Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis  *

Les analyses de Madeleine Pelletier sur la sexualité et la prostitution1

Madeleine Pelletier (1874-1939)
Logique et infortunes d'un combat pour l'égalité
(Sous la direction de Christine Bard)
Ed. Côté Femmes
4 ème trimestre 1992
p. 108 à 125

date de rédaction : 01/08/1991
date de publication : 01/12/1992
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Les analyses féministes de Madeleine Pelletier sur la sexualité et la prostitution, inséparables de son propre vécu, peuvent s'expliquer par une double démarche :

- Son refus d'être inscrite physiquement dans une sexualité féminine dominée, au nom d'une analyse intellectuelle féministe.

- Son adhésion aux valeurs socialement construites comme masculines auxquelles, seul son sexe biologique, lui interdit de participer.

Comme l'héroïne de son roman, La Femme vierge, publié en 1933, elle est « révoltée d'un obstacle de sexe qui lui semble une grande injustice ». 2 Vingt ans auparavant, elle écrivait déjà : « Ah que ne suis-je un homme ! Mon sexe est le grand malheur de ma vie.» 3

Madeleine Pelletier avait « poussé à la diable » entre une mère, marchande de fruits, qui «n'avait pris aucun soin d'elle »5 et un père, cocher de fiacre, hémiplégique qui « avait été relégué au second plan »6. Sa mère était une « femme de tête »7, «beaucoup plus intelligente que son mari »8, selon sa fille. II faut noter cependant que, pas une seule fois, celle-ci n'en donne d'exemple pertinent.

Mais sa mère partageait « tous les préjugés en cours sur l'incapacité des femmes », tout en affirmant que : « lorsque la femme est la plus intelligente des deux, c'est elle qui doit diriger, sans en avoir l'air bien entendu ». Elle considérait ainsi « ne pas tomber dans l'erreur des féministes qui veulent que les femmes soient des hommes. »9
Quant à son père, c'est probablement lui qui lui a transmis sa vision « sceptique » et « réaliste »10 de la vie qui font la si grande valeur de ses écrits.

Si sa mère semble lui avoir peu apporté sur le plan intellectuel et affectif - à moins de mettre à son actif le conformisme et le fanatisme qui ont permis la révolte de sa fille - elle a cependant reconnu, en négatif, son exceptionnalité. "Elle répétait notamment que l'on pourrait 'rouler' Paris sans découvrir pareille enfant... La perspective d'être unique en son genre ne laisse pas d'inquiéter l'enfant ».11
Son père, quant à lui, lui a transmis un message de démystification des mensonges et des hypocrisies, notamment sexuelles, auxquels la petite fille était confrontée.

Sa mère voulait l'enfermer dans son sexe; son père la traitait en garçon.

Madeleine Pelletier a été élevée sans amour, battue, giflée par sa mère, qu'elle qualifie de « méchante ». Elle se rappelle avoir beaucoup pleuré dans son enfance. Et il fallut qu'un jour, celle-ci lui fasse un compliment - la petite fille portait des copeaux pour économiser le charbon - et lui donne deux sous pour qu'elle se pose la question suivante : « Tiens, l'aimerait-elle un peu ?»12
« L'amour maternel, elle l'a eu en dictée ; elle en a fait des devoirs de style;  elle l'a appris par coeur comme leçon, elle l'a eue comme exercice grammatical. La réalité pour elle avait été beaucoup moins poétique. » 13

Ses parents ne partageaient, par ailleurs, entre eux, que peu d'amour.
L'éloge funèbre de son père par sa mère est, pour le moins, peu chaleureux : « Bien qu'il coûtait cher à entretenir, je l'ai conservé malgré tout. Maintenant il est mort, je suis libre. » 14

Aussi, lorsque Madeleine Pelletier parle d '« un abîme entre les sexes »15, lorsqu'elle défend la thèse de la famille comme structure sociale à détruire, c'est probablement dans la vie quotidienne de ses parents qu'elle a puisé ses analyses.

Madeleine Pelletier a donc vécu sans amour. Dans une lettre adressée à Aria Ly, alors qu'elle a quarante-deux ans, elle écrit : « Du soleil, il y en a peu dans ma vie. Le monde n'aime pas les femmes qui se distinguent du troupeau ; les hommes les rabaissent, les femmes les détestent. Enfin, il faut se résigner à ce que l'on ne peut empêcher et je ne donnerais tout de même pas ma place contre celle d'une brebis bêlante".16

Elle a évoqué à plusieurs reprises ce vécu d'une vie sans amour, ni sexualité, tout en s'attachant avec beaucoup de constance à démontrer qu'une telle vie était, sinon souhaitable, du moins possible, et en tout état de cause, préférable à celle de l'immense majorité des femmes : "Elle manquait d'amour, il est vrai, mais c'était là en somme une assez petite chose. Normale, pleine de santé, Marie 17n'était pas sans ressentir l'appel de la nature, mais cet appel n'avait rien d'impérieux. À part cela, la privation d'amour n'altérait en rien sa santé, elle digérait parfaitement et du coucher au lever, elle ne faisait qu'un somme". 18

Notons que si, dans ce texte autobiographique, l'amour est ici synonyme de relations sexuelles, Madeleine Pelletier s'attachera, dans ses textes féministes, à dissocier leurs relations, condition nécessaire à l'affirmation de la liberté des femmes.

