Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis

Compte-rendu du 30ème Congrès de la Fédération abolitionniste internationale
(F.A.I.)

"Cette violence dont nous ne voulons plus"
N° Spécial 11/ 12
Prostitution
Mars 1991
p. 37 à 44

date de rédaction : 02/01/1991
date de publication : 01/03/1991
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Le 30e congrès international de la F. A. I 1s'est tenu du 17 au 20 septembre 1990 à Genève sur le thème : « L'exploitation de la prostitution : Violation des droits de l'homme. Enfants, premières victimes ».

Cette association fondée en 1875 par Joséphine Butler (1828-1906), dirigée actuellement par une Indienne, Madame Anima Basak « vise à abolir :
- L'organisation et l'exploitation de la prostitution d'autrui et la traite des êtres humains qu'elle considère comme des crimes contre l'Humanité,
- Toute exploitation commerciale de là personne sous quelque forme que ce soit,
- La réglementation de la prostitution par les pouvoirs publics, qu'elle soit légale ou tolérée, réglementation qu'elle considère comme contraire à la justice sociale, à la santé publique et aux droits de la personne humaine ».

La F.A.I fut notamment à l'origine de la convention des Nations Unies pour la répression de la traite des êtres humains et l'exploitation de la prostitution d'autrui de 1949, qui fut ratifiée par la France en 1960, dont voici quelques-uns des articles importants :

Nations Unies
Convention pour la répression de la traite des êtres humains et l’exploitation de la prostitution d’autrui 

Approuvée par l'Assemblée Générale dans sa résolution 317 (IV) du 2 décembre 1949. Entrée en vigueur : le 25 juillet 1951, conformément aux dispositions de l'article 24.
Extraits

PRÉAMBULE. Considérant que la prostitution et le mal qui l'accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine et mettent en danger le bien-être de l’individu, de la famille et de la communauté [….]
ARTICLE PREMIER. Les parties à la présente Convention conviennent de punir toute personne qui, pour satisfaire les passions d’autrui :
Embauche, entraîne ou détourne en vue de la prostitution une autre personne, même consentante.
Exploite la prostitution dune autre personne, même consentante.
ARTICLE 2. Les parties à la présente convention conviennent également de punir toute personne qui :
Tient, dirige ou sciemment finance ou contribue à financer une maison de prostitution
Donne ou prend sciemment en location, en tout ou en partie, un immeuble ou autre lieu aux fins de la prostitution d'autrui [...] `
ARTICLE 3. Dans la mesure où le permet la législation nationale, toute tentative ou tout acte préparatoire accompli en vue de commettre les infractions visées à l'article premier et à doivent aussi être punis [...]
ARTICLE 6. Chacune des Parties à la présente Convention convient de prendre toutes les mesures nécessaires pour abroger ou abolir toute loi, tout règlement et toute pratique administrative selon lesquels les personnes qui se livrent ou sont soupçonnées de se livrer à la prostitution doivent se faire inscrire sur des registres spéciaux, posséder des papiers spéciaux, ou se conformer à des conditions exceptionnelles de surveillance ou de déclaration …
ARTICLE 20 Les Parties à la présente Convention s'engagent, si elles ne l'ont déjà fait, à prendre les mesures nécessaires pour exercer une surveillance sur les bureaux ou agences de placement, en vue d'éviter que les personnes qui cherchent un emploi, particulièrement des femmes et les enfants, ne soient exposées au danger de la prostitution. [...]

Je me suis demandée tout au long de ce congrès par quels phénomènes de blocages une association internationale qui a fait de la lutte contre la prostitution depuis plus d'un siècle son cheval de bataille ait pu si peu capitaliser de réflexions...
Elle avait pourtant cosigné un document remarquable, fruit d'une initiative de Madame Tamzali de l'UNESCO2 ; elle publie en outre un outil de travail utile : Les dossiers de la prostitution internationale3.

Il semble cependant que la réflexion soit bloquée.

Ainsi a-t-on affirmé tout au long de ces quatre journées tout et son contraire sans beaucoup d'angoisses, par exemple :
Que les prostituées donnent « 80 à 90 % de leurs revenus à leurs proxénètes », mais aussi qu'elles « gagnent beaucoup d'argent »  
Que « les sociétés traditionnelles n'offrent pas d'alternatives à la prostitution » pour les femmes et que la prostitution est "la conséquence de la désagrégation des structures sociales"  
Que la pauvreté est "cause de prostitution", mais aussi qu'elle est le moyen de « retirer les enfants de la mendicité »
Que les clients sont "les complices nécessaires" de la prostitution, mais que c'est « l'offre qui crée la demande »
Que la prostitution est "une question de survie" mais aussi qu'elle s'explique par "l'attrait du luxe".

