Prostitution. Proxénétisme. Traite des êtres humains
 Marie-Victoire Louis

Prostitution et droits de la personne1

"Cette violence dont nous ne voulons plus"
N° Spécial 11 /12
Prostitution.
Mars 1991
p. 3 à 10

date de rédaction : 01/01/1991
date de publication : 01/03/1991
mise en ligne : 18/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Jusqu'en 1960, la prostitution avait, en France, droit de cité dans un cadre légal défini comme réglementariste.

Cette législation reposait sur un postulat : celui de l'existence d'une impérieuse et irrépressible demande sexuelle masculine. Ceux qui ne pouvaient bénéficier du "service sexuel" gratuit imposé aux femmes par le contrat de mariage, ceux qui ne s'en contentaient pas se devaient de trouver une réponse adéquate à leurs besoins comme à leurs désirs insatisfaits.

Le droit à la prostituée leur fut garanti. Ils furent assurés de pouvoir avoir accès au sexe d'autres femmes dans les meilleures conditions : garanties d'anonymat, protection (certes limitée) contre les maladies vénériennes et assurance d'une soumission réelle des femmes à leurs désirs.

L'institution des bordels correspondait le mieux aux présupposés du modèle théorique : les femmes y étaient enfermées, contrôlées nuit et jour et ne pouvaient refuser les demandes des clients. On ne voulut pas trop aborder le problème des contraintes qui les poussaient à demander leur admission dans ces lieux.

On posa comme une évidence qu'il existait un groupe social - intitulé "les prostitué-es "- qui expliquait à lui seul l'existence de la prostitution. La réalité complexe du système de domination qu'est le système prostitutionnel s'expliqua par un seul de ses éléments, par ses seules victimes. La prostitution, c'était "l'abandonnement à l'impudicité" (Le Littré); c'était "l'action de se prostituer". (Le Quillet)  

Ce fut donc soit dans les caractères des femmes prostituées que l'on chercha les causes de la prostitution : paresseuses, coquettes, inconscientes, vicieuses…. soit par les causes qui leur étaient imposées par leur milieu social ou leurs conditions de vie : pauvreté, promiscuité, alcoolisme….

Coupables ou victimes, toujours agies par d'autres et pour d'autres, sans que ceux-ci - les clients, les proxénètes et l'Etat - ne fassent même partie du problème. Ils en était la "donne"; ils ne pouvaient donc pas en être "la cause".

La soumission institutionnelle des femmes aux besoins des hommes fut confiée à des femmes, "patronnes de bordels", "tenancières", "dames de maisons" protégées de tout recours légal de la part des prostituées. Chargées, dans le cadre de la loi et de celui très flou des normes imposées par l'administration, de procurer une réponse fonctionnelle à ces soi-disant besoins sexuels des hommes, elles exerçaient leur fonction sous la responsabilité des municipalités, sur le mode de la sous-traitance et sous conditions. Elles garantissaient le maintien de « l'ordre public » tel que la société le concevait en imposant des règles de fonctionnement quasi carcérales (Cf. le Règlement intérieur en vigueur dans le Nevada p. 18). Mais la police était de fait la réelle détentrice du pouvoir puisque c'était elle qui donnait les autorisations "temporaires" pour quitter ce que l'on osait appeler les "maisons"2, ou définitives par l'institution de la radiation.

Mais cette "solution" ne représenta qu'une partie de cette réalité prostitutionnelle: d'autres femmes étaient contraintes à exercer leur "activité" dans la rue, où il était cependant plus facile d'échapper à la "mise en carte" de fait quasi définitive. Toute une catégorie de femmes - qualifiées significativement d"'insoumises" - tentaient d'échapper à l'enfermement dans les bordels. Elles révélaient par là même la faiblesse du présupposé réglementariste : ficher, surveiller régulièrement les prostituées comme du bétail - apte à l'abattage ?  - pour (mieux) protéger la santé des clients. Le contrôle sanitaire3- dont on sait à quel point il fut peu opérant - fut l'alibi hygiéniste de cette domination - institutionnalisée - des femmes.