Madeleine Pelletier fut élevée dans le cadre de valeurs religieuses répressives.
Sa mère, royaliste et catholique pratiquante - nous dirions aujourd'hui : intégriste - affiche fortement ses idées - comme le fera sa fille sur d'autres valeurs - au point d'être mise au ban du quartier et traitée de "sale jésuite" par la fleuriste. 19
Elle avait même rêvé d'entrer au couvent, où d'ailleurs elle finira sa vie, après son deuxième veuvage. La petite Madeleine se souvient notamment comment "clouée de stupeur », elle est réveillée par des gémissements. C'était sa mère qui, " à la lumière d'un cierge, vêtue seulement d'un jupon, se frappe le dos à coups de martinet et récitant le confiteor". 20

Sa mère considère que l'on est sur terre "pour souffrir"21, ne prend jamais de distraction et pense même que "c'est très mal d'en désirer".22 Aussi, transmet-elle à sa petite fille ce refus du plaisir, lequel est, pour elle, traduit en termes d'interdits. C'est ainsi que sa mère déchire les bons que la religieuse lui avait donnés pour faire un tour sur les chevaux de bois, en récompense de ses succès scolaires : c'était le 14 juillet, le jour de l'assassinat de Louis XVI, la "fête des assassins". La petite fille est contrainte, ce même soir, de se coucher tôt, alors que tout le monde s'amuse.
L'enfant s'endort en rêvant d'"un homme qui court après elle pour lui couper le pouce"! 23

Sa mère refuse ainsi de garder un chat, car « un sou de mou par jour, cela fait 18 francs par an. Merci bien de l'occasion !» 24 Et l'un des rares moments de plaisir que Madeleine Pelletier évoque dans son roman est d'ailleurs celui où, installée dans son petit appartement, enfin autonome financièrement et libre, notamment de sa mère, lisant ou rêvant, elle se décrit « caressant sur ses genoux, un charmant petit chat blanc abandonné dans la rue, qu'elle avait recueilli. »25

Il fait noter que c'est au nom de valeurs politiques et religieuses, considérées comme supérieures, que la mère interdit ce plaisir à sa fille.

Sur d'autres fondements, mais dans une même logique hiérarchique, Madeleine Pelletier décidera de subordonner ses désirs sexuels à ses choix politiques féministes.

Elle se présente comme une petite fille « sans vice »,» pas du tout vicieuse » et affirme, dès lors, ignorer « les finesses de la pudeur ». Elle donne à l'appui de cette affirmation le fait, qu'à six ans, « elle avait vu des petits garçons et des petites filles qui se déshabillaient pour comparer leur sexe. »26

Tant cette nudité, que la curiosité sexuelle qui en était le fondement, semblent lui avoir paru saines et normales.

Mais cette approche naturaliste de la sexualité se heurte à celle, dominante à cette époque - chez les femmes surtout - fondée sur la peur, la honte du corps, marquée par le péché. Lorsqu'elle a ses premières règles, elle est repoussée par la religieuse qu'elle interroge, qui la traite de « petite sale » et la renvoie chez elle où sa mère lui répond de « la laisser tranquille. »27

C'est son père qui lui expliquera ce qui lui arrive et fera son initiation sexuelle. Elle trouve cela « dégoûtant » 28. Peu de temps après son père reprend la conversation et transmet toutes les connaissances d'un homme mûr à une petite fille de treize ans : « Il lui parlait du trottoir, des prostituées, de la mise en carte et des maisons closes. Peut-être, voulait-il faire son éducation et l'armer contre les embûches de la vie. Cependant, sans être fou, il perdait un peu la notion exacte des choses ; aussi, peut-on penser que c'était peut-être pour le plaisir de parler du sexe qu'il initiait la petite fille aux vilaines réalités du monde. » 29 Notons qu'ici Madeleine Pelletier laisse planer le doute sur les raisons qui, pour son père, peuvent expliquer cet "apprentissage".

Quand elle découvre - toujours du fait de son père - « qu'elle a été dans le ventre de Madame Pierrot mêlée aux boyaux et au caca, pouah ! Elle aurait mieux aimé être née d'une rose. Ces premières révélations sur les réalités de l'existence lui laissent un goût amer. »30

Cette transmission, sans amour, sans précaution, à une petite fille idéaliste et rationaliste, des choses du corps et du sexe, faite brutalement par son père, de la façon dont lui-même les avait sans doute vécues, fut incontestablement un traumatisme. Elle découvre, par lui, en même temps, son corps, la prostitution, la sexualité, mais aussi que sa mère était "comme toutes les femmes". 31
"Elle en a pris un tel dégoût de la vie qu'elle voudrait en mourir."32
Il semble aussi que "horreur" de la grossesse et de l'allaitement, c'est-à-dire des fonctions féminines du corps provienne de ce choc. Dans La femme vierge, elle évoque d'ailleurs "cette horreur du mariage que lui avait à jamais inspiré les révélations prématurées de son père. "33

Les analyses ultérieures de madeleine Pelletier concernant la sexualité resteront marquées par ce mélange d'une vision naturaliste et d'un certain dégoût - pour ne pas dire d'un dégoût certain - du corps des femmes.

Si elle combat toute sa vie la "honte" socialement inculquée aux femmes pour  mieux les opprimer, le mot "dégoût" est bien, en ce qui la concerne, celui qu'elle emploie le plus souvent. Elle écrit en 1933 à Aria Ly : " Certes, je considère que la femme est libre de son corps, mais ces affaires de bas-ventre me dégoûtent profondément : moi aussi, je suis vierge". 34

Madeleine Pelletier, que son éducation répressive révoltait, a été élevée dans le contrôle d'elle-même. Dès les premières pages de son livre, elle se présente d'emblée comme différente des petites filles, comme elle le fera plus tard par rapport aux femmes et aux féministes : " Marie Pierrot ne crie pas ; elle ne crie jamais et elle ne comprend pas pourquoi les petites filles poussent de tels cris lors des récréations et à la sortie de l'école; elle-même n'éprouve pas le besoin de crier et les petites filles lui semblent ridicules".35

C'est probablement par un apprentissage familial et social qu'elle apprend très tôt - dans un environnement hostile - " à garder pour elle ses impressions"36 et ses sentiments et, ce d'autant plus qu'ils ne correspondent pas aux stéréotypes sexuels et sociaux de son époque.

