Politiques internationales
L'ONU
 Marie-Victoire Louis

Pékin plus 5. Des régressions, encore des régressions…1

Politis
N° 623. 2 novembre 2000
p. 34, 35

date de rédaction : 25/10/2000
date de publication : 02/11/2000
mise en ligne : 16/10/2006 (texte déjà présent sur la version précédente du site)
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Du 5 au 9 juin 2000, les représentant-es de plus de 180 Etats se sont réuni-es à l'ONU, à New York, pour la conférence Pékin +5, afin de faire le bilan de l'application des textes adoptés à Pékin en 1995. L'analyse du texte officiel publié au terme de cette session, le 10 juin 2000 - et notamment son introduction qui a un statut de Déclaration politique - permet de mesure les régressions depuis 1995. 2

***

Rappelons d'abord que la Conférence de Pékin ne s'intitulait pas : "Conférence mondiale visant à éliminer les violences contre les femmes dans la famille ou la société" ou "Conférence mondiale contre l'antiféminisme, la discrimination sexiste, la haine des femmes et l'intolérance qui y est associée", mais : "Conférence mondiale sur les femmes".
L'ONU a t-elle déjà organisé une conférence mondiale ou une session spéciale de l'Assemblée générale des Nations Unies "sur les Juifs", "sur les Indiens", "sur les Noirs" ?

Plus de référence aux "droits des femmes"

Certes, en tant que telle, cette seule expression affirmant "les droits des femmes" n'existait pas dans la Déclaration de Beijing de 1995. Néanmoins, ces deux mots : "droits" et "femmes", bien que précédés, accompagnés d'expressions et de termes qui étaient autant de limitations étaient néanmoins cités. On pouvait ainsi lire les termes d'"égalité des droits" (&8), de "pleine réalisation des droits fondamentaux des femmes" (&9), de "droits fondamentaux des femmes et des fillettes" (&9).

Pour sa part, le paragraphe 2 bis de l'"Introduction" du texte adopté à New York affirme que "l'objectif de la Plate-forme d'action"... est "le renforcement du pouvoir d'action des femmes". Cette réécriture du projet de la Plate-forme a donc pour conséquence de faire disparaître toute référence aux "droits des femmes".
Ainsi, l'emploi quasi exclusif dorénavant du terme d'"empowerment a des conséquences politiques très importantes. Car quelles que soient les définitions de ce terme " - que je traduis pour ma part par : "processus qui confère plus de pouvoirs" - il n'y a aucune ambiguïté, le terme de "pouvoir" s'oppose à celui de "droit" qui seul permet de poser la question du recours politique, politique et symbolique à la Loi.
De fait, l'emploi du terme d'"empowerment" interdit aux femmes de revendiquer le statut de "sujet de droit" autonome.

Plus de référence à l'universalisme

Alors que dans la Déclaration de Beijing, les gouvernements affirmaient qu'ils étaient "résolus à faire progresser les objectifs d'égalité, de développement et de paix pour toutes les femmes du monde entier, dans l'intérêt de l'humanité toute entière" (& 3), l'introduction du texte adopté cinq ans après fait référence explicitement aux "particularités nationales et régionales et à la diversité des contextes historiques, culturels et religieux". Plus encore, quelques lignes plus loin, il est fait état du "plein respect des valeurs religieuses et éthiques, des contextes culturels et des convictions philosophiques des individus et de leurs communautés".
Ces formulations s'opposent donc à toute référence, même symbolique à l'universalisme.

Certains Etats sont allés encore plus loin dans le relativisme national. Le Maroc affirme qu'il mettra en oeuvre le texte "conformément à (ses) traditions", la Tunisie parle de "spécificités nationales", l'Irak se réfère "aux traditions et valeurs arabes" et la Syrie "aux coutumes"...

À quand la réhabilitation du droit d'aînesse ou du droit de cuissage ?

