Jeunes chômeurs. Jeunes travailleurs
 Marie-Victoire Louis  * et  Olivier Galland  *

Chômage et action collective

In: l'Emploi; enjeux économiques et sociaux
Colloque de Dourdan
François Maspero.
Collection : Textes à l'appui.
Mai 1982
p. 148 à 162

date de rédaction : 01/01/1982
date de publication : 01/05/1982
mise en ligne : 03/09/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Avant que le chômage atteigne le niveau que l'on connaît aujourd'hui, nombre d'observateurs pensaient qu'au-delà d'un certain seuil, cette croissance quantitative entraînerait soit l'apparition de mouvements de chômeurs, soit même une explosion sociale.
Or, bien qu'il y ait aujourd'hui plus d'un million cinq cent mille chômeurs, ces prédictions ne se sont pas réalisées, et toutes les tentatives mises en oeuvre pour organiser les chômeurs se sont soldées jusqu'ici par un échec relatif. L'effet de masse escompté ou prévu n'a donc pas joué.

Certes, pour expliquer l'absence de mouvements de chômeurs, on peut avancer qu'avec la perte d'emploi disparaît la communauté de travail, lieu de regroupement et d'expression collective. Le chômeur se retrouve isolé, sans possibilité concrète de faire jouer une solidarité qui a toujours été fondée sur une collectivité de travail.
Bien plus, la disparition avec le chômage de l'adversaire patronal rend caduc un ensemble de discours revendicatifs fondés sur le thème de l'exploitation, et pose le problème du lieu où situer les responsabilités et du « contre qui se battre »?
Troisième type d'explication possible, la multiplication des emplois de courte durée, le développement de formes de revenus alternatifs ou de l'assistance, qu'elle soit institutionnelle, familiale ou communautaire, font du chômage, moins aujourd'hui qu'hier un problème de survie.

Pourtant toutes ces explications, même si elles ont une validité partielle, ne nous semblent pas suffisantes.

D'une part, il paraît difficile d'établir un lien univoque entre misère matérielle et lutte sociale. Rien ne dit que la première soit la condition nécessaire ou au moins suffisante à l'expression d'une réaction collective.
D'autre part, même s'il est vrai que l'éclatement et la dispersion de la communauté de travail sont des obstacles réels à l'action collective des chômeurs, pourquoi n'aurait-il pas pu se former une nouvelle identité fondée sur l'exclusion du marché du travail, étrangère, parallèle ou opposée à l'identité du travailleur ? N'est-ce pas ce à quoi sont parvenus d'autres mouvements sociaux en se réclamant d'autres identités fondées sur le sexe, la région, la nationalité, tel ou tel particularisme ?
Or il s'avère, dans le cas des chômeurs, que, malgré la radicalisation de la situation, une identité collective ne s'est pas formée.

Telle est notre hypothèse centrale : l'action collective des chômeurs a pour condition, avant même une capacité et des moyens d'organisation, la formation d'une identité collective, c'est-à-dire d'un sentiment commun d'appartenance à un groupe dont l'unité est la situation de chômage. Ceci signifie que chaque chômeur reconnaisse que sa situation le définit prioritairement, et que ce sentiment soit assez puissant pour appeler leur regroupement.
Sur la base d'une étude réalisée en 1978 auprès de jeunes chômeurs1 , nous avons pu constater que tel n'avait pas été le cas.
Par ailleurs, quand bien même une identité de chômeur serait assumée, encore faudrait-il, pour que celle-ci puisse être un support à l'action collective qu'elle soit fondée sur une représentation de la société qui permette de situer les responsabilités du chômage. Là encore, ces conditions n'apparaissent pas réunies.

Nous voudrions à partir de l'étude citée, illustrer cette thèse :

1) que les chômeurs sont hétérogènes en tant que groupe social et que chacun des groupes pour des raisons différentes refuse ou ignore l'identité du chômeur ;

2) que la plupart des analyses présentées par les chômeurs du phénomène de chômage, soit privilégient des explications tautologiques ou mécaniques, soit ignorent le phénomène, ce qui interdit toute mise en relation de sa situation propre et de la situation générale de chômage et ôte donc tout point d'application à une action collective.