Elle se décrit comme "garçonnière" parce qu'elle "n'observe pas la réserve qui convient aux petites filles"37 et, alors qu'elle vient d'un milieu peu diplômé, elle rêve d'être un "grand général". Ce à quoi, sa mère lui répond "en la rabrouant d'un ton sec : les femmes ne sont pas militaires, elles se marient, font la cuisine et élèvent leurs enfants". 38

Elle a aussi été élevée dans la pauvreté, la laideur et la saleté.
Mais ce n'est pas tant la pauvreté des biens qu'elle regrettait - et pourtant "la soupe était bien maigre"39 - que celle qui empêche d'affirmer son indépendance et sa liberté.
Elle affirme surtout avoir souffert de la saleté et de la laideur, de sa mère, de la boutique de sa mère, comme de la chambre, pas balayée, où elle habitait avec ses parents.
Cette saleté est aussi probablement liée à son dégoût des corps. Elle se souvient - et croit nécessaire de l'écrire dans ses Mémoires - de la présence, semble-t-il habituelle, « au milieu de la (seule) chambre d'un vase de nuit rempli de caca. »40 Rappelons que c'est ce même terme qu'elle reprend lorsqu'elle évoque la découverte des conditions de sa naissance.
Il est plus que probable qu'elle a souhaité, en vain, échapper à cet environnement.

À 6 ans, elle rêve » d'avoir une belle robe rouge... comme elle serait belle. Mais c'est impossible, sa maman n'a pas d'argent pour acheter des robes. »41.

Dans son quartier populaire, les seuls souvenirs de beauté, de luxe, de raffinement qu'elle garde sont significativement le fait de personnes qui affichent une vie sexuelle libre ou de type prostitutionnel. Elle se remémore l'image furtive de sa voisine « habillée d'une magnifique robe rose garnie de dentelles blanches, bien belle, toute resplendissante de dentelles, tenant à la main une lampe dorée recouverte d'un magnifique abat-jour de soie bleue ». Or, selon sa mère, cette femme « est une femme publique, elle reçoit des hommes toute la journée. »42.

De même, la seule famille qui attirait la petite fille et qu'elle enviait, c'était la famille Lézard, la famille du coiffeur. Or, selon sa mère, « ceux-ci font de vilaines choses... Le coiffeur fréquente des hommes, tandis que sa fille lui sert de « manteau ». Quant à la mère, si elle a de belles robes, c'est parce qu'elle a des amants et que son mari est cocu. »43

Son vécu de la pauvreté expliquera nombre de ses analyses sur la prostitution comme moyen de la promotion sociale. À cette pauvreté et cette laideur, elle oppose le désir « légitime » des femmes des milieux pauvres d'avoir, elles aussi, accès à la beauté, voire au luxe que peut représenter la prostitution : « II faudrait pour les blâmer avoir mauvais naturel. »44

Elle fut en outre élevée dans la séparation avec les petits garçons, puis plus tard avec les hommes. « Marie ne joue jamais avec les garçons : on lui a dit que c'était très vilain. Les garçons d'ailleurs insultent les filles dans la rue... et leur jettent de l'eau qu'ils font gicler d'une fontaine au milieu de la Cour des miracles.» 45

On peut cependant penser que sa mère lui a transmis, plus ou moins consciemment, un certain mépris des hommes - généralement lié au mépris des femmes.
Ainsi, elle proposait de la marier « au premier chien coiffé qui en voudra. »46

Son père disait d'elle "qu'elle avait horreur des hommes"47. Cette affirmation mériterait des nuances. De fait, elle connaît peu et cherche peu à connaître les garçons, puis les hommes. S'étant préservée, d'une certaine manière, d'eux, elle eut relativement peu à souffrir personnellement de leur fait. Elle le reconnaît d'ailleurs: « Elle souffrait des institutions injustes, mais, à part quelques passants dans la rue, les hommes en particulier ne lui avaient fait aucun mal. »48

Elle évoque cependant à treize ans une situation, que nous qualifierions aujourd'hui de harcèlement sexuel, de la part d'un bibliothécaire « amateur de chair fraîche (qui) la prend dans ses bras et la serre très fort ». «Si tu voulais être gentille avec moi », lui dit-il... Mais elle réagit avec une lucidité - sans doute reconstruite - bien exceptionnelle pour son âge : « S'il va trop loin, elle poussera des cris terribles, ce sera un scandale épouvantable et le vieux sale bonhomme perdra sa place... Il voit dans ses yeux un éclair de haine et il la lâche. »49

La petite fille a donc été confrontée à une vision négative, sinon traumatisante de la sexualité. Sa mère eut dix grossesses dont huit se sont terminées par des décès. Son père affirme en outre qu'elle ne l'a jamais « trompé ».

Madeleine Pelletier a donc été élevée dans un conformisme sexuel très rigide, fondé sur des codes sexuels féminins exclusifs les uns par rapport aux autres, qui peuvent expliquer la radicalité de ses propres choix, notamment celui de sa virginité.
Selon sa mère, la seule alternative au mariage, pour la femme, c'est de devenir religieuse. Or la petite fille ne veut être ni l’une ni l’autre.

De même, le choix de la jeune fille d'avoir une vie intellectuelle propre est vécue par sa mère comme synonyme d'une liberté sexuelle inadmissible.
Revenue un soir tard de la bibliothèque, après s'être promenée dans Paris, sa mère lui interdit d'y retourner et l'accuse d'être une gourgandine, sur le fondement du 'raisonnement' suivant: « Quand une jeune fille sort sans ses parents, c'est qu'elle a un amant».50

Madeleine Pelletier n’a, au cours de sa vie, plus souvent, inversé pour elle-même les termes de cette logique binaire, qu'elle ne les a remis en cause.
Elle est restée profondément marquée par ces prises de positions antagonistes isolant, opposant, pour reprendre ses propres termes, l'amour et la sexualité, la liberté et le sexe, l'esprit et les sens, la raison et le sentiment, la virginité et l'esclavage.