Mais toutes ces femmes subissaient en outre le pouvoir des proxénètes qui alimentaient ce marché des femmes, qu'il s'agisse des "filles" en numéro sous le contrôle direct des tenancières, des femmes "en carte" sous celui de la police, des "insoumises" sous celui du "Service des mœurs". Ils étaient en tout état de cause les principaux bénéficiaires de ce système et leur pouvoir, pour être partiellement occulte, n'en était pas moins reconnu. Au point où le syndicat des tenanciers pouvait s'affirmer tranquillement comme interlocuteur face à la police, mais aussi face à l'armée, en période de guerre (Cf., les textes sur la prostitution en temps de guerre et les bordels militaires de campagne (B.M.C)

L'État réglementariste qui admettait de facto que la loi soit battue en brèche par la loi du Milieu cherchait avant tout à contrôler les conditions, tant qualitatives que quantitatives, d'exercice de cette sexualité marchande nécessaire à la permanence de la domination masculine.

La tâche de fixer les limites entre les "prostituées " et les "femmes honnêtes" était dévolu officiellement à l'État par l'intermédiaire du "Service de mœurs" de la Préfecture de police de Paris (Cf., le compte-rendu de la visite de Joséphine Butler au Préfet de police de Paris, M.Lecour en 1874). Et, bien entendu, loin de protéger les femmes dites "honnêtes" - ridicule qualification - ce système faisaient de toutes les femmes des prostituées potentielles. Les scandales occasionnés tout au long du XIX ème et du XX ème siècle par ce pouvoir discrétionnaire n'étaient que l'expression de cette réalité.

Pour perpétuer ce qui fut l'un des plus grands dénis du réel dans l'histoire et maintenir ces faux-semblants, (Cf., la critique du livre de Laure Adler : La vie quotidienne dans les maisons closes), il fut essentiel que le discours des prostituées sur la réalité de leur vie en relation avec le pouvoir masculin, notamment sexuel, soit invalidé.
Les "clients" parlèrent en leurs nom et place.
Seuls à la fois dans le lit conjugal et au bordel furent à même de s'approprier le discours sur la sexualité féminine.
Ils furent dès lors maîtres du discours normatif sur les femmes.
Et leurs fantasmes, leur mépris des femmes - si efficacement caché derrière l'idéalisation des prostitués - devinrent pour des dizaines et des dizaines d'années - la réalité de ce monde clos où ils étaient seuls à pénétrer.

Le discours proudhonien4 sur "la femme": "courtisane ou ménagère" a renforcé pendant plus d'un siècle - cette opposition binaire.

Et c'est ainsi que les femmes vécurent - et vivent encore - dans un monde qui dissociait, comme relevant de l'évidence, les femmes selon certaines lignes de partage binaires.
Les idéaux types masculinistes fantasmés - dont les multiples agencements constituaient autant d'éclatements, de fractionnement de nos identités - devaient être notre horizon indépassable.
Nous avons ainsi dû apprendre et accepter que le monde était divisé entre :  
- Les femmes dites "honnêtes" et "les autres" ;
- Les femmes dites "distinguées" et celles que l'on appelait "vulgaires" ;
- Les femmes que l'on "avait" gratuitement et celles pour lesquelles il fallait payer ;  
- Les femmes qui posaient des "problèmes" et celles avec lesquelles on s'amusait, on prenait du plaisir - tout simplement parce qu'elles étaient affectées à cette fonction ;  
- Les femmes dites "frigides" - qui tout simplement n'éprouvait aucun plaisir à être traitées comme elles l'étaient, c’est-à-dire comme "pas grand- chose"- et celles que l'on qualifiait d'insatiables parce qu'il leur était interdit de dire "non"

Mais cette dichotomie entre deux pôles :
- L'un présenté socialement comme positif formé de trois modèles d'identification imposés aux femmes - la madone vierge inaccessible, la ménagère travailleuse dont l'apport à la vie de tous les autres n'était jamais reconnue et la mère, affectée à la reproduction du mâle…..
- Et l'autre présenté socialement comme négatif - tout en étant individuellement valorisé dans un rapport entre soi et soi - tout entier inclus dans l'image de la "putain"
était de fait totalement arbitraire. Fausse. Entièrement fausse.