Le phénomène de la prostitution est certes extrêmement complexe et personne ne peut se prévaloir de la vérité. Il n'en reste pas moins que j'attendais de la F.A.I un minimum de consensus théorique sur la base duquel une capitalisation d'expériences, de réflexions, de remises en cause puisse se greffer. Une journaliste hollandaise, Madame Van Ammelroy, avait déjà, lors du précédent congrès, fait une critique identique : « Les orateurs pourraient être dix fois plus intéressants s'ils voulaient bien se demander : qu'est-ce qui est d'ores et déjà connu expérience originale pourrais-je parler ? »4

De fait, l’essentiel des interventions repose sur des données peu rigoureuses et suppose que les auditeurs-trices sont vierges de toute connaissance et sont dépourvu-es de toute réflexion.

À l'exception de quelques communications de valeur, chaque congrès est pratiquement le recommencement de l'autre et donne ainsi l'impression d'un éternel surplace. Pour la millième fois, des conférencier-ères s'interrogent avec beaucoup de sérieux sur des questions telles que : "La pauvreté est-elle la cause de la prostitution ?" ou "Peut-on faire commerce de son corps ?"

On peut émettre quelques hypothèses pour expliquer ce blocage évident :

L'enjeu - au sein de la FAI - semble être plus le maintien des associations - dont beaucoup sont très conservatrices - au sein de cette fédération que la lutte contre la prostitution elle-même. Dans certains cas, on peut même se demander si c'est l'abolitionnisme qui lie entre elles les personnes et les institutions concernées. Ainsi, lors du 28e congrès, son vice-président regrettait le réglementarisme « qui permettait à la police d'arrêter périodiquement les jeunes prostituées et à cette occasion assurait la possibilité d'un dialogue de ces femmes avec des médecins, des éducateurs et d'une ouverture pour s'en sortir ou  essayer de le faire.» 5  

Et lors de ce 30e congrès, selon un général égyptien - dont "la pensée" était transmise par une jeune femme soigneusement encadrée par deux hommes - responsable de l'association "Femmes-enfants Égypte " - le seul problème était de savoir si « ce commerce profite à la personne prostituée et si, dans ce cas, elle réinvestit ces revenus dans les industries locales ou s'il profite aux pays étrangers ».
Ce général était de fait plus conséquent dans son option nationaliste qu'abolitionniste.
Il avait pourtant sa place reconnue, que les prostituées n'avaient pas...

La logique institutionnelle peut sans doute aussi expliquer que l'intervention que j'avais faite, demandant que les associations représentées au Congrès saisissent Amnesty International, ait été passée sous silence lors des rapports de la commission sur le tourisme sexuel. Voici ce dont il s’agissait : En ce qui concerne l'Indonésie et le Timor Oriental, le Rapport d'Amnesty 1990 6lie explicitement - en faisant fi de toute problématique de défense des droits des femmes et occultant dès lors la violence prostitutionnelle - l'ouverture de ce pays au tourisme et l'élargissement de la défense des droits de "l'homme". On peut lire en effet cette affirmation : « En 1990, malgré "l'ouverture" très médiatisée de l'île au tourisme et au commerce, des informations ont encore fait état de procès inéquitables, de tortures... »

Le silence - la censure ? - fut aussi la réponse donnée à la jeune femme vietnamienne qui posa à la même commission la question suivante dont il est difficile de nier l'importance :'"Les interventions des associations "contre la prostitution" ne sont-elles pas "des services après violences" justifiant en outre une nouvelle intervention des pays riches ?  

Par ailleurs, compte tenu du poids des associations religieuses au sein de la F.A.I, il existe des problèmes quasiment tabous.
À quelques rares exceptions individuelles près, il n'est pas question ici de critiquer la religion 7, ni la famille. Et la critique des bases sur lesquelles la famille est fondée n’était pas plus à l'ordre du jour qu'en 1984. Monsieur Fernand Laurent, ancien ambassadeur de l'ONU - dont le rôle pour être occulte n'en est pas moins essentiel à la FAI - a cru bon de préciser que celle-ci était (sous-entendu qu'elle devait rester) "la cellule de base de la société".

