositions législatives, pour réprimer, sous toutes ses formes, le trafic des femmes et l'exploitation de la prostitution des femmes".

En la matière, le recours au CEDAW est selon moi une formidable régression.
Parce que cette convention n'est pas contraignante pour les Etats ; elle leur confère le droit de légiférer en la matière.
Parce qu'elle ne pose aucun jugement de principe ni de valeur sur le système prostitutionnel en tant que tel, comme le fait la Convention de 1949.
Parce qu'elle ne vise que le "trafic" et "l'exploitation" de la prostitution, cautionnant ainsi le système prostitutionnel et laissant aux Etats la définition de ces termes arbitraires.
Parce qu'elle confère la charge de la preuve de leur situation d"'exploitation" ou de "trafic" aux seules personnes prostituées, confortant ainsi les droits acquis des Etats, des proxénètes et des clients. On ne lutte pas contre un système en conférant à ses seules victimes - souvent des étrangères en situation d'irrégularité - le droit de porter individuellement plainte contre ses abus et ses violences.
Enfin, parce que cette convention, en définissant la prostitution comme une "discrimination" à l'encontre des seules femmes, légitime la prostitution des hommes".  

C. Legardinier : Quelle est votre point de vue personnel en matière de prostitution ?

M-V Louis : La prostitution est, pour moi, un des systèmes de la domination sur les corps, les sexes et donc les êtres humains. Reconnaître la prostitution comme "normale", "nécessaire" ou "inéluctable" - peu importe - c'est reconnaître que les corps sont aliénables. Ce que personne ne peut accepter et ce contre quoi, avec beaucoup d'autres, je me bats sur un fondement éthique et politique.

Tout projet de lutte contre la prostitution doit reconnaître qu'il s'agit d'un système de domination sur les êtres, fondé sur le déni du principe de l'inaliénabilité du corps humain.

La prostitution doit donc être jugée politiquement et sur des fondements éthiques.

Par ailleurs, tout projet de lutte contre la prostitution qui ne s'assigne pas concomitamment de lutter contre les États et les proxénètes qui en vivent et contre les clients au profit desquels ce "marché" est "alimenté" conforte le système lui-même. Je précise par ailleurs que leurs stratégies respectives ne sont pas dénuées de contradictions et d'oppositions, souvent violentes, vu les intérêts en jeu.

Par ailleurs, que la prostitution soit hétérosexuelle ou homosexuelle, que les victimes en soient des femmes, des hommes, des enfants ou des adolescents, dans - pratiquement - tous les cas de figure, elle conforte la sexualité masculine dominante qui fonde la domination masculine. C'est pour cela que je pense que les analyses féministes - qui ne sont pas par ailleurs homogènes - sont, au sens propre du terme, fondamentales et donc, incontournables.

Enfin, je pense qu'aucune politique de lutte contre la prostitution ne peut être crédible si elle ne pose pas au coeur même de sa politique les revendications des prostituées. Or, actuellement, tous et toutes persistent à s'approprier leur parole : elles sont ainsi, soit transformées avant-garde des droits de femmes et instrumentalisées pour légitimer le proxénétisme, soit maintenues en situation d'incapables de penser et de dénoncer leur situation. Et c'est ainsi qu'on persiste à leur dénier leurs droits les plus élémentaires, en tant que personnes humaines, en tant que femmes, en tant que personnes prostituées par d'autres et pour d'autres. Ce n'est, me semble-t-il, dans l'analyse complexe de toutes ces contradictions que la défense des droits des prostituées ne sera plus synonyme de droit à la prostitution.

Cette occultation des prostituées - y compris par le système abolitionniste - s'explique, me semble-t-il, par une contradiction intrinsèque sur laquelle il faut réfléchir.
Il me semble que, dès lors que l'on reconnaît un droit individuel des prostituées à la prostitution, on ne peut qu'accepter le principe même du proxénétisme ; seules certaines formes d'"exploitation" sont alors condamnées. Les personnes prostituées ne sont alors ni les bénéficiaires du système parce que certaines seraient "exploitées"- la polysémie du terme permet nombre d'ambiguïtés - , ni ses victimes parce que certaines auraient "voulu" être prostituées. Seules les dénonciations individuelles de l'exploitation de certaines prostituées à l'encontre de certains proxénètes sont alors possibles.
Dès lors, la légitimité de la "demande" des clients et le droit pour les Etats de prélever leur part du marché et de le réguler est conforté.
C'est la situation actuelle prévalant en France.

C'est la raison pour laquelle il n'y a, selon moi, ni théoriquement ni moralement de position médiane pensable.
Je ne lutte pas donc pas contre la seule exploitation de la prostitution, mais contre le système prostitutionnel lui-même.

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Notes de bas de page
1 ONU, Conseil Economique et Social. E/CN /1997 /47 Add, 1. 10 décembre 1996
2 ONU, Conseil Economique et Social, E/CN.4/1995/ 42 . 22 Novembre 1994
3 La Hollande défend une politique de libéralisation du marché du sexe, aboutissant à la reconnaissance de la prostitution et du proxénétisme.
4 Les modifications de l'écriture de la réponse à cette question ainsi que la dernière de cet interview n'ont pu être intégrées dans le texte publié. Ce sont elles qui sont transcrites ici.
5Cf. Marie-Victoire Louis, "Quand les Pays-Bas décriminalisent le proxénétisme - Le corps humain mis sur le marché". Le Monde Diplomatique. Mars 1997.  

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