Egalité
 Marie-Victoire Louis

En réponse à la pétition / article 1 :   « Pour l’égalité sexuelle » 2

date de rédaction : 29/05/1999
date de publication : 30/01/2001
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Le texte publié par Le Monde du 26 juin intitulé « Pour l’égalité sexuelle » ouvre un débat d’importance qui mérite d’être poursuivi.

Tout d’abord, je précise que j’ai signé ce texte parce qu’il revendiquait « le mariage et la filiation aux couples de même sexe ». En deuxième lieu, parce qu’il affirmait vouloir rompre avec le débat (quasi) « absurde : ‘ pour ou contre la différence des sexes ». Il est cependant important de dire que la question de cette différence ne l’est pas. Enfin, parce qu’il reposait la question politique des liens à reconstruire entre mouvements féministes et homosexuels, d’autant plus nécessaires après les propos inacceptables de Pierre Bourdieu en la matière. Celui-ci en effet évoquait comme possible «utopie » que (le mouvement homosexuel) «  se place à l’avant-garde au moins sur le plan du travail théorique et de l’action symbolique (où certains groupes homosexuels sont passés maîtres), des mouvements politiques et subversifs, mettant ainsi au service de l’universel les avantages particuliers qui distinguent les homosexuels des autres groupes stigmatisés ».3

Ceci étant, la question des rapports entre hommes et femmes, gays et lesbiennes, la comparaison entre «les femmes » et « l’homosexualité » qui est faite n’est pas acceptable. En effet, ce texte oppose un sexe, un seul, à une orientation, un choix, une préférence sexuelle valables pour les deux sexes. Les femmes et elles seules sont alors enfermées dans leur identité sexuée. Dès lors, la question des « hommes » comme «  sexe social » dominant n’est pas posée : c’est alors un angle aveugle des rapports entre les sexes qui est ainsi entérinée.

Aussi, faute d’aborder la question des rapports entre les sexes, c’est l’analyse de la domination masculine qui est ainsi entérinée. Plus encore, la fait que le féminisme est tout entier fondé sur sa critique, seule l’analyse permet de penser la question de l’hétérosexualité comme norme dominante, laquelle justifie et l’hétérosexisme et l’homophobie.

De même, lorsque ce texte évoque « l’homosexualité », la neutralité employée fait disparaître les différences entre gays et lesbiennes. Dès lors, la reproduction de la permanence de l’inégalité entre les sexes, qui - au-delà ce qui unit les homosexuels, ne les rend pas pour autant égaux - ne peut non plus être analysée. En effet, si les homosexuel-les ont été et sont encore, discriminé-es, violenté-es, réprimé-es du fait de leur sexualité ; si nombre d’entre eux, nombre d’entre elles, ne partagent pas les valeurs des normes patriarcales, hétérosexuelles, hétérosexistes et homophobes, cette réalité n’efface pas pour autant celle de l’existence du système dominant masculin sur lequel toutes les sociétés se sont fondées.

Du seul fait de leur sexe physiologique, les homosexuels masculins, volens nolens, se voient conférer un statut dominant par rapport aux femmes, à toutes les femmes.
Le déséquilibre de pouvoirs au sein des communautés homosexuelles entre gays et lesbiennes voit sans doute là son explication principale.

Aussi, poser le principe de « l’égalité sexuelle, entre les sexes et entre les sexualités » n’est pas en soi suffisant.4

Par ailleurs, la formulation employée qui évoque « les revendications du féminisme et du mouvement homosexuel » pose aussi problème. Dans les deux cas, le singulier – toujours politiquement dangereux dès lors qu’il s’applique à des mouvements socio-politiques – est inapproprié. 5  Car une différence et une hiérarchie sont alors posées : sur quels fondements, seuls les homosexuels devraient-ils être considérés comme « un mouvement ». En tout état de cause, la signification politique de ce terme est posée et doit être clarifiée.

Ce texte, en outre, au-delà de ses affirmations de principe, n’aborde pas la question des moyens politiques à mettre en œuvre pour réaliser cette égalité, et dès lors, il risque fort de n’être qu’un coup d’épée dans l’eau. 6
Ainsi, le vote de lois contre le sexisme, contre l’homophobie, la refonte des lois contre le harcèlement sexuel pourraient et devraient lier et les féministes et les homosexuels luttant contre l’homophobie. Sans ces revendications (parmi d’autres), l’égalité entre hommes et femmes, entre gays et lesbiennes – qui est un processus de luttes – ne pourra être mis en œuvre.
Plus globalement, dans la mesure où tout notre droit est fondé sur l’hétérosexualité comme norme, tout un (gigantesque) travail de déconstruction de ses présupposés hétérosexistes doit s’ouvrier, eu même titre que commencent à l’être celui de ses fondements patriarcaux.