Qu'en est-il maintenant du système abolitionniste ?

Le système réglementariste - par trop attentatoire aux libertés les plus élémentaires - fut progressivement abandonné grâce aux luttes abolitionnistes dont J. Butler fut la véritable 'apôtre'.
Et en France, tout un courant de pensée et politique - abolitionniste - lutta au XIXème siècle avec opiniâtreté et intelligence contre ces dénis de droits.
Cette histoire de l'abolitionnisme reste à écrire5.

La décision affichée de la fermeture des "maisons closes" (Loi dite Marthe Richard du 13 avril 1946) fut la première traduction juridique abolitionniste d'envergure, immédiatement suivie par la décision affichée de la suppression du fichier sanitaire et social des prostituées en 1946. Il fallut attendre le 25 novembre 1960 que la France ratifie la convention contre la répression de la traite des êtres humains et l'exploitation de la prostitution d'autrui, adoptée par l'ONU le 2 décembre 1949.

Il ne faut pas oublier que nous sommes encore, faute de réels6 débats publics sur la réalité prostitutionnelle7, profondément imprégné-es des présupposés réglementaristes. La tentation de revenir à ce système qui institutionnellement qui bafoue les droits les plus élémentaires des femmes - de toutes les femmes - pour le plus grand profit des proxénètes et de l'Etat, resurgit en effet de manière récurrente. M. Evin, ministre socialiste de la santé n'a-t-il pas affirmé - avant cependant de se rétracter - qu'il "était prêt à examiner tout ce qui permettra d'enrayer le développement du sida" ? Le secrétaire d'État à l'action humanitaire, M. Kouchner n'a-t-il pas soutenu le projet de réouverture des bordels ? (Cf. p. 56, la réaction du RPR le 8 juin 1990 contre le projet de Michèle Barzach). Madame M. André, ministre socialiste des droits des femmes a affirmé pour sa part qu'elle travaillait à "la promotion des femmes, pas à leur déchéance".

Le système abolitionniste est fondé sur une position à première vue satisfaisante: seule l'exploitation de la prostitution est pénalement répréhensible, le fait de "se" prostituer ne l'est pas. 8
Mais qu'entend-on par "se" prostituer ? De fait l'expression n'a aucun sens. On ne "se" prostitue pas seul-e. Et, même sans proxénète, une personne prostituée prostitue son sexe pour le compte des clients. "Se" prostituer, n'est pas synonyme de "se" masturber.

Quoi qu'il en soit de cette limitation théorique inscrite dans l'histoire de l'abolitionnisme9, on comprend mieux alors peut être pourquoi certain-es abolitionnistes peuvent - à l'instar de ceux qui défendent la position de la liberté du commerce des êtres humains - considérer que vendre l'accès à son sexe - encore présenté comme relevant du droit à disposer de son corps - serait la manifestation d'une liberté individuelle.

De fait, au sein de l'abolitionnisme, la contradiction est réelle entre le principe de la liberté - le droit revendiqué par certain-es d'être prostituée-es - et l'interdiction du proxénétisme, affirmé dans notre code pénal.
Mais ce soi-disant droit n'est-il pas lui-même en contradiction avec le principe d'interdiction de vendre tout ou partie du corps ? Non, car notre droit interdit la commercialisation de l'utérus mais cautionne celle du vagin.
En tout état de cause, la notion même de racolage applicable aux seul-es prostitué-es est inadmissible.

Les présupposés abolitionnistes mériteraient d'être éclaircis :

* L'abolitionnisme lutte-t-il contre le réglementarisme, contre le proxénétisme ou contre la prostitution?

* S'agit-il de combattre la prostitution parce qu'elle est attentatoire aux principes fondateurs de la famille (patriarcale) et de la morale (patriarcale) ou parce qu'elle une négation des droits des femmes et de la personne humaine ?

* Quel statut conférer aux prostitué-es dans un système qui juridiquement ne les reconnaît pas et quelles solutions alternatives proposer à celles et ceux qui en vivent ? (Cf., Compte rendu du congrès de la F.A.I, p. 37).