Tout en reconnaissant que ses propres choix ne pouvaient être partagés par les autres femmes, ses analyses restèrent cependant marquées par ces alternatives draconiennes.

Il faut noter que ces oppositions formelles - invivables ? - rejoignent cependant les stéréotypes sexuels féminins de son époque.
Les femmes, et sans doute plus encore les femmes d'exception qui voulaient échapper à ces assignations qui les enfermaient dans leur sexe, étaient jugées, pour mieux les dévaloriser, sur des critères liés à leur sexualité, réelle ou fantasmée. Ce n'est sans doute pas un hasard si Madeleine Pelletier cite, dans La femme vierge, l'exemple de Louise Michel « accusée de relations intimes avec Henri Rochefort ».

" Dans la rue, les gamins chantent
"Louise Michel n'est plus demoiselle ;
Tant pis pour elle,
C'est Rochefort qui lui a pris
Tant mieux pour lui.»
"51

Il en est de même de sa réaction à l'égard de Marie Curie. Dans une lettre à Aria Ly, elle écrit : « Que Marie Curie couche avec M. Langevin fera... ( bien qu'elle) prétende ne pas être féministe, un très grand mal à notre cause. On dira, on dit, que pour la première fois que l'on fait une place à une femme, elle se conduit comme une catin. (...) Quand on aura émancipé l'amour, Madame Curie pourra coucher avec qui elle voudra, cela ne fera plus aucun tort au féminisme. »52

En outre, cette pression sociale qui acculait les femmes à des choix contraignants et rigides était renforcée par un mécanisme de la responsabilité collective, tel qu'appliqué aux femmes, qui fonctionnait le plus souvent sur le mode de la dénégation.
Ce qui était mis au passif de l'une était transféré à celui de toutes les femmes émancipées ou qui cherchaient à l'être. Madeleine Pelletier - qui se brouille néanmoins avec les francs-maçons pour la défense de Marie Curie - pose la question de savoir « si c'était (de sa) faute ou de celle des féministes que Madame Curie couche avec M. Langevin.»53

Certes, nous savons que les statuts sexuels n'étaient pas aussi étanches que la phrase de Proudhon, « courtisane ou ménagère » l'a laissé supposer. Nous savons qu'il existait tout un continuum de contraintes sexuelles et de situations intermédiaires entre le salariat, le droit de cuissage, l'aide ponctuelle et durable d'un homme, les 'ménages à la parisienne', la galanterie, la séduction, la prostitution ‘en carte’ ou ‘occasionnelle’, sans oublier les liens entre mariage et prostitution.
Il n'en demeure pas moins que cette alternative a pesé de tout son poids pour imposer des normes sexuelles rigides et mettre chaque femme mal à l'aise avec sa propre identité.

Pour Madeleine Pelletier, qui avait posé que le « féminisme ne doit pas être un sentiment, mais une idée de la raison »54, la marge de liberté entre choix intellectuels et sexuels était étroite. Dans cette même lettre à Aria Ly, elle écrit : « Dans les conditions actuelles, les relations sexuelles sont une source de diminution pour la femme qui est mariée et de mépris pour celle qui ne l'est pas. Je n'ai pas voulu faire l'éducation de mon sens génital. Un tel choix n'est que la conséquence de la situation injuste faite à la femme. »

Elle se pose ainsi comme elle-même toute entière définie par la raison, assimilée à l'intelligence : « Si Marie résistait à ses instincts, c'était parce qu'elle était intelligente. »55

Elle considérait qu'elle était libre - et capable - de dominer ses désirs sexuels : « Elle avait remarqué que la lecture des romans légers lui donnait des langueurs. Elle avait cessé d'en lire.»56

Le refoulement de ses désirs sexuels devient la condition de sa liberté.

Confrontée sans cesse à des affirmations non étayées, pour elle incompréhensibles, erronées et injustes, fondées sur des jugements sommaires, dont la seule logique était de préserver l'ordre des sexes, Madeleine Pelletier décidera de tout passer au crible de la raison, de sa raison.

Bien qu'elle ait affirmé qu'elle a « toujours été féministe, du moins depuis qu'elle a (eu) l'âge de comprendre »57, c'est bien dans le cadre de la formation de sa propre personnalité que s'affirmera sa révolte.

Elle découvre et dénonce l'interdit sexuel qui pèse essentiellement sur les femmes, l'hypocrisie et la double morale en vigueur selon les sexes.

Petite fille, chez les religieuses, elle avait eu l'impudeur de rattacher sa jarretière devant M. Sibémol, le professeur de collège : «Outre les 100 lignes à copier, la sœur Gertrude lui avait fait tellement honte que toute la classe l'avait mise en quarantaine... Mais ce qu'il y avait de pire c'est que Marie ne comprenait pas la noirceur de son crime. »58

Par ailleurs, elle ne comprend pas non plus comment alors qu'elle est « studieuse » et « pure », sur le seul fondement d'un préjugé, « elle peut être jugée sur des soupçons ignobles. Sa mère, toujours parce qu'elle sortait seule le soir, avait même parlé «de la faire examiner par un médecin pour savoir si elle est vierge. Elle se disait que le monde n'est qu'injustice et hypocrisie. »59

Accusée, elle revendique alors le « droit d'avoir un amant». Sa mère menace en outre de la faire exorciser : « Il doit y avoir le diable en toi» disait-elle... « Les vicieuses, on les enferme pour ne pas qu'elles apportent le déshonneur dans la famille. » 60

Quand on connaît les conditions de sa mort, cette phrase, prémonitoire, sonne comme un glas.

L'enfermement n'était-il pas aussi un moyen de rejoindre sa mère ?