Ainsi lors du 28e congrès, M. Dabezies expliquait la prostitution par "l'absence de valeurs" (chez les jeunes) : « Aujourd'hui [ ...] la prostitution n'est qu'un épisode banal dans un phénomène global : ce n'est plus seulement la prostituée qu'il faut prendre en charge, mais l'ensemble de ce qu'elle est, toute son épaisseur et sa lourdeur, l'ensemble imbriqué de tous ses maux... Pour y remédier. Il faut tisser des liens, guérir les quelques racines malades et en créer des nouvelles ... Et c'est parce que c'est très difficile que l'on revient à la seule greffe qui, malgré toutes ses insuffisances, les misères et les inconvénients passés, reste la meilleure solution… la famille. » 8

Aussi, lorsque certain-es posent cette structure sociale comme étant historiquement déterminée et, plus grave, comme productrice elle-même de violences sexuelles (Madame Saffioti, Brésil), cela ne remet pas en cause - autrement que ponctuellement et chez certain-es uniquement - l'analyse de la réalité prostitutionnelle.

De fait les causes semblent plus ou moins entendues : la liberté sexuelle comme pratique nocive est pratiquement un dogme. J'ai entendu vilipender "ces petits jeunes qui couchent à tort et à travers", pourfendre "la fausse liberté sexuelle" sans que la normativité de ce jugement ne semble gêner quiconque.
Le discours de certains, fondé sur une haine du sexe liée à une volonté farouche de répression et de censure, au nom de la « dignité humaine » faisait froid dans le dos...

Pour beaucoup, la sexualité s'analyse encore en termes de "pulsions animales" auxquelles il faudrait opposer "des sentiments élevés", tandis que pour certains, la continence serait une - sinon la - solution.  

Et selon le Bureau catholique international de l'enfance, très influent à la FAI, « les efforts (en vue de la lutte contre la prostitution) ne peuvent aboutir que par un changement spirituel.»

Enfin, au nom de la volonté d'éradiquer la prostitution, la F. A. I semble avoir totalement abandonné ce qui fut aussi le fondement de son action : la défense des droits des prostituées. Il n'est pas exclu d'ailleurs que l'apparition de collectifs de prostituées ait été considérée par certain-es comme une dépossession de sa parole. Dès lors une sorte de division du travail se serait instauré, laissant aux collectifs la défense de ces droits et accélérant ainsi le processus de déréalisation de la parole de la F. A. I. Et pour contourner cette évolution - regrettée par un petit courant - on a vite fait d'invalider leur parole en la mettant au compte d'une manipulation de proxénètes dont les prostituées seraient encore une fois les victimes inconscientes.
Comment peut-on - sans gêne - affirmer lutter contre une réalité sociale en faisant une impasse totale - autre que misérabiliste ou "charitable" - sur celles qui en sont les principales victimes ? Il est significatif à cet égard qu'en quatre jours de congrès la seule ex-prostituée qui ait pris la parole le fut en tant que "théologienne" et fondatrice d'une maison pour les prostituées.

Lors d'une rencontre au cours du Congrès, il fut décidé officiellement de ne pas donner la parole aux prostituées qui l'avaient demandé. Cette position aussi incroyable soit-elle est cependant la norme à la F.A.I : « Le président rappelle qu'à Nice plusieurs prostituées avaient accaparé le micro. Aussi avait -il été décidé de ne pas en (sic) inviter à Stuttgart ». 9

En fait hors de la logique de "la réhabilitation de la prostituée" (Madame Anima Basak) la F.A.I n'a aucune solution à proposer les concernant. Même les aides ponctuelles du Bureau international catholique de l'enfance sont "prudemment" dispensées, car les organisatrices ont découvert que: "les projets peuvent aider les enfants à être de meilleurs mendiant-es ou de meilleur-es prostitué-e-s." (Florence Bruce).... (sans commentaire).