Les féministes abolitionnistes tentent de dépasser ces difficultés, ces contradictions (Cf., La  position de Denise Pouillon - Falco) 10

Que peut-on avancer aujourd'hui ?

* La prostitution est probablement la pire des violences qui puisse être imposée à un être humain, des femmes dans l'immense majorité des situations.

Les violences, les tortures (Cf., le jugement Bureau p. 61) imposées aux personnes prostituées par les proxénètes doivent être reconnues pour ce qu'elles sont et combattues avec force. C'est loin d'être le cas.

J'ai pu relever - dans la presse récente - des descriptions de tortures, telles que :
* ongles arrachés,
* corps couvert d'entailles au rasoir,
* corps lacérés de coups de couteau rougis à la flamme,
* supplice de la baignoire,
* viols collectifs,
* côtes et oses brisés,
* brûlures de cigarette,
* étranglements,
* pendaisons par les pieds,
sans évoquer les nombreux assassinats si souvent impunis...

Le Milieu de la prostitution bénéficie de connivences, les violences imposées aux femmes par les hommes est encore trop souvent cautionnée, légitimée au nom de la théorie du "mal nécessaire".
Quand ces crimes seront-ils traités comme le sont les crimes considérés comme "politiques" ?
Faut-il être militant ou femme de militant pour qu'une torture soit reconnue comme telle ? Faut-il être une femme "honnête" pour bénéficier des garanties d'un procès dit équitable ?

Une analyse de la jurisprudence comme de l'échelle des peines en la matière révèlerait sans doute la véritable valeur sociale d'une femme,

On ne saurait cependant limiter l'analyse de la prostitution en la présentant comme le dernier esclavage. (Cf., Le mot d'ordre du Nid p. 36) Nombre de situations vécues relèvent effectivement de ce système ; il n'est cependant pas possible d'y enfermer toutes les personnes prostituées.11 [ …]

Concernant les personnes prostituées, le prix à payer : dédoublement de la personnalité, schizophrénie, mépris de soi à travers notamment le regard de l'autre, mais sans doute, plus grave encore, la difficulté d'accéder à soi-même est, en tout état de cause, immense. La violence mise en oeuvre pour domestiquer, soumettre, dresser, dompter, marquer, violer ces femmes (Cf., le témoignage et l'analyse d'Agnès Laury au "Groupe de travail contre les formes modernes de l'esclavage". ONU. Genève. 1982. ) ne l'est pas moins.

De plus en plus, on découvre que l'intériorisation de cette violence - sans laquelle il n'est pas possible de vivre - n'est rendue possible que par une destruction de la personnalité liée à l'imposition dès l'enfance de normes qui font du droit de l'homme - et notamment celui d'affirmer son pouvoir sexuel - une norme sociale et culturelle.

La violence sexuelle imposée par des adultes à des enfants apparaît de plus en plus comme l'une des explications les plus convaincante de la prostitution.

Cette institutionnalisation de la négation de soi à travers le mythe de l'amour n'est rendue possible que parce que, depuis des millénaires, le patriarcat pose le pouvoir des hommes auquel les femmes de gré ou de force doivent se soumettre.

Ce qu'il s'agit de briser c'est donc l'idéologie selon laquelle une femme reçoit valeur et existence par le fait d'appartenir à un homme.
Les prostituées ne sont pas seules à être concernées.

* Il faut poser clairement que toute solution qui ferait l'impasse d'une prise en charge par les prostituées de leurs revendications est inacceptable et vouée à l'échec. L'analogie entre prostitution et esclavage est en effet le fait d'associations - y compris abolitionnistes - qui souvent refusent aux femmes qui se reconnaissent comme prostituées, au nom de la contestation de leurs positions, le droit à la parole. 12Rien ne peut justifier qu'au nom d'un principe posé comme supérieur (suppression de la prostitution), ou au nom d'une contestation des conditions de leur expression (manipulation par les proxénètes), la parole de celles qui sont les principales concernées soit invalidée. C'est de fait perpétuer un pouvoir exorbitant, celui d'être quasiment détentrices de la parole des prostitué-es ; c'est leur dénier le droit le plus élémentaire de s'organiser; c'est les enfermer dans un statut d'incapables; c'est leur ôter tout moyen de s'affirmer - y compris contre les proxénètes.