Et c'est ainsi, par découvertes progressives, que cette petite fille qui rêvait d'être Napoléon découvre la profondeur de l'aliénation des femmes : « Qu'a t-elle fait de mal ? Odieux... Elle est gardée comme une chienne que l'on veut préserver. Quel dégoût ! Alors, elle n'est pas une personne, mais une chose, on veille à son sexe et on parle de l'enfermer pour qu'elle ne se livre pas au mâle, afin d'être livrée un jour au mari comme un instrument qui n'a jamais servi. Comme si sa personne, son esprit, son corps n'était pas à elle et rien qu'à elle ? » 61

Sans remettre en cause son attachement laïc, ni son anticléricalisme, on peut enfin penser que son désir de pureté, de cohérence, voire de sacrifice ou de rédemption est incontestablement marqué par une logique religieuse. Avant de faire sa première communion, après s'être confessé, « elle est convaincue d'être pure comme un ange. L'idée de cette pureté lui procure un grand bien-être : tout lui semble bon et beau... Elle prend la religion au grand sérieux. Elle tient, comme on le lui a recommandé, une comptabilité de son âme. Elle note les victoires remportées sur sa paresse, sa gourmandise, son indocilité. Elle repousse les tentations du démon qui ne manque pas de lui souffler toutes espèces de désirs de pécher. »62

Et, de manière significative, elle signa l'une de ses premières lettres à Aria Ly datée du 19 octobre 1911: « Docteur Pelletier, capable de délivrer Orléans. »

Sa virginité est alors vécue comme un choix des femmes supérieures.

Pour Madeleine Pelletier, tout ce qui contribue à desserrer les relations de pouvoir entre les sexes et à poser l'affirmation de la liberté individuelle est positif : « Il y a un principe qui domine tout, c'est que la valeur de la liberté est indiscutable. » 63

Or, pour elle, la mise en tutelle des femmes comme le pouvoir des hommes repose essentiellement sur l'institution familiale.
Comment « faire sortir la femme de la famille pour entrer dans la société »64 est bien, alors, le problème central.
Tous les moyens sont bons pour y parvenir - y compris « la débauche », terme qui, dans le contexte de l'époque, signifiait le fait pour une femme d'avoir un ou plusieurs amants :  «La débauche a cela de bon qu'elle détruit la famille qui, depuis qu'elle existe, a à peu près partout asservi la femme. Dès qu'il y a une famille, cette famille a un chef et ce chef est l'homme qui a pour lui la force physique, l'argent, la loi... À la fin, je pense que pour la femme, la débauche fait plus de bien que de mal. » 65

C'est bien là que ses analyses se différencient de celles des féministes qui veulent bien émanciper les femmes mais sans remettre en cause ni les comportements sexuels ni la structure familiale.
Elle critique ainsi Caroline Kauffmann pour qui « la femme doit rester dans son domaine et montrer qu'elle ne comptait pas l'abandonner, même lorsqu'elle réclamait ses droits. » 66

Madeleine Pelletier inscrit ses analyses dans une logique d'opposition binaire entre le corps et l'esprit dont elle voudrait, chez les femmes surtout, inverser l'ordre hiérarchique: « Le cerveau et le sexe sont deux choses essentiellement distinctes. Le sexe a son domaine mais c'est avant tout l'idée qu'il faut aimer.»67 Cette sexualité, ainsi artificiellement isolée, relève, pour elle, de l'animalité.
Mais parce qu'elle est nécessaire, parce que c'est une 'fonction naturelle', elle doit être démystifiée :» En bonne justice, l'acte sexuel pour l'homme comme pour la femme n'est ni honorable ni déshonorant. C'est une fonction physiologique qui devrait pouvoir s'accomplir sans plus scandales que les autres. » 68
Sa position n'est donc pas pudeur, pudibonderie ou moralisme.
Elle critique notamment l'Angleterre de Malthus de ce fait : «Les meurs étaient dissolues mais on accouchait sous les couvertures. La chirurgie du ventre n'existait pas ; pour rien au monde une femme n'aurait montré au médecin son sexe malade, elle préférait souffrir et mourir. C'est tout juste si elle osait se laver après la menstruation. »69

Elle s'attache donc avec beaucoup de constance à démystifier le sexe: « L'utérus n'est pas plus honteux que l'estomac, le coeur ou le cerveau » 70et affirme que la sexualité « n'est pas plus une honte pour la femme qu'elle ne l'est pour l'homme.»71

Elle démystifiera aussi la sexualité : « Aujourd'hui les femmes sont élevées de telle sorte que l'acte sexuel leur paraît comme un fait grave qui décide de leur existence. Le langage courant porteur de préjugé séculaire confirme cette opinion:  « se donner, être subornée, mis à mal» etc...
Il faudra pénétrer les jeunes filles de l'idée que cet acte n'a pas une telle importance ; qu'il n'entraîne pas le déshonneur et qu'il ne donne aucun droit dans l'avenir sur la personne.»
72

Néanmoins, tout en reconnaissant qu'il s'agit d'un rapport historiquement construit, elle part du point de vue selon lequel « l'appétit  sexuel est loin d'être égal dans les deux sexes. Impérieux comme la faim chez l'homme, il est chez la femme souvent très vague, parfois complètement inexistant. »73
Ainsi le besoin s'en fait sentir surtout chez l'homme lequel se voit ainsi rabaissé vers l'animalité : « L'homme n'aime pas avec son coeur, mais avec ses sens.»74

Ce qu'il faut noter, c'est qu'elle ne remet pas en cause « la force besoin sexuel chez Masculina »75 et en accepte donc le primat ; tout au plus critique-t-elle, l'expression de sa forme et plus particulièrement de ses conséquences pour les femmes. C'est en ce sens qu'elle est porteuse de valeurs phalliques.
Ainsi, Dans Une vie nouvelle, c'est bien à Charles Ratier, le personnage masculin - dont il faut noter qu'il est à un moment de sa vie proxénète d'une prostituée - qu'elle s'identifie. Elle aurait pu dire, elle aussi : « Charles Ratier, c'est moi. »

On peut ainsi comprendre les raisons pour lesquelles elle lutte, à la fois pour le droit à l'avortement, mais qui expliquent aussi qu'elle conforte les thèses traditionnelles en matière de prostitution, et que son féminisme radical si exigeant par ailleurs, soit si peu critique à l'égard des violences sexuelles masculines contre les femmes.
Tout au plus, évoque-t-elle, dans le cadre de la société futuriste communiste qu'elle imagine dans son roman Une vie nouvelle, le souhait que cette société « n'exalte pas la sexualité masculine comme le fait la société présente avec sa littérature, son théâtre, sa musique, etc." 76

Cette femme dont toute la vie a été une lutte féministe, n'a que peu abordé le problème du nécessaire changement des hommes dans leurs relations aux femmes. Sa vision des hommes est peu sévère, relativement pauvre et, en tout état de cause, statique. Comme la vie de son père ?