On peut en effet retenir trois groupes de chômeurs présentant, en termes d'origine, d'environnement et de statut, des spécificités qui nous paraissent suffisamment marquées pour expliquer l'absence d'un sentiment d'appartenance à un groupe solidaire.
Il est bien évident que cette typologie doit être comprise, non pas comme une mise en catégorie rigide, mais comme une clé de lecture de la réalité.

On rencontre ici des chômeurs issus d'une classe ouvrière qualifiée où la culture reste fortement marquée par le travail et la valorisation des capacités professionnelles. L'environnement culturel et l'organisation de l'espace sont donc structurés par les formes qu'a prises la mise au travail au siècle dernier. Dans ce contexte, le statut central et hégémonique est celui du travailleur mâle et qualifié. Le chômage est alors rupture, négation individuelle et négation d'une communauté fondée par et pour le travail. En effet, lorsque la division du travail rend possible l'identification à la production, le lien entre le travailleur sa machine et le produit de son travail est préservé. Le caractère de valeur d'usage de la production apparaît comme évident et reconnu, le travail n'est pas un quantum indifférencié, mais une capacité productive individuelle unique. Chaque ouvrier a sa valeur propre, son « prix », au sens à la fois de salaire attaché à une compétence particulière et de valeur reconnue à cette capacité par la contribution irremplaçable qu'elle apporte à la production finale. Chacun a sa juste valeur qui trouve sa correspondance légitime dans la hiérarchie professionnelle. En même temps, le caractère singulier du travail fait que celui-ci est aussi appropriation. Le rapport de l'ouvrier à sa machine, à l'usine même, loin d'être un rapport neutre, indifférent, extérieur, est un rapport spécifique, signifiant et souvent même affectif.

Le travail est alors une communauté dont les liens sont soudés par le sentiment que le produit n'est que le résultat de la mise en commun de capacités productives diverses et complémentaires. Cette perception du travail comme effort collectif n'est rendue possible que par la relative souplesse qui préside à l'organisation de la production et qui permet échanges et entraide dans le travail.
Ainsi est reconnu un ordre professionnel où chacun est à sa place, place légitimée par la plus ou moins grande compétence attachée à chaque qualification.

La figure centrale de cette structure sociale est le travailleur mâle qualifié. Pour lui, pas d'autre statut que le travail ; celui-ci est nécessaire, obligé et exclusif de tout autre.
Les figures périphériques - femmes, personnes âgées, immigrés - ont aussi une place désignée, participent à l'équilibre général de la structure et gravitent autour de cette figure centrale comme complément nécessaire mais auxiliaire.

Mais le chômage vient bouleverser cet agencement, ébranler la hiérarchie des statuts et met en cause la permanence du modèle. Avec lui peut s'opérer en effet une redistribution des rôles, la femme au travail - l'homme à la maison, le retraité embauché - le jeune homme au chômage, l'émigré sollicité - le travailleur français licencié.

On comprendra alors que, face au chômage, les réactions de ces travailleurs ne puissent être que de refus.
Celui-ci se manifeste de deux manières : par l'expression d'un droit prioritaire au travail et par l'impossibilité d'assumer positivement une situation de chômage.
Ces chômeurs, en effet, revendiquent que le travail soit partagé selon un ordre de priorité qui préserve leur rôle central dans la production et dans la société ; ils veulent donc en réduire l'accès pour les autres catégories, que celles-ci, selon « l'ordre naturel des choses », réintègrent leur statut d'origine, retrouvent leur seule place légitime.

Mais plus profondément, c'est leur propre situation de chômeur qui est refusée. On n'est pas chômeur, on est travailleur licencié, ou est demandeur d'emploi ; on n'est jamais en situation de non-travail, on est toujours en instance de travail.
Le temps de chômage ne peut pas être vécu comme un temps libre, il ne peut être qu'occupé par la recherche d'emploi ou la réclusion volontaire. On comprend, dans ce contexte, que l'identité de chômeur soit refusée. Le désir est au contraire de réintégrer le plus rapidement possible le monde du travail et de le prouver par une double surenchère, dans l'affirmation et la démonstration de la volonté de travail, dans la dénonciation des « fainéants » qui jettent le discrédit sur l'ensemble des chômeurs. Le principe même d'une organisation de chômeurs qui porterait des revendications spécifiques à ce groupe est donc exclu. Elle signifierait en effet que J'on accepte de se reconnaître et d'être reconnu en tant que tel, alors que c'est avant tout ce que veut masquer. Se grouper au fond, ce serait vouloir rester chômeur Dès lors, la tendance dominante du comportement, loin d'être, du regroupement, est celle de l'isolement et de la réclusion volontaire.