Dans nombre de projets - y compris et surtout abolitionnistes - entre la prévention des causes et la réinsertion de celles qui quittent la prostitution, il y a un vide béant : celui des conditions de vie des prostitué-es, celui de leur reconnaissance...
De là à les nier, il n'y a qu'un pas...

Il faut à cet égard récuser fermement la problématique - malheureusement encore publiquement défendue - selon laquelle toute amélioration de la condition de prostitué-e ne pourrait avoir comme contrepartie qu'un accroissement de la prostitution. L'idéal caché de toute femme serait-elle, comme le sous-tend cette affirmation, de devenir prostituée ?
De surcroît, comment peut-on si aisément bafouer les principes des droits universellement reconnus à tous et à toutes au nom d'une fin posée comme supérieure ?
Faut-il que les personnes prostituées meurent pour que la prostitution puisse être abolie ?
Refuser qu'elles paient des impôts - comme le revendiquent certaines associations -ne signifie-t-il pas aussi qu'elles sont maintenues dans un statut de dépendance et de non-citoyenneté ? Et n'est pas contradictoire avec le projet d'abolir le système prostitutionnel.

* Il me semble que le problème est sans doute moins celui du refus de principe abstrait de la prostitution13 que celui de la défense des personnes qui actuellement en paient le prix le plus élevé. 14
Ou, plus exactement, qu'aucune avancée globale en la matière ne peut être crédible tant que les personnes prostituées ne seront pas - dans le respect de leurs composantes et de leurs exigences - au coeur du dispositif de lutte contre la prostitution.
S'assigner comme objectif de desserrer les contraintes nombreuses et contradictoires qui pèsent sur elles paraît plus opérationnel.15
Cette approche ne signifie pas cautionner pour autant leurs positions, au nom de leur statut. Il est clair qu'elles ne sont pas "libres".
Mais qui d'entre nous l'est ? Et exige t-on des salarié-es l'abolition du salariat pour être entendu-es dans la défense de leurs droits ?  

Nombre des revendications des prostitué-es sont légitimes ; celles qui occultent la lutte contre le proxénétisme et /ou le légitiment ne le sont pas. (Cf., la critique du truquage - la censure - des textes du Parlement européen par le Deuxième Congrès mondial des prostituées d'Octobre 1986 concernant le proxénétisme.)
Ces cahiers de revendications doivent êtres analysés de manière critique et soutenus dans la mesure où  elles ne sont pas antinomiques avec l'affirmation du principe - et de sa mise en œuvre - de l'abolition du système prostitutionnel." 16
Mais il est clair que nous ne pouvons pas accepter que ces personnes vivent dans un régime de non-droit, fondé - dans la moins pire des hypothèses - sur une tolérance qui a l'arbitraire pour contrepartie.

Les pouvoirs ne se maintiennent que parce qu'ils constituent des victimes ; ils ne se dissolvent que par la réappropriation par les personnes des droits individuels et collectifs dont elles ont été dépossédées.
Il s'agirait sans doute d'ailleurs moins de défendre les droits des prostitué-es - ce qui impliquerait la reconnaissance de "la prostitution" comme un métier, voire une profession, ce qu'aucune féministe ne peut cautionner - que de supprimer tout ce qui, au nom de leur statut de prostituée, leur dénie les droits de la personne humaine. Il faut reconnaître que la marge - si l'on reste dans le réel proxénète17 - est cependant étroite. Mais si l'on affirme vouloir sortir du système, le changement - de nature -  est abyssal. 18

Un travail de recensement rigoureux des multiples manifestations des dénis de droit19 dont elles sont les victimes devrait être entrepris. Ainsi, par exemple :

 - Elles doivent pouvoir effectivement, en cas de violences exercées contre elles par les maquereaux et les clients, bénéficier d'une protection policière, sans risquer de mettre leur vie en danger. Après la reconnaissance du viol conjugal, la plainte pour viol par un client doit être reconnue, au même titre que celle de complicité de viol pour un proxénète.