De fait, elle récuse moins le pouvoir sexuel des hommes, qu'elle ne réagit sur le plan des conséquences inégales pour les hommes et pour les femmes de la sexualité.
Et elle est, comme Simone de Beauvoir, beaucoup plus critique à l'égard du comportement des femmes qu'elle ne l'est à l'égard des hommes.  

Dans certaines circonstances, sa position peut être considérée, au regard de nos critères actuels, comme tout à fait inacceptable. Ainsi, à propos d'une employée des postes violée lors d'une grève par l'un de ses collègues, Madeleine Pelletier refuse l'avortement que cette femme demande au médecin féministe qu'elle était avec les arguments suivants : «Même si l'avortement était permis, j'aurais agi de même, car j'ai pensé qu'elle n'avait eu que ce qu'elle méritait » Non seulement, poursuivait-elle, cette femme « minaudait avec les hommes», mais en outre, elle affirmait, en dénigrant les féministes, que « la femme doit rester une femme.» 77

Ce jugement - qui peut rappeler aisément par ailleurs la méchanceté de sa mère - peut être difficilement considéré comme « une idée de la raison ».

Le viol exercé par l'homme n'est même pas critiqué en tant qu'appropriation du corps de la femme, en tant que négation de sa personne.
Pour une féministe si exigeante en matière d'affirmation de la défense de la liberté et de la dignité des femmes, il existe incontestablement ici un problème.

Et l’on ne peut en effet s'empêcher de mettre en relation ses critiques violentes du décolleté des femmes comme expression du servage féminin et son silence sur ce viol et plus globalement sur les violences masculines - notamment sexuelles - sur les femmes.

De fait, on pourrait dire que Madeleine Pelletier lutte politiquement contre un système patriarcal qui exclut les femmes, tandis qu'elle lutte concrètement contre les femmes qui contribuent à le perpétuer.

Dans une lettre adressée à Aria Ly où cette dernière évoque la nécessité qu'il y ait « un certain nombre des femmes animées de cette haine du mâle », Madeleine Pelletier lui répond «qu'au fond, elle partage un peu son idée, car aisément on en ferait des soldats déterminés de la cause. Mais, ajoute-t-elle, "il ne faut pas dire et surtout écrire tout ce qu'on pense si l'on veut faire oeuvre de propagandiste.»

Et elle poursuit, de manière plus intéressante, car moins tactique, son analyse : « Nous ne méprisons pas les hommes, nous ne les haïssons pas non plus, nous réclamons simplement nos droits. S'ils ne veulent pas nous les donner, nous devons protester par tous les moyens, au besoin faire le plus de mal possible à l'adversaire, mais uniquement parce que c'est l'adversaire, et non en vertu d'une haire de sexe. Je vous assure que je sais parfois être une adversaire terrible. Je n'ai pas la haine sexuelle de l'homme. » 78

Cependant, sociologue avant la lettre d’une analyse en terme de « rapports sociaux de sexe », elle constate l'évolution en cours vers plus d'égalité qu'elle considère, sans doute justement, comme provoquée par l'effet conjugué des conséquences de la guerre de 1914 et de la psychanalyse : «Je crois que c'est le freudisme qui a donné aux femmes ces audaces (chercher des amants). Les femmes qui avant la guerre ne devaient pas éprouver de plaisir sexuel avouent maintenant désirer l'homme. Ce n'est pas très relevé, mais que voulez-vous l'homme est un animal. La chatte en rut crie son désir. » 79

Notons que, dans un raccourci saisissant, « l'homme » est ici employé dans son acceptation générique, si souvent combattue par les féministes. Le masculin s'appropriant le général, absorbe le féminin dès lors réduit à son acception sexuelle. En cela, le féminisme de Madeleine Pelletier montre ici ses limites.

Son choix de la virginité est sans doute l'expression de son refus de " l'esclavage féminin qui faisait de la femme la chose de l'homme"80, mais aussi de sa difficulté à se situer personnellement entre son combat féministe contre le pouvoir de « Masculina »81, son identification aux hommes et son mépris des femmes.

« N'oublions pas qu'à l'impérialisme masculin répond la servilité féminine. Les femmes sont dégoûtantes. Elles mêlent leurs sens à leur servilité et cela fait au social un complexe dégradant. » 82

Celle-ci frappe d'abord par la faiblesse des connaissances livresques sur lesquelles elle s'appuie.Ses références sont maigres, plus littéraires que sociologiques, ethnologiques ou historiques: Carco, Bruant, Isnard, médecin de Saint-Lazare.

On peut s'étonner surtout de ne voir aucune allusion aux campagnes abolitionnistes du début du siècle impulsées par Joséphine Butler et auxquelles tant de féministes avaient participé.

Ses prises de position sont fondées sur trois principes qui l'ont guidé toute sa vie:
- La femme doit disposer librement de son corps.
- La femme a droit, au même titre que l'homme, au plaisir sexuel
- La femme doit disposer d'une éducation et d'un métier qui seuls, l'affranchiront de « la loi de l'homme» et la rendront égale à lui.