J'ai relevé cependant quelques informations intéressantes que je livre ici :

Selon M. Fernand Laurent, les causes explicatives de la non-intervention des polices contre les proxénètes - il estime à un sur dix ceux qui sont poursuivis - sont de deux ordres :
- Certains d'entre eux sont "protégés" du fait de leurs relations avec les hommes politiques et sont de fait "intouchables";
- D'autres sont des indicateurs, "laissés délibérément en liberté", d'autant plus utiles que "les proxénètes font tous partie du milieu du crime".
Ne pourrait-on pas alors rajouter une troisième explication à savoir que pour beaucoup, la valeur de la vie d'une femme - a fortiori prostituée - est sans comparaison avec celle des hommes - y compris proxénètes. Une personne qui cumule le fait d'être une femme, d'un milieu pauvre, peu lettrée, souvent étrangère, et qui plus est, achetée pour l'usage de son sexe, cumule sur elle l'ensemble des exclusions.

Il ne faudrait pas non plus occulter la dimension politique : Selon M. François Pigner qui, en tant que magistrat, a "traité" 3.000 dossiers de proxénétisme, « l'obstacle le plus important à l'application de la loi est constitué par la puissance financière des proxénètes qui corrompent certains policiers, subventionnent les partis politiques et trouvent des défenseurs au sein des assemblées municipales, régionales, ainsi que dans les médias". 10

En ce qui concerne le tourisme sexuel11, on a appris :
* qu'une petite fille de 12 ans a été trouvée morte aux Philippines suite à un viol au moyen d'un vibro-masseur et que le médecin inculpé a été relaxé: la grand-mère avait abandonné les poursuites judiciaires après avoir reçu 1.000 dollars ;
* que dans ce même pays, des parents d'enfants prostitués - craignant la perte de revenu que le départ des agresseurs d'enfants occasionnerait - s'y sont opposés lorsque certain-es le réclamaient ;
* que 19 agresseurs d'enfants (allemands, danois, autrichiens, américains...) ont été expulsés de Thaïlande (leur photo a été publiée dans la presse locale) et 13 du Sri Lanka...Le plus âgé avait 76 ans, le plus jeune des enfants arrêtés avait 10 ans, la plus jeune fille, 16 ans...
* Par ailleurs un médecin autrichien de 35 ans a été condamné au Sri Lanka à la réclusion à vie pour le viol et le meurtre d'une petite fille.

Il a été aussi dit que les sessions de travail de l'OMS sont nombreuses en Thaïlande et comportent des "voyages" à Pattaya , considéré comme le plus grand bordel du monde.
À cet égard, il fut annoncé qu'une conférence internationale aurait lieu à Bangkok sur la prostitution enfantine et le tourisme dans le Sud-Est asiatique... Mais ce "tourisme" ne se limite pas à ces pays les plus connus. Il existe aussi entre le Népal et l'Inde, les pays du Golfe et l'Afrique du Nord (Tunisie, Maroc...), les Philippines et le Japon, le Cap Vert, l’Angola, le Portugal et l'Espagne, la République Dominicaine, le Brésil et la Suisse, l’Amérique du Sud, le Laos et l'Allemagne, etc..

Mais la logique inégale entre le Nord et le Sud, qui produit cette monétarisation des "échanges" - ou tout, absolument tout, est considéré comme achetable - ne s'arrête pas là.

Madame Renée Bridel de l'Association des juristes démocrates, l'une des premières associations s'étant occupée des enfants exploités sexuellement a fait un exposé terrible nant les trafics d'organes. À Haïti, en Argentine, au Brésil, au Venezuela, au Guatemala, on achète et on enlève des bébés, des enfants en bas âge, dans les hôpitaux. Une petite fille de 4 ans qui avait été hospitalisée dans un hôpital clandestin a été retrouvée les deux yeux arrachés en 1988 ; elle avait un billet de 500 pesos dans sa robe.
En 1989, Cinq petites filles ont été trouvées mortes dénucléées...

Des situations identiques se retrouvent en ce qui concerne les enfants dont on a volé les reins.12 Madame Bridel estime que le commerce mondial des organes humains est en pleine expansion. Elle a rappelé que la sous-commission des droits de l'homme considère que la disparition d'enfants est un crime contre l’humanité et à ce titre imprescriptible. Enfin elle a soulevé le problème des moyens financiers : l'établissement de preuves formelles - absolument nécessaires - exige des investissements à la fois pour faire les investigations nécessairement longues et coûteuses sur place mais aussi pour protéger les témoins...

