Pornographie
 Marie-Victoire Louis

À propos de la pornographie

 "Cette violence dont nous ne voulons plus"
N° 3. Novembre 1986
p. 3 à 6

date de rédaction : 01/09/1986
date de publication : 01/11/1986
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Nous avons signalé dans notre bulletin précédant, deux ouvrages canadiens 1qui traitent tous les deux un sujet qui ne fait pas, en France, l'objet de grandes recherches : la pornographie. Pourquoi se risquer à parler ici de pornographie ? Ne nous détournerions-nous pas de notre sujet spécifique - les violences au travail - dont on finit tout de même par accepter de débattre sur la place publique ?

Il nous est apparu au contraire, qu'une association créée contre les violences au travail, et qui, en particulier, dénonce le "harcèlement sexuel", ne pouvait pas ne pas retrouver dans ces ouvrages ses préoccupations, ses interrogations, une grille de lecture d'une société dont il lui est si difficile de se faire entendre.

La pornographie, c'est un thème que nous n'abordons pas, en France, semble-il, sans mauvaise conscience ni sans crainte du ridicule.

Voilà ces femmes libérées qui protestent ! Elles censurent "l'érotisme", elles s'offensent pour des affiches et des publicités qui ne leur conviennent pas etc...

Au nom de cette liberté d'expression que nous revendiquons en même temps que le droit au plaisir, il convient d'abord que nous nous taisions. On n'en finit plus de savoir s'il faut interdire d'interdire ou interdire d'interdire d'interdire ; même si ce n'est pas sans malaise qu'on se laisse ainsi piéger, le résultat est qu'on se détourne d'une réalité qui impose un modèle social et sexuel auquel nous devrions nous conformer.

Cécile Coderre et Richard Poulain enseignent au Département de Sociologie de l'Université d'Ottawa, ils ont conduit une très importante recherche à laquelle ont participé des étudiant-es de l'Université et qu'ont soutenue de nombreuses féministes ainsi que des groupes divers parmi lesquels le "Comité masculin contre le Sexisme " (Outaowais)

Ce travail fournit un rigoureux état des lieux.
Il apporte une somme d'informations sur "cette facette de la réalité quotidienne... omniprésente, ramifiée et envahissante" et propose une étude des "significations" qui retient l'attention.

Le texte de Micheline Carrier est un témoignage, un cri du coeur qu'on ne peut plus cesser d'entendre : "Il m'a fallu quelque six mois pour me remettre des quatre ans consacrés à une recherche" sur le terrain" dans le domaine de la pornographie... Aujourd'hui qu'on me traite de moraliste, de puritaine, de mal baisée ou de je ne sais trop quoi quand je dénonce l'exploitation des femmes dans l'industrie pornographique, cela m'effleure à peine. J'ai compris à force de les entendre et de n'entendre que ces arguments, qu'ils servent de faux-fuyants à des gens en mal de justification. "

C'est un ouvrage violent, violence non seulement de ce qu'il dénonce et révèle, mais violence aussi de l'analyse qu'il en présente : angoissante mais cohérente dénonciation d'un "système" d'idées et de comportements, ce qui justifie le sous-titre : "La pornographie, base idéologique de l'oppression des femmes".

La pornographie c'est avant tout une industrie florissante et lucrative. "Il ressort qu'aux États-Unis en 1979-1980, les revenus de la pornographie se chiffraient à $ 4 milliards avec quelque $ 60 millions de profits nets soit 400 % de plus que l'année précédente" (Poulain/Coderre). "Commerce masculin, la pornographie vise essentiellement un marché masculin : les hommes représentent 80 % des consommateurs de femmes, 90 % des spectateurs de clubs de danseuses nues, 95 % des acheteurs de revues". (Poulain/Coderre).

Dans sa logique de marché, la pornographie ne peut pas se confiner à un espace réservé - comme on voudrait nous le faire croire - où personne ne serait après tout, obligé de s'aventurer. Elle franchit les murs grâce à l'infinie puissance de la technologie moderne : la distribution par câbles de programmes télévisés permet aussi de nouvelles emprises. Elle les franchit aussi sans notre consentement quand elle imprègne chaque jour plus sûrement les messages publicitaires, paroles et timbres de voix de la radio et de la télévision, images de la télévision et des publicités de journaux.
Il est difficile - impossible - de ne pas consommer la pornographie.