Dans notre étude, on rencontre dans ce groupe :
- Des chômeurs issus des classes moyennes, pourvus d'une formation sans grande valeur sur le marché du travail, et bloqués dans leurs possibilités de réalisation professionnelle et d'ascension sociale ;
- Des chômeurs issus d'une classe ouvrière « déchue », confrontés à la disparition d'un type d'industrie, de travail, de qualification et à la désagrégation d'une communauté et d'une culture ouvrière.

Employés à des tâches non qualifiées, interchangeables et vides sens, ces chômeurs refusent le travail ou lui résistent et tentent pour certains d'entre eux de réaliser ailleurs un projet personnel. Mais seul un environnement économiquement, socialement et culturellement diversifié peut permettre la recherche et la mise en oeuvre d'une alternative au travail.

Dans ce contexte, le statut revendiqué n'est celui de travailleur, ni celui de chômeur, qui n'en est que le versant solidaire.

C'est la diversité des activités économiques et la multiplicité des réseaux et des types d'emploi des grandes métropoles qui laissent aux travailleurs aptes à la saisir une certaine marge de manœuvre et d'autonomie à l'égard de l'offre de travail ; c'est aussi la diversité des modèles qui permettent la coexistence souvent conflictuelle de modes de vie et de cultures différents. Il est possible alors de jouer de l'affrontement de ces modèles; aucun d'entre eux ne peut prétend structurer l'ensemble des comportements et jouer un rôle hégémonique. Cette concurrence ouvre donc des brèches qui sont autant de marges de liberté. Celles-ci sont d'autant plus facilement investies que le travail n'occupe plus la place centrale.

Les emplois occupés, les tâches effectuées sont en effet le plus souvent déqualifiés, sans espoir de promotion, de courte durée, et apparaissent comme un fragment non significatif d'un processus d production dont on ne voit plus la finalité. Le travail perd son sens, et la place de chacun dans la production n'a plus de nécessité impérieuse; elle est contingente et aléatoire. Avec ce désinvestissement, c'est donc la dissociation de la culture et du travail, c'est aussi le refus d'une morale du travail qui a structuré les comportements ouvriers.

Les projets personnels sont déconnectés à des degrés divers d'une perspective professionnelle. Le travail salarié peut devenir l'activité secondaire qui ne doit pas entamer le temps nécessaire à la réalisation d'autres activités. Ce désinvestissement conduit certains à rester totalement indifférents à l'intérêt du travail, à accepter n'importe quel emploi du moment qu'il suffit à se « refaire » ; seul le projet donne un sens au travail et permet d'en supporter les contraintes.
Il faut éviter à tout prix de se laisser enfermer dans un trajet professionnel, dans une perspective de carrière qui signifierait renversement de l'ordre des priorités et renoncement au projet. Le refus de la carrière signifie donc moins le refus d'une ascension sociale et professionnelle, qui de toute façon apparaît dérisoire, que le refus d'une vie dont les étapes sont connues et fixées dès le départ, d'une vie dont la sécurité se paye de sa médiocrité.
Le changement d'emploi est à la fois le signe et le moyen de ce refus, et est d'autant plus facilement mis en oeuvre qu'il n'entraîne la perte de rien d'essentiel.

Mais la perte de sens du travail a des conséquences contradictoires. Elle peut en même temps conduire à un désinvestissement radical à accepter n'importe quel emploi à la seule condition qu'il ne soit pas durable, et conduire à remettre en cause le rapport social de travail vécu comme domination pure et arbitraire.