Une intervenante allemande, Mme Nisner, a rapporté les difficultés à lutter contre le trafic des femmes.
Lors d'un procès récent en Thaïlande, le tribunal était composé de 8 avocats, 3 juges, un procureur. Une seule femme présente : une avocate. Tous ces hommes ont notamment posé - publiquement - aux femmes des questions sur leur vie personnelle et sexuelle antérieure à l'accusation. Vu leur situation de prostituées, le tribunal n'a pas accordé foi - du fait de leur "impudicité" - à leurs témoignages. Il a par ailleurs considéré que s'il n'y avait pas eu de violences physiques, pas de contrainte prouvée, il n'y avait pas de victimes d'un acte criminel et donc pas lieu de porter plainte.
Le "commerce des femmes" ne fut pas considéré comme étant en soi un crime; les proxénètes - légèrement - condamnés le furent à ce seul titre.

Le gouvernement thaïlandais ne s'étant pas intéressé à ce procès, aucun témoin important venant de ce pays n'a pu être convoqué.

Quant aux femmes, qui risquaient leur vie du fait de leur dénonciation, elles furent jugées coupables d'infractions à la législation du travail et de présence illégale sur le territoire allemand. Comme l'on avait fermé le bar où elles travaillaient, elles avaient en outre perdu leur emploi et étaient menacées d'expulsion, sauf dans l'hypothèse où elles ... épousaient un allemand.

De fait, une fois encore dès qu'il s'agit des droits de la personne, c'est l'intervention québécoise qui a provoqué la seule réelle rupture au sein de ce congrès. Guilaine Caouette part de plusieurs principes, qui sont autant de remises en cause de pratiques ancestrales du "travail social" :
- Personne ne veut se faire aider ;
- Du moment que tu imposes quelque chose à quelqu'un, cela ne fonctionne pas ;
- Si l'on se sent supérieur, on ne doit pas aider ;
- Si l'on se permet de remettre quelqu'un en question, l'inverse doit être vrai ;
- On ne tente aucune démarche sans les personnes concernées ;
- Dans la mesure où les personnes qui se prostituent ne nous ont rien demandé, on ne peut pas se permettre de dire à quelqu'un "tu dois quitter la prostitution" ;
- La prostitution est d'abord une question de valorisation et d'estime de soi que l'on n'a pas eu dans la famille...

Dès lors sa pratique - dans la rue exclusivement (pas de "dossiers", pas d'adresse autre que celle - personnelle - des intervenant-es - à user avec précaution pour respecter leur droit à une vie privée) n'a pas pour but ultime "de les sortir de la prostitution", mais d'intervenir lorsqu'ils-elles le souhaitent - en tant que support - à leurs propres démarches...

Il est clair que le mot "égalitaire" employé par G. Caouette n'est pas approprié dans un rapport qui, de fait, ne l'est pas et que les limites de cette intervention - mais quelle intervention ne l'est pas ? - sont fragiles. Il me semble à cet égard plus juste de partir du constat d’un rapport inégal fondé sur un contrat que de nier les différences entre intervenant-es et les personnes objets de leur intervention. Mais si le contrat était clair y aurait-il encore possibilité "d'intervention"?

Par ailleurs où se situe la limite (par exemple en cas d'agression de vieilles dames qu'elle a évoquées) entre le désaccord, la condamnation, le jugement, la dénonciation, le cautionnement de la part de ces services sociaux ?
Vouloir agir au sein d'un milieu social, n'est-ce pas aussi en partager "les valeurs" ?
En tout cas, grâce à elle, la question a été posée.

Mais ce qui est fondamental - et ce qui est une option philosophique (alors qu’il présentaient son intervention comme "pragmatique" pour mieux la dévaloriser) – c’est que cette démarche pose d'abord le principe du respect mutuel, sans lequel rien n’est possible et celui de la défense des droits de la personne comme fondement – incontournable - toute politique en la matière...

Inutile de dire que les critiques furent acerbes : pour M. Fernand Laurent, cette position résuma "à faire copain/copain" avec les prostituées" ; pour un autre responsable de la F.A.I, cette action - qu'il estimait n'avoir pas "comprise"' fut cependant considérée comme « irresponsable ». D'après cet interlocuteur, "les prostituées sont très contentes quand on leur dit que l'on n'est pas d'accord avec elles".....
« N'êtes-vous pas sur la voie de la gestion de la marginalité ? » fut en dernière instance la critique de la F. A. I .  