- Elles doivent pouvoir vivre avec qui elles veulent, sans que la personne ne soit ipso  facto considérée comme délinquante. La cohabitation ne protégerait évidemment pas d'une plainte pour proxénétisme; le statut de mari ou de concubin devrait même en être une circonstance aggravante.

 - Elles doivent pouvoir élever leurs enfants sans que leur activité ne soit considérée comme  de facto les mettant en "danger moral".

- Elles doivent pouvoir sans restrictions, bénéficier des prestations sociales.

- Elles doivent pouvoir s'organiser, y compris pour lutter contre les proxénètes.

- La pénalisation pour racolage actif et passif 20doit être supprimée au même titre que les amendes qui en sont l'expression.

Mais ces revendications n'auraient de sens que dans le cadre d'un projet politique de lutte contre le système prostitutionnel.
Il faut s'assigner clairement comme projet l'abolition de la prostitution (ce que ne fait pas la convention de 1949) et pour cela, agir de manière à faire disparaître l'offre comme la demande, tout en proposant de réelles alternatives de reconversion aux personnes prostitué-e-s.

D'abord et avant tout, il faut effectivement se donner les moyens d'une répression réelle contre les proxénètes. Il faut aussi une législation interdisant formellement toutes les publicités en faveur de la prostitution, tous les affichages pornographiques. Il faut enfin pénaliser les clients.

Aucun projet de lutte contre la prostitution n'est crédible sans une double politique : contre toute marchandisation du corps et de la sexualité ; contre le sexisme et le mépris des femmes. Elle doit passer par une avancée de la règle de droit - laquelle doit s'analyser moins en termes d'accroissement de la répression (comme le procès en a été si souvent fait aux féministes) qu'en termes de réintégration des femmes dans leurs droits.

En tout état de cause, la pseudo "liberté de choix" des prostituées n'a rien à faire ici. Ou alors poursuivons la logique du raisonnement à son terme et interdisons toute répression du proxénétisme.
Qui oserait justifier l'apartheid par le "consentement" de certains à leur servitude ?

Quant aux clients, on doit poser clairement leur responsabilité et pénaliser tous les actes qui porteraient atteinte à la dignité et à l'intégrité de la personne.
Dans cette hypothèse, le risque d'un retour à la prohibition doit être pris en compte.

Une autre réflexion encore plus complexe sur le concept même de prostitution devrait être entreprise.
Chacun-e réagit comme si la prostitution existait. Or, il n'en est rien.
Dominique Dallayrac constatait à juste titre qu'"aucune réglementation administrative ne peut localiser et réduire la prostitution car il n'y a pas en la matière de 'problème' mais un phénomène qui, comme tous les phénomènes du monde, a la propriété essentielle de n'avoir pas de données fixes".21
Pour pouvoir "penser la prostitution", il faudrait en effet que l'on puisse isoler que sexualité marchande d'une sexualité qui serait égalitaire et libre de cette contrainte. Exercice bien sûr impossible.

Le système patriarcal dans lequel nous vivons a les moyens politiques de décider, comment il entend user, selon ses intérêts du moment, des différents utilisations du corps des femmes. Au sein d’un système fondé sur la domination d'un sexe sur l'autre, l'ambivalence des fonctions reproductrices et sexuelles chez les seules femmes est utilisée comme moyen privilégié pour faire évoluer cette ligne de partage.

Nous sommes tous et toutes concernées par cette utilisation historiquement différenciée  qui est faite par les pouvoirs de notre sexe et nous en connaissons les traductions concrètes : politique de libéralisation ou d'interdiction de l'avortement ou de contrôle des  naissances, d'ouverture ou de fermeture du marché du travail; de répression ou de 'libéralisation 'sexuelle (différenciée selon les sexes); de prohibition, de réglementation ou de libéralisation de la prostitution....

C'est sans toute la raison pour laquelle les fondements sur lesquels une société donnée, à un moment donné, définit la prostitution ne sont jamais élucidés ; les mythes pourvoient à la permanence de la pseudo évidence de cette réalité prostitutionnelle.

Toute politique qui s'assigne comme finalité de traiter de "la prostitution", en ce qu'elle suppose les évidences historiques acquises, et la légitimité d'une frontière entre les femmes ne peut que se retourner contre nous toutes.