Celui-ci, en effet, n'est plus justifié ni par un ordre de compétence, ni par une production dont la valeur d'usage est ignorée ou contestée. Cette mise en cause touche la discipline de travail dans tous les aspects, dans les rapports hiérarchiques, mais aussi et en même temps dans ce qu'elle a de plus permanent et de plus fondamental, l'enfermement physique dans un lieu et dans un temps donnés, et pas seulement dans ce qu'elle peut avoir de « sauvage» et de brutal.

Pour échapper à la discipline insupportable du travail, on peut donc tenter d'élargir au maximum les temps non productifs, qui sont les seuls pendant lesquels on puisse être soi-même, les seuls qui aient véritablement une valeur, soit dans le travail lui-même, par l'absentéisme, le freinage, la recherche systématique d'élargissement des « temps morts», plus largement de détournement des règles de travail; soit par l'extension des temps de chômage, en profitant à la fois des réseaux d'assistance et de la multiplicité des formes d'emploi.

Dans ces itinéraires hyper mobiles, le travail et le chômage perdent leur spécificité opposée : en termes de statuts, ils n'ont plus de caractère antagoniste, ils se fondent en un statut intermédiaire; du travail précaire. Le chômage n'est plus alors le versant catastrophique du travail ; en se situant à l'extérieur de la dualité obligée du travail et du chômage, ailleurs, le passage de l'une à l'autre de ces situations n'affecte en rien une identité qui se définit de façon hors du champ du travail.
Dès lors, le chômage n'est ni fui ni redouté, il peut être au contraire recherché et vécu positivement comme une période durant laquelle on est libéré des contraintes du travail.

Mais, plus encore, le temps libre ne se définit plus par rapport au travail et devient essentiel l'inversion du rapport traditionnel vie quotidienne/travail, dans lequel la première n'est que le résidu d'un temps dominé par le travail, dans lequel le temps libre n'est qu'un temps de récupération.

Dans ces conditions, une organisation fondée sur le seul critère du non-emploi n'a pas de sens. Et ce d'autant moins qu'elle propose comme revendication centrale le "droit au travail". Si le thème du "droit au revenu" a nettement plus de faveur, il ne pousse pas autant à participer à une organisation. D'abord parce que,  fondamentalement, on ne se sent pas chômeur, ensuite parce cette capacité à maîtriser les règles de fonctionnement des institutions, éventuellement à les détourner, à saisir toutes les opportunités, que ce soit en termes de revenus ou d'emploi, fait qu'il n'y a aucun avantage concret à adhérer à une organisation, enfin parce que revendiquer c'est déjà entrer dans un jeu institutionnel et, d'une certaine manière y participer alors qu'on n'en attend rien, qu'on veut s'en extraire ou rester à sa périphérie tout en l'utilisant cyniquement.

Les comportements et les représentations de ces chômeurs semblent plus déterminés par leur statut social que par l'environnement dans lequel ils se situent. Ce dernier cependant peut incontestablement un rôle d'accentuation.

Ces chômeurs, malgré leur profonde diversité ont tous un commun, celui d'être relégués à la périphérie, non seulement du système d'emploi, mais plus largement du système social. Dans ces conditions, le chômage est vécu comme redoublement d'une exclusion préalable fondée sur un statut périphérique et dévalorisé; le comportement est tout entier guidé par la volonté d'y échapper.

Le niveau de formation, le plus souvent minimum, et l'assignation à un statut dévalorisé interdisent d'occuper la place central système d'emploi. Ce sont d'une part toutes les personnes qui ne répondent pas aux normes physiques, intellectuelles ou mentales définissant l'idéal type du travailleur productif, et celles qui sont considérées et traitées par l'école et la famille comme les "déchets", les "scories" du système, les "irrécupérables".
Celles-ci sont soit dirigées vers des institutions spécialisées (du type IMP, CAT.)2, soit s'intègrent tant bien que mal aux marges du système.

Ce sont, d'autre part, les personnes qui ne sont considérées que comme les auxiliaires du « travailleur central », qui, à ce titre, ne sont pas maîtres des conditions, du niveau et du rythme de leur insertion dans le système d'emploi. Il peut s'agir de femmes situées dans un environnement particulièrement restrictif quant à leur accès au travail salarié et à qui, plus qu'aux autres, n'est pas reconnu le droit au travail, mais qui peuvent faire des plongées temporaires dans le monde de la production, au seul titre de l'apport d'un complément de salaire et, dans un environnement semblable; d'immigrés spécialisés dans les « sales boulots » qui seuls légitiment leur place dans la production, contestée dès que le travail se raréfie.