De fait, un seul intervenant, un pédopsychiatre chilien travaillant en Belgique proposa aux congressistes une analyse dans son exposé intitulé: « L'enfant et la famille : santé psychique et mentale des enfants abusés sexuellement » 13. Jorge Barudy, qui ne dissocie pas ses engagements politiques de ses recherches sur l’abus sexuel envers les enfants, établit un lien très fort entre le système familial et politique. Il considère que nous vivons dans une société "adultiste" qui chosifie les enfants utilisés pour régler des comptes et pour combler des carences. `
Celui-ci propose une typologie de familles qui peut expliquer l'abus sexuel :
* La famille enchevêtrée et dévouée
* La famille mêlée, usurpatrice,
* La famille rigide, absolutiste, totalitaire.

Pour M. Barudy, « le parcours de l'enfant prostituée commence par un abus de pouvoir dans l'histoire familiale et sociale » ; aussi « toute action doit poser au départ cet abus et accepter ‘un rituel de réparation ».14 Selon lui, les possibilités d'échanges entre adultes devenant de plus en plus dans difficiles dans une relation de partenariat égalitaire, en relation avec la prégnance des ‘valeurs’ matérialistes, va produire de plus en plus d'abus sexuels sur enfants. Il posa la question suivante : « Quelles sont ces sociétés qui produisent ces types de comportements ? »  et estima avec quelques autres que les sociétés occidentales devaient se poser d'abord de leur propre responsabilité.
« Quelle action mener contre les touristes sexuels ? » vient à porter un jugement sur l'exploitation sexuelle dont la prostitution n'est qu’une des expressions.

Dernier point important abordé par un représentant allemand : «Quel est le prix à payer (et qui doit le payer) pour le droit au bonheur personnel » que s'assignent tout un courant de la philosophie occidentale ?
Le critère du droit à la vie et à la dignité pour tous et toutes ne doit-il pas lui être subordonné ?

Octobre 1990

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Notes de bas de page
1 F.A. I. C/o Mme Lucienne Droz – I8, Église anglaise - CH lOO6 Lausanne.
2 Réunion internationale d'experts sur les causes socio-culturelles de la prostitution et stratégies contre le proxénétisme et l'exploitation sexuelle des femmes. Madrid. Espagne. 18-21 mars 1986.
3 Dossiers de la prostitution internationale, 4 numéros : 100 F. - 47, Rue de Rivoli, Paris 75001.
4 Rapport du 29e congrès de la F.A.I. Stuttgart.1987. p.88
5 M. Dabezies. France. Rapport du 28e congrès de la F.A.I. Vienne. 1984. P. 235.
6 Rapport d'Amnesty International 1990. Ed. La Découverte. p.8 et 132.
7 Il fut simplement demandé d'améliorer la formation des religieuses "travaillant sur" la prostitution.
8 27 e Congrès de la FAI. Vienne. 1984. p.237.
9 Rapport du 29ème Congrès de la F.A.l. p. 91. Madame Griselis Réal avait alors dû pour intervenir (sur la pauvreté ) demander que l'on fasse abstraction de sa situation de prostituée . lbid.
10 Rapport du 29 e congrès de la F.A.I. 1987. p. 34.
11 L'organisation mondiale du tourisme avait décliné l'invitation de la F.A.I.

12 Un article de Témoignage Chrétien de 1987 rapportait déjà que 14 enfants de quelques semaines à 2 ans en février 1987, puis 16 en mars, avaient été trouvés dans un entrepôt de la capitale guatémaltèque en attendant d’être transférés comme donneurs d'organes aux Etats Unis, «enfants destinés - n'ayons pas peur des mots - à être dépecés et finir en pièces détachées pour "réparer" les enfants de riches». Ils sont vendus entre 20 et 50.000 dollars. « Le Tiers-Monde, déjà grand fournisseur de matières premières minérales et agricoles, grand fournisseur de vivre à bon marché, est peut-être en train de devenir un vaste magasin de pièces détachées à l'usage du corps des blancs.» C. Rudel, Témoignage Chrétien. 22 au 26 juin 1987.
13 Le fait qu'il soit le seul à avoir réellement été applaudi devrait - à mon avis - faire réfléchir la F.A.I est manifestement en manque d'analyses, et plus avancé que son appareil.
14 Cette position est à l'opposé de celle de Madame Mitra directrice d'un foyer au Bengale selon laquelle «  il ne faut pas parler aux petites filles de leur passé qu'elles veulent oublier.» Sa volonté farouche de nous montrer leur « bonheur » dans un foyer laissait une impression tout a fait irréelle.

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