Quant à l'espace public - territoire, il est vrai que les femmes ont toujours eu à " revendiquer" -, il propose de façon toujours plus obsédante, à propos de tout et de n'importe quoi, cette image de "la femme" qui vient sans qu'on y prenne garde de la pornographie : corps et parties du corps, mais aussi, un certain type de rapports entre les hommes et les femmes ou des hommes avec des femmes, la femme et son mode d'emploi. (Cf., affiche RATP )

Ce qui s'organise ce n'est pas simplement une réponse plus sophistiquée et plus satisfaisante à une demande existante. Véritable et monstrueux lavage de cerveau, la production pornographique organise et " informe" la demande elle-même - effet d'une cause sans doute, mais cause à son tour d'effets que l'on peut repérer. "Elle est fantasme et industrie. Elle est pourrait-on dire, au carrefour du libidinal, du social, du politique et de l'économique. Elle procède de tous les champs, car elle est à la confluence du patriarcat et du capitalisme. La pornographie appartient à l'histoire contemporaine... ". (Poulain/Coderre)

Ceux - et celles - pour qui la pornographie, étant avant tout du libidinal, est uniquement affaire de liberté individuelle - ne veulent pas connaître et assurément ont intérêt à négliger cette face de la question  : phénomène d'exploitation de femmes - et d'enfants - qui est d'ici et de maintenant, la pornographie, "... quelle que soit sa forme, constitue une marchandise et une marchandisation d'êtres humains réels ". (Poulain/Coderre)

Mais de quelle image des femmes la pornographie est-elle porteuse ? Êtres de chair, êtres "naturels", êtres inférieurs, si proches de l'animalité, les femmes n'existent que par le sexe et pour le sexe.

Ce sont des femmes qui ne s'appartiennent plus et qui doivent se donner toutes entières aux hommes. Elles donnent en parure leur intimité, leur pudeur; elles s'offrent, passives, toujours disponibles, disparaissant ainsi littéralement dans le besoin d'autrui. Corps réceptacle, cible a priori conquise, corps morcelé - alors que l'homme conserve son intégrité - corps battu, utilisé, manipulé, accessoire masculin. Corps sans vie, en attente exclusive du pénis, corps à dominer, à soumettre.
L'image des femmes est celle de jouisseuses, de débauchées et d'allumeuses.
L’un des thèmes dominants est le désir secret de la victime d'être subjuguée, forcée de se soumettre et pourquoi pas violée.
Femmes sans défense, intégrité, ni protection qui se livrent toutes entières à la puissance et à la domination masculine.
Femmes sans identité ni conscience propre, que pourraient-elles refuser ?
Ainsi, celles qui refusent ne veulent au fond qu'exciter un peu plus que les autres.

Le mépris, la domination, la faculté d'user d'un bien dont on dispose est donc au coeur de la "jouissance" pornographique. Alors pourra-t-on enfermer les femmes, toutes les femmes, dans un état permanent d'infériorité, de soumission, d'infantilisation.

Chosifiées, marchandisées, les femmes n'ont aucune sexualité propre : cette harmonisation fictive de leurs désirs et des désirs des hommes (présumés dans les deux cas) permet ainsi la perpétuation d'une domination masculine agressive et exclusive.

La pornographie est donc une exploitation d'une pseudo activité sexuelle de "la femme"  qui procède - comme le singulier le révèle - de son appropriation privée et collective. À faible coût, tant monétaire que relationnel, mais non sans avantages !
Combien d'hommes prennent leur revanche sur la vie en se délectant de l'avilissement des femmes qu'ils ont souvent eux-mêmes contribué à provoquer !
Combien d'hommes, grâce à cette faculté qui leur est donnée ainsi de disposer symboliquement du corps des femmes croient pouvoir les posséder toutes ! Combien d'hommes ont besoin de cette image de "la femme" pour pouvoir se sentir supérieurs à toutes les femmes !

Mais cette appropriation bien sûr ne saurait être exclusivement symbolique et fantasmatique ; elle doit s'inscrire dans des rapports sociaux concrets. Là aussi nous sommes toutes atteintes et toutes concernées par l'image des femmes qui est donnée.
Entre le fantasme et la réalité le fossé, en outre, est tel qu'il ne peut souvent être comblé que par l'obscénité, le harcèlement sexuel et le viol.

Citons ainsi le film SNUFF (Poulain/Coderre, p. 70) où l'on assiste à une vraie mise à mort d'une femme après diverses mutilations, des écrans de flippers qui sanctionnent la victoire du joueur par le droit au viol.

Mais aussi les publicités qui affichent sur tous les murs des femmes enchaînées, offertes à la sodomisation, noires si possible.
Le Bureau de Vérification de la Publicité, si prompt à réagir - à juste titre - par rapport à la publicité Benetton suspecte d'antisémitisme, s'est-il insurgé contre la " femme, mode d'emploi" affichée sur tous les murs du métro.