La situation de chômage accroît alors le risque d'être réintégré de force dans un statut primitif auquel on voulait échapper, d'être repoussé à nouveau aux franges du système, ou d'être pris en charge par des institutions spécialisées dans le traitement des « cas sociaux ».

Le chômage, c'est donc la perte du peu de liberté et d'ouverture sur le monde qui avaient pu être acquises par le travail. On cherche donc à intégrer le statut de travailleur, on ne cherche pas « un » travail, on cherche « du » travail. Le désir n'est pas de se valoriser dans un contenu de travail particulier, il est de s'intégrer dans la «forme» travail, c'est-à-dire de se fondre dans la communauté indifférenciée des travailleurs. On n'exige rien, on ne marchande pas, le travail est un « don », une « aubaine», que l'on accepte toujours, et quelle qu'en soit la valeur, avec reconnaissance ; il n'est pas un droit que l'on peut faire valoir.

Le chômage réinscrit et redouble donc les marques de la différence que l'on voulait effacer par le travail. Inconcevable alors est l'idée de se prévaloir de ce statut dans une organisation ; plus encore celle de revendiquer. La seule justification que pourrait avoir une organisation serait ou d'aider à la recherche d'emploi, ou de contribuer au renforcement, même artificiel, d'une solidarité travailleurs-chômeurs. L'hétérogénéité des chômeurs en soi était un premier obstacle à leur regroupement. De plus, dans chaque groupe mis en évidence, l'identité de chômeur est soit refusée soit ignorée ; ce qui est donc, pour nous, un préalable à l'action collective n'existe pas.

Reste le problème qui affleure tout au long du raisonnement et qui délibérément n'a pas été traité jusque-là : celui des luttes collectives pour l'emploi sur le lieu de travail. Comment expliquer que dans ce cas des travailleurs privés d'emploi aient pu mener des actions longues, mobilisatrices et souvent violentes ?
Sans prétendre apporter de réponse définitive à cette question, on peut avancer quelques hypothèses.

L'idée centrale serait que ces luttes sont d'abord et encore des luttes de travailleurs (même licenciés ou privés d'emploi) et non pas de luttes de chômeurs. Loin de s'appuyer sur une identité de chômeurs, elles se fondent tout au contraire sur le refus et la négation du chômage.

Si cette identité de travailleur spolié peut être revendiqué c'est que tous les signes, même symboliques, de la permanence de la communauté et de la situation de travail sont maintenus, puisque, formellement tout est en place: le groupe de travailleurs, le lieu de production et éventuellement la production elle-même.
Cette cohésion est renforcée par la possibilité concrète d'établir les responsabilités et d'analyser sa situation personnelle comme l'effet subi de politiques patronales, locales ou gouvernementales.

Le chômeur isolé, de par sa situation objective, ne peut revendiquer cette identité de travailleur privé d'emploi, et celle-ci ne peut être support d'une action collective. Cette situation, le chômage, est par trop éloignée d'une situation de travail ; bien plus, elle est sa négation même. Dépouillé ou dépourvu de tous les signes d'appartenance à un monde des travailleurs, isolé, dissocié du lieu et de la communauté de travail, dépourvu de la possibilité d'effectuer même un simulacre de travail, considérant comme un échec personnel ce qui pour les autres ne relève que de la responsabilité patronale, il ne peut se situer que par rapport à sa situation objective : celle de chômeur (ce qu'il refuse par ailleurs).

Dans le cas des luttes pour l'emploi, si ce hiatus entre la situation réelle et l'identité revendiquée est moins large, il n'en existe pas moins. C'est là, nous semble-t-il, que réside une cause importante des difficultés rencontrées par les travailleurs licenciés pour faire aboutir leurs revendications. En effet ceux-ci, s'ils revendiquent la seule identité de travailleur, ont en réalité une double appartenance, encore au monde du travail mais déjà au chômage, Le refus de cette deuxième appartenance, en créant l'artifice d'une situation de travail formellement maintenue, donne à l'action collective un support ambigu et quelque peu irréel.