Aussi, devons-nous demander un débat réel, forcément conflictuel, sur ce que la société, dans toutes ses composantes, entend par "Prostitution". Mais ce, sans grande illusion sur la probabilité de sa réalisation, car en quittant la rue St Denis, on risquerait de découvrir d'autres réalités cachées tout aussi difficiles, mais plus gênantes socialement et politiquement.

Les sondages ont été heureusement prévus pour empêcher les questions que l'on serait alors contraint-es de se poser.

L'enjeu d'un tel débat est politique parce qu'il est indissociable d'une analyse des critères et des fondements justifiant l'évolution des statuts conférés aux femmes dans nos sociétés.

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Notes de bas de page
1Ajout. Mai 2003. Ce texte est le premier que j’ai écrit sur le thème. Je ne me retrouve plus dans quelques-unes de ses analyses. Aussi, sans le reprendre - ce qui eut été impossible et ce d’autant plus qu’il avait pour fonction de présenter les articles publiés dans ce Numéro spécial - il a été, sur quelques points ponctuels, repris ; ces modifications sont précisées en  note.
2Certes qualifiée de "close".
3Ajout. Mai 2003. La permanence - comme les différences - du modèle sanitaire réglementariste avec les modes de fonctionnement actuels des associations dites de terrain et /ou de santé communautaire, et /ou de lutte conte le sida doit être faite.  
4Ajout. Mai 2003. Les textes de Proudhon "sur" les femmes sont le socle sur lequel le socialisme français s'est bâti. Il est sa faille béante, le grand non-dit - toujours non critiquée - du socialisme.
5Le livre de référence, celui d'Alain Corbin, Les filles de noce - étant par trop marqué par son présupposé masculiniste et l'absence d'analyse critique de la légitimité du système prostitutionnel.
6Mademoiselle de Liancourt (Cf., sa position sur les B.M.C.) raconte l'histoire fort significative suivante.

Elle fut invitée il y a deux ans (en 1989) à participer à une émission télévisée ayant pour thème la prostitution. Elle défendit sa position abolitionniste. La salle était "faite" et le problème entendu. Trois prostituées masquées reprirent le refrain bien connu des -prostituées-libres-heureuses-sans-maqueraux-luttant-contre-l'Etat-proxénète. Sa parole fut ridiculisée ; elle fut accusée d'être "un ayatollah en jupons".

Au terme de l'émission, celle-ci se dirige vers le studio où était déposé son manteau. Elle entend des bruits de pas. Trois hommes la jettent à terre, la rouent de coups et s'enfuient, tout en l'injuriant. Péniblement, elle se relève, et va s'enfermer dans la loge. Elle entend peu après trois coups frappés à la porte. Inquiète, elle pense alors que les maquereaux sont revenus pour lui "faire la tête au carré", pour "de bon" cette fois. Rassurée par des voix féminines (!) elle ouvre la porte et se retrouve face aux mêmes prostituées qui avaient tenus l'édifiant discours cité plus haut, venues s'enquérir auprès d'elle des possibilités de contact avec l'association dont elle était responsable.

7Ajout Mai 2003. La situation, vraie à l'époque, n'est plus la même aujourd'hui.
8Ajout. Mai 2003. J'ai partiellement modifié - au fond - les deux paragraphes suivants.  
9Et donc dépassable.  
10L'élaboration de ce numéro n'a été rendue possible que par la passion qui anime Denise Pouillon-Falco sur le sujet de la prostitution qu'elle a su - avec beaucoup de générosité et dans le respect des divergences - transmettre à plusieurs féministes de ma génération. Qu'elle soit ici remerciée.
11Ajout. Mai 2003. J'avais, à l'époque, écrit ceci dans lequel je ne me retrouve plus. Je cite cependant ce passage : "Il est probable qu'un nombre grandissant d'entre elles arriveront à échapper à la tutelle d'un proxénète, que certaines d'entre elles soient en mesure de relativiser cette appropriation de leur corps et d'utiliser ce marché inégal en tant que moyen de promotion sociale individuelle.