Comment ensuite nous regarderont nos collègues hommes ?

La pornographie est avant tout l'expression d'un rapport de force, d'un abus de pouvoir et l'exaltation de la domination d'un être humain sur un autre. C'est pourquoi les "matériaux de base" sont surtout constitués de femmes et d'enfants. Et qu'il existe aussi une pornographie homosexuelle n'enlève rien à la validité du modèle.

La pornographie censure les effets douloureux de la violence; elle banalise le mépris des femmes et l'abus sexuel. En ne décrivant que des comportements dégradants et opprimants, on les légitime et donc on les encourage.  

De plus, cette réification du corps des femmes s'accompagne d'une dévalorisation de son physique réel.La femme ne plaît que par son physique, mais celui-ci s'avère toujours défectueux (il suffit d'écouter certains commentaires masculins dans les bureaux des secrétaires les lundis matin sur les playmates de Cocoricocoboy du samedi soir).

Et c'est ainsi que tant de femmes ont honte de leur corps et se refusent le droit au plaisir. L'acte sexuel détaché de toute forme de tendresse n'est plus - au mieux ! - qu'une performance technique dont les femmes connaissent si bien le vide comme la fatuité - à moins de considérer l'amour comme un plaisir solitaire.

Ainsi la pornographie ne glorifie pas les femmes comme on veut nous le faire croire ; elle les marchandise et les méprise. Comme pour les marchés d'esclaves, chaque homme peut évaluer, choisir, acheter le corps pornographique qu'il veut. Celui-ci subit donc "une triple aliénation ; comme fantasme, il disparaît dans le besoin d'autrui ; comme corps, il fait office de statue articulée, à foutre ; comme personne enfin, il est totalement instrumentalisé". (Poulain/Coderre)

Que ce marché s'appuie sur une misère sexuelle et affective masculine réelle ne saurait occulter le prix que, nous, femmes, payons.

Il faut du courage pour révéler le fonctionnement de l'institution pornographique en dévoilant l'image de "la femme" qu'elle véhicule.
Car celle-ci conforte tous les modèles réactionnaires et tous les pouvoirs, et notamment le pouvoir masculin au travail.

On est ainsi conduit à s'interroger sur la nature de tant d'acquis des luttes féministes. Les femmes des sociétés industrielles démocratiques occidentales qui ne veulent pas passer pour des hystériques en continuant d'affirmer certaines revendications, et déclarant révolu le temps des luttes, s'accordent sans doute de grandes gratifications. Mais elles ne parlent ni au nom des femmes, pas plus qu'elles ne peuvent se prétendre féministes.

Il faut savoir aussi que bien des femmes d'autres cultures et certainement plus opprimées, qui aimeraient, elles aussi, " rompre leurs chaînes" ne trouvent pas forcément enthousiasmants les rapports hommes/femmes dans nos sociétés dites "libérées".
À voir plus sérieusement pourquoi nous n'offrons pas un modèle aussi convaincant que nous le pensions, nous gagnerions peut-être en efficacité comme en qualité d'être.

Si nous n'étions pas aussi persuadées de la perfection de nos acquis - qu'il ne s'agit pas ici de nier - nous crierions peut-être davantage avec les femmes d'Iran, d'Afrique du Sud ou d'ailleurs pour dire que le pouvoir que tant d'hommes s'arrogent encore sur tant de femmes est intolérable.

On voudrait que les enjeux politiques - qui de toute façon nous concernent toutes et tous - nous fassent taire ; il y a des catégories dont le sort est ainsi toujours remis " à demain".

Et c'est aussi au nom du respect dû aux autres cultures que nous devrions nous taire. Mais qui oserait émettre de telles exigences par rapport à Médecins sans frontières ou Amnesty International ? .

Il faudrait plutôt que les femmes d'ici se fassent aussi de la fragilité de leur statut une idée plus juste et qu'elles refusent plus avant de se laisser enfermer dans l'amalgame antisexisme = censure.

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Notes de bas de page
1 Poulain Richard & Coderre Cécile: La violence pornographique, la virilité démasquée, 1981, Editions Asticou, 81, rue Doucet, Hull, P.Q. Canada.

Carrier Micheline, La pornographie, base idéologique de l'oppression des femmes, Québec, 1983, premier numéro trimestriel Apostrophe, disponible au 1377 ave Maguire, app. 1, Sillery, Crit. 122. Québec.


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