Enfin, le dernier point qu’il est difficile d’accepter concerne la phrase : « Nous nous réclamons du même principe qui est inscrit au cœur même du projet politique de gauche ». Car cette affirmation - outre qu’elle ne permet pas de savoir quel est « le projet de politique de gauche » - suppose de fait résolue la question de l’ « égalité », comme « principe ». Elle ne peut, dès lors, appréhender la question des contradictions existantes entre l’affirmation révolutionnaire posant « l’égalité » comme partie prenante du projet politique français : « Liberté, égalité, fraternité » avec l’exclusion de toutes les femmes de la citoyenneté jusqu’en 1944. Sans évoquer l’absence du droit des femmes à disposer de leur corps jusqu’aux lois - bien insuffisantes - sur la contraception de 1967, sur l’avortement en 1975, comme sur la légitimité du viol conjugal jusqu’aux premières jurisprudences des années 1980.
Ce qui, à tout le moins, pose problème.

En outre, le texte crédite, un peu rapidement, « la gauche » du quasi-monopole des dites « valeurs ». Or, l’antiféminisme de gauche et d’extrême-gauche a une longue et souvent dramatique histoire, tandis que nombre de réformes, après des dizaines d’années de luttes féministes, ont été proposées par des gouvernements de « droite ».

Mais, plus profondément, reprendre cette dichotomie, n’est ce pas occulter le fait que « la droite », comme « la gauche » ont, à quelques rares notables individualités près, entériné la légitimité du pouvoir des hommes sur les femmes, dans la sphère publique et ‘privée’ ?  

C’est la raison pour laquelle le concept d’ « égalité », ses présupposés patriarcaux, hétérosexistes et homophobes ne doit pas être pris pur acquis, mais doit d’abord être déconstruit pour pouvoir resituer à leur juste place ceux et celles qui ont été exclu-es de sa conceptualisation.

Comment en effet penser l’égalité entre les sexes et entre les sexualités – si tant est que ce terme veuille dire quelque chose – sans préalablement remettre en cause la domination, étayée par le droit, d’un sexe sur l’autre ?  

Quant au constat selon lequel « l’universalisme [serait] devenu le refuge de tous les conservatismes », il mérite d’être nuancé. Car si cette formulation peut être considérée globalement comme juste concernant ceux et celles qui prônent l’universalisme-à-la-française, elle peut s’avérer dangereuse en risquant de conforter les attaques culturalistes, nationalistes, religieuses, politiques actuelles de ceux et celles qui se battent pour une utopie universaliste fondée sur l’indivisibilité des droits de tous et toutes.

À cet égard, je ne pense pas que nul ne puisse se créditer d’être les [seuls] universalistes.7 Mais je crois que nous pouvons, avec beaucoup d’autres, travailler et lutter pour la construction d’un autre universalisme. Ni patriarcal, ni sexiste, ni raciste, ni homophobe, ni impérialiste, ni nationaliste.

Ce qui implique de repenser et de remettre en cause les fondements sur lesquels tous les pouvoirs, tous les intérêts, toutes les hiérarchies ont été construits, de manière à les redistribuer également. Mais, pour cela, nous devons aborder toutes les contradictions (y compris en nous-mêmes) entre situations acquises (y compris les nôtres) et valeurs affirmées.

29 mai 1999

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Notes de bas de page
1 Cette pétition a été envoyée le 6 mai par mail par Eric Fassin, puis publiée dans Le Monde le 26 juin 1999
2 Ce texte a été adressé par lettre personnelle à Eric Fassin en date du 29 mai 1999 – avec copie à Aides et à Act Up, associations auxquelles les signatures du texte de la pétition devaient être adressées -, puis envoyée au Monde, sous forme d’article, lequel n’a pas publié ma réponse. C’esl la lettre à Eric Fassin qui a été publiée par Les Pénélopes.
3 Cf., Pierre Bourdieu, La domination masculine. Le Seuil. 1998. p. 134. On pourra aussi se reporter à l’article critique que j’ai faite, ainsi que celle de Nicole Claude Mathieu, ultérieurement de ce livre dans Les Temps Modernes.  
4 Ajout. Juin 2006. Aujourd’hui j’écrirais que c’est «conceptuellement et politquement erroné ».
5 Ibid. J’aurais dû ajouter : « Car d’une part, faute d’explicitations, cette comparaison laisse penser qu’il n’y a pas de différences, de contradictions entre eux. Et qu’elles peuvent donc êrte considérées comme comparables à l’équivalence». D’autre pat….
6 Ibid. À la relecture, cette phrase est bien naïve….
7 Ce texte se terminait ainsi : « Nous revendiquons l’égalité. Non pas pour les femmes, non pas pour les homosexuels, mais pour nous tous, et donc pour nous toutes ; Il n’est d’égalité qu’universelle. Il en va de l’intérêt général. Nous sommes les universalistes ».

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