Elle a fait, comme bien d'autres, le lien entre la prostitution et misère des femmes. En cela, elle rejoint les analyses des marxistes, Jules Guesde notamment, des féministes et notamment de Nelly Roussel, des moralistes comme Charles Benoist, Paul Leroy-Beaulieu, Jules Simon, le Comte d'Haussonville.

Ne remettant pas en cause, comme bien d'autres aussi d'ailleurs, le principe de l'intangibilité du désir sexuel masculin, elle ne peut dès lors que légitimer la prostitution, considérée comme "utile", reprendre à son compte les stéréotypes selon lesquels la prostitution empêcherait les viols: «Si on supprimait la prostitution, il ne resterait que la ressource du viol. »

Comme l'analyse Denise Pouillon Falco « la théorie de mal nécessaire apparaît bien étrange chez cette progressiste. Faut-il que quelques femmes évidemment parmi les plus démunies et les plus pauvres soient sacrifiées sur l'autel des besoins sexuels des hommes soi-disant pour protéger la vertu des autres femmes ?» 84

C'est donc moins des hommes - et là réside sans doute la principale faiblesse de son analyse féministe - que d'un changement de système politique qu'elle attend la disparition de la prostitution.

C'est en cela qu'elle est socialiste: le progrès social et l'évolution des rapports entre hommes et femmes seront la conséquence d'un changement de régime.

Aussi lucide et critique soit-elle sur la révolution soviétique, son espoir de liberté sexuelle réside bien là-bas.

On peut noter enfin dans ses écrits que les hommes sont étrangement absents, rapidement évoqués, abstraitement dénoncés. Exploiteurs, ils sont, exploiteurs, ils le demeureront : « Les hommes sont partout les mêmes » écrit-elle85 .

Dans ce texte de 1908, elle les réifie, les enferme dans un statut qui empêche toute analyse des contradictions entre eux (notamment entre les pères, les maris et les proxénètes et les clients) mais aussi dès lors d'une certaine manière les déresponsabilise dans leurs relations concrètes aux femmes et donc dans leur capacité de les changer (de se changer aussi...)

Le maquereau est simplement considéré comme « un amant qui veut vivre en parasite à leurs dépens »… bien légère condamnation. Elle n'est pas loin dès lors de rendre les femmes responsables de la prostitution qu'elle explique alors plus par "l'offre" supposée de ces femmes que par "la demande" des hommes.

De fait, elle est prise dans de difficiles contradictions :
- affirmer le droit d'une femme à disposer de son corps, considéré comme étant souvent le seul capital qu'elle possède, et le fait que la prostitution n'est qu'une mise supplémentaire en tutelle des femmes placées sous la coupe des maquereaux afin de se plier aux désirs des clients.
- constater que la prostitution peut s'avérer, pour certaines, un moyen de se procurer un revenu - et la réalité de cette autonomie, toute relative, et en outre inscrite dans le cadre d'une mise en dépendance personnelle des prostituées vis-à-vis de tous les hommes.

Madeleine Pelletier se range résolument en faveur des premiers termes de l'alternative : elle considère ce statut d'indépendance financière possible des prostituées comme préférable à celui des femmes mariées, et ce avec d'autant plus d'aisance qu'elle considère que le statut matrimonial implique lui aussi une forme de prostitution.

Dans son premier texte sur la prostitution, celui de 1908, elle écrivait : « C'est à tort qu'on stigmatise la prostitution ». Et, sans aucune référence à la morale, si prégnante chez les abolitionnistes, elle procède à une analyse quasi matérialiste de la prostitution. Dans sa logique de défense de l'égalité des femmes, elle considère que « la femme du peuple ne jouissant pas de facultés intellectuelles assez élevées pour lui permettre quelque espoir... n'a d'autre manière de s'élever dans la société que de se faire la prostituée des hommes riches ». Et elle estime que « la vie de la demi-mondaine est de beaucoup préférable à l'existence de souffre-douleur départie a femmes d'ouvriers. »86

Certes, elle reconnaît que les risques que courent les prostituées, notamment pour leur santé sont réels - mais qui à l'époque l'affirmait pas ? - et qu'il y a plus d'exclues que d'"élues".

Et elle s'oppose par ailleurs fermement au système réglementariste, injuste pour les femmes : « Les hommes pour se préserver des maladies vénériennes ont imaginé de traiter comme du bétail une catégorie de femmes. » 87
En cela, elle est féministe.

Mais comme elle ne remet pas en en cause la nécessité, pour les hommes, de la prostitution, son analyse, de type marxiste, sur la misère des prostituées issues des classes populaires est limitée à ces seules femmes.

Dans une analyse diachronique, assez méprisante, elle introduit au sein du système prostitutionnel, une logique de classe: elle estime que la prostitution est bonne pour les femmes des classes pauvres, inacceptables pour les femmes éclairées.

Cette analyse qui fait fi de la solidarité entre femmes que l'on aurait pu attendre d'une féministe peut s'expliquer par sa volonté de poser le féminisme comme une idée de la raison: « La conduite doit être, raison de la situation occupée... Une femme éclairée, une féministe surtout qui réclame pour la femme l'égalité sociale ne doit pas demander sa subsistance à son sexe, car, ce faisant, elle attire sur ses idées la dépréciation que la société attache à sa personne. La vie de demi-mondaine demande à la dignité des sacrifices qui sont incompatibles avec la place que doit prendre dans l'esprit public une femme qui se pose en réformatrice de la société. » 88
N'est-ce pas au nom de ce même principe qu'« elle a pratiqué la virginité toute sa vie ? », car elle la considérait comme « une attitude de combat, la réponse de femmes supérieures à une société où leur sexe ne saurait aimer autrement qu'en esclavage ?» 89

***

Madeleine Pelletier a posé le difficile problème du processus de recomposition entre la raison et la sexualité au sein de sociétés -les nôtres - qui n'acceptent véritablement la liberté d'expression ni de l'une ni de l'autre.