C'est par cette brèche que s'engouffrent tous les germes dissolvant qui attaquent la permanence de l'identité de travailleur.

D'une part, un certain nombre d'instances se chargent de rappeler à ces travailleurs en lutte qu'ils sont d'abord des chômeurs et qu'en tant que tels on est prêt à leur offrir des compensations : l'allocation supplémentaire d'attente, qui représentait jusqu'en 1979 90 % du salaire antérieur, les primes au départ, qui évitent même le licenciement et accélèrent le passage à une situation de chômage.
D'autre part, lorsque, avec le temps, la lutte perd de sa crédibilité - crédibilité qui d'ailleurs varie souvent selon les possibilités de reclassement individuel - la tentation grandit d'accepter la situation de chômeur et, à ce titre, de rechercher un emploi et donc d'abandonner la lutte.
La figure du travailleur collectif qui offrait son travail risque fort alors de se dissoudre pour laisser apparaître un éparpillement de demandeurs d'emploi.

La naissance d'un mouvement collectif de revendications ne pouvait s'effectuer que dans la mesure où il existait une relative convergence dans les analyses des causes, des responsabilités et des solutions à apporter au chômage ; dans la mesure aussi où les représentations correspondantes de la société permettaient de situer quelque peu ces responsabilités.
Or il s'avère que ces conditions sont loin d'être remplis.
Ces représentations sont divergentes et peuvent être schématiquement regroupées autour de quatre types d'analyse.

Ce qui est décrit ici est fondé sur le discours et les représentations des chômeurs interrogés, que nous avons tenté de formaliser sans prétendre pouvoir en expliquer les déterminants. Ceci relèverait d'une étude en soi.

Mais ce simple constat nous paraît néanmoins mériter d'être reproduit, d'une part, parce qu'il constitue un élément explicatif de J'absence de réaction collective, d'autre part parce qu'il nous parait remettre en partie en cause un certain nombre de schémas concernant les réactions ouvrières.

Se pose en outre le problème de J'articulation entre la typologie précédente et celle des représentations du chômage. Il se trouve qu'il n'y a pas homothétie complète entre l'une et l'autre, même si apparaissent certaines adéquations évidentes. En fait, ces représentations du chômage le plus souvent s'entremêlent et se saisissent de tels ou tels éléments des idéaux types qui sont présentés ici.

La société n'est pas perçue au-delà de l'environnement immédiatement perceptible, et c'est donc à ce seul niveau que doivent se trouver les causes du chômage. Ces éléments directement appréhendables peuvent être le fait d'être concurrencé et supplanté sur le marché du travail par ceux dont le statut est le plus visiblement inférieur ou extérieur au travail, les immigrés, les femmes mariées, les retraités ; ou alors cela peut consister à réduire l'analyse des causes du chômage à sa situation propre, qui est la seule dont on maîtrise apparemment le sens.
Si l'on tente de se situer à un niveau plus global, ces questions ( la crise, le chômage...) sont considérées comme relevant de la « politique», d'une sphère extraordinairement éloignée dont on ne veut rien savoir, et sur laquelle on n'a aucune prise.
L'absence au fond de représentation globale du chômage circonscrit les solutions envisageables au seul niveau individuel.

La société est appréhendée par ces chômeurs comme une sorte de « machine qui tourne» ou qui devrait tourner. Chacun y a sa place, en est un des rouages et y assure une tâche spécifique. C'est donc par une division fonctionnelle des tâches qu'est assuré le fonctionnement de la société. En haut, les concepteurs, les dirigeants, c'est-à-dire le gouvernement à qui incombe la tâche de la gestion ; en bas, les exécutants assurent la tâche qui est la leur, participer à la production.

Cette société n'est donc en aucun cas une société d'affrontement; elle ne peut au contraire fonctionner que si chaque organe qui la compose remplit efficacement le rôle qui correspond à sa compétence, sans chercher à empiéter sur le domaine des autres ni à en contester l'attribution.