En ce sens, la référence qui est, aussi, faite dans ce texte aux "droits humains et aux libertés fondamentales" devient dénuée de toute signification.

Confirmation du rôle politique accordé aux religions

La référence explicite faite à la religion, liée à l'affirmation du "plein respect" qui serait dues aux "valeurs religieuses" n'avait jamais été, sans doute, à l'ONU, si explicite.
Il est d'ailleurs significatif que dans son discours introductif, le Président de cette Session spéciale ait nommément cité aux côtés des "hommes éclairés" et des "jeunes" (hommes), "les leaders religieux". Dès lors, à l'ONU, les religions se sont ainsi vues accorder un statut de source légitime de droit.

La représentante d'Oman a pu ainsi affirmer au sein même de l'Assemblée Générale que son pays appliquera ce texte, "conformément à la Charia Islamique". Quant à la représentante d'Israël, Dalia Itzik, ministre de l'Environnement, elle a pu dire : "Je suis venue, ici, aujourd'hui, de Jérusalem, pour prier pour toutes les femmes du monde".
On peut donc comprendre que "l'Observatrice du Saint-Siège”, qui avait "pris note des progrès accomplis au cours des derniers mois", ait pu affirmer que celui-ci "se félici[tait] d'un grand nombre de dispositions du document".

Il importe à cet égard de critiquer le discours officiel occidental qui a consisté à transférer les blocages et régressions aux pays islamistes et au Vatican (et ses nombreux Etats liges). En effet, dès lors que l'ONU avait accepté - et ce depuis Pékin, de fonctionner" au consensus"- cette méthode de travail signifiait que l'évolution des droits des femmes du monde entier - tout en s'inscrivant dans le cadre politique libéral - était subordonné à l'accord d'une minorité de pays qui ne se sont pas privés de l'occasion qui leur était offerte. Ainsi si les Etats religieux ont pu exercer à New York une pression encore plus forte qu'à Pékin, c'est d'abord et avant tout parce que l'ONU et les puissances occidentales qui majoritairement sont à mêmes de le contrôler, leur avaient en toute connaissance de cause, conféré le pouvoir d'agir ainsi.
Les critiques les concernant (venant des Etats-unis ou de l'Europe) - qui dans ce même texte poursuivent leur légitimation du système proxénète - sont donc de leur part, particulièrement mal venues.

Affirmation du seul pouvoir des Etats

Dès la deuxième page du texte adopté à New York, il est écrit que "la mise en oeuvre de la Plate-forme" ... "est de la responsabilité souveraine de chaque Etat". Expliciter aussi clairement la souveraineté des Etats, c'est affirmer que les Etats sont libres d'appliquer ou non ce texte ; c'est - en sus de la négation même du projet même - l'ONU - le délégitimer.
La représentante des Etats-Unis a été encore plus claire quant à la signification globale de ce texte. Elle a affirmé : "Comme pour le Programme de Beijing, les engagements mentionnés... ne sont pas juridiquement contraignants".
En tout état de cause, les Etats ne se sont pas privés de souligner qu'ils n'étaient pas liés par ce texte. Un exemple parmi tant d'autres. La représentante du Honduras a pu affirmer : "La terminologie (!) utilisée dans le texte final ne peut être acceptée que si elle ne va pas à l'encontre de la législation nationale". Mais cette position des Etats n'interdit pas qu'ils puissent affirmer leurs"réserves", même si de fait, celles-ci invalident l'ensemble du texte. Ainsi, la représentante de la Mauritanie a pu ainsi affirmer "la détermination de son pays à faire en sorte que soient appliquées les décisions prises... à condition qu'elles ne soient pas contraires à la religion et à la loi de son pays".

Quant à la représentante américaine, elle a pu affirmer que son pays "se dissocie des dispositions traitant de la mondialisation et des questions économiques".
La mascarade est ainsi parachevée.