La reconnaissance de soi à travers un regard qui vous instrumentalise et vous aliène peut être aussi, en soi, un substitut d'identité,. L'argent gagné est aussi une valeur.

Simone de Beauvoir, dans Le deuxième sexe, put même écrire à propos des hétaïres : "A partir de ce sexe qui les livrent aux mâles comme objets, elles se retrouvent sujets". (Gallimard, Tome II. p. 392).

12Ajout . Mai 2003. À ma connaissance, cette position - qui a été celle de la FAI [Cf., mon texte de critique de la FAI (d'octobre 1990) concernant son 30e congrès] n'est plus défendue par aucune association abolitionniste. Mais cette faille historique dans l'analyse n'a sans doute pas encore été analysée à la mesure de son importance dans la pensée abolitionniste.
13Ajout. Mai 2003. Je ne défends plus actuellement cette position. J'avais par ailleurs écrit concernant le refus de principe abstrait de la prostitution: "qu'il serait naïf ou présomptueux de poser comme actuellement solvable". Sur ce point - fondamental - j'ai aussi évolué. Je me permets à cet égard de reprendre la conclusion de la Lettre Ouverte au Collectif Droits des femmes": "Quant à la temporalité de ces revendications, je les revendique pour aujourd'hui. Aucune raison valable, en effet, au plan des principes, ne peut justifier que se perpétue - ne serait-ce que d'une journée - les soi-disantes raisons invoquées par une société patriarcale libérale proxénète pour justifier la permanence du système prostitutionnel.

Si j'acceptais de repousser - ne serait-ce qu'à demain - la mise en œuvre effective de l'abolition du système prostitutionnel, je participerais à la justification de la validité du principe de la légitimité des violences qui, chaque jour, sont infligées à des millions de personnes.

Je participerais alors à la légitimation et à la permanence du patriarcat et de toutes les violences qui sont intrinsèques.

Je participerais à la perpétuation et à la justification de la domination masculine sur les femmes.

Je justifierais donc en outre ma propre aliénation. Ce qui est impensable.

14Ajout. Mai 2003. Actuellement, je pense qu'il faut d'abord avant tout poser le projet politique de l'abolition du système prostitutionnel. Et penser son abolition en mettant en œuvre des aides, des alternatives, des solutions concrètes pour les personnes qui préalablement vivaient des revenus de leurs clients. Et qui n'en ont pas d'autres.  
15Ajout. Mai 2003. Le même raisonnement est ici valable. Il faut d'abord affirmer que le système doit être aboli. Sans quoi, nous participerions à sa légitimation et donc à sa permanence. Et nous serions alors complices des crimes contre les personnes prostitué-es qui quotidiennement se commettent contre elles.
16Ajout. Mai 2003. J'avais préalablement écrit : "dans la mesure où elles sont conformes aux principes démocratiques d'égalité devant la loi".
17Mai 2003  J'avais écrit : " Sans être à même de proposer une réponse féministe (Cf., les analyses du congrès de Madrid de l'UNESCO) - est-ce d'ailleurs le propos
18Ibid.
19Mai 2003. Terme qui remplace celui de "discriminations", inapproprié, car il s'inscrit au sein même du système proxénète qu'il contribue donc à cautionner.
20Selon un jugement de la chambre criminelle de la cour de Cassation en date du 22 juin 1983: "…La personnalité de la prévenue, connue comme prostituée notoire, n'est pas un élément constitutif de la contravention de racolage passif qui se caractérise par une altitude, une interpellation de l'attention des passants, par exemple par la façon de se tenir ou la façon outrancière de s'habiller. En l'espèce, ce comportement susceptible de caractériser le racolage passif se résume aux allées et venues, au stationnement, à l'action de dévisager les hommes. En l'absence d'autres circonstances relevées dans la tenue vestimentaire ou la façon de dévisager les hommes, établissant clairement où à tout le moins permettant de déduire l'intention de la prévenue de se livrer à la prostitution, il n'est pas établi que l'altitude de la prévenue était choquante, portait atteinte à la décence, exprimait l'intention que lui prêtait le procès verbal sans autrement la caractériser".
21D. Dallayrac. Dossier prostitution. R Laffont. 1966. P, 67.

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