Le choix douloureux de Madeleine Pelletier - dont il ne faut pas oublier qu'il fut une contrainte imposée à de très nombreuses femmes et que beaucoup d'entre elles ont intériorisé - nous permets de reposer la question de cette difficile recomposition. Car les femmes ont le plus souvent vécu cette réalité dans la contradiction, ce qui les a majoritairement empêchées de vivre leur sexualité dans le plaisir.

En tout état de cause, la vie de Madeleine Pelletier nous permet aussi de poser la question de l'assimilation entre désir sexuel et plaisir.

Si elle refoula ses désirs, la conscience d'être exceptionnelle, ne fut-elle pas, pour elle, aussi, une forme de plaisir ? Et quelle est la nature de la relation entre ce plaisir et ce qui est couramment qualifié - avec bien peu d'interrogations - comme relevant du "plaisir sexuel" ?

En tout état de cause, le silence sur la vie, l'oeuvre, les combats, les initiatives politiques de Madeleine Pelletier s'explique sans doute par ses choix sexuels - ou plutôt par leur théorisation - mais aussi par le fait que, ne pouvant être 'récupérée' par aucun courant de pensée, elle a été oubliée par tous.

Et les problèmes qu'elle posait, par la même occasion.

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Notes de bas de page
1 Ajout. Avril 2003. Ce texte a été légèrement remanié par rapport au texte publié.
2 La femme vierge, Paris. Bresle.1933
3 Lettre à Arria Ly. 7 novembre 1913
4 Les sources d'informations, ici citées,  sont issues

- de son roman , " La femme vierge", qu'elle qualifie elle-même de " sorte d'autobiographie"

(lettre à Arria Ly.  21 mars 1932) ;

- de ses Mémoires inédites déposée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris dans le fonds Louise Bouglé ;

- ainsi que des Lettres adressées à Arria Ly , qualifiée, comme elle, de " vierge rouge".

5 La femme vierge, Op. Cit. p. 76
6 Ibid. p.25
7 p. 46
8 p.25
9 p.60
10 p.22
11 p.26 et 27
12 p.14
13 p.78
14 p.71
15 p.177
16 Lettre à Arria Ly, 7 février 1916
17 Marie Pierrot est le nom de "la femme vierge" du roman.
18 p. 116
19 p.10
20 p.67
21 p.17
22 p.52
23 p.12
24 p.12
25 p. 85
26 p.29
27 p.34
28 p.35
29 p.47
30 p.22
31 p.46
32 p.45
33 p.213
34 Lettre à Arria Ly, 6 février 1933
35 La femme vierge, p.7
36 p.27
37 p.28
38 Mémoires inédites
39 La femme vierge, p.78
40 p.10
41 p.8
42 p.14
43 p.13
44 Madeleine Pelletier, "De la prostitution", L'Anarchie, 11, 1928
45 La femme vierge, p.15
46 p.56
47 p.37
48 p.116
49 p.45
50 p.53
51 p.24
52 Lettre à Arria Ly, 7 novembre 1911
53 ibid.
54 Lettre à Arria Ly, 27 juin 1980
55 La femme vierge, p.79
56 p. 116
57 Mémoires d'une féministe.
58 La femme vierge, p. 79
59 p.30
60 p.55
61 p. 56
62 p.33 et 34
63 Lettre à Arria Ly, 19 novembre 1911
64 Lettre à Arria Ly, 17 mars 1927
65 Lettre à Arria Ly, 20 septembre 1932
66 La femme vierge, p.100
67  Madeleine Pelletier, "Le cerveau et le sexe", L'Ouvrière, 31 juillet 1924
68 Madeleine Pelletier, " A propos d'un livre récent", L'Ouvrière, 5 janvier 1924.
69 Madeleine Pelletier, Dépopulation et civilisation, Paris, Bersniak, s.d. p.6
70 Ibd.
71 Madeleine Pelletier, Le célibat, état supérieur, Caen, Imprimerie Cannaise, s.d.
72 Madeleine Pelletier, "De la prostitution", L'Ouvrière, 8 mars 1924
73 Madeleine Pelletier, "L'amour et la maternité", La brochure mensuelle, 1923, 21 p.
74 Lettre à Arria Ly, 20 septembre 1932
75 Ibid.
76 Une vie nouvelle, p. 200.
77 Lettre à Arria Ly, 19 novembre 1911.
78 Lettre à Arria Ly, 27 juin 1908.
79 Lettre à Arria Ly, 27 juin 1932.
80 L'Ouvrière, 5 janvier 1932
81 Le terme de "Masculina" qu'elle emploie souvent n'est-il pas l'expression d'une tentative de construction théorique qui différencierait les hommes biologiquement pourvus d'un sexe mâle  - qui ne seraient pas, là, pris en compte dans son analyse - des hommes constitués sexuellement et socialement comme "hommes", différenciant donc ainsi le sexe biologique du genre sexuel.
82 Lettre à Arria Ly, 12 août 1932
83 Madeleine Pelletier a, à ma connaissance, publié trois textes sur la prostitution.

- Le premier, court, a été publié le 8 mars 1924, dans l'Ouvrière.

- Le second l'a été dans l'Anarchie, en novembre 1928.

- Le troisième, plus important, a été publié en 1935 dans la brochure intitulée "La rationalisation sexuelle", publiée par les Editions du Sphinx. C'est ce dernier texte, publié et présenté dans " Cette violence dont nous ne voulons plus" N° 11-12, consacré à la prostitution, qui sera analysé ici.  

84 Denise Pouillon-Falco, " Cette violences dont nous ne voulons plus". Op.cit., p. 75
85 Lettre à Arria Ly, 10 février 1932.
86 Madeleine Pelletier, La femme en lutte pour ses droits. Paris, Giard et Brière. 1908. 79 p.
87 Madeleine Pelletier, De la prostitution.
88 Madeleine Pelletier, La femme en lutte pour ses droits.
89 Lettre à Arria Ly, 4 juin 1932

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