Plus de référence aux inégalités entre les hommes et les femmes

Alors que la Déclaration de Beijing faisait référence à la "persistance des inégalités entre hommes et femmes" (&5), l'Introduction du texte de juin 2000 affirme "reconnaître que certaines femmes font face à des barrières particulières mises à leur 'empowerment' ".

Alors que la Déclaration de Beijing "prenait note de la voix de toutes les femmes du monde entier" avant d'évoquer "la diversité des femmes" (&4), l'Introduction de texte adopté cinq ans après affirme que : "La plate-forme... respecte et accorde de la valeur à la pleine diversité des situations et des conditions des femmes".

La notion d'"intérêts communs" entre les femmes, introduite dans ce texte, interdit de poser la question de la domination masculine... Aucune référence aux féministes n'est plus possible, aucune opposition entre les sexes n'est plus évoquée. Et plus rien - ou presque - ne peut être fait par les femmes qui ne serait pas "en partenariat" avec les hommes.
L'évolution sémantique du terme de "genre" que le Vatican "interprète" dorénavant explicitement comme synonyme de "sexe", et "comme reposant sur la définition biologique, mâle et femelle" doit être faite. Et encore une fois, seule la représentante Suédoise, Margaret Winberg, dans un discours remarquable de simplicité et de force, a employé l'expression de "domination masculine". (p.4)

De fait, il s'agit surtout de faire en sorte que les femmes s'intègrent au moindre coût dans le système économie libéral mondiale. Et pour son plus grand profit.
Les citations abondent en ce sens. Tandis que le discours d'ouverture de la Session du Secrétaire Général, Koffi Annan, fut à cet égard sans réelle ambiguïté. Il a affirmé que "les défis... qui demeurent pour parvenir à l'égalité entre les femmes et les hommes ne pourront être relevés que par l'éducation des femmes et leur participation à l'économie mondiale".

Le système prostitutionnel légitimé

Il n'est, enfin, plus fait référence à la convention abolitionniste de l'ONU du 2 décembre 1949 “ pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui ”, tandis que “ le soutien aux négociations du protocole d'accord concernant le trafic des femmes et des enfants (annexe de la convention des Nations unies contre le crime transnational organisé) est expressément demandé.
Faut-il rappeler que ce nouveau texte légitime le bon droit des hommes à tirer profit de l'exploitation de la prostitution d'autrui, entérine l'abandon pour les Etats de toute politique contre le proxénétisme, et leur confère le droit de mettre les sexes et les corps sur le marché mondial.

Quels engagements ?

Si la liste des régressions peut s'allonger sans fin, la présentation des “ succès ” est plus rapide. Ce texte propose “ d'assurer l'accès de tous et de toutes à l'éducation primaire d'ici à 2015 ” et que les gouvernements aient “ la vision de s'efforcer d'enlever les provisions discriminatoires de préférence vers 2005 ”.

Quant aux violences masculines contre les femmes - outre le fait que tous les codes civils, pénaux, coutumiers, de la famille, de statut personnel, religieux sont confortés, et qu'ils sont donc légitimés - il faut rappeler que le texte affirme que “ la famille en tant que telle, doit être renforcée ”. ( & 60)

Dans ce contexte, "la satisfaction" affirmée de Mme Nicole Péry, Secrétaire d'Etat aux Droits des femmes, qui “s'est félicitée de l'issue des négociations ”, sonne comme un glas.
Pour toutes les femmes.

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Notes de bas de page
1 Je reproduis ici le texte tel qu'il a été envoyé à Politis et tel qu'il devait être publié.  Malgré plusieurs lettres à la rédaction  [Cf., la lettre envoyée au Directeur de Politis en date du 7 novembre 2000] pour demander un rectificatif concernant les graves erreurs du texte tel qu'il fut coupé et publié, rien n'a été fait. Pas même une réponse personnelle à ces courriers.
2 Marie-Victoire Louis, Des régressions dramatiques. Le Monde, 5 septembre 1995

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