La crise est alors perçue comme un « fléau », aux origines le plus souvent mystérieuses, et qui viennent d'ailleurs, une sorte d'épidémie qui contamine le corps social. La société en crise est décrite comme un corps malade, ce qui dégage le gouvernement de toute responsabilité directe : le médecin n'est jamais responsable de la maladie ; il est seulement chargé d'établir le diagnostic et d'appliquer des « remèdes».
Si ces chômeurs ne chargent pas le gouvernement de la responsabilité de la crise, ils en revendiquent par contre fortement l'intervention pour la résoudre ; la seule critique qui puisse être adressée est donc de ne pas avoir encore « trouvé» de solution à la crise. Mais, en tout état de cause, le gouvernement reste la seule instance qui puisse résoudre les problèmes, car c'est à son seul niveau que se situent « les personnes compétentes et responsables ».

Ces chômeurs ne cherchent donc pas à maîtriser l'explication de phénomènes que d'autres sont chargés d'analyser et de traiter. Ils se contentent de reproduire les fragments d'un discours technique dont ils ont des échos par les médias, et qui est reformulé, par bribes, souvent vidé de son sens, Certains mots : « crise», «économie », « politique», sont reproduits, coupés de toute signification et renvoyés l'un à l'autre dans une articulation qui n'est pas explicative, mais dans une relation d'équivalence et finalement tautologique.

Dans ce type de représentation, la société apparaît comme un bloc hostile, on ne se sent pas participant, mais extérieur à celle-ci. Mais cette extériorité est revendiquée. Elle n'est pas vécue comme une exclusion subie, mais comme un refus d'intégration à un monde étranger et hostile. On ne veut donc pas participer à l'analyse d'un phénomène volontairement ignoré, on refuse de réfléchir sur les maux d'une société globalement récusée. Si des solutions étaient possibles, celles-ci ne pourraient consister qu'en un changement radical de l'ensemble du « système ». Mais, en ce qui concerne ces possibilités de changement global de la société, le sentiment qui prédomine est la désillusion.
Le pouvoir est perçu comme indestructible, et ses ressources pour faire face à toutes les situations comme inépuisables ; d'autre part, les forces traditionnelles, de résistance, la classe ouvrière, les syndicats, les partis de gauche, paraissent participer au fonctionnement même de la société et avoir abandonné toute volonté de la transformer véritablement. 3 Toute crédibilité est donc refusée au système politique dont le discours apparaît illusoire, trompeur et relever de la manipulation. Le seul changement à la fois crédible et essentiel est celui que chacun doit faire dans sa manière de vivre.
Par ailleurs, l'abandon de la référence prioritaire à une identité fondée sur le travail peut permettre à d'autres identités de se développer et de devenir le support de nouvelles actions collectives tant dans leur forme que dans leur finalité.

La société est ici perçue comme fondamentalement in comme régie par l'exploitation et la recherche du profit. La société est divisée en deux blocs, les « gros », les « patrons », alliés du gouvernement, et les travailleurs. Du principe même de fonctionnement de la société découle le fait que le chômage, comme le progrès technique et la crise elle-même, ont leur origine dans la recherche du maintien ou de l'accroissement du profit.
La seule solution évoquée est alors celle d'un changement global dans ses formes traditionnelles, seul changement prévisible qui puisse modifier les données d'une situation qui, par ailleurs, bloquée. Un Etat « de gauche » pourrait alors être un pourvoyeur d'emplois en imposant la création d'usines nationalisées, préservant les emplois menacés. En tout état de cause, les solutions ne peuvent passer que par un changement de gouvernement. Ce sont donc les seuls chômeurs pour lesquels la lutte politique organisée par les partis ou les syndicats soit crédible.
C'est cette représentation de la société et du chômage qui soutient e plus souvent l'action des travailleurs en lutte pour l'emploi. Dans ce cas, l'articulation entre cette représentation et sa situation personnelle est d'autant plus aisée que c'est un collectif de travail qui est licencié et que les "marques" de cette opération sont concrètes et aisément appréhendables.

Trois conditions au moins apparaissent nécessaires pour que et se développe une action collective des chômeurs:

1) Que le groupe des chômeurs soit suffisamment homogène :  
2) Que l'identité de chômeur soit acceptée et même revendiquée puisse ainsi servir de support à l'action collective ;
3) Que les représentations du chômage aient une unité et parviennent à situer les responsabilités à un niveau qui puisse être le point d'application de l'action organisée.

La présentation qui a été faite montre, nous semble-t-il que l'ensemble de ces conditions n'est pas actuellement réuni.
Les chômeurs sont divers, et aussi bien les représentations de soi au chômage que chômage autour de soi privilégient des analyses qui s'oppose au regroupement, à la revendication, à l'action collective.

L'identité de chômeur est refusée soit parce que cela pourrait signifier, dans un environnement culpabilisant, que l'on accepte les situations de chômage, soit parce que l'objectif n'est pas de revendiquer une exclusion subie, mais à tout prix d'y échapper, soit enfin parce que l'identité du chômeur n'est que la face inversée, mais solidaire, de l'identité du travailleur, qui elle-même est refusée ou à laquelle on reste indifférent.

Le chômage, au fond, ne semble pas avoir un effet d'homogénéisation des comportements autour de cette nouvelle situation, mais un effet d'accentuation qui fait diverger des attitudes dans deux directions : soit l'affirmation et la démonstration redoublées de la volonté de travail, soit au contraire une distanciation réaffirmée et renforcée à l'égard du travail.

En un mot, la situation de chômage est soit trop douloureuse, soit trop indolore pour créer les conditions d'émergence d'une identité propre.
Dans le premier cas, il faut effacer au plus vite la marque infamante de l'inactivité, le soupçon de « fainéantise »; dans le second cas, cette marque est tellement insignifiante qu'elle sort des préoccupations. Les stratégies mises en oeuvre sont des stratégies de composition avec la situation de chômage ou, à l'inverse, des stratégies de sortie individuelle du chômage. Elles ne sont pas, en tout cas, des stratégies collectives qui supposeraient que prédomine un comportement « moyen » entre la culpabilisation et l'indifférence, un comportement qui refuse de se complaire ou d'ignorer sa situation, mais qui, d'un autre côté, est suffisamment distancié par rapport à celle-ci pour pouvoir l'assumer pleinement.
D'après nos enquêtes, ce comportement semble en fait extrêmement minoritaire.

Quant à la troisième condition, elle n'est remplie que tout à fait partiellement .En fait, sa non-réalisation est liée à l'absence même d'identité du chômeur. Seule une représentation de soi au chômage, quelle qu'elle soit, peut être le support d'une représentation du chômage autour de soi. Lorsqu'on nie ou que l'on ignore sa propre situation, on refuse en même temps de la comprendre, c'est-à-dire de l'intégrer à une situation plus vaste dont les causes ne sont ni « magiques » ( l'« économie », la « politique », l' « inflation », etc,) ni individuelles (du type « c'est ma faute si je suis au chômage »). Cependant, malgré l'absence de ces conditions préalables à l'action organisée des chômeurs, il n'est pas du tout exclu qu'au-delà d'un certain seuil ( moins fondé sans doute sur le nombre des chômeurs que sur leurs conditions de vie ) la violence de leur situation subie puisse engendrer une réaction collective. Il n'est pas exclu non plus que, si la dynamique d'une action extérieure à la situation de chômage prenait de l'ampleur et se développait, les chômeurs puissent se « greffer» sur ce mouvement.

Cet article a voulu montrer que les conditions de formation d'une action collective organisée et durable des chômeurs n'étaient pas réunies. Ce défaut n'empêche peut-être pas, par contre, le surgissement d'actions collectives plus spontanées.
En effet, les rapports sociaux restent toujours potentiellement producteurs de violence et d'affrontements qui peuvent surgir en déjouant toute prévision.
Reste qu'au-delà des premiers bouillonnements d'une violence sociale imprévue le problème de l'organisation finit toujours par se poser, et avec lui, nous semble-t-il, la question de l'identité collective.

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Notes de bas de page
1 O. Galland et Marie-Victoire Louis, Les jeunes chômeurs. Contrat CORDES. 20/76. Centre de recherche Travail et société. 1978.
2 Institut Médico--Pédagique, Centre d'Aide par le Travail.
3 Rappelons que l’enquête date de